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Full text of "Revue britannique : revue internationale reproduisant les articles de meilleurs écrits periodiques de l'étranger, compl`etés par des articles originaux, 1833"

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University  of  Ottawa 


Iittp://www.arcliive.org/details/1833revuebritann01saul 


REVUE 


-BRITANNIQUE. 


na^riis 


CHOIX  D'ARTICLES 


TRADUITS   DES    MJ^ILLEURS  ECRITS   PERIODIQUES 

SUR  LA  LITTÉRATURE  ,  LES  BEAUX-ARTS  ,  LES  ARTS  INDUSTRIELS  , 
l'agriculture  ,  LA  GÉOGRAPHIE  ,  LE  COMMERCE  ,  l'ÉCONOMIE 
POLITIQUE,    LES    FINANCES,    LA    LEGISLATION,    ETC.,    ETC. 

Par  MM.  Sailnier  Fils,  Directeur  de  la  Reuite  Britannique  ;  Dondet- 
Ddpré  Fils,  de  la  Soci(:te  Asiatitjue  ;  Chaules  Coquerel;  Ph.  Chasles; 
Lesourd  ;  L.  Am.  Sédili.ot;  Genest;  West,  Docteur  en  Médecine  (pour 
les  articles  relatifs  aux  sciences  médicales^,  etc. 


TROISIÈME   SÉRIE. 


KDoiiie    -i 


%/eiiu^o. 


Iparb. 


Au  BUREAU   DU    JOURIVAL,    Rue   des   Bons-Enfans,    N"    21; 
Chez    DONDEY-DUPRÉ    PÈRE    ET    FILS,    imp.-lir., 

Rue  Richelieu,  ]N°  47  ^'•s  >  ou  rue  Saint-Louis,  N'>46i  ^u  Marais. 


4S33 


iJ«PfilMEhl£    DE   DOKDEÏ-DUP&E. 


PREFACE. 


JNous  venons  de  clore  la  deuxième  année  de  la 
nouvelle  série  de  la  Revue  Britannique,  et  pen- 
dant le  cours  de  cette  publication ,  nous  avons  pu 
nous  convaincre  que  l'ancienne  faveur  du  public, 
qui  avait  accueilli  notre  première  série ,  ne  nous 
avait  pas  abandonnés.  Durant  les  circonstances 
difficiles  que  nous  avons  traversées ,  alors  que 
l'Europe  entière  mettait  sur  pied  des  armées  for- 
midables et  que  l'émeute  grondait  sans  cesse  dans 
l'intérieur  de  nos  cités ,  il  était  impossible  à  tout 
homme  de  cœur  de  rester  étranger  à  la  préoccu- 
pation de  ces  événemens.  Mais  notre  mission  à 
nous,  toute  de  paix,  toute  d'ordre,  était  de  tâ- 
cher d'éclairer  et  de  rassurer  les  esprits.  C'est  ce 
que  nous  avons  fait  en  portant  successivement 
la  lumière  sur  l'état  intérieur  des  nations  euro- 
péennes qui  pouvaient  nous  menacer;  en  faisant 
connaître  l'épuisement  de  leurs  finances,  les  pas- 
sions politiques  qui  les  agitaient  sourdement  ou 
à  découvert,  et  les  désavantages  de  leur  situation 
topographique.  Tel  a  été  le  but  de  nos  articles 
sur  la  situation  de  l'Espagne,  de  l'Italie,  de  la 
Hollande,  de  l'Autriche,  de  la  Pologne  et  de  la 
Russie  (i).  Et  lorsqu'à  la  suite  d'un  éloquent  ta- 

(i)  Voyez  lus  NumérosS,  5  ,  fi,  7 .  9  et  ai. 


VI  PRÉFACE. 

bleaii  historique  où  se  trouvaient  exposés  les  ré- 
sultats déplorables  qu'ont  eus  les  envahissemens 
démocratiques  dans  les  républiques  anciennes^ 
nous  avons  constaté  ,  par  des  chiffres  ,  les  pertes 
qu'occasionaient  au  commerce  et  à  l'industrie  de 
la  France,  les  tentatives  toujours  renaissantes  de 
notre  moderne  démocratie,  on  a  pu  se  convaincre 
que  c'était  une  pensée  d'ordre,  de  liberté,  de 
patriotisme,  qui  présidait  à  la  rédaction  de  notre 
recueil  (i). 

Plus  tard,  quand  les  partisans  de  l'école  amé- 
ricaine, sans  tenir  compte  de  la  différence  qui 
existe  entre  nos  mœurs,  notre  situation  politique, 
et  celles  des  habitans  des  États-Unis,  présentaient 
à  la  tribune  le  système  gouvernemental  de  l'Union 
comme  le  type  de  tous  les  gouvernemens,  comme 
le  seul  qui  fût  à  bon  marché,  il  était  de  notre  de- 
voir de  porter  sur  cette  question  le  flambeau  de 
la  critique  et  de  réduire  h  leur  juste  valeur  ces 
assertions  plus  que  hasardées.  La  publication  de 
nos  articles ,  fruit  de  longues  et  consciencieuses 
recherches,  a  suffi  pour  renverser  de  fond  en 
comble  tout  cet  échafaudage  d'illusions  et  de  so- 
phismes.  Les  esprits  sages  et  éclairés  ont  applaudi 
à  nos  travaux,  tandis  que  de  l'autre  côté  de  l'At- 
lantique, ils  provoquaient  de  salutaires  réformes 
et  des  investigations   qui  doivent  confirmer  ce 

(0  Voyez,  dans  les  lo*  et  i2*  Numéros,  les  articles  sur  le  gou- 
vernement fédéral,  et  sur  la  destruction  des  anciens  gouvernemens; 
et.  dans  le  ii',  celui  qui  a  pour  titre  :  Bilan  de  la  Guerre  et  des 
Emeutes. 


PRÉFACE.  VII 

f|ui  n'est  encore  qu'hypolliétique  dans  nos  tra- 
vaux (i). 

Mais  il  ne  suffisait  pas  de  combattre  des  doc- 
trines liostiles;  il  fallait  aussi  indiquer  des  moyens 
plus  directs  que  ceux  que  jusqu'alors  nous  avions 
puisés  dans  les  Revues  anglaises,  pour  rendre 
meilleure  la  situation  de  la  France,  pour  tirer 
parti  de  toutes  nos  ressources,  pour  utiliser  ces 
milliers  de  bras  armés ,  dans  lesquels  les  instru- 
mens  de  la  destruction  avaient  remplacé  ceux 
qui  produisent.  Si  les  idées  nouvelles  que  nous 
avons  émises  sur  ces  divers  sujets  n'ont  pas  eu 
une  application  immédiate,  tout  nous  fait  croire 
que  cependant  elles  ont  été  entendues,  et  que, 
dans  un  avenir  sans  doute  très-prochain ,  elles 
porteront  leurs  fruits  (2). 

Toutefois  il  s'en  faut  bien,  malgré  l'attention 
que  nous  avons  dû  consacrer  à  ces  hautes  ques- 
tions d'intérêt  public,  que  nous  ayions  négligé  les 
autres  parties  de  notre  recueil.  Le  tableau  des 
progrès  de  la  civilisation  en  Europe  ,  en  Afriïjue, 
en  Amérique  et  dans  l'Océanie;  des  morceaux 
d'étude  sur  l'histoire  ancienne  et  moderne,  em- 
preints de  vues  élevées  et  nouvelles;  les  belles 
pages  empruntées  à  Godwin,  l'un  des  philoso- 

{1)  Voyez  les  Numéros  12,  16  et  17. 

(2)  Voyei ,  dans  le  i4*  Numéro ,  notre  article  sur  la  nécessité  et  les 
moyens  d'entreprendre  des  travaux  publics  sans  ;iugraenter  les  charges 
des  contribuables;  et,  dans  le  i5° ,  celui  qui  a  |)our  titre  :  De  l'état 
militaire  actuel  (le  la  France  et  des  moyens  d'en  conserver  le  sliiffrc,  en 
en  réduisant  les  charges. 


VIII  PRÉFACE. 

phes  éclectiques  les  plus  célèbres  de  la  Grande- 
Bretagne  ;  les  recherches  savantes  de  Herschell 
sur  l'acoustique  ;  ces  peintures  si  riches  et  si 
animées  de  la  nature  dans  l'Amérique  Septentrio- 
nale, qui  n'ont  pas  moins  d'éclat  que  les  couleurs 
deBuffbn  et  qui  sont  empreintes  d'une  vérité  plus 
touchante;  ces  esquisses  curieuses  de  la  littéra- 
ture allemande ,  Scandinave  et  hindoustanique;  la 
galerie  toujours  attrayante  des  célébrités  contem- 
poraines ;  ces  révélations  d'un  médecin  philosophe 
cil  les  diverses  phases  de  la  vie  de  rhonime  sont 
retracées  avec  une  mélancolie  naïve;  enfin,  ces 
mille  tableaux  de  mœurs  aux  couleurs  vives  et 
piquantes ,  prouvent  assez  que  nous  ne  nous 
sommes  pas  écartés  du  but  r|ue  nous  nous  som- 
mes toujours  proposé  :  inslruction  y  variété,  in- 
térêt. C'est  aussi  sans  contredit  à  cette  direction 
uniforme  que  nous  devons  attribuer  la  constante 
faveur  dont  jouit  notre  lecueil,  et  les  suilVages 
que  nous  recevons  de  toutes  les  classes  de  lec- 
teurs. 

Si  dans  la  période  qui  vient  de  s'écouler,  nous 
nous  sommes  peu  occupés  de  l'industrie  agricole, 
manufacturière  et  commerciale,  c'est  que  dans 
cette  époque  de  crise ^  au  lieu  de  succès,  nous 
n'aurions  eu  que  des  désastres  à  enregistrer;  car 
il  est  rare  que  de  grandes  découvertes,  des  inven- 
tions importantes  se  réalisent  au  sein  des  orages. 
Il  tîiut  du  calme  pour  la  méditation,  et  ce  calme 
n'existait  pas  au  milieu  des  dissentions  intestines 
qui    durant    ces    dernières  années   ont    agité   la 


PRÉFACE.  IX 

Grande-Bretagne.  Du  reste,  nous  en  avons  expli- 
qué les  principales  causes  dans  nos  articles  sur 
les  élections  anglaises,  sur  la  richesse  du  clergé 
anglican  et  sur  la  détresse  du  peuple  des  cam- 
pagnes (i). 

Dans  la  nouvelle  carrière  qui  s'ouvre  à  nous  , 
nous  aurons  à  examiner  les  résultats  de  la  réforme 
parlementaire,  le  renouvellement  de  la  Charte  de 
la  Banque  d'Angleterre  et  celui  de  la  Compagnie 
des  Indes.  En  traitant  ces  questions  importantes  , 
nous  ferons  remarquer  l'esprit  métliodique  qu'ap- 
porte la  Grande-Bretagne  dans  tout  ce  qui  inté- 
resse à  un  haut  degré  sa  constitution  intérieure; 
nous  analyserons  ces  minutieuses  enquêtes  qui  se 
poursuivent  de  toutes  parts;  nous  mettrons  en 
scène  ces  hommes  d'affaires  qui  réfléchissent,  exa- 
minent, mûrissent  leurs  projets,  pour  ne  pas  être 
obligés  de  revenir  plus  tard  sur  leurs  pas,  cir- 
conspection bien  nécessaire,  et  qui  n'est  pas  assez 
observée  en  France.  Libres  de  toute  préoccupa- 
tion de  guerre  et  d'envahissement,  et  enhardis 
parles  encouragemens  que  nous  avons  déjà  reçus, 
nous  soumettrons  au  jugement  du  public  quel- 
ques idées  nouvelles  sur  l'amélioration  intérieure 
delà  France,  en  cherchant  à  éclairer  les  théories 
de  l'économie  politique  par  l'expérience  qu'une 
position  spéciale  nous  permet  d'acquérir.  Un  jour 
peut-être  nous  examinerons  cette  grande  question 
de  la  centralisation  administrative ,  trop  souvent 

(i)  Voyez  les  2',  5',  8'  et  22^  Numéros. 


X  PRÉFACE. 

débattue  par  des  hommes  que  leurs  études  et 
leurs  travaux  n'ont  pas  préparés  k  ce  débat»  et 
qui  intéresse  à  un  si  haut  point  notre  organisa- 
tion politique. et  même  notre  organisation  sociale. 
En  même  tems  ,  nous  exposerons  toutes  les  con- 
quêtes que  l'industrie  réalisera  sans  doute  dans 
l'avenir  de  paix  et  de  liberté  qui  est  devant  nous  ; 
car  le  dernier  coup  de  canon  tiré  sur  les  rives  de 
l'Escaut  sera,  nous  nous  piaisons  h  le  croire,  le 
signal  de  la  paix  générale  en  Europe. 

Cette  ère  paisible  ,  en  se  reflétant  dans  notre 
recueil ,  va  sans  doute  modifier  le  caractère  qu'il 
a  eu  dans  la  seconde  série ,  publiée  dans  des 
tems  difficiles  oii  de  mauvaises  passions  aujour- 
d'hui heureusement  contenues  ,  tentaient  sans 
cesse  de  flétrir  la  liberté  de  i85o,  en  la  plongeant 
dans  les  excès  de  l'anarchie  de  g5.  C'est  la  pensée 
de  la  modification  que  va,  sous  ce  rapport,  subir 
la  Revue  Britannique  ,  qui  nous  a  déterminés  à  en 
clore  la  deuxième  série  et  à  l'encadrer  dans  une 
troisième,  dont  à  l'avenir  nous  publierons  régu- 
lièrement les  Numéros  à  la  fin  de  chaque  mois. 


JANVIER    i833 


•«a<>99«*«9404«»09«40»494»>9««>*49«40*4«44»>0»«4«a>>»0»>0'*0»»0«000»0'»»d«90<>>><>0«^»<M4<>040«0«4«0049AOO<»4«4 


RE^^UE 


@g^ctenc«.s   ^^atttr^ffcs. 


ARCHITECTURE  DES  INSECTES. 


LiA  théologie ,  science  sublime  qui  pénètre  les  profon- 
deurs du  ciel  et  interroge  Dieu  lui-même  ,  est  devenue 
mesquine,  vulgaire  ,  ridicule  sous  la  plume  des  casuistes. 
L'entomologie ,  la  connaissance  des  insectes  ,  s'agrandit  et 
s'ennoblit  sous  la  loupe  de  Linné ,  de  Réaumur  et  de 
Leuwenkoeck.  Rien  n'est  trivial  pour  un  esprit  vaste.  Cha- 
pelain et  notre  poète  puritain  Hopkins  (i)  ont  su  rendre 
grotesque  l  Eternel  sur  son  trône. 

Habile  dans  la  partie  matérielle  de  son  art ,  mais  doué 
de  peu  de  sympathie  pour  la  nature ,  élevé  parmi  les  cita- 
dins et  prôné  par  les  gens  de  cour,  Pope  a  tourné  en  ridi- 
cule les  amis  de  l'histoire  naturelle ,  leurs  observations 
minutieuses,  la  patience  de  leurs  investigations,  leur  en- 

(j)  Auteur  de  mauvaises  hymnes  protestantes. 


11  ARCHITECTCUE   DES   INSECTES. 

thousiasme ,  leur  exclusive  passion ,  et  même  leurs  con- 
quêtes : 

Chasser  des  papillons  ,  nourrir  des  chrysalides  , 
Disséquer  des  fourmis  ,  et  la  loupe  à  la  main  , 
Passer  la  nuit ,  le  jour ,  vivre  ,  mourir  enfm  , 
El  sans  avoir  vécu...  Bel  emploi  de  la  vie! 
Travail  digne  de  1  homme!.,. 

Oui,  l'observation  de  linsecte  qui  disparait  à  Toeil  sous 
le  brin  de  gazon  est  aussi  digne  de  Thomme  que  celle  de 
l'étoile  la  plus  brillante  du  ciel.  Savoir,  c'est  pouvoir.  Non- 
seulement  la  curiosité  qui  nous  est  donnée  en  naissant  est 
mère  de  tous  les  triomphes  de  l'esprit  humain  ,  et  nous  de- 
vons la  satisfaire  :  mais  noire  sécurité,  mais  notre  bieu-élre 
dépendent  de  ces  éludes,  que  lami  de  lady  Montagne 
raillait  si  étourdiment.  Il  nest  pas  vrai  qu'elles  rétrécis- 
sent rinlelligence.  Quelques-uns  des  écrivains  chez  les- 
quels l'imagination  dominait  le  plus  impérieusement,  les 
ont  poursuivies  jusqu'à  la  vieillesse  :  Rousseau,  Goldsmith, 
Gray,  Darwin ,  par  exemple.  Au  lieu  de  frapper  l'esprit 
de  stérilité,  elles  le  fécondent  en  lui  ouvrant  un  nouvel 
infini,  une  sphère  sans  bornes,  pleine  de  vie  et  d'immor- 
talité, pénétrant  jusqu'aux  plus  imperceptibles  subdivi- 
sions de  lètre  et  de  la  matière  animée.  Sans  doute  les 
intelligences  naturellement  stériles  n'y  voient  que  dos  clas- 
sifications à  établir,  des  numéros  à  poser,  des  cartons  à 
étiqueter,  une  nomenclature  à  faire.  Mais  sur  elles  seules 
tombent  les  reproches  et  les  sarcasmes  de  Pope.  Le  vrai 
naturaliste  est  homme  des  champs,  et  non  de  cabinet;  il 
vit  à  la  belle  étoile  ,  comme  disait  Daines  Barrington.  C'est 
là  son  cabinet  de  travail  et  de  repos. 

Le  monde  des  insectes,  si  long^tems  inconnu  ,  et  dont 
Arislole  et  Pline  l'ancien  avaient  à  peine  franchi  le  seuil, 


ARCHITECTl  UF,    HTS   INSFCTFS.  l3 

ne  SCSI  dévoilé  que  depuis  peu  de  tems  aux  regards  des 
naturalistes.  Redi,  Malpighi,  Vallisnieri,  Swammerdam, 
Leuwenkoeck,Réaumur,  Linné,  De  Geer,  Bonnet,  Hubert, 
Ray,  Willunghby,  Derhani ,  While  de  Selborne,  Kirby 
et  Spence  ont  tour-à-tour,  si  je  puis  le  dire ,  soulevé  une 
des  bandelettes  qui  enveloppaient  la  mystérieuse  existence 
des  insectes.  Réaumur,  admirable  observateur,  se  trompait 
encore  sur  beaucoup  de  points.  Charles  Bonnet,  si  sagace  et 
si  persévérant ,  a  commis  p.lus  d  une  erreur  -,  et  je  ne  doute 
pas  que  les  entomologistes  qui  nous  succéderont  ne  corri- 
gent encore  beaucoup  d'opinions  aujourd  hui  accréditées. 
Toutefois  le  degré  de  science  auquel  nous  avons  atteint 
tient  du  prodige  :  c'est  un  monde  d'infiniment  petits  ré- 
vélé. Appareils  d  une  complication  extrême  et  dune  ténuité 
que  le  microscope  parvient  à  peine  à  nous  faire  saisir  ; 
penchans  bizarres,  inclinations  spéciales,  instincts  mer- 
veilleux de  conservation  et  de  reproduction  -,  adresse  inouie 
dans  l'application  des  moyens  fournis  aux  insectes  par  la 
nature;  républiques,  monarchies,  guerres,  amours; 
œuvres  de  Tarcbitecte,  du  tisserand  ,  du  charpentier,  du 
maçon,  accomplis  par  ces  êtres  que  notre  pied  écrase  en 
passant:  mécanismes  étonnamment  diversifiés,  et  dont 
eux  seuls  sont  pourvus  ;  c'est  un  véritable  univers ,  nou- 
veau, brillant,  inconnu,  qui  se  déroule  à  l  œil  de  l'observa- 
teur ;  et  ne  croyez  pas  qu'il  soit  sans  influence  sur  le  nôtre. 
Les  insectes  sont  à-la-fois  très-malfaisans  et  très-utiles. 
Le  dommage  qu'ils  peuvent  nous^  faire  est  immense.  Les 
obstacles  que  nous  leur  opposons  agf^ravenl  souvent  le  fléau, 
parce  que  nous  ignorons  les  lois  de  la  nature.  Tantôt  nous 
mettons  en  œuvre,  pour  les  détruire,  des  movens  qui  tour- 
nent à  notre  détriment ,  tantôt  nous  les  méprisons ,  parce 
qu'ils  trompent  nos  regards.  Ils  se  vengent  en  dévastant 
nos  récoltes  ,  en  infestant  notre  foyer  domestique. 


l4  AUCHITECTCRE  DES   INSECTES. 

Nous  avons  su  nous  garantir  des  atteintes  des  animaux 
de  proie  ,  qui  ne  peuvent  plus  entrer  dans  nos  vergers  ^ 
mais  le  puceron  el  la  chenille  les  dévorent  :  de  si  miséra- 
bles ennemis  nous  bravent-,  et  jusqu'à  ce  jour  toute  l  in- 
dustrie, tout  le  savoir  humains  ont  échoué  contre  leur 
coalition ,  leur  persévérance  ,  leur  nombre ,  leur  petitesse 
et  les  armes  destructives  qu  ils  portent  avec  eux.  Sous  la 
zone  équinoxiale ,  une  petite  fourmi  arrête  à  elle  seule  le 
progrès  de  la  civilisation  ;  elle  broie  le  papier  dans  ses  mâ- 
choires imperceptibles  ;  elle  dévore  les  livres  et  digère  le 
parchemin.  Dans  plus  d'une  partie  de  rAmérlque  du 
Sud ,  vous  ne  trouveriez  pas  un  seul  document  écrit  qui 
remonte  à  cent  annnées.  Ainsi  est  détruite  la  chaîne  qui 
joint  le  présent  au  passé  :  ainsi  se  trouve  tari  de  siècle  en 
siècle  le  dépôt  des  connaissances  acquises  ^  la  postérité  ne 
reçoit  aucun  legs  de  sagesse  et  de  savoir  -,  la  civilisation , 
paralysée  dans  son  développement ,  ne  fait  un  pas  que 
pour  reculer  aussitôt  en  arrière,  et  un  peuple  sans  aïeux 
reste  éternellement  dans  Tenfance. 

Qui  pourrait  croire  qu'une  larve  d'insecte,  semblable 
à  un  grain  de  riz  pour  la  forme  et  pour  la  grosseur,  va, 
déposée  sur  la  branche  d'un  pin  de  cent  cinquante  pieds 
de  haut  et  de  trois  pieds  de  diamètre ,  détruire  et  abattre 
le  colosse?  J'ai  vu  des  forets  de  pins  frappées  de  cette 
mort  inévitable.  Elles  avaient  couvert  des  milliers  d'acres 
de  leur  ombre  :  et  l'on  n'y  apercevait  plus  que  des  sque- 
lettes d'arbres  blanchissans ,  avec  leurs  rameaux  secs  et 
stériles ,  tout  dépouillés  d  écorce  et  tombant  en  poussière. 
Dans  la  Caroline  du  Sud,  une  espèce  de  punaise  très-pe- 
tite, noire  et  ailée  ,  a  mis  à  nu  deux  mille  acres  de  terre, 
couronnés  jadis  d'arbres  magnifiques.  Les  pins  de  la  forêt 
de  Hartz ,  en  Allemagne ,  ont  succombé  à  cet  ennemi , 
dont  heureusement  le  pivert  au  bec  d  ivoire  détruit  de 


ARCHITECTURE    OES    INSECTES.  l5 

nombreuses  populations.  Un  insecte  s'introduit  dans  Tépi 
de  blé,  en  extrait  la  farine  et  n'en  laisse  que  Tenveloppe^ 
un  autre  se  loge  dans  le  centre  des  plantes  légumineuses, 
dont  il  ronge  et  enlève  la  pulpe.  Les  sauterelles  volent 
par  bataillons,  dont  la  masse  opaque  voile  l'éclat  du  jour 
et  ravage  des  contrées  immenses.  Tout  une  république  de 
fourmis  blancbes  s'abat  sur  un  village  d'Afrique  et  le  dé- 
truit ;  la  flamme  ne  serait  ni  plus  prompte  ni  plus  terrible. 
Elle  s'élance  sur  la  mer  et  s'empare  d'un  navire  pour  le 
dévorer.  Nos  docks  ,  nos  digues ,  nos  travaux  maritimes 
n'ont  pas  été  à  l'abri  de  ces  armées ,  si  méprisables  quand 
on  pense  aux  êtres  qui  les  composent  ;  si  dangereuses  quand 
on  réfléchit  à  leur  masse  et  à  leurs  effets. 

Comment  donc ,  sans  folie ,  dédaignerait-on  l'étude  de 
ces  êtres  qui  nous  causent  tant  de  dommages  ?  La  connais- 
sance de  leur  anatomie ,  des  alimens  dont  ils  se  nourris- 
sent ,  de  leurs  habitudes  et  de  leurs  modes  d'existence  peut 
seule  nous  indiquer  les  moyens  de  porter  remède  aux  maux 
qu'ils  nous  font.  Toutefois,  à  ces  maux  de  grands  avan- 
tages se  joignent.  Un  insecte  nous  donne  la  cochenille  5  un 
autre  la  soie  ;  un  troisième  le  miel.  Inslrumens  de  destruc- 
tion et  de  reproduction,  les  insectes  balaient  toute  cette 
matière  végétale  dont  la  putréfaction  répand  la  peste ,  et 
dont  la  surabondance  rendrait  la  terre  inhabitable.  Aux 
insectes  il  appartient  d'achever  la  tâche  de  la  mort  et  la 
décomposition  des  cadavres-,  leurs  mandibules  et  leurs  ab- 
domens nétoient,  pour  ainsi  dire,  la  surface  du  sol.  L'œuvre 
que  la  hiène  et  le  vautour  ont  commencée,  des  myriades 
d'insectes ,  nés  des  œufs  déposés  dans  les  carcasses  putres- 
centes,  l'achèvent.  Quand  une  espèce  d'insectes  dévorans 
pullule,  vous  êtes  sûr  qu'une  tribu  ennemie  va  sortir  du 
sein  de  la  terre  ou  du  tronc  des  arbres  pour  combattre  ses 
progrès.  En  1820,  les  pucerons  inondaient  nos  campagnes, 


l6  ARCHITECTl :i\E  DES  INSECTES. 

qu'ils  dévastaient  sans  qu'on  eût  rien  à  leur  opposer  :  des 
volées  de  ces  petites  mouches ,  que  le  peuple  de  France 
nomme  bêtes-à-bon-Dieii .  et  celui  d'Angleterre  ladj-bird 
(oiseau  des  dames),  vinrent  détruire  les  dévastateurs. 
Par  quelle  coordination  mystérieuse  l'accroissement  d'une 
espèce  serègle-t-il  sur  le  nombre  et  le  danger  d'une  autre 
espèce  ?  Quand  bien  même  les  êtres  auxquels  se  rattachent 
de  tels  phénomènes  seraient  d'une  excessive  petitesse ,  leur 
étude  offrirait  le  plus  vif  intérêt. 

Une  variété  inépuisable  caractérise  le  monde  des  insectes. 
Depuis  le  i5  août  jusqu'au  i"  juin  1829,  j'ai  trouvé  dans 
un  cercle  de  deux  lieues  de  diamètre ,  aux  environs  de 
Ripley,  deux  mille  quatre  cent  vingt  espèces  d'insectes, 
sans  comprendre  dans  ce  nombre  les  chenilles ,  larves  et 
chrysalides.  Parmi  ces  deux  mille  quatre  cent  vingt  espè- 
ces, quatre-vingt-dix-huit  étaient  absolument  nouvelles  et 
ne  se  trouvaient  dans  aucune  collection  précédente.  De 
perpétuelles  migrations  ajoutent  encore  à  celte  variété.  On 
voit  disparaître  tout-à-coup  des  colonies  d'insectes,  que 
remplacent  d'autres  espèces  naguère  inconnues  dans  le 
pays.  En  i89.5  ,  nous  ne  voyions  dans  les  environs  de  Lon- 
dres que  des  bataillons  processionnels  de  la  coccinella  hi- 
pimctata  (bête-à-bon-Dieu  à  deux  taches) ,  et  leurs  petites 
écailles  nacarat  étincelaient  sur  toutes  les  plantes.  En  1826 
et  1 827 ,  on  cessa  de  les  apercevoir  ^  et  la  coccinella  sep- 
tempunctata  (m?iTi\\iée  de  sept  taches  ou  points  noirs) 
fut  aussi  commune  que  l'autre  espèce  devint  rare.  On  peut 
étudier  les  insectes  dans  toutes  les  situations  :  tous  les  coins 
de  la  terre ,  toutes  les  fentes  de  la  pierre  ,  toutes  les  ner- 
vures du  bois  ,  toutes  les  fissures  du  sol  en  sont  peuplés  ; 
dans  la  toile  géométrique  de  l'araignée  commune ,  il  y  a 
matière  pour  les  spéculations  du  philosophe ,  du  géomètre, 
du  phvslcien  pendant  des  années.  Utiles  ou  funestes  ,  ré- 


Af.CHITFX.Tt  RE   DES   INSECTES.  jn 

pandus  dans  lalmosplière,  semés  sous  nos  pas,  habilans 
de  nos  malsons  ,  nous  disputant  l  espace,  les  insectes,  qui 
à  tant  de  litres  méritent  une  attentive  et  spéciale  observa- 
tion, sont  en  outre,  pour  la  plupart,  d'une  beauté  ou 
d'une  sin^jularilé  de  formes  merveilleuse.  Les  plus  formi- 
dables denlre  eux,  la  guêpe,  qui  nous  inspire  une  terreur 
d instinct,  d'ailleurs  méritée;  la  demoiselle,  qui  fait  tant 
de  ravages  parmi  les  autres  insectes,  se  parent  d'or  et  de 
pourpre,  de  mousseline  et  de  diamans.  On  ne  peut  comparer 
la  poussière  éclatante  qui  fait  resplendir  les  papillons  et  quel 
ques  chenilles  qu'au  plumage  des  oiseaux  des  tropiques. 
aVovez,  dit  Linné,  avec  cette  éloquence  et  cette  beauté  de 
style  que  l'amour  de  la  nature  inspire  toujours,  ces  quatre 
ailes  diaprées ,  que  protègent  deux  écailles  dune  délicatesse 
infi/iie  :  soutenu  par  ces  frêles  appuis,  linsecte-oiseau  se 
balance  dans  l'air  et  y  plane  pendant  une  journée  entière, 
rival  du  passereau  et  de  la  fauvette  pour  le  vol ,  du  paon 
et  de  l'oiseau-moucbe  pour  léclat.  Si  vous  remontez  jus- 
qu'à son  berceau,  votre  admiration  s'accroitra  :  d  abord 
chenille  verte ,  se  traînant  sur  seize  pattes  et  se  nour- 
rissant des  feuilles  de  l  arbre  qu'elle  habite  5  puis  es- 
pèce de  momie  lustrée  ,  entourée;  de  bandelettes  ,  suspen- 
due par  un  fil  à  un  rameau,  existant  sans  uourrilure,  se 
développant  sans  se  mouvoir;  enfin  insecte  ailé,  armé 
de  six  pieds  délicats  elélégans,  brillant  de  toutes  les  nuan- 
ces de  l'arc-en  ciel ,  et  vivant  du  pollen  des  fleurs  !  Trans- 
formations miraculeuses!  » 

iMais  si  celte  beauté  extérieure  ne  vous  semble  pas  un 
attrait  assez  puissant ,  obsc  rvez  la  structure  intérieure,  Té- 
conomie  anatomique  de  ces  animaux  ;  elk-  correspond 
avec  des  instincts  variés  qu'elle  est  destinée  à  satisfaire; 
solitaires  ou  sociaux ,  ces  instincts  ne  ressemblent  point 
aux  instincts  des  quadrupèdes  ou  des  oiseaux.  Défendre 


iB  Ar.CHIÏKCTrnE   PES  INSECTES. 

ieur  progéniture,  la  mellre  à  Taliri  des  alla(iues  cxlérieuros  ; 
se  procurer  des  alimeps  par  divers  slralagêmes  ,  quelque- 
fois singuliers ,  toujours  admiral)les;  vivre  en  monarchie 
ou  en  république,  former  une  démocratie  travailleuse  ou 
se  soumettre  à  une  aristocratie  prépondérante*,  envoyer 
au  loin  des  colonies  ;  émigrer  par  masses  et  par  générations  ; 
telles  sont  les  conditions  d'existence  que  les  insectes  rem- 
plissent. Leurs  œufs,  si  petits,  si  fragiles,  sont  exposés  à 
tous  les  dangers  5  c'est  aussi  vers  leur  conservation  que  se 
dirigent  tous  les  efforts  des  insectes.  L'homme  ,  armé  de 
machines  compliquées  et  merveilleuses ,  n'a  rien  inventé  de 
comparable  à  ce  que  les  insectes  accomplissent  :  [)révoyance , 
prudence,  persévérance,  labeur  infatigable,  ressources  de 
toute  espèce ,  on  voit  se  développer  dans  leur  vie  humble 
et  obscure ,  tout  ce  qui  fait  les  grands  empires  et  les  grands 
hommes.  Et  la  puissance  de  l'instinct  guide  les  insectes  : 
elle  seule  leur  dicte  tant  d'ingénieux  moyens  de  se  sou- 
straire, eux  et  leur  famille,  aux  périls  qui  les  environnent. 
Les  uns  se  creusent  des  souterrains-,  les  autres  se  bâtissent 
des  cabanes  avec  des  feuilles  et  du  bois.  Quelques-uns  con- 
struisent, pour  leurs  quartiers  d  hiver,  des  boites  artiste- 
ment  fermées  avec  des  charnières  très-solides ,  ou  des  pots 
d  argile  qu'ils  drapent  avec  du  coton  ;  ou  des  ermitages 
de  pierre  et  de  chaux ,  qu'ils  garnissent  de  corolles  arra- 
chées aux  fleurs,  de  laine  et  de  mousse;  il  en  est  dont  le 
corps  leur  fournit  une  matière  visqueuse  qui  se  condense 
à  l'air,  et  forme  des  palais,  des  couvens,  des  filets  à  leur 
usage*,  d'autres  enfin  qui  sillonnent  le  sol  ou  le  tronc  des 
arbres  de  galeries  souterraines  à  mille  détours.  Des  philo- 
sophes patiens  ont  observé  avec  exactitude  et  décrit  avec 
minutie  ces  mœurs ,  ces  travaux  ,  ces  merveilles ,  dont  la 
connaissance  ne  date  que  des  derniers  progrès  de  la  science, 
et  que  le  perfectionnement  de  nos  inslrumens  a  pu  seul 


AncHITECTlIlE  DES  INSECTES.  I9 

découvrir  à  nos  regards.  Nous  réunirons  dans  fjuelques 
pages  les  plus  singulières  de  ces  découvertes. 

L'architecture  des  abeilles  a  été  Tobjet  d'observations 
attentives  et  constantes.  Cette  grande  fabrique  ,  où  la  sub- 
division du  travail  est  si  bien  établie,  ou  une  multitude 
d'individus  concourent,  en  remplissant  la  tâche  qui  leur 
est  imposée,  au  bien-être  universel,  sans  que  personne 
s'écarte  de  la  limite  de  ses  devoirs,  sans  qu'un  seul  d'entre 
eux  empiète  sur  les  attributions  de  son  voisin  ;  cette  pré- 
cision admirable  et  cette  force  d  un  invincible  instinct  qui 
ressemble  à  l'héroïsme  de  la*  vertu,  ont  fixé  l'attention  des 
observateurs  de  tous  les  tems.  Les  insectes  qui  vivent  seuls 
ou  qui  ne  font  usage  que  de  leurs  propres  ressources  5 
beaucoup  moins  connus  parce  qu  ils  se  cachent  à  tous 
les  yeux ,  ne  méritent  pas  moins  d  attirer  la  curiosité. 
Yi^ abeille  et  la  guêpe  solitaire,  font  leur  nid,  bâtissent 
leur  cellule,  l'enduisent  d'un  ciment  durable,  soignent 
leurs  enfans  avec  un  amour  maternel  qui  ne  le  cède  en 
rien  aux  soins  et  à  l'amour  que  déploient  la  guêpe  et  l'a- 
beille républicaines. 

En  septembre  1828  ,  je  vis  (i)  un  Odjnerus  mararius 
(guêpe- maçonne)  s'occuper  très-activement  à  creuser  un 
trou  dans  les  vieilles  briques  d  un  mur.  Le  trou,  déjà  fort 
avancé ,  était  à  cinq  pieds  ou  environ  du  sol.  Au  moyen 
de  ses  mandibules  tranchantes  et  armées  d'une  scie  aiguë  , 
la  guêpe  enlevait  un  petit  morceau  de  brique,  gros  à- 
peu-près  comme  un  grain  de  moutarde  ;  et  au  lieu  de  le 
laisser  retomber  à  terre  ou  de  le  lancer  au  loin ,  elle  em- 
portait ce  fragment  de  décombres  ,  faisait  plusieurs  tours, 
et   ne  se  débarrassait- de  son  trophée  qu'à   une  certaine 


(1)  L'anleur  de   ces  observations  est  John  Rennie ,  naturaliste  cé- 
lèbre. 


ARriIlTFCTTr.F,    Or.S    INSFCTKS. 


r!i>lance  cl  toujours  dans  (1rs  directions  différentes.  Il 
est  évident  que  la  guêpe  voulait  dissimuler  son  travail  ; 
car  un  de  ces  fragmens  s'élant  détaché  par  hasard ,  elle 
le  chercha,  le  trouva  au  pied  du  muret  l'emporta  au 
loin.  En  deux  jours  l'excavation  fut  achevée.  Il  Hdlut 
deux  autres  jours  pour  enduire  d'argile  l'intérieur  du 
nid,  qui  avait  la  forme  d'une  bouteille  dont  le  goulot  se- 
rait étroit  et  recourbé.  L'insecte  y  déposa  deux  œufs ,  y 
renferma  plusieurs  chenilles  et  quelques  araignées  vi- 
vantes, provisions  destinées  à  ses  deux  enfans  quand  ils 
viendraient  à  naitre ,  et  finit'par  boucher  l'ouverture  au 
moyen  d'une  couche  d'argile  deux  fois  plus  épaisse  que 
celle  dont  il  avait  fait  usage  pour  tapisser  l'intérieur.  Au 
mois  de  novembre ,  nous  détachâmes  la  brique ,  dont  les 
habitans  nous  apparurent  commodément  enfermés  dans 
la  bouteille  construite  et  cimentée  par  leur  mère  j  c'étaient 
deux  cocons  de  forme  semblable ,  mais  qui,  comme  on  le 
verra ,  étaient  de  nature  très-différente. 

Malgré  toutes  les  précautions  de  Tinsecte ,  un  hôte 
parasite  avait  découvert  cette  retraite  mystérieuse  -,  le  Ta- 
chinn  larvarum ,  mouche-coucou ,  plus  grosse  que  la 
mouche  ordinaire,  à  laquelle  elle  ressemble  beaucoup, 
était  venue  déposer  un  de  ses  œufs  dans  le  domicile 
des  guêpes  maçonnes  -,  l'insecte ,  quand  il  vint  à  éclore , 
dévora  l'un  de  ses  voisins,  laissa  vivre  l'autre,  et  filant 
sa  toile ,  forma  un  cocon  dont  il  s'enveloppa.  L'autre  larve, 
fille  de  la  guêpe,  et  qui  était  restée  vivante,  se  construisit 
une  prison  de  même  nature  ;  et ,  quand  l'été  arriva,  tous 
deux ,  quittant  leurs  linceuls  et  perçant  le  mur  qui  les  sé- 
parait du  monde,  s  élancèrent  à-la-fois  sous  leurs  formes 
différentes. 

Un  autre  architecte  appartenant  à  la  même  famille  d'in- 
sectes ,  mais  d  une  espèce  différente ,  creuse  dans  le  sable 


AUCHlTECTtUE  DES   IWSKCIES.  21 

sa  demeure  souterraine;  il  choisit  le  sable  le  plus  dur, 
celui  qui,  enlassé  sur  le  hord  des  rivières,  s  est  agglu- 
tiné de  manière  à  former  une  masse  solide.  Son  Irou 
est  précisément  de  la  longueur,  de  la  largeur  et  de  la 
forme  de  son  corps  ,  c'est-à-dire  oblong.  un  peu  recourbé; 
au-dessus  de  l'ouverture,  les  déblais  que  l  insecte  accu- 
mule et  joint  ensemble  au  moyen  d'un  liquide  visqueux  , 
prennent  la  forme  d  une  petite  tour  dont  le  sommet  ar- 
rondi penche  vers  la  terre.  Le  travail  une  fois  achevé  , 
notre  ouvrier  choisit  parmi  ces  matériaux  ceux  qui  lui  sont 
nécessaires  pour  garnir  l'intérieur  de  sa  cellule.  Enfin  ,  il 
forme  avec  des  chenilles  vivantes,  qu'il  empile  et  enche- 
vêtre de  la  manière  la  plus  bizarre ,  une  pyramide  quil 
destine  à  nourrir  sa  progéniture.  Ces  chenilles  sont  vertes, 
n'ont  pas  de  pieds ,  et  une  fois  réunies  par  le  gluten  de 
l insecte,  elles  ne  peuvent  plus  remuer;  la  larve  les  dé- 
vore une  à  une;  et,  ce  qui  est  étrange,  la  provision  se 
trouve  toujours  suffire  aux  besoins  de  la  jeune  guêpe. 

L'abeille  solitaire  n'est  pas  moins  industrieuse.  Vous 
apercevez  sur  un  mur  une  espèce  de  gâteau  de  boue ,  semé 
de  petites  pierres  ;  vous  pouvez  croire  qu'une  charrette  , 
en  passant ,  a  éclaboussé  la  muraille  ;  mais  ,  si  vous  y  re- 
gardez de  plus  près ,  vous  reconnaîtrez  que  ce  gâteau  cy- 
lindrique, hérissé  d'aspérités,  est  un  véritable  ouvrage  de 
maçonnerie;  un  petit  trou  rond  conduit  à  lintérieur  du 
nid  ,  dans  lequel  se  trouvent  ordinairement  plusieurs  cel- 
lules ,  dont  la  forme  est  celle  dun  dé  à  coudre,  et  dont 
la  cavité  brillante,  polie,  jaunâtre,  est  maçonnée  comme 
le  plâtre  que  la  truelle  a  façonné  :  c'est  la  création  de 
\  Anthophora  relusa,  grosse  abeille  velue  et  qui  vit  seule. 

Au  mois  de  mai  1829,  je  me  promenais  sur  les  bords 
de  la  rivière  de  Ravensbourne,  dans  le  comté  de  Kent  ;  une 
armée  d'abeilles  bourdoiinait  autour  d'un  banc  d  argile 


32  AllCHITECTtJRE  DES  INSECTES. 

noire  5  je  m'approchai  \  elles  ne  manifestèrent  pas  celte  irri- 
tation et  cetie  colère  que  ces  insectes  témoignent  toujours 
quand  on  approche  de  leurs  nids.  En  effet,  ce  n'était  pas 
une  ruche  qu'elles  creusaient,  c'était  une  mine  qu'elles 
pratiquaient  pour  en  extraire  les  matériaux  nécessaires  à 
des  conslrucîions  isolées.  Je  pris  un  de  ces  insectes,  et  je 
reconnus  V Osnda  bicomis.  qui  tenait  entre  ses  pattes  une 
boule  d'argile  visqueuse  et  déjà  pétrie.  Les  abeilles  éco- 
nomisaient leur  travail  et  la  liqueur  qui  leur  servait  à  hu- 
mecter Targile,  en  travaillant  à  une  mine  commune  au 
lieu  de  faire  chacune  un  trou  différent  :  leur  activité  et 
leur  adresse  étaient  admirables.  Il  ne  leur  fallait  qu'une 
demi  minute  pour  enlever  et  pétrir  la  portion  d'argile 
qu'elles  détachaient,  et  cinq  minutes,  pour  l'appliquer  à 
leur  construction  lointaine.  Le  tems  qui  était  sec,  exigeait 
de  la  part  des  insectes  la  plus  grande  rapidité  de  travail. 
Chacun  des  nids  ne  pouvait  s'achever  qu'au  moyen  de 
cinq  ou  six  cents  fragmcns  de  terre  argileuse,  et  de  cinq 
ou  six  cents  voyages  ^  en  une  heure ,  l'abeille  emportait 
et  élaborait  une  douzaine  de  ces  fragmens  ;  elle  travail- 
lait à-peu  près  quinze  heures  par  jour  .  et  son  chef-d'œu- 
vre était  achevé  en  trois  journées.  11  faut  faire  entrer  en 
ligne  de  compte  quelques  heures  extra,  consacrées  aux 
opérations  plus  délicates  et  moins  faciles,  à  polir  et  ver- 
nisser l'inti'rieur,  à  le  tapisser  et  à  l'enduire.  Les  abeilles- 
maçonnes  que  Réaumur  a  observées  (Megachilermij-aria), 
bâtissaient  avec  du  sable  ,  sans  doute  parce  que  des  maté- 
riaux plus  commodes  leur  manquaient.  Elles  avaient  la 
patience  de  transformer  ce  sable  en  ciment;  opération  qui 
leur  coulait  beaucoup  de  tems  et  de  salive,  mais  qu'elles 
achevaient  avec  courage.  Aussi  leur  architecture  était-elle 
plus  solide  que  celle  des  abeilles  que  j'avais  observées  dans 
le  comté  de  Kent.   Toujours  en  mouvement,  et  ne  pou- 


ARCHITECTURE  DES   IWSF.CTES.  a3 

vant  souffrir  le  repos ,  celte  abeille  ,  comme  lous  les  in- 
sectes garnis  de  quatre  ailes  transparentes  et  veinées,  a 
un  besoin  d'aclivilé  qui  semble  la  tourmenter  et  l'agiter 
incessamment.  Nous  la  vovez  rarement  s'arrêter;  au  lieu 
de  voler  en  droite  ligne  vers  le  lieu  où  son  travail  l  ap- 
pelle, elle  effleure  un  arbre,  bourdonne  autour  d'un  toit  , 
s'élance  d'un  endroit  élevé  vers  la  terre  et  remonte  aus- 
sitôt :  inquiétude  naturelle  qui  trompe  l  observateur,  et  lui 
fait  croire  que  l  insecte ,  obéissant  à  son  instinct,  a  des 
intentions  cachées,  intentions  (jui  n'existent  pas^  c  est 
déjà  une  assez  grande  merveille,  que  de  voir  une  mouche 
construire  avec  les  matériaux  les  plus  rebelles ,  de  petites 
bouteilles  d'un  pouce  de  long  sur  un  demi-pouce  de  large , 
avec  une  ouverture  arlistement  fabriquée  et  des  parois 
qui  réunissent  l'éclat  et  la  solidité. 

Architectes  et  maçonnes,  les  abeilles  font  aussi  le  mé- 
tier du  mineur,  h'^ndrena,  très-petite  abeille,  exeave  les 
rocs  ou  les  terres  durcies  ,  et  au  bout  dune  longue  galerie 
de  huit  ou  dix  pouces,  prépare  à  ses  enfans  une  chambre 
oblongue  ,  terminée  par  une  aicove  dans  laquelle  se  trouve 
le  pollen  entassé  par  la  mère.  Les  femelles  seules  sont 
ouvrières-,  seules  elles  bâtissent,  ornent  et  garnissent  d'ali- 
mens  les  demeures  de  leurs  familles.  Les  mâles  restent  oisifs. 
L'utilité  personnelle,  le  soin  de  la  famille,  la  nécessité 
de  proléger  les  œufs  contre  les  attaques  des  insectes  dépré- 
dateurs, expliqueraient  jusqu'à  certain  point  ces  chefs- 
d'œuvre  d industrie 5  mais  comment  expliquer  le  goût,  le 
soin  et  l'art  avec  lesquels  une  espèce  d'abeille  ,  non-seule- 
ment construit  sa  cellule  ,  mais  rembellil  de  draperies 
éclatantes?  VOsmia  papaveris  ^  d  un  tiers  de  pouce 
de  longueur ,  noire ,  la  tète  et  le  dos  semés  de  poils 
rougeàtres,  le  ventre  gris  et  soyeux,  les  anneaux  marqués 
d'une  raie  grise  sur  le  dos  ,  coupe  avec  ses  petites  dents 


24  ARCHITECTLUE  DES  IIVSECTES, 

aiguës  les  pétales  du  pavot  rouge,  auxquelles  elle  donne 
une  forme  ovale  ;  plusieurs  de  ces  ovales  superposés  com- 
posent le  lit  de  ses  enfans  :  d'autres  couvrent  les  murs;  d'au- 
tres servent  de  cloisons  et  séparent  les  différens  nids. 
Pourquoi  ï  Osmia  papavei  is  préfère-l-elle  aux  pétales  de 
toutes  les  autres  fleurs  celles  du  pavot  rouge  ?  la  beauté  de 
la  couleur  écarlate  la  séduit-elle  ?  le  sentiment  du  beau 
dans  les  couleurs  ne  lui  est-il  pas  étranger  ?  un  instinct 
poétique  se  méle-t-il  à  son  instinct  de  conservation  et 
d'utilité?  On  ne  doit  pas  se  hâter  d(>  résoudre  ces  ques- 
tions négativement.  Si  certains  sons  musicaux  aÛ'ectent 
désagréablement  l'ouïe  du  chien;  si  le  bruit  du  clairon 
anime  le  cheval-,  pourquoi  cet  insecte  ne  ressentirait- il 
pas  une  jouissance  en  arrêtant  ses  regards  sur  telle  ou 
telle  couleur?  Certes,  si  les  insectes  ne  travaillaient  que 
pour  leurs  besoins ,  ils  pourraient  se  dispenser  d  achever 
aussi  curieusement  leur  œuvre-,  la  larve  naîtrait  et  se  dé- 
velopperait très-bien  dans  une  cellule  mal  bà,tie  \  les  al- 
véoles géométriques  de  1  abeille  sociale  ne  so-nt  pas  abso- 
lument nécessaires  à  la  prospérité  de  la  république.  C'est 
ainsi  que,  dans  toute  la  nature,  au-delà  de  l'utile  et  du 
nécessaire,  vous  trouverez  l'art,  le  beau  proprement  dit, 
le  pittoresque ,  l'élément  poétique. 

\j  Anthidiuin  manicatuni  (Fabricius) ,  grosse  comme 
l'abeille  des  ruches ,  mais  plus  plate  et  un  peu  plus  large, 
le  dos  brun  foncé  ,  le  ventre  couvert  de  poils  jaunâtres,  et 
marquée  de  six  taches  blanches  autour  du  corps,  exerce 
une  industrie  différente;  elle  recueille  le  coton.  «  Je  me 
plaisais ,  dit  le  naturaliste  A\  hite  de  Selborne  ,  à  observer 
avec  quelle  adresse  cet  insecte  enlève  et  carde  tout  le  duvet 
qui  couvre  le  coignnssiei\  le  slachis  lanata  ,  le  lichnus 
coronaria  et  tous  les  arbres  pubescens.  Un  rasoir  ne  ferait 
pas  mieux.  C  est  ce  coton  que  l'insecte,  volant  du  baut  en 


ARCHnECTVUK   DES   INSECTES.  20 


bas,  fauche,  pour  ainsi  dire,  amasse,  emporte,  et  qui 
garnit  tout  1  intérieur  de  chaque  cellule-,  formée  de  plâtre 
bien  poli,  de  dimensions  régulières,  elle  offre  aux  larves 
un  abri  assuré  et  une  couche  commode.  » 

C'est  quelque  chose  de  plus  étrange  encore  que  l  œuvre 
du  Megachile  centunculmis.  Cette  abeille,  à -la -fois 
tapissière  ,  ébéniste  ,  ouvrière  en  marqueterie  ,  forme 
avec  les  feuilles  du  rosier,  qu'elle  découpe  arlistemenl, 
plusieurs  dés  à  coudre,  qu'elle  insère  les  uns  dans  les 
autres  :  un  homme  adroit ,  qui  voudrait  imiter  ce  travail , 
aurait  assurément  beaucoup  à  faire  pour  marcher  sur  les 
traces  de  notre  abeille.  Quand  elle  ne  trouve  pas  de  ro- 
siers sur  son  chemin  ,  elle  emploie  les  feuilles  d'autres  ar- 
bres, mais  toujours  des  feuilles  dentelées.  Elle  n  emploie 
pour  arrondir  ces  dés,  composés  de  feuilles,  aucune  espèce 
de  gluten  ou  de  liqueur  visqueuse  ;  elle  se  fie  à  l'élasticité 
des  feuilles,  élasticité  dont  elle  profite.  Neuf  à  douze  frag- 
metis  de  feuilles  concourent  à  la  formalion  d'un  de  ces 
dés ,  qui  s  enchâssent  les  uns  dans  les  autres.  L'artiste  a 
bien  soin  de  faire  en  sorte  que  la  jointure  d'une  cellule  ne 
soit  pas  contiguë  à  la  jointure  de  la  cellule  voisine  ;  au 
contraire,  le  centre  d'une  feuille  se  trouve  toujours  en 
ligne  avec  la  jointure  dont  il  est  question.  L'ensemble  de 
l  édifice  acquiert  ainsi  toute  la  solidité  que  cette  fragile 
structure  peut  recevoir  de  1  architecte.  Au  fond  des  cellules, 
le  pollen  recueilli  sur  la  fleur  du  chardon  semble  un  amas 
de  conserves  de  roses  -,  au-dessus  de  la  dernière  ouverture, 
trois  fragmens  de  feuilles  découpées  forment  un  couvercle 
rond,  que  le  ciseau  et  le  compas  eussent  tracé  et  exécuté 
avec  une  exactitude  moins  géométrique  (i). 

(i)  Voyez  la  figure  i"  de  la  planche  placée  en  lête  de  ce  volume; 
elle  représente  l'insecte  découpant  les  feuilles ,  et  les  arrondissant  en- 
suite en  forme  de  dé. 


26  ARCHITECTURE  DES   INSECTES. 

Des  insectes  solitaires  qui  achèvent,  sans  autre  secours 
que  celui  de  leur  propre  industrie  ,  leurs  travaux  si 
curieux,  passons  aux  insectes  qui  forment,  pour  ainsi 
dire,  des  villages  et  des  hameaux,  sans  toutefois  sVlever 
jusqu'à  la  combinaison  politique  et  sociale  des  abeilles 
républicaines  qui  vivent  dans  une  ruche. 

La  fourmi,  moins  bien  étudiée  que  Tabeille,  dont  le 
miel  a,  depuis  les  premiers  jours  de  la  civilisation  ,  servi 
d'aliment  à  Thomme ,  n'est  pas  moins  étonnante  que  celte 
dernière  dans  le  développement  de  son  instinct.  Menuise- 
rie ,    maçonnerie ,  charpente ,  tapisserie ,   excavation  des 
terres,  architecture  souterraine  ,  les  fourmis  accomplissent 
à-peu-près  tous  ces  prodiges  d  industrie.  Leur  petitesse  et 
leurpeud  utilité  apparente,  les  ont  soustraites  pendant  long- 
tems  aux  recherches  des  observateurs.  On  n  a  commencé  à 
connaître  leurs  mœurs  véritables  qu'en  1747  i  époque  où 
Gould,  le  premier,  les  a  étudiées  avec  succès.  Linné,  de 
Geer,  Huber  et  Latreille  1  ont  suivi.  Ils  ont  prouvé  quil 
y  avait  erreur  dans  toutes  les  idées  populaires  qui  se  sont 
répandues  à  ce  sujet-,  que  les  fourmis  ne  font  pas  ,  comme 
on  l'a  dit,  des  provisions  de  grain ,  et  que  leur  prétendue 
république  est,  ainsi  que  celle  des  abeilles,   le  résultat 
spontané  d'un  instinct  qui  n'obéit  qu'à  lui-même,  et  qui 
est  identique  chez  tous  les  individus. 

Loin  du  bruit ,  de  la  lumière  et  de  la  chaleur  ,  pratiquer 
des  galeries  souterraines ,  régulières ,  élever  des  plafonds  , 
battre  et  durcir  le  sol,  placer  des  piliers  et  des  points  d'ap- 
pui,  réparer  les  dommages  que  les  inondations  ou  la  sé- 
cheresse peuvent  causer ,  et  vivre  en  paix  dans  ces  caveaux 
tortueux,  dus  à  leur  industrie  :  tels  sont  les  points  princi- 
paux qui  caractérisent  l'histoire  des  fourmis.  Chaque  espèce 
différente  a  sa  manière  spéciale  de  bâtir.  La  Formica 
cœspitum  s'abrite  sous  une  pierre  ou  sous  la  terre  durcie  5 


ARCHITECTLKE  DES  INSECTES.  2^ 

elle  construit  ses  habitations  sur  un  plan  cylindrique.  La 
Forviica  fusca  bàlit  des  chambres  plus  larges,  des  carre- 
fours  ovales,   de  vastes  galeries.  La  Formica  brunnea, 
très-petite,  érige  des  étages  concentriques,  souvent  au 
nombre  de  quarante.  Quand  la  chaleur  est  forte,  elle  se 
retire  dans  les  étages  inférieurs  qui  lui  servent  de  caves  ; 
dans  les  lems  froids  et  humides ,  elle  occupe  les  étages  su- 
périeurs, ha. Fourmi  de  Surinam  (i)  élève  son  nid  de  six 
pieds  au-dessus  de  terre ,  comme  si  elle  prévovait  les  ra- 
vages des  inondations  si  redoutables  dans  ces  contrées.  Si , 
malgré  cette  précaution,  la  fourmilière  est  emportée  par 
les  eaux,  les  insectes,  réunis  et  accrochés  par  les  pattes, 
forment  un  radeau  ol^long  qui  aborde  sur  quelque  rivage. 
Une  espèce  entière  de  fourmis  est  privée  de  la  vue.  Toutes 
les  espèces  sont  timides  ,  fuient  l  éclat  du  jour,  et  se  plai- 
sent dans  l'obscurité.  Les  tems  de  pluie,  qui  détrempent 
la  terre  et  leur  fournissent  ainsi  le  mortier  dont  elles  font 
leurs  grottes,  sont  favorables  à  leurs  travaux.  Ont- elles  com- 
mencé un  édifice  que  la  sécheresse  les  contraint  d'aban- 
donner? elles  réduisent  en  poussière  les  colonnades  ébau- 
chées , 

Opéra  interrupta  minaeque 
Murorum  ingénies. 

Au  premier  moment  de  pluie,  l'ouvrage  recommence. 
Des  voûtes  de  deux  pouces  sont  jetées  sur  des  piliers  d'at- 
tente 5  et,  ce  qui  est  étonnant,  jamais  ces  voûtes  ne  sont 
mal  calculées.  Leur  pesanteur  et  leur  étendue  correspon- 
dent exactement  avec  la  force  de  leurs  étais  \  le  soleil  vient 
les  durcir,  et  le  palais  est  achevé. 

Attribuera-t-on  cette  régularité  géométrique,  ces  mille 

(1)  Stedman.  Toi.  1.  160. 


aB  ARCHlTECXtUE   DES  INSECTES. 

ressources  ,  celte  activité  toujours  la  même,  ces  prévisions 
merveilleuses,  à  une  loi  mécanique?  Les  insectes  accom- 
plissent-ils leurs  chefs-d  œuvre  comme  la  fleur  germe , 
comme  la  pierre  tombe?  Mais  alors  les  obstacles  devi'aient 
les  arrêter-,  un  mécanisme  aveugle  ne  résiste  jamais  à  nn 
obstacle.  L'abeille,  au  contraire,  bâtit  son  alvéole  verti- 
cale, si  vous  l'empêchez  de  la  faire  horizontale;  elle  se 
condamne  à  semer  quelques  irrégularités  dans  son  travail , 
quand  ces  irrégularités  sont  exigées  par  les  circonstances. 
Une  fourmilière  que  je  plaçai  dans  une  boite  de  verre ,  et 
à  la  retraite  de  laquelle  je  donnai  tout  exprès  une  incli- 
naison qui  menaçait  de  ruiner  les  souterrains  habités  par 
la  colonie,  pas^a  trois  jours  à  construire  une  base  pyrami- 
dale dont  elle  étaya  les  parties  croulantes  et  hasardées  de 
son  édifice.  Mais  ce  travail  dépassait  les  forces  des  pauvres 
ouvrières  5  toute  la  population  péril  de  fatigue  le  jour  sui- 
vant. On  ne  peut  s'empêcher  de  demander  si  la  pruder.ce 
et  le  calcul  dont  ma  colonie  faisait  preuve  dans  celle  occa- 
sion ,  ne  rivalisent  pas  avec  la  prudence  et  les  combinaisons 
humaines. 

Les  pailles ,  les  épis ,  les  graines  que  nous  voyons  les 
fourmis  traîner  avec  tant  de  peine ,  ne  leur  servent  pas 
d'aliment,  ainsi  qu'on  le  crovait  autrefois  :  ce  sont  de 
simples  matériaux.  La  Forniica  rufa  surtout  emploie 
ces  matériaux  comme  des  poutres  et  des  solives  dont 
elle  recouvre  ses  dômes.  Les  plus  grosses  de  ces  poutres 
soutiennent  la  toiture;  la  paille  et  les  brins  d'herbe  ser- 
vent de  tuiles  et  d'ardoises.  Quand  on  soulève  le  toit,  on 
voit ,  au  centre  ,  une  chambre  assez  grande  ,  qui  commu- 
nique avec  beaucoup  d  autres  appartemens  moins  vastes  et 
avec  de  nombreuses  galeries.  A  la  chambre  centrale,  comme 
à  un  carrefour,  aboutissent  tous  les  corridors.  Enfin,  au- 
dessous  de  ces  corridors,  se  trouve  une  autre  résidence 


AnClUTKCTt  KD    DFS   INSECTES.  0.() 

souterraine  dans  laciuelle  Ir   [icuplc  se  rôfugie,  (.1  ou  les 
larves  sont  déposées. 

Celte  espèce  de  fourmis  a  soin  de  fermer  ses  portes  le 
soir.  Quand  le  jour  tombe  ,  on  aperçoit  une  foule  empres- 
sée ,  traînant  de  petites  feuilles  et  des  brins  d  herbe,  qu'elles 
entassent  au  bout  des  avenues  de  leur  logis.  Les  premiers 
remparts  sont  choisis  avec  soin  parmi  les  matériaux  les 
plus  solides;  ensuite  on  se  contente  de  chevaux  de  frise 
moins  lourds,  et  enfin  de  grains  de  sable.  I,e  matin  ,  on 
enlève  ces  portes  ;  si  le  tems  est  beau  ,  toutes  les  avenues 
sont  déblayées  5  s  il  pleut,  on  ne  laisse  qu'une  issue  assez 
étroite-,  si  la  pluie  est  forte,  le  domicile  reste  clos. 

Quelques  espèces  de  fourmis  sont  charpentières  \  la 
Formica  fuliginosa  excelle  particulièrement  dans  cette 
industrie.  Quand  elle  choisit  le  tronc  d'un  arbre  pour  y 
étabhr  son  domicile,  ses  galeries  sont  plus  massives  et 
plus  régulières-,  se  loge-t-elle  dans  les  grosses  racines 
qu'elle  creuse .'^  il  y  a  moins  de  régularité,  mais  plus  de 
délicatesse  et  de  fini  dans  son  travail. 

Tous  ces  corridors,  toutt  s  ces  arcades  sont  noirs  comme 
de  Tébène.  On  dirait  que  Ton  sest  plu  à  les  noircir  et  à  les 
pohr  :  phénomène  singulier  dont  les  naturalistes  n'ont  pas 
encore  trouvé  l'explication. 

Les  grands  raonumens  que  notre  espèce  élève ,  passent 
pour  des  merveilles  de  génie.  L'homme  ,  en  comparant  sa 
stature  avec  la  hauteur  gigantesque  des  pyramides  et  des 
obélisques,  s'enorgueillit  de  la  tâche  que  ses  ancêtres  ont 
accomplie.  La  Formica  rufa  construit  des  villes  aussi  po- 
puleuses que  nos  cités,  aussi  vastes  et  aussi  régulières, 
toute  proportion'gardée.  Les  Termites  ou  fourmis  blanches 
des  tropiques,  dont  la  taille  est  d'un  quart  de  pouce,  bâ- 
tissent des  pyramides  de  douze  pieds  :  c'est-à-dire  que  les 
monumens  sont  cinq  cents  fois  plus  grands  que  les  archi- 


3o  ARCHlTECTCr.E  DES   INSECTES. 

tectes.  Où  trouver  des  édifices  qui  puissent  entrer  en  com- 
paraison avec  ceux  que  je  viens  de  citer  ?  Où  sont  les  obé- 
lisques cinq  fois  plus  hauts  que  les  pvramides  ? 

Les  Termites,  qui  se  rapprochent  un  peu  de  nos  fournais, 
quant  à  la  forme  et  quant  aux  mœurs  ,  n'appartiennent 
cependant  pas  au  même  ordre  d  insectes.  Ils  savent ,  en 
creusant  un  arbre,  lui  enlever  toute  sa  sève,  le  cribler  de 
trous  et  d'excavations  qui  le  détruisent,  mais  sans  lui  ar- 
racher son  écorce.  Quand  cette  ruine  a  consommé  la  mort 
de  Tarbre  et  qu  il  est  prêt  à  tomber  en  pièces ,  les  insectes 
le  doublent,  pour  ainsi  dire,  d'une  argile  tenace  et  solide, 
au  moyen  de  laquelle  ils  soutiennent  l'écorce  et  lui  conser- 
vent une  apparence  de  vigueur.  J'ai  vu  des  planches  qui , 
rongées  par  les  Termites  ,  n'avaient  plus  que  deux  épi- 
dermes  ligneuses  -,  la  main  qui  les  frappait  les  réduisait  en 
poussière. 

Destructeurs  de  la  plupart  des  matières  animales  ou  vé- 
gétales ,  les  Termites  n'offrent  aux  habitans  des  tropiques 
qu'une  seule  compensation  de  tous  leurs  ravages.  On  en 
fait  d'excellentes  fritures ,  dont  le  goût  ressemble  à  celui 
d'une  pâte  d'amandes  douces  et  sucrées.  Smeathman  est  le 
Réaumur  et  IHuber  de  ces  insectes,  dont  il  a  donné,  dans 
les  Transactions  Philosophiques,  Vhistoire  la  plus  détaillée. 

Lorsque  le  printems  renait,  on  voit  les  ouvrières  ou 
larves  errer  à  la  surface  du  sol,  et  chercher  les  Termites 
qui  ont  pu  survivre  aux  rigueurs  de  l'hiver  \  une  fois  que 
l'on  a  découvert  un  mâle  et  une  femelle ,  on  élève  autour 
d'eux  des  murailles  d'argile  :  c'est  le  roi  et  la  reine  \  la 
nouvelle  communauté  les  reconnaît  pour  ses  fondateurs  et 
ses  maîtres;  le  devoir  de  propager  l'espèce  leur  est  confié. 
L  appartement  du  roi  et  de  la  reine  est  assez  grand  \ 
mais  les  issues  en  sont  si  étroites  que  ses  habitans  no 
peuvent  le  quitter.  Tout  autour  de  la  chambre  royale,  on 


AnClIlTF.CTlKK  DES    IKSF.CTES.  Si 

pratique  des  chambres  IrivgulièiLS ,  desllnéos  à  contenir 
les  œufs  et  dont  les  plus  vastes  ne  sont  que  d'un  demi- 
pouce  de  diamètre.  Ces  nids  sont  de  bois  pilé  et  broyé,  au- 
quel une  matière  visqueuse  prête  de   b   consistance  ;   la 
chambre  royale  en  occupe  le  centre ,  à  la  surface  du  sol. 
A  mesure  que  la  population  augmente,  on  fait  de  nouvelles 
chambres,   de   nouveaux   magasins,  qui  communiquent 
entre  eux  par  des  galeries  et  forment  une  espèce  de  laby- 
rinthe compliqué;  au-dessus  de  la  grande  cellule  réservée 
au  roi ,  on  pratique  des  logemens  qui  atteignent  à-peu- 
près  les  deux  tiers  de  la  hauteur  du  nid.  Entre  le  sommet 
ou  la  pointe  du  cône  et  les  derniers  étages,  on  laisse  un 
vide ,  qui  rappelle  à  1  esprit  et  à  l'œil  une  voûte  de  cathé- 
drale gothique  aperçue  de  Tintérieur.  Autour  de  cet  es- 
pace régnent  des  arcades  élevées,  qui  diminuent  de  hauteur 
et  de  grosseur  en  se  rapprochant  des  parois.  La  croûte 
ou  la  muraille  extérieure,  est  très-épaisse  et  très-solide.  Au 
miUeu  d'un  assez  grand  nombre  d'élévations  coniques  et 
irrégulières,  se  trouve  un  cône  très-pointu  et  qui  dépasse 
tous  les  autres.   Quand  on   veut  agrandir  lédifice,   on 
réunit  ensemble  plusieurs  de  ces  cônes,  mais  toujours  en 
laissant  subsister  la  coupole  centrale.  Les  Termites  sont 
des  architectes  si  savans  et  des  maçons  tellement  habiles , 
que  les  taureaux  sauvages  montent  sur  leurs  collines  fac- 
tices sans  les  détruire. 

La  chambre  royale  ou  chambre  centrale  ,  qui  ressemble 
à  un  four  quant  à  la  forme ,  s'agrandit  et  s'élargit  à  me- 
sure que  la  colonie  devient  plus  puissante  et  que  la  reine 
acquiert  de  Tembonpoint  avec  les  années.  On  donne  enfin 
à  cette  chambre  six  à  huit  pouces  de  longueur ,  lorsque  la 
reine  a  atteint  son  plus  grand  développement  possible. 

Le  roi  et  la  reine  sont  prisonniers  dans  toute  l'étendue 
du  terme.  Les  ouvriers  peuvent  seuls  se  frayer  un  passage 


32  ARCHITECTURE  DES   INSECTES. 

à  travers  les  avenues  étroites  de  la  cité.  Dans  les  plus  pe- 
tites chambres  on  trouve  les  œufs,  qui  se  changent,  lors- 
qu'ils éclosent,  en  Termites  d'une  blancheur  éclatante. 
Dans  d'autres  chambres  ,  qui  servent  de  magasins ,  on 
entasse  non-seulement  les  débris  du  bois  et  des  végétaux , 
mais  surtout  des  gommes  ,  de  la  résine  et  une  infinité  de 
malières  visqueuses  qui  servent  aux  bâtimens  en  construc- 
tion. 

Nous  dépasserions  de  beaucoup  les  limites  qui  nous 
sont  imposées,  si  nous  tentions  de  donner  ici  le  plan  com- 
plet de  ces  galeries  souterraines  ,  de  ces  corridors ,  de  ces 
escaliers ,  de  ces  rues  qui  serpentent  au  loin  et  vont  quel- 
quefois aboutir  à  plus  d  une  lieue  de  la  cité  des  Termites. 
Leur  complication  si  bien  calculée ,  leurs  sinuosités  dis- 
posées par  ces  ouvriers  admirables  ,  de  manière  à  leur  of- 
frir tantôt  des  abris  contre  la  chaleur,  tanlôt  des  ressources 
contre  l  humidité  •,  de  larges  excavations,  consacrées  à 
l'écoulement  des  eaux,  qui  détruiraient  la  ville  si  elles  v 
séjournaient  5  des  escaliers  elliptiques  pratiqués  pour  faci- 
liter le  passage  des  ouvriers  le  long  des  murs  pyramidaux  ; 
des  pilastres  d'attente  ,  toujours  prêts  à  recevoir  les  voûtes 
nouvelles  qu'exigent  l  agrandissement  du  territoire  et  l'ac- 
croissement de  la  population  ;  tous  ces  détails  singuliers 
demanderaient  un  voulume  et  ne  pourraient  être  bien 
compris  sans  être  accompagnés  de   figures  explicatives. 

Une  autre  espèce  de  Termites,  le  Termes  mordax,  érige 
des  colonnes  de  terre  argileuse  qu'elle  crible  de  trous  pro- 
fonds :  ces  trous  sont  autant  de  nids  ,  de  chambres  et  de 
cellules;  un  chapiteau,  semblable  à  la  tête  d'un  champi- 
gnon, couronne  la  colonnade,  qui  a  souvent  deux  pieds 
et  demi  ou  trois  pieds  de  hauteur.  Le  Ternie  lucijugus 
de  Latreille  habite  les  arbres .  aux  rameaux  desquels  il  se 
suspend. 


ÂUCHlTECTLnE  DES  INSECTES. 


Les  espèces  solitaires  de  Termites  n'ont  pas  les  mêmes 
lalens;  elles  ne  construisent  pas  d'édifices,  mais  se  réfu- 
gient clans  des  cavités  de  murs  et  de  lambris.  C'est  une  de 
ces  espèces ,  la  termes pulsatorium  de  Linné,  qui  produit 
ce  tictac  si  redouté  des  femmes  superstitieuses,  et  semblable 
au  bruit  d'une  horloge.  En  Angleterre,  le  peuple  s'effraie 
beaucoup  de  ce  bruit  et  de  cet  insecte,  d'ailleurs  fort  in- 
nocent, auquel  il  donne  le  nom  di'horloge  de  la  mort 
(death-M'atch). 

Passons  à  d'autres  races  non  moins  curieuses.  La  cigale  , 
leTETTtÇdes  Grecs  (cicada),  est  armée  d'un  instrument  que 
Ion  nomme  frtnère  en  français  par  une  dénomination  assez 
inexacte,  et  que  les  naturalistes  appellent  avec  beaucoup 
de  justesse  ovipositor ,  instrument  pour  déposer  les  œufs. 
Au  centre  de  l'instrument,  se  trouve  une  lancette  immo- 
bile ,  triangulaire  et  légèrement  courbée  vers  le  bout ,  de 
manière  à  suivre  la  courbe  que  décrit  le  corps  de  l  insecte. 
Deux  autres  pièces  plus  recourbées  et  armées  de  dents 
très-aiguës ,  se  rapprochent ,  s'éloignent  à  volonté  de  la 
pièce  du  milieu.  Le  jeu  de  ce  mécanisme  est  admirable 
de  facilité,  de  simplicité ,  et  la  construction  de  l'instru- 
ment microscopique  si  parfaite,  que  l'ouvrier  le  plus  ex- 
pert ne  pourrait  Timiter  qu'en  augmentant  considérable- 
ment les  proportions.  C'est  avec  cet  instrument  que  la 
cigale  charpentière  enlève  l'écorce  des  arbres ,  y  creuse 
un  lit  ovale  pour  sa  famille  et  y  dépose  une  nombreuse 
couvée.  Une  autre  espèce  ,  ï ^ciida  verrucwoj^a ,  est  ar- 
mée d'une  double  pelle  ou  cuiller ,  qui  remplace  \ ovipo- 
sitor ,  et  au  moyen  de  laquelle  elle  laisse  tomber  ses  œufs 
dans  un  trou  profond.  C'est  cette  espèce  que  représente  la 
gravure  qui  se  trouve  à  la  tète  du  volume.  Le  Tentlircdo , 
que  Réaumur  a  surnommé  la  mouche  à  scie  ,  possède  une 
arme  plus  complète  encore.  Comme  chez  la  cigale,  l'oviposi- 
1.  3 


34  ABCHITKCTUr.F.  DES   INSECTES. 

tor  du  Teiithredo  est  renfermé  dans  un  élui  de  l'abdomen. 
Si  vous  pressez  le  corps  de  l'insecte,  vous  en  faites  sorlir  une 
scie  ronde,  admirablement  travaillée  etbien  plus  compliquée 
que  celle  de  nos  ouvriers.  C'est  à-la-fois  une  lime ,  une 
scie  et  une  râpe  \  je  ne  pense  pas  que  l'on  ait  jamais  songé 
à  imiter  ce  mécanisme  remarquable.  C'est  ordinairement 
dans  le  tronc  des  rosiers  que  le  Tentliredo  pratique  son 
nid-,  les  œufs  s'y  trouvent  déposés  sur  deux  rangs,  et  oc- 
cupent chacun  une  excavation  assez  profonde. 

D'autres  industries  que  nous  ne  pouvons  pas  exercer,  et 
que  la  sphère  d'existence  dans  laquelle  se  meuvent  les 
insectes  leur  rend  familières,  ne  sont  pas  moins  dignes 
d'attirer  l'attention.  Un  grand  nombre  de  chenilles  s'oc- 
cupent à  rouler  les  feuilles  des  arbres  et  à  les  coudre ,  de 
manière  à  s'y  enfermer  comme  dans  un  ermitage.  L'épi- 
derme  de  la  feuille  intérieure  sert  de  nourriture  à  l'in- 
secte ;  l'épiderme  extérieur  lui  sert  d'abri.  C'est  là  pour 
une  chenille  une  œuvre  délicate  et  difficile  :  ses  outils  sont 
imparfaits  et  incommodes  -,  dans  beaucoup  d'espèces  d'ar- 
bres les  feuilles  sont  cassantes  et  friables;  presque  toujours 
leur  élasticité  les  ramène  au  point  d'où  elles  sont  parties. 
Il  faut  que  le  cornet  fabriqué  par  la  chenille  conserve  la 
position  et  la  courbure  que  l'insecte  lui  a  données;  il  faut 
que  cette  habitation  si  fragile  résiste  à  tous  les  changemens 
de  température.  En  été,  presque  tous  les  arbres  de  nos 
jardins  portent  des  habitations  de  cette  espèce ,  suspen- 
dues à  leurs  rameaux.  Ici  la  Lazotœnia  ribeana  replie 
sur  elle-même  l'extrémité  d'une  feuille  de  lilas  et  lassu- 
jétit  au  moyen  de  cinq  ou  six  fils  verticaux ,  semblables 
aux  points  de  l'aiguille  :  là  ,  une  autre  chenille  qui  habile 
le  même  arbre,  tend  ses  petits  câbles  à  l'intérieur,  et  non, 
comme  la  précédente ,  à  l'extérieur  de  la  feuille  ;  elle  la 
roule  ,  non  par  Textréraité  ,  mais  tout  entière  ,  de  manière 


AUCHITECTUUE  DKS  INSECTES.  .^D 

à  former  une  boite  dont  la  nervure  centrale  est  le  milit  u 
et  le  fond.  La  Tortrix  'viridana  s'empare  du  chêne ,  dont 
elle  tortille  et  ramasse  sur  elle-même  les  feuilles  charnues 
et  vigoureuses.  La  Lazotœnia  rosana,  léunit  en  faisceau 
toutes  les  feuilles  du  rosier  doFit  elle  peut  disposer ,  les 
entoure  de  ses  ligamens  glulineux ,  se  nourrit  des  boutons 
et  des  bourgeons,  et  arrête  la  circulation  de  la  sève,  qu'elle 
fait  servir  à  ses  repas.  Pendant  des  heures  entières  j'ai  ob- 
servé avec  un  vif  intérêt  les  travaux  d'un  de  ces  archi- 
tectes ,  dont  la  feuille  de  l'ortie  était  le  logement.  Étendu 
sur  la  nervure  centrale  de  la  feuille  ,  il  redressait  son 
corps ,  portait  sa  tête  en  arrière ,  attachait  ses  câbles  vis- 
queux aux  deux  bords  de  la  feuille  ,  en  portant  tour-à-tour 
vers  la  droite  et  vers  la  gauche  sa  tête  ainsi  renversée  5 
ensuite ,  appuyant  ses  petites  pattes  sur  les  Hgamens ,  et  les 
forçant  à  suivre  son  corps  qu'il  ramenait  en  avant ,  il  rap- 
prochait ainsi  les  deux  bouts  de  la  feuille.  Cette  manœuvre, 
continuée,  recommencée ,  reproduite  avec  obstination  pen- 
dant une  heure  sur  les  divers  points  de  la  feuille  de  l'ortie 
que  l'insecte  voulait  attacher  ensemble ,  finit  par  en  faire 
une  boite  élégante ,  à  Fun  des  bouts  de  laquelle  la  chenille 
creusa  une  issue  :  cette  issue  elle-même  fut  drapée  par 
l'ouvrière. 

Ces  insectes  appartiennent  tous  à  la  clasàe  des  Trichop- 
tères,  ou  insectes  à  quatre  ailes.  A  l'aide  de  ces  filamens 
soyeux  qui  se  dévident  en  tombant  de  leur  sein  ,  non-seu- 
lement ils  bâtissent  leurs  nids,  mais  ils  échappent  aux 
poursuites  des  animaux  qui  leur  donnent  la  chasse.  Ce 
câble  glutineux ,  qui  les  attache  à  un  arbre  ou  à  une  bran- 
che ,  descend  vers  la  terre  avec  rapidité  -,  la  chenille ,  dès 
qu'elle  n'est  plus  poursuivie,  peut  remonter  au  moyen  de 
cette  échelle ,  et  reprendre  possession  de  ses  domaines.  Un 
oiseau  introduit-il  son  bec  dans  une  de  ces  feuilles  roulées 


36  ARCHlTECTUr.E   DES   INSECTES. 

que  la  chenille  transforme  en  habilalion  ^  l'insecte  se  laisse 
glisser  de  rexlrémité  jusqu'à  terre  ,  et  l'oiseau  ne  trouve 
plus  qu'un  nid  vide.  Les  six  pattes  de  devant  de  la  chenille, 
armées  de  griffes  crochues,  saisissent  le  cordage,  s'y  cram- 
ponnent, et  donnent  à  l'animal  toute  facilité  pour  rega- 
gner sa  maison.  Plus  loin  que  ces  pâlies  crochues,  se  trou- 
vent de  fausses  pattes  creuses ,  qui ,  formant  un  vide  sur  les 
objets,  s'y  attachent  de  manière  à  ce  que  la  chenille  puisse, 
comme  la  mouche ,  marcher  sur  le  verre  et  le  dos  renversé. 
Elle  est  privée  de  cœur  ;  un  long  vaisseau  dorsal ,  qui  res- 
semble à  un  tube,  et  dont  les  pulsations  sont  de  vingt  à 
cent  par  minute,    tient  la  place  du  cœur.  Ses  nerfs  sont 
unis  par' des  ganglions.  Il  n'y  a  pas  de  cerveau  chez  elle. 
Dix-huit  soupiraux,  ouverts  sur  les  côtés,  composent  son 
appareil  respiratoire  ;  car  l'insecle  ne  respire  pas  par  la 
bouche.   Les  poches  ou  vaisseaux  qui' renferment  la  soie 
sont  plus  ou  moins  gros ,  plus  ou  moins  larges,  selon  les 
espèces  ;  ils  dépassent  presque  toujours  les  dimensions  de 
la  chenille  elle-même ,  et  forment  dans  l'intérieur  de  son 
corps  des  anneaux  et  des  cavités  semblables  à  ceux  que 
forment  les  intestins.  Dispersés  à  droite  et  à  gauche  des 
intestins  même  ,  ces  vaisseaux  floltans  viennent  se  réunir 
auprès  de  la  bouche  ,  au-dessous  de  laquelle  ils  s'unissent 
dans  un  petit  tube ,  d'où  le  fil  sort.  Ce  tube  est  taillé  par 
le  bout  à-peu-près  comme  une  plume  à  écrire ,  et  peut  se 
contracter  ou  s'élargir  à  volonté.  Dès  que  le  fil  s'est  échappé 
de  l'orifice,  il  durcit  et  conserve  de  l'élasticité  tout  en  ac- 
quérant de  la  force.  Jamais  la  chenille  ne  tire  de  son  corps 
un  fil  dont  la  consistance  ne  soit  pas  en  proportion  avec 
l'objet  qu'il  doit  soutenir  -,  plus  délicat  et  plus  fin  lorsqu'elle 
veut  en  faire  un  cocon  ^  plus  solide  et  plus  tenace  quand 
ce  n'est  pour  elle  qu'une  échelle  ou  une  balançoire.  Placez 
au  fond  d'un  verre  une  araignée  ou  une  chenille  :  inca- 


ARCHITECTLinE   DES   INSECTES.  3^ 

nables  de  marcher  facilement  sur  les  parois  du  verre ,  ces 
insectes,  dont  les  pieds  de  devant  (chez  la  chenille)  et 
toutes  les  pattes  (chez  l'araignée)  sont  armées  de  grififes 
aiguës,  disposeront  de  distance  à  distance  des  lignes  de 
soie  horizontales  et  parallèles,  au  moyen  desquelles  elles 
remonteront  et  s'échapperont  de  leur  cachot. 

Toutes  les  chenilles  font  de  la  soie,  brune,  blanche, 
jaunâtre ,  noire ,  plus  ou  moins  visqueuse  ,  plus  ou  moins 
solide.  La  seule  qui ,  jusqu'à  ce  jour,  ait  servi  aux  véte- 
mens  de  l'homme  appartient  au  Bombyx  mori,  ou  ver  de 
mûrier.  Il  file  autour  de  lui  de  six  cents  à  mille  pieds  de 
soie  en  un  seul  fil  non  interrompu  ,  et  qui ,  roulé ,  replié 
sur  lui-même,  forme  le  cocon.  Ce  fil  est  double  ,  et  équi- 
vaut par  conséquent  à  douze  cents  pieds  ou  deux  mille  pieds 
de  longueur  :  il  ne  pèse  cependant  que  trois  grains  et  demi. 
Si  l'on  réfléchit  à  1  immense  quantité  de  soie  que  les  hom- 
mes ont  employée,  depuis  l'origine  de  la  civilisation  ;  si  l'on 
veut  songer  que  ,  dans  nos  cités  et  dans  nos  villes  ,  à  peine 
s€  trouve-t-il  un  individu  qui  n'ait  en  sa  possession  quel- 
que article  de  soierie,  on  reconnaîtra  que  le  nombre  d'in- 
sectes nécessaire  pour  produire  celte  masse  de  matériaux 
étonne  et  confond  limagination.  Il  faut  dix  mille  cocons 
pour  produire  cinq  livres  de  soie  -,  et  des  millions  d'élres 
humains  doivent  leur  existence  à  ce  genre  de  manufacture? 

Les  entomologistes  nouveaux  ne  classent  pas  parmi  les 
insectes  ,  l'araignée,  la  plus  connue  de  toutes  les  fileuses^ 
elle  n'a  ni  antennes  ni  séparation  entre  la  tête  et  les  épaules  : 
son  appareil  respiratoire  est  placé  sous  son  abdomen  et  non 
autour  de  son  corps  :  elle  a  huit  yeux  et  huit  pattes  ^  caracr 
tères  qui  l'isolent  absolument  des  animaux  dont  nous  ve- 
nons de,  nous  occuper. 

La  liqueur  qui ,  chez  les  araignées ,  se  transforme  en 
filets  transparens,  est  contenue  dans  quatre  réservoirs 


36  ARCHITECTURE    DES   INSECTES. 

que  la  chenille  transforme  en  habitation  ;  l'insecte  se  laisse 
glisser  de  rextrémité  jusqu'à  terre  ,  et  l'oiseau  ne  trouve 
plus  qu'un  nid  vide.  Les  six  pattes  de  devant  de  la  chenille, 
armées  de  griffes  crochues,  saisissent  le  cordage,  s'y  cram- 
ponnent, et  donnent  à  l'animal  toute  facilité  pour  rega- 
gner sa  maison.  Plus  loin  que  ces  pattes  crochues,  se  trou- 
vent de  fausses  pattes  creuses ,  qui ,  formant  un  vide  sur  les 
objets,  s'y  attachent  de  manière  à  ce  que  la  chenille  puisse, 
comme  la  mouche ,  marcher  sur  le  verre  et  le  dos  renversé. 
Elle  est  privée  de  cœur  ;  un  long  vaisseau  dorsal ,  qui  res- 
semble à  un  tube,  et  dont  les  pulsations  sont  de  vingt  à 
cent  par  minute,  tient  la  place  du  cœur.  Ses  nerfs  sont 
unis  par  des  ganglions.  H  n'y  a  pas  de  cerveau  chez  elle. 
Dix-huit  soupiraux,  ouverts  sur  les  côtés,  composent  son 
appareil  respiratoire  :  car  l'insecte  ne  respire  pas  par  la 
bouche.  Les  poches  ou  vaisseaux  qui' renferment  la  soie 
sont  plus  ou  moins  gros  ,  plus  ou  moins  larges ,  selon  les 
espèces  ;  ils  dépassent  presque  toujours  les  dimensions  de 
la  chenille  elle-même ,  et  forment  dans  l'intérieur  de  son 
corps  des  anneaux  et  des  cavités  semblables  à  ceux  que 
forment  les  intestins.  Dispersés  à  droite  et  à  gauche  des 
intestins  même  ,  ces  vaisseaux  flottans  viennent  se  réunir 
auprès  de  la  bouche  ,  au-dessous  de  laquelle  ils  s'unissent 
dans  un  petit  tube,  d'où  le  fil  sort.  Ce  tube  est  taillé  par 
le  bout  à-peu-près  comme  une  plume  à  écrire ,  et  peut  se 
contracter  ou  s'élargir  à  volonté.  Dès  que  le  fil  s'est  échappé 
de  l'orifice ,  il  durcit  et  conserve  de  l'élasticité  tout  en  ac- 
quérant de  la  force.  Jamais  la  chenille  ne  tire  de  son  corps 
un  fil  dont  la  consistance  ne  soit  pas  en  proportion  avec 
l'objet  qu'il  doit  soutenir  \  plus  délicat  et  plus  fin  lorsqu'elle 
veut  en  faire  un  cocon  ;  plus  solide  et  plus  tenace  quand 
ce  n'est  pour  elle  qu'une  échelle  ou  une  balançoire.  Placez 
au  fond  d'un  verre  une  araignée  ou  une  chenille  :  inca- 


AntHITECTCRE   DES   INSECTES.  3t 

pables  de  marcher  facilement  sur  les  parois  du  verre  ,  ces 
insectes,  dont  les  pieds  de  devant  (chez  la  chenille)  et 
toutes  les  pattes  (chez  l'araignée)  sont  armées  de  griffes 
aiguës,  disposeront  de  distance  à  distance  des  lignes  de 
soie  horizontales  et  parallèles,  au  moven  desquelles  elles 
remonteront  et  s'échapperont  de  leur  cachot. 

Toutes  les  chenilles  font  de  la  soie,  brune,  blanche, 
jaunâtre ,  noire ,  plus  ou  moins  visqueuse  ,  plus  ou  moins 
solide.  La  seule  qui,  jusqu'à  ce  jour,  ait  servi  aux  véte- 
mens  de  l'homme  appartient  au  Bombyx  rnori,  ou  ver  de 
mûrier.  Il  file  autour  de  lui  de  six  cents  à  mille  pieds  de 
soie  en  un  seul  fil  non  interrompu  ,  et  qui ,  roulé  ,  replié 
sur  lui-même,  forme  le  cocon.  Ce  fil  est  double  .  et  équi- 
vaut par  conséquent  à  douze  cents  pieds  ou  deux  mille  pieds 
de  longueur  :  il  ne  pèse  cependant  que  trois  grains  et  demi. 
Si  l'on  réfléchit  à  l  immense  quantité  de  soie  que  les  hom- 
mes ont  employée,  depuis  l'origine  de  la  civilisation  ;  si  l'on 
veut  songer  que  ,  dans  nos  cités  et  dans  nos  villes  ,  à  peine 
se  trouve-t-il  un  individu  qui  n'ait  en  sa  possession  quel- 
que article  de  soierie,  on  reconnaîtra  que  le  nombre  d'in- 
sectes nécessaire  pour  produire  cette  masse  de  matériaux 
étonne  et  confond  limagination.  Il  faut  dix  mille  cocons 
pour  produire  cinq  livres  de  soie  -,  et  des  millions  d'êtres 
humains  doivent  leur  existence  à  ce  genre  de  manufacture  î 

Les  entomologistes  nouveaux  ne  classent  pas  parmi  les 
insectes  ,  l'araignée,  la  plus  connue  de  toutes  les  fileuses-, 
elle  n'a  ni  antennes  ni  séparation  entre  la  tête  et  les  épaules  : 
son  appareil  respiratoire  est  placé  sous  son  abdomen  et  non 
autour  de  son  corps  :  elle  a  huit  yeux  et  huit  pattes  ;  caracT 
tères  qui  lisolent  absolument  des  animaux  dont  nous  ve- 
nons de  nous  occuper. 

La  liqueur  qui ,  chez  les  araignées ,  se  transforme  en 
filets  transparens,  est  contenue  dans  quatre  réservoirs 


4o  ARCHITECXtRK   DES  IRSECTES. 

Louis  de  ce  fil,  dont  rextrémité  va  s'attacher  sur  un  autre 
objet.  C'est  ce  que  j'ai  remarqué  en  plaçant  dans  des  verres 
à  patle,  qui  trempaient  dans  une  cuvette  remplie  deau  . 
\ yj ranœa  ohlo.clnx  et  la  Tetragiiatha  extensa.  Leurs 
ponts  de  soie  ont  tous  été  contruits  de  la  même  manière. 
Elles  n  ont  pu  fabriquer  leur  soie  qu'au  moment  ou  je 
favorisais  leur  travail  en  soufflant  sur  elles.  D'autres  arai- 
gnées ,  ordinairement  très-fécondes ,  mais  que  j  ai  placées 
dans  un  bocal  où  ne  se  trouvait  aucun  courant  d'air ,  n'ont 
pas  pu  produire  une  seule  ligne  de  leur  soie. 

Les  filets  que  tendent  les  araignées  ne  suffisent  pas  à 
la  voracité  de  toutes  les  espèces.  Les  araignées  chasseresses 
aperçoivent  de  loin  leur  proie ,  et  se  glissent  lentement  jus- 
qu'à un  certain  point  de  l'espace  qui  se  trouveen  ligne  droite 
avec  leur  proie.  Alors,  si  la  mouche  ou  l'insecte  que  la  chas- 
seresse convoite  semble  avoir  deviné  l'intention  de  son  en- 
nemie, l'araignée  s'avance  par  degrés  si  imperceptibles,  que 
vous  diriez  laiguille  avançant  sur  le  cadran.  Si,  au  con- 
traire, la  proie  est  facile  et  ne  parait  rien  craindre,  l'arai- 
gnée ,  attachant  au  sol  un  câble  élastique  ,  s'élance  sur  l'a- 
nimalqu  elle  dévore.  L'élana-t-il  été  mal  calculé,  oui  insecte 
attaqué  essaie-t-il  de  se  défendre  -,  la  chasseresse,  au  moyen 
de  son  cable  qui  peut  s'étendre  à  volonté,  descend  de  l'ar-» 
bre  et  échappe  à  son  adversaire.  Evelyn ,  qui  dailleurs 
était  un  écrivain  trop  pittoresque  pour  que  1  on  ajoute  à 
sçs  récits  une  foi^  implicite,  prétend  qu'il  a  vu  ces  araignées 
apprendre  à  leurs  enfans  comment  il  fallait  chasser,  et 
leur  donner  lexemple  de  cet  exercice,  Ce  dernier  fait  pa- 
rait peu  probable  \  quant  au  reste  ,  le  Salticus  scenicus. 
m'a  souvent  offert  la  preuve  de  la  vérité  complète  de  ces 
singulières  observations. 

Qui  ne  connaît  le  réseau  admirable ,  la  galerie  recour-^ 
bée,  sinueuse,  à  longues  arcades,  de  W-égclcna  labjnit" 


AUCHITECTURE  DES   INSECTES.  /\l 

thica?  Tous  les  buissons,  toutes  les  haies  sont  tapissées 
de  ce  filet,  horizontal  à  son  entrée,  vertical  et  aigu  à  son 
extrémité.  Qui  n'a  pas  observé  avec  élonnementla  régula- 
rité géométrique  du  tissu  formé  par  X Âranca  domesiica? 
Au  lieu  de  livrer  au  souffle  du  vent  le  fil  qu'elle  a  pro- 
duit, elle  commence  par  le  fixer  par  un  bout  à  Tun  des 
points  auxquels  elle  veut  Tattacher^  puis,  saisissant  l'autre 
bout  avec  les  griffes  de  l'une  de  ses  pattes,  elle  le  porte 
elle-même  au  point  diamétralement  opposé.  Elle  répèle 
cette  manœuvre  jusqu'à  ce  que  tous  ces  fils,  se  réunissant 
à  leur  point  central,  forment  la  trame  de  son  étoffe.  En- 
suite elle  s'occupe  de  fabriquer  la  chaîne.  Pour  donner  de 
la  régularité  à  toutes  les  distances ,  elle  se  sert  de  son  corps 
comme  d  une  mesure.  Entre  chacun  des  fils  longitudinaux, 
elle  laisse  un  espace  vide  de  la  même  étendue  que  son 
corps  ;  et  les  fils  concentriques  du  filet  correspondent  aux 
articulations  de  ses  pattes.  De  tems  en  tems  ,  elle  attache  à 
son  réseau  un  fil  vertical,  au  bout  duquel  elle  se  balance  , 
pour  s'assurer  de  la  solidité  du  réseau.  Elle  réitère  cette 
épreuve  sur  tous  les  points  de  son  œuvre ,  sur  tous  les 
rayons  de  sa  roue  \  et  elle  n  est  satisfaite  qu'au  moment  où 
la  complète  solidité  de  sa  charpente  aérienne  lui  est  prouvée 
par  de  nombreux  essais. 

La  Mygale  çratiens  et  la  Mygale  nidulans,  araignées 
dont  les  pattes  velues  et  le  corps  arrondi  se  font  aisément 
reconnaître ,  savent  composer  une  soie  plus  forte ,  plus 
adhérente  ,  plus  visqueuse,  dont  elles  se  font  des  nids  élas- 
tiques ,  faciles  à  ouvrir  de  Tintérieur,  mais  qui,  à  l'exté- 
rieur ,  n'offrent  aucune  prise  à  la  main.  Je  possède  un  nid 
de  la  Mjgale  çratiens  ^  dont  la  charnière  de  soie,  que  j'ai 
ouverte  et  refermée  plus  de  cent  fois ,  a  conservé  toute  sa 
solidité ,  tout  son  ressort.  La  Mygale  cemenlaria  et  la 
Mygale  sauvage sii  sont  douées  du  même  instinct  et  des 


.^2  ARCHITECTLllE   DES  INSECTES. 

mêmes  facultés.  Rien  de  plus  curieux  que  les  portes  de 
leurs  galeries  souterraines  ;  portes  tapissées  de  soie ,  et  re- 
tenues par  un  excellent  ressort  de  la  même  matière.  Une 
certaine  espèce  d'araignées  réunit ,  au  moyen  de  ses  fila- 
mens ,  les  joncs  qui  flottent  sur  l'eau  des  ruisseaux  ;  ra- 
deau léger  qui  la  soutient,  et  d'où  elle  se  jette  sur  les  in- 
sectes qui  habitent  les  végétaux  du  rivage.  Une  autre , 
ï Argyroneta  aquatica,  s'entoure  d'un  globule  d'air,  qui 
a  sous  les  ondes  l'apparence  d'une  boule  de  vif-argent.  Par 
intervalles,  elle  sort  de  leau,  élève  ses  mamelles  au-dessus 
du  niveau  du  ruisseau  qui  lui  sert  de  patrie,  et  respire 
librement.  Elle  fait  ses  œufs  et  son  nid  dans  cette  cage 
sous-marine,  où  elle  n  soin  d'enfermer  la  quantité  d'air 
dont  elle  a  besoin. 

Quant  au  préjugé  universel  auquel  les  araignées  sont  en 
butte ,  il  ne  repose  sur  aucun  fondement  raisonnable. 
Leurs  pattes,  armées  de  griffes  crochues,  sont  cependant 
occupées,  dit  l'abbé  Pluche,  à  nétoyer  tout  leur  corps; 
et  si  vous  placez  sous  le  microscope  une  de  ces  araignées , 
qui  inspiren\  aux  femmes  et  aux  enfans  un  dégoût  si  pro- 
fond ,  vous  serez  étonné  de  la  propreté  qui  les  distingue. 
Une  ancienne  toile  d'araignée  a-t-elle  été  souillée  d'im- 
mondices ou  salie  par  la  poussière  ?  l'araignée  s'occupe 
aussitôt  de  ramasser  en  petites  boules  les  parties  flétries 
qu'elle  rejette  au  loin ,  et  qu'elle  remplace  par  des  fils  nou- 
veaux. 

Sur  les  feuilles  d'un  grand  nombre  d'arbres,  on  voit 
des  excroissances  charnues  qui  ressemblent  à  de  petites 
pommes  5  ce  sont  des  nids  d'insectes.  Au  centre  de  ces 
fruits  en  miniature ,  un  œuf  ou  une  larve  se  tapissent  ;  les 
sucs  de  la  feuille  lui  servent  de  nourriture ,  et  aucun  en- 
nemi ne  peut  les  atteindre  au  fond  de  cette  retraite.  C'est 
au  moyen  de  l'ovipositor  ou  de  la  tarière ,  que  la  mère 


AKCHlTECTt'KE   PKS   INSECTES.  /(3 

dépose  sous  l'épiderme  de  la  feuille  ,  ses  petits  qu  elle  pro- 
tège ainsi  contre  les  accidens.  Le  Oyjiips  rosœ  dépose  au 
bout  d'une  branche  de  rosier  plusieurs  œufs,  qui  arrêtent 
la  sève  et  la  forcent  à  s'extravaser  -,  delà  jaillissent  une  mul- 
titude de  petits  filamens  rougeàtres ,  qui  forment  autour  du 
nid  une  espèce  de  boule  ou  globe  protecteur  -,  rempart  très- 
convenable  et  très-chaud  ,  à  Tabri  duquel  les  insectes  n'ont 
rien  à  craindre  des  injures  de  l'air  ni  des  attaques  des  oi- 
seaux. Le  Cjnips  quercus  gemmœ  perce  de  sa  tarière  le  bout 
d'une  branche  de  chêne  j  l'exsudation  de  la  sève  prend  la 
forme  d'un  petit  artichaut  ou  d'une  pomme  de  pin ,  qui 
enveloppe  les  nids  et  qui  est  assez  agréable  à  l'œil.  Le  Cy- 
nips  genistœ,  produit  par  le  même  moyen  ,  fait  naître  sur 
le  genêt  de  petites  boules  hérissées  de  feuilles  inégales.  Le 
Cynips  salicis  a  fort  embarrassé  les  anciens  botanistes, 
qui,  trouvant  sur  diverses  espèces  de  saules,  des  pétales 
de  roses  concentriquement  disposées ,  à-peu-près  comme 
la  fleur  même  du  rosier ,  ont  cru  devoir  créer  une  espèce 
spéciale  et  intermédiaire  entre  les  deux  arbres  dont  nous 
parlons  ;  mais  cette  prétendue  rose  du  saule  n'était  que  le 
produit  de  l'insecte  que  nous  venons  de  nommer  ,  et  qui , 
pratiquant  dans  un  rameau  l'excavation  nécessaire  au  dé- 
pôt et  à  la  conservation  de  ses  œufs ,  offre  une  issue  à  la 
sève  :  ainsi  se  forme  un  amas  de  feuilles  dont  la  couleur 
est  pourprée ,  et  qui  simulent ,  dans  la  forme  qu'elles  af- 
fectent ,  l'arrangement  des  pétales  de  la  rose. 

Ces  gales  des  arbres ,  tantôt  se  couvrent  de  laine ,  tantôt 
forment  des  bulles  pulpeuses,  quelquefois  garnissent  d'une 
matière  spongieuse  ies  racines  du  chêne ,  ou  réunissent 
sous  une  couverture  semblable  à  du  parchemin ,  plusieurs 
branches  privées  de  leur  sève-,  souvent  aussi  elles  s'empa- 
rent des  régimes  de  graines  et  les  recouvrent  d'une  écorce 
nouvelle.  On  les  voit  pendre  en  longs  filamens ,  aux  ra- 


44  Architecture  des  insectes. 

meaux  supérieurs  des  arbres ,  ou  se  cacher  au  centre  de 
plusieurs  feuilles.  h'ErioTioma  populi  fait  mieux  encore. 
Elle  emporte  avec  elle  dans  les  airs  un  tissu  laineux  quelle 
emprunte  aux  feuilles  du  peuplier  5  c'est  le  débris  de  la 
sinf[ulière  habilation  à  Tabri  de  laquelle  elle  a  grandi  : 
vous  diriez  une  touffe  de  duvet  que  le  vent  enlève-,  c'est 
un  insecte  qui  vole. 

Enfin,  les  insectes  ne  creusent  pas  seulement  des  ca- 
vernes et  des  palais  pour  eux  et  pour  leurs  petits  dansl'é- 
corce  ,  dans  les  feuilles ,  dans  la  pulpe  des  arbres.  Quel- 
ques espèces  introduisent  leur  oviposilor  ou  leur  tarière 
entre  le  cuir  et  la  cbair  des  animaux.  C'est  là  le  berceau 
de  beaucoup  d'insectes;  entre  aulre  de  Vvl^strus  bo^'is , 
mouche  à  deux  ailes  qui  ressemble  beaucoup  à  l'abeille. 
Sa  tarière  n'est  pas,  comme  celle  du  Cynips,  dont  les 
variétés  font  nailre  les  gales  des  feuilles,  un  ressort  ar- 
rondi que  l'insecte  peut  lancer  au  loin  et  à  son  gré,  pour 
le  faire  rentrer  ensuite  dans  une  gaine  qui  suit  la  courbe 
de  son  corps 5  mais  bien  un  véritable  télescope,  dont  les 
tubes  s'alongent  et  diminuent  à  volonté.  Au  bout  de  cet  in- 
strument singulier,  qui  rentre  dans  labdomen  de  lin- 
secte,  vous  apercevez,  à  l'aide  du  microscope,  deux  pointes 
et  trois  petits  crochets  ;  l'œuf  tombe  du  corps  de  l'insecte 
dans  le  tube  qu'il  traverse-,  les  crochets  le  retiennent,  et, 
suivant  Réaumur,  les  pointes  servent  à  creuser  le  trou 
dans  lequel  l'insecte  le  dépose.  Bracey  Clark ,  celui  de 
tous  les  entomologistes  qui  a  donné  les  détails  les  plus 
exacts  sur  ce  genre  d  insectes  ,  pense  au  contraire  que  la 
mouche  se  contente  d'attacher  ses  œufs  aux  poils  de  la 
vache  ou  du  bœuf  sur  lequel  elle  s'arrête  5  et  qu'ensuite 
la  larve ,  venant  à  éclore ,  se  fraie  elle-même ,  un  passage 
sous  la  peau  de  l'animal.  Un  instinct  singulier  avertit  les 
troupeaux  de  la   présence  de  cet  ennemi  redoutable  :  à 


AnCHITECTURi:  DES  INSECTES.  ^5 

peine  la  mouche  fatale  se  montre-t-elle ,  ils  fuient,  ils  s'é- 
lancent, la  léle  et  le  cou  alongés,  la  queue  droite  et  tendue 
horizontalement-,  une  terreur  invincible  les  possède  et  les 
précipite.  Les  moutons,  les  chevaux,  les  rennes,  sont  pour- 
suivis par  ces  adversaires  ailés,  si  terribles  malgré  leur 
petitesse.  Les  observateurs  les  plus  modernes  ont  reconnu 
que  le  Gasterophilus  equi,  ïvEstrus  ovis ,  YyEstrus  ta- 
randi,  le  Gasterophilus  liemorroïdalis,  ne  percent  point 
la  peau  des  animaux  qu'ils  attaquent,  mais  que  seulement 
ils  fixent  leurs  œufs  sur  une  partie  du  corps  de  ces  ani- 
maux. Le  Gasterophilus  hemorroïdalis  choisit  pour 
cette  opération  les  lèvres  du  cheval  \  ce  qui  cause  une 
souffrance  insupportable  à  ce  dernier.  Il  n'y  échappe  qu'en 
se  jetant  dans  l'eau  où  jamais  le  gasterophilus  ne  le  pour- 
suit. 

Soit  que  la  mouche  éclose  dans  l'intérieur  de  la  ca- 
vité qui  se  forme  entre  cuir  et  chair  ,  ou  qu'elle  se  fraie 
un  {)assage  après  être  éclose  et  se  cache  dans  cet  asile  pra- 
tiqué par  elle ,  on  la  trouve  chaudement  et  confortable- 
ment logée  dans  une  cellule  protubérante  sur  le  dos  de 
l'animal  :  j'ai  vu  jusqu'à  trente  ou  quarante  de  ces  protu- 
bérances sur  une  seule  vache  :  chacune  d  elles  occupée 
par  un  œuf  et  lui  servant  de  retraite  ,  de  berceau,  de  gre- 
nier d'abondance. 

Ce  n'est  encore  là  qu'une  faible  partie  des  merveilles 
offertes  par  le  monde  des  insectes ,  monde  microscopique 
et  infini,  monde  dont  les  détails  les  plu<  vulgaires  ou  les 
traits  les  plus  imperceptibles  portent  un  cachet  d'ordre 
systématique ,  de  précision  admirable ,  de  sagacité  pré- 
voyante, que  le  doigt  de  Dieu  peut  seul  imprimer. 

(  Lihrary  of  Entertaining  Knowledge.  ) 


'  Mihdixu, 


FEMMES  GRECQUES. 


ASPASIE.    SAPIIO.    Kni.NKA.    MYRO.    TELESILLA.   MÏRTIS.  

NOSSIS.   ANYTA.   PIIAXILI.A.    CORINNE. AKAGALI.IÇ.    ARÉta. 

IIYrATHU.   ELARA.  —  PAJirHILA.    ANNE   COMNIENE.   ELDOCIA. 

IRÈNE. 


Depuis  la  prophétesse  Miriam ,  jusqu'à  mistress  Trol- 
lope,  voici  bientôt  trois  mille  trois  cents  ans  que  les  femmes, 
devenues  rivales  de  leurs  maîtres  ,  partagent  avec  nous  les 
dons  de  l'inspiration ,  de  l'éloquence  et  de  la  poésie.  Na- 
guère ,  un  savant  de  mes  amis  m'indiquait  un  catalogue 
de  cent  quarante  et  un  auteurs  critiques  dont  l'érudition 
galante  a  fait  valoir  ces  titres  du  sexe  faible  à  notre  admi- 
ration respectueuse.  Boccace  est  le  premier  en  date  5  l'al- 
lemand Wolff ,  éditeur  des  fragmens  de  Sapho  et  de  huit 
autres  femmes  poètes  ,  termine  cette  longue  liste  ,  dans  la- 
quelle vous  ne  trouvez  qu'un  seiil  nom  anglais.  Notre  ré- 
putation de  rudesse  envers  les  femmes  est-elle  donc  mé- 
ritée -,  et  l'Europe  qui  nous  regarde  comme  une  nation  peu 
galante ,  nous  a-t-elle  méconnus  ? 

Quoi  qu'il  en  soit ,  examiner  les  productions  de  l'intel- 
ligence féminine  ,  dans  les  différens  âges  et  chez  des  peu- 
ples divers ,  est  une  étude  fort  curieuse  :  il  y  a  ,  selon  nous, 
un  vif  intérêt  à  retrouver  dans  les  poésies  de  Sapho  cette 
énergie  passionnée,  cette  exubérance  de  sensibilité,  qui 
caractérisent  les  œuvres  de  madame  de  Staël  :  à  discerner 
dans  les  fragmens  laissés  par  toutes  les  femmes  qui  ont 


FEMMES    GRECQUES.  47 

écrit,  le  cachet  spécial  de  leur  sexe.  Oui ,  comme  Ta  Irès- 
heureusement  dit  un  écrivain  français  ,  le  style  et  la  pen- 
sée ont  un  sexe;  la  distinclion  des  genres  ,  consacrée  par 
la  grammaire  ,  sélend  beaucoup  au-delà  de  ses  limites. 

Que  l'originalité,  la  rigueur  de  la  logique,  la  concision, 
la  variété ,  la  véhémence  et  l'audace  manquent  au  génie 
féminin  ;  nous  l'admettrons  sans  peine.  A  peu  d'exceptions 
près,  Démosthènes,  Tacilc  et  Shakspeare  sont  pour  elles 
lettre  close  ^  une  longue  suite  de  raisonnemens  fatigue 
ces  imaginations  féminines  dont  le  vol  se  soutient  dans  la 
moyenne  région,  mais  succombe  à  un  élan  plus  audacieux. 
En  général ,  la  femme  choisit  un  sujet  de  son  goût  :  elle 
plane  sur  cet  objet  de  son  amour ,  tantôt  le  couvant  mollement 
d'une  aile  caressante ,  tantôt  voltigeant  avec  grâce  autour 
de  lui  :  la  colombe  n'a  pas  un  vol  plus  doux  et  plus  calme  5 
elle  revient  sur  la  même  idée  :  elle  la  développe  avec  bon- 
heur et  avec  grâce  ;  elle  se  joue  ou  elle  gémit  dans  un  es- 
pace étroit.  Eloquente  et  naturellement  éloquente,  elle 
doit  ce  talent  à  la  sensibilité  plutôt  qu'à  la  passion  ;  douée 
d'imagination  ,  elle  colore  ses  tableaux  d  une  lumière  plus 
égale  ,  plus  suave  que  brûlante  et  profonde  -,  amoureuse 
des  ornemens  et  de  toutes  les  grâces  du  langage,  elle  met 
dans  les  atours  de  son  style ,  la  même  coquetterie  qu'elle 
porte  dans  sa  parure.  Si  nous  exceptons  ces  femmes  qui 
n'ont  plus  de  sexe ,  êtres  du  genre  neutre  ,  les  Dacier  ,  les 
Duchâtelet ,  jamais  femme  n'échappa  aux  conditions  de  sa 
propre  nature  -,  jamais  on  ne  put  se  méprendre  sur  l'œuvre 
produite  par  elle.  Considérées  comme  poètes ,  on  trouve 
chez  les  femmes  peu  de  variété  et  d'étendue  :  comme 
ces  flûtes  aux  sons  mélodieux  et  plaintifs,  elles  peuvent 
sembler  monotones  dans  l'expression  de  leurs  plaisirs  et 
de  leurs  peines.  Mais  c'est  une  monotonie  pleine  de  char- 
mes; c'est  la  blancheur  du  lis,  cest  sa  pâleur  uniforme, 


48  FEMMES    GRECQUES. 

son  éclat  admirable  et  son  délicieux  parfum.  Méléagre  , 
poète  grec ,  dont  l'épigramnie  sert  de  préambule  à  l'Antho- 
logie, semble  avoir  deviné  ce  symbole.  Il  demande  à  cha- 
que poète  une  fleur;  des  roses  au  chantre  de  Théos,  des 
lauriers  à  Pindare;  mais  à  la  belle  Anjta,  des  lis,  à  la 
jeune  Mjro^  la  même  fleur,  à  Nossis .  autre  femme  poète, 
un  lis  encore  ;  comme  si  l'emblème  du  génie  poétique  des 
femmes  s'était  offert  à  lui  sous  celte  forme  unique. 

Le  développement  complet  de  l'intelligence  des  femmes 
n'a  nu  s'opérer  que  sous  la  loi  chrétienne  ,  chez  les  peuples 
septentrionaux.  Leur  haute  influence  sur  la  littérature  et 
la  poésie,  date  de  cette  époque  où  la  Vierge  Marie  devint 
le  symbole  divin  de  l'amour  maternel  et  de  la  charité  uni- 
verselle. Parmi  les  nations  antiques ,  nous  ne  trouverons 
que  de  légères  traces  et  de  rares  exemples  de  ce  génie  spé'- 
cial,  qui  a  marqué  la  carrière  des  femmes  modernes  dans 
la  poésie  et  surtout  dans  le  roman.  L'éducation  des  femmes 
parvenue  aujourd'hui  à  un  degré  de  perfectionnement 
qui  n'a  pas  atteint  ses  dernières  limites ,  a  été  longue  et  pé- 
nible. Leur  faiblesse  les  a  ,  pendant  des  siècles,  soumises  à 
l'esclavage ,  et  leur  lente  émancipation  est  loin  d'avoir  con- 
quis la  moitié  du  monde. 

En  Grèce ,  la  situation  spéciale  des  femmes  a  subi  plu- 
sieurs révolutions  que  les  savans,  les  historiens  et  spéciale- 
ment le  professeur  Heeren  (i)  ont  oublié  de  signaler.  Avant 
l'époque  de  la  démocratie  athénienne ,  les  femmes  étaient 
les  compagnes  et  non  les  esclaves  de  leurs  maris.  La  femme 
des  tems  héroïques  était  la  conseillère  et  la  compagne,  non 
la  servante  du  guerrier.  Voyez  dans  Homère,  peintre  fidèle 
de  ces  mœurs  oubliées ,  Junon  rivale  et  égale  de  son  mari  \ 


(i)  Auteur  de  plusieurs  excellens  ouvrages  sur  la  civilisalion.  le 
commerce  et  les  mœurs  de  rantitjuilé. 


FEMMES    GUECQLES.  4^^ 

Vénus ,  Pallas  cl  Thélls  marcher  de  pair  avec  les  autres 
dieux;  Agamèdc,  femme  qui  exerçait  la  médecine,  placée 
sur  le  même  rang  que  les  héros  ;  Hélène  même,  toute  cou- 
pable qu'elle  fût,  exeixer  l'empire  de  la  beauté,  sur  les  sol- 
dats, sur  les  prêtres,  sur  les  vieillards. 

Toute  constitution  héroïque  de  la  société  semble  entraî- 
ner le  respect  et  la  déférence  pour  les  femmes.  Vous  re- 
trouvez ces  caractères  chez  les  Germains,  dans  la  chevalerie 
du  moyen-àge,  parmi  les  anciens  Kchatryas  ou  guerriers  de 
rinde.  Damayanti  est  une  héroïne  comme  Geneviève  de  Bra- 
banl.  Pénélope  est  une  femme  magnanime  et  respectée.  Le 
guerrier ,  que  les  chances  des  combats  menaçaient  d'une 
mort  violente  et  imprévue,  confie  à  sa  femme  l'empire  de 
sa  famille;  elle  occupe  dans  la  maison  une  place  impor- 
tante. Ce  n'est  pas  cette  vile  .et  obéissante  esclave,  à  la- 
quelle le  chasseur,  le  nomade,  l'agriculteur,  le  pêcheur 
demandent  des  alimens.  mais  non  des  conseils,  des  soins 
assidus ,  mais  non  l'activité  ou  la  force  de  l'ame.  Long- 
tems  les  Doriens ,  qui  conservèrent  obstinément  la  trace  et 
les  débris  de  la  constitution  héroïque  ,  donnèrent  à  la 
femme  une  liberté  d  action  ,  une  élévation  de  rang  et  de 
pensée,  que  les  nouvelles  formes  sociales  empruntées  à 
l'Asie  leur  refusèrent  ensuite  avec  dureté.  Pindare  parle 
des  femmes  avec  une  sorte  de  vénération  \  poète  dorique  , 
dernière  expression  des  idées  et  des  mœurs  de  ce  peuple  , 
il  croit  à  la  majesté  de  la  beauté,  à  la  noblesse  de  la  femme. 
La  Thessalie,  lÉolie,  tout  le  nord  de  la  Grèce,  beaucoup 
moins  immédiatement  soumis  à  l  influence  des  Ioniens  que 
r Attique .  accordaient  aux  femmes  des  droits  ,  limités  sans 
doute  ,  mais  qui  assuraient  leur  indépendance.  A  Sparte  , 
elles  furent  maîtresses,  Asfr-oîvat,  dans  le  sens  le  plus  absolu 
de  ce  mot  ;  on  essaya  même  d'y  effacer  l'inégalité  naturelle 
qui  sépare  le  sexe  faible  du  sexe  fort,  et  de  transformer  eu 

1-  4 


5o  FEMMES    GKECQUES. 

athlètes  et  en  héros  les  Lacédémoniennes.  La  Pologne ,  qui 
a  conservé  des  mœurs  héroïques  et  chevaleresques  au  sein 
de  notre  nouvelle  civilisation  ,  place  encore  les  femmes 
au  plus  haut  rang  de  l'échelle  sociale.  Même  dans  ses  in- 
térêts politiques,  elles  exercent  une  influence  prépondé- 
rante. «  Surtout ,  monsieur  l'archevêque  ,  soignez  les  fem- 
mes ,  »  disait  Napoléon  à  M.  de  Pradt ,  en  l'envoyant  en 
ambassade  à  Varsovie. 

Quand  les  vieilles  coutumes  pélasgiques  s'effacèrent  de- 
vant la  prépondérance  ionienne  ,  quand  l'esclavage  asiati- 
que se  confondit  avec  la  démocratie  d'Athènes,  et  produisit 
cette  société  bizarre  ,  où  tous  les  hommes  étaient  rois  ,  ri- 
vaux, ennemis,  et  toutes  les  femmes  asservies,  le  sort  et 
le  génie  du  sexe  faible  changèrent  complètement.  Elles  se 
replongèrent  alors  dans  la  vie  privée ,  d'où  elles  ne  sor- 
tirent plus. 

Chez  les  Spartiates ,  elles  avaient  perdu  leur  caractère 
féminin  -,  avec  leur  souplesse  et  leur  grâce ,  avec  leur  be- 
soin de  protection  et  d appui,  elles  virent  nécessairement 
s'évanouir  leur  puissance.  Chez  les  Athéniens,  on  les  re- 
garda comme  les  premières  des  esclaves  ,  comme  chargées 
des  soins  administratifs,  et  forcées  de  rendre  un  compte 
exact  à  leurs  maîtres.  Aristophane  les  insulta  publique- 
ment; Euripide  fit  de  leurs  vices  le  texte  habituel  de  ses 
déclamations.  Plus  on  leur  imposait  de  devoirs,  plus  on 
les  reléguait  dans  l'obscurité,  plus  aussi  leur  capacité  in- 
tellectuelle et  leur  influence  morale  diminuaient. 

Alors  s'éleva  au  sein  de  la  société  athénienne  une  bizarre 
anomalie  :  les  Hétaïres ,  ou  esclaves  affranchies ,  courti- 
sanes de  bon  ton,  s'emparèrent  du  sceptre  de  l'élégance, 
([ue  les  femmes  honnêtes  avaient  laissé  tomber;  à  elles 
seules  appartint  la  culture  des  arts  ;  seules  elles  eurent  le 
droit  de  faire  des  vers ,  de  charmer  les  loisirs  des  hommes 


FEMMES    GUECQX;ES.  5i 

d  état ,  et  de  mêler  aux  graves  discours  des  philosophes  , 
les  vives  saillies  de  l'imagination,  les  prestiges  de  la  poésie, 
de  la  musique  et  de  la  peinture.  Classe  singulière  ,  qui  se 
rapproche  beaucoup  des  prêtresses  de  la  volu[)lê,  connues 
dans  rinde  sous  le  nom  de  hayadères.  Klles  laissaient  aux 
chastes  matrones  la  rigidité  des  mœurs ,  l'ignorance  et  les 
ennuis  de  la  vie  domestique  ^  il  leur  suffisait  de  régner  par 
le  génie  et  la  grâce.  Symboles  de  la  beauté  intellectuelle 
comme  de  la  beauté  physique ,  les  Hétaïres ,  que  tous  les 
auteurs  anciens  représentent  sous  les  traits  les  plus  inté- 
ressans ,  et  dont  Aspasie  est  le  modèle ,  ne  nous  ont  pas 
laisïé  un  seul  fragment  authentique  que  les  savans  puis- 
sent leur  attribuer  sans  controverse.  Athénée  a  recueilli 
quelques  vers  (i)  qui  portent  le  nom  d  Aspasie;  mais  rien 
ne  prouve  qu elle  en  soit  lauteur.  Cicéron  a  conservé  un 
petit  dialogue  en  prose,  que  Ion  dit  lui  appartenir  (2). 
Plutarquc  affirme  que  les  harangues  de  Périclès  renferment 
plus  dune  phrase  dictée  par  elle.  Le  Ménexène  de  Platon 
lui  assigne  un  rôle  très-brillant  ;  et  Plutarque ,  tout  en  di- 
sant que  Platon  seul  a  embelli  ce  traité  de  la  magie  de  son 
style,  avoue  que  le  fond  de  la  pensée  et  le  système  philo- 
sophique du  Ménexène  ,  sont  précisément  les  théories  mo- 
rales et  esthétiques  que  cette  femme  célèbre  se  plaisait  à 
répandre. 

Mais  comment,  d  après  ces  légers  vestiges,  traces  à 
demi  effacées  ,  juger  le  talent  de  celte  femme,  qui  devint 
un  pouvoir  au  milieu  de  la  démocratie  athénienne?  Que 
ne  donnerait-on  pas  pour  retrouver  dans  un  manuscrit 
antique  la  révélation  de  cette  intelligence  rare  et  merveil- 
leuse ,  qui  brilla  entre  Socrate  et  Périclès  et  les  inspira  Tun 
et  l'autre  ?  Maîtresse  du  maître  de  l'Altique ,  régnant  en 

(1)  L.  V.  pag.  219.  —  (2)  De  Inventione.  fj.  i.  c.  3i. 


5^  FEMMES    GUECQUES. 

souveraine  sur  l'homme  qui  avait  dompté  le  peuple  sou- 
verain de  l'Agora ,  quelle  femme ,  quel  prodige  que  la 
courtisane  de  Milet!  Une  femme  pour  qui  Périclès  eût  ré- 
pudié avec  joie  sa  femme  légitime,  du  même  sang  que  lui, 
au  risque  de  ruiner  sa  fortune  -,  celle  qui  donnait  à  cet  am- 
bitieux des  leçons  de  politique  ,  a  Socrale  des  leçons  d'élo- 
quence -,  celle  aux  dangers  de  laquelle  son  mari  philosophe 
donnait  des  larmes  qu'il  ne  versa  jamais  dans  ses  propres 
périls  5  dont  le  sourire  était  un  bienfait  ;  qui  faisait  la  paix 
ou  la  guerre;  dont  les  traits  et  la  beauté  servaient  de  type 
à  tous  les  artistes ,  dans  la  patrie  même  de  la  beauté;  chez 
qui  le  poète  venait  chercher  le  secret  du  succès ,  et  la  ma- 
trone vertubuse  le  secret  de  plaire  -,  la  femme  qui ,  déjà  sur 
le  retour ,  s'empara  de  Lysiclès ,  homme  sans  éducation 
et  sans  talent ,  le  frappa  de  sa  baguette  de  fée ,  le  força  de 
suivre  son  char,  et  transforma  ce  marchand  de  bœufs  en 
orateur,  cette  ignoble  et  brutale  conquête  en  puissance 
politique  ;  Aspasiequi  étendit  la  sphère  des  jouissances  déli- 
cates et  desraffinemens  voluptueux  chez  le  peuple  le  plus 
recherché  clans  ses  jouissances  et  le  plus  raffiné  dans  ses 
voluptés  :  que  n'eût-elle  pas  accompli  ;  née  à  Sparte,  elle 
eût  asservi  les  rois,  soumis  les  sénateurs,  séduit  les  épho- 
res ,  et  détruit  la  constitution  draconienne. 

De  toutes  les  femmes  d'Athènes ,  la  seule  qui  ail  acquis 
une  célébrité  intellectuelle,  dont  la  postérité  ait  gardé  la 
mémoire;  c'est  Aspasie,  Le  tems  a  effacé  les  noms  des 
Hétaïres,  qui  brillèrent  avant  et  après  elle.  Aucune  femme 
de  ciloven  n'a  prétendu  à  la  gloire  littéraire.  Un  scoliaste 
ancien  attribue,  on  ne  sait  pourquoi,  le  huitième  livre 
des  Annales  de  Thucydide  à  sa  fille  :  conte  ridicule  que 
nous  ne  daignons  pas  même  réfuter. 

Le  catalogue  des  femmes  poètes  de  la  Grèce  serait  très- 
long  .   >i   nous  voulions  adopter  sans  examen    toutes  les 


FEMMES    GRECQLES.  53 

assertions  des  commentateurs.  Mais  si  vous  appliquez  à  ces 
célébrités  équivoques  les  règles  d'une  critique  un  peu  sé- 
vère ,  vous  êtes  fort  étonné  de  voir  ces  prétendues  poètes 
disparaître  et  s  évanouir.  Giraldi  de  Ferrare  ,  Tiraquelli 
et  ceux  qui  les  ont  copiés,  font  1  éloge  d'une  certaine  -dga- 
clè ,  poète  célèbre  de  son  époque.  Cette  Agaclé  n'est  qu'un 
accusatif  et  une  épitliète  -,  on  a  pris  pour  un  nom  pro- 
pre l'adjectif  AyaxL-a  (à  l'accusatif),  épithète  qui  apparte- 
nait à  quelque  personnage  moins  chimérique  que  celui-ci. 
Un  seul  nom  propre  {^Nôssis^^  accentué  et  orthographié 
de  diverses  manières  ,  est  devenu  père  de  plusieurs  célé- 
brités différentes  :  Nyssis,  Nôsis ,  Noùssis,  etc.  La  seule 
Nôssis  a  droit  à  nos  hommages.  C'est  ainsi  que  la  légende 
catholique,  si  sévèrement  épurée  par  Baillet,  présente  une 
foule  de  doubles  emplois  ;  des  saints  qui  n'ont  jamais  existé 
ailleurs  que  dans  le  calendrier,  des  saintes  qui  doivent  leur 
naissance  à  des  fautes  d'orthographe,  et  d'autres  qui  ne  sont 
que  des  noms  de  villes  ou  de  provinces  ^  idoles  ancien- 
nes ,  rivières  ou  forets,  métamorphosées  en  hommes. 
Que  de  déceptions  de  ce  genre  au  milieu  de  nos  souvenirs 
classiques!  Que  de  faux  saints  parmi  les  gloires  les  plus 
révérées!  Que  de  fau.\  grands  hommes  parmi  nos  grands 
Iiommes  ! 

Un  de  ces  Grecs  du  siècle  d'Auguste ,  qui  rédigeaient 
en  vers  pentamètres  et  hexamètres  tout  ce  qui  frappait 
leur  esprit,  souvenirs,  images,  épigrammesetcalembourgs, 
Antipaler  de  Thessalie ,  a  scandé,  en  vers  assez  élégans, 
non  le  catalogue  complet  des  soixante-seize  prétendantes  à 
la  palme  poétique ,  mais  une  liste  beaucoup  plus  succincte, 
et  qui  contient  les  noms  des  neuf  plus  illustres  entre  elles. 
Yoici  ces  vers  (i)  : 

(l)   Taî^£  Ôtov/ojjffo-j;  É/.sxùï  J^6p£\i'£  •/■varxa; 

Tfjivoîç,  xal  Maxc^uv  H'.tpfa;  axoiïE/o:,  K.  T.  A. 


54  FEMMES    GRECOLES. 

Vieux  boîs  de  l'Hélicon  ,  sous  vos  ombres  sacrées  , 

Neuf  femmes  ont  reçu  le  jour, 
Des  mortels  et  des  dieux  ces  muses  révérées 

Ont  consacré  leurs  lyres  inspirées 
Au\  combats  ,  à  la  gloire ,  aux  regrets  ,  à  l'amour: 

C'est  l'astre  de  Lesbos,  phare  de  poésie. 

L'énergique  et  tendre  hapLo  ; 
C'est  Erinna  la  belle  et  la  belle  Myro  : 

Telesilla,  qui  chanta  la  pairie: 
Myrlis  aux  doux  accens,  Kôssis  dont  la  langueur 
Se  répand  de  ses  vers  au  fond  de  votre  creur  ; 

Anyta ,  rivale  d'Homère . 
La  vive  Praxilla ,  Corinne  la  guerrière  , 
Celle  qui  célébra  l'égide  dont  Pallas 
Couvre  son  sein  de  vierge  au  milieu  des  combats  ; 
Toutes  sublimes  ouvrières 
De  plaisirs  éternels ,  de  voluptés  sévères  (i). 
De  chants  qui  ne  périront  pas. 

De  Sapho  à  Myro,  cesl-à-dire  de  rannée  610  avant 
Tère  chrétienne  ,  jusqu'à  Tannée  280  avant  cette  ère,  trois 
cent  trente  années  se  sont  écoulées  :  beaucoup  de  femmes 
ont  écrit  pendant  ce  laps  de  tems-,  à  peine  quelques  pages 
nous  restent-elles  de  toute  cette  gloire.  La  première  en 
date  est  aussi  la  plus  digne  d'admiration  :  c'est  Sapho. 
Arrêtons-nous  devant  ce  portrait  curieux  ,  que  les  siècles 
ont  effacé  sans  ternir  l'éclat  singulier  qui  en  jaillissait, 
Comme  femme,  comme  poète ,  comme  victime  de  l'amour^ 
elle  mérite  toute  notre  attention. 

Commençons  par  dégager  ce  nom  célèbre  de  toutes  les 
fictions  dont  on  l'environne.  L'amour  d'Anacréon  pour 
elle ,  est  une  de  ces  légendes  dont  on  voit  les  nuages  co- 
lorés s  accumuler,  pour  ainsi  dire,  autour  de  toutes  les 

(l)   nacra;  àivy.<aj  tpyaTtôaî  stÀiàiov. 


FEMMES    GRECQUES.  55 

célébrilés  :  légendes  qui  prouvent  lu  gloire  el  qui  l'obscur- 
cissent^ rêves  qui  ne  manquent  pas  de  grâce  et  qui  ont 
du  charme  pour  l'imagination  ,  mais  qui  donnent  aux  per- 
sonnages célèbres  je  ne  sais  quelle  teinte  mythologique  , 
fatale  à  l'intérêt  que  nous  leur  portons.  Tels  sont  le  combat 
d'Hésiode  avec  Homère ,  et  les  amours  de  Sapho  et  d'A- 
nacréon.  Hésiode  est  né  long-tems  après  Homère  ^  et  le 
texte  du  dialogue  qui  leur  est  attribué ,  tissu  d'énigmes , 
de  logogryphes  et  de  pauvretés ,  est  l'ouvrage  de  quelque 
rhéteur  d'Alexandrie,  né  mille  ans  après  Hésiode 5  puéri- 
lité misérable ,  qui  ne  méritait  pas  la  critique  dont  on  l'a 
jugée  digne.  Telle  est  la  lettre  de  Jésus-Christ  à  la  Vierge 
Marie  :  tel  est  l'Évangile  de  Marie  mère  du  Christ ,  œu- 
vres apocrvphes  émanées  d'une  loi  enfantine,  aveugle  et 
fort  pardonnable,  mais  nulle  sous  le  rapport  de  l'art. 

Une  fantaisie  romanesque ,  un  caprice  de  gracieuse  ima- 
gination ontsuppoïédes  rapportsqui  n'ont  jamais  pu  exister 
entre  Anacréon  et  Sapho.  Hermesianax ,  poète  qui  nous 
a  laissé  des  fragmens  remarquables ,  s'est  plu  à  repré- 
senter le  vieillard  de  Théos  ,  entouré  des  filles  lesbiennes  , 
couronné  de  fleurs  par  l'amante  de  Phaon  ,  et  mêlant  aux 
accens  passionnés  de  la  fille  de  l'Eolie ,  ses  chants  légers 
et  nonchalans.  Cette  fiction,  qu'il  a  résument-  en  peu  de 
vers,  rapportés  par  Athénée  (1),  est  devenue  la  base 
de  tout  un  roman.  On  n'a  pas  voulu  reléguer  dans  le 
domaine  des  chimères  un  tableau  heureusement  inventé  5 
la  création  d'Hermesianax  s'est  perpétuée.  On  a  toujours 
vu  sur  la  plage  de  Lesbos,  aux  vignes  pourprées,  Anacréon 
se  promener  avec  Sapho.  Un  autre  poète,  Caméléon 
d'Héraclée,  a  donné  la  continuation  du  roman-,  il  a  fabri- 
qué des  vers  agréables  dont  il  a  composé  un  petit  dialogue, 

(1)  L.  I.  c.  10. 


56  FEMMI'.S    GKECQUES. 

attribué  aux  deux  prétendus  amans.  La  plupart  des  édi- 
tions d'Anacréon  contiennent  le  premier  de  ces  deux  mor- 
ceaux, évidemment  apocryphe,  et  la  réponse  tout  aussi  peu 
authentique  de  la  Lesbienne.  On  ne  cherchera  pas  dans 
l'imitation  suivante ,  la  magie  ,  la  mélodie  ,  le  coloris  ,  la 
moelleuse  suavité  de  l'idiome  hellénique ,  le  plus  volup- 
tueux de  tous  les  idiomes  connus. 


L'enfnut  Eros ,  dans  les  aiis  balancé. 
Plane  sur  le  front  du  poète  : 
I^c  globe  aérien  que  sa  main  a  lancé. 
Jouet  de  pourpre  et  d'cr,  esl  tombé  sur  ma  téleî 

«  Anacréon  ,  viens  aTec  moi  ; 
»  Aux  rives  de  Lesbos  SapLo  n'attend  que  toi.» 

J'ai  suivi  de  l'enfant  la  route  aérienne  : 
Hélas!  la  jeune  Lesbienne, 
Sur  mes  clieveux  que  le  tems  a  blanchis. 
Laisse  tomber  un  coup-d'œil  de  mépris: 

«  Vieillard  ,  que  me  veux-tu?  je  garde  mon  sourire 
»  Et  les  caresses  de  ma  lyre , 
»  Pour  de  plus  jrunes  favoris  (i)  !  » 

Il  faut  lire  dans  l'original  celle  petite  ode.  La  réponse 
attribuée  à  Sapho  est  tout  aussi  gracieuse.  Sapho  re- 
mercie la  muse  lyrique,  maîtresse  et  inspiratrice  du  barde 
de  Théos  et  qui  a  dicté  au  vieillard  illustre  Tode  qui  doit 
immortaliser  le  nom  de  Sapho.  Malheureusement ,  à  l'é- 
poque où  l'on  suppose  que  ce  commerce  de  complimens 
poétiques  eut  lieu  entre  Anacréon  et  Sapho,  Anacréon 
avait  trois  ans,  et  Sapho  un  peu  moins  de  cinquante, 
comme  nous  allons  le  démontrer. 

[i]   Zfcnîp'fi  StZte  p£  TToptpvpv;.  K.  '1".  A. 


FEMMES    GRECQUES.  5^ 

Adressons-nous  aux  dates  :  ce  sont  d'excellens  com- 
menlateurs.  D'après  Strabon  ,  Athénée,  Suidas  et  les 
marbres  de  Parcs ,  Sapbo  jouissait  de  toute  sa  gloire  en 
l'an  6io  avant  Jésus-Christ 5  elle  alla  en  Sicile,  Tan  692 
avant  J.-C.  ,  peu  de  tems  avant  de  mourir.  Ce  fut  trente 
années  au  moins  après  ce  voyage  de  Sicile  qu'Anacréon 
devint  célèbre  (  559  ^^^  avant  J.-C.  ).  L'an  5^5  avant 
J.-C. ,  il  vint  habiter  Athènes,  où  il  eut  pour  protecteur 
et  pour  patron  Hipparque,  qui  mourut  l'an  5i4  avant 
J.-C.  L'an  592  avant  J.-C,  Anacréon  avait  donc  à-peu-près 
trois  ans  -,  et  la  Lesbienne  Sapho  quarante-huit  ans  sonnés. 
Réconciliez  ces  deux  dates  comme  il  vous  plaira.  Herme- 
sianax  et  Caméléon  ,  nés  tous  deux  trois  siècles  après  leur 
héroïne  ,  se  sont  joués  de  notre  crédulité-,  les  poètes  grecs 
n'en  faisaient  pas  d'autres.  Tout  leur  était  permis  pourvu 
que  leurs  vers  fussent  agréables.  Le  poète  comique  Di- 
philus ,  contemporain  de  Ménandre ,  osa  bien  amener  sur 
la  scène  Sapho,  environnée  de  prétendus  amans,  d'Ar- 
chiloque,  qui  avait  fleuri  quatre-vingts  ans  plus  tôt,  et 
d'Hipponax ,  né  un  demi-siècle  après  elle.  Voyez  un  peu 
dans  quelle  perplexité  se  trouverait  un  commentateur  qui 
prendrait  à  la  lettre  les  fictions  de  l'auteur  comique  ! 

On  ne  peut  pas  douter  que  le  poète  Alcée,  ce  transfuge 
et  ce  traître  qui  a  si  bien  chanté  l'héroïsme  et  le  patrio- 
tisme ,  n'ait  été  contemporain  de  Sapho.  Aristote  rapporte 
un  petit  quatrain  dont  il  atteste  l'authenticité  et  qui  prou- 
verait même  que  les  avances  du  poète  lyrique  ont  été  re- 
poussées par  sa  rivale  en  poésie.  Alcée  dit  à  Sapho  qu  il 
tremble,  soupire  et  n'ose  parler  devant  elle  5  Sapho  lui 
répond  fièrement  que  s'il  n'a  rien  de  mal  à  dire ,  cette 
crainte  est  puérile.  On  voit  que  la  pensée  de  ce  dialogue 
n'est  pas  très-forte ,  et  que  les  deux  poètes  ne  se  sont  pas 
mis  en  frais  d'imagination.  Tout  le  mérite  de  cette  baga- 


58  FEMMES    GRECQUES. 

telle  est  dans  Texpresslon ,  dans  le  souvenir  qu'elle  con- 
serve et  dans  les  noms  qui  s'y  trouvent  attachés. 

Saplîû  ,  qui  s'avisa  d  aimer  à  cinquante  ans  ,  et  qui ,  si 
elle  dédaigna  le  célèbre  Alcée ,  fut  dédaignée  par  Phaon , 
était-elle  jolie  ?  La  question  est  controversée.  Selon  Alcée, 
Platon,  Julien,  Plutarque,  Athénée,  Thémistius  ,  Anne 
Comnène  ,  Damocharis  l'épigrammatiste ,  et  Galien  le  mé- 
decin ,  elle  était  belle  :  y.a.ln.  Horace  fait  d'elle  une  virago; 
Ovide  lui  refuse  la  beauté  de  la  taille  et  du  teint.  Maxime 
de  Tyr  la  représente  vieille,  laide,  et,  ce  qui  est  pis, 
amoureuse.  Pope  a  suivi  ces  données  et  a  consacré  chez  les 
lecteurs  modernes,  l'idée  et  l'image  dune  Sapho  pleine 
de  génie,  brûlante  d'amour,  mais  affreuse  à  voir.  Ainsi 
le  témoin  le  plus  complètement  défavorable,  le  plus  nui- 
sible à  la  réputation  de  Sapho ,  c'est  un  Anglais ,  séparé  par 
deux  mille  quatre  cents  années  de  la  femme  dont  il  parle! 
Ovide  est  né  six  siècles  après  Sapho  ,  et  Maxime  de  Tyr  ^ 
un  siècle  plus  tard.  Comment  ajouter  foi  à  de  telles  asser- 
tions ?  Deux  vers  de  Sapho  ,  rapportés  par  Galien  ,  sont  le 
seul  témoignage  indirect  dont  on  pourrait  s'armer  contre 
elle  avec  quelque  vraisemblance  \  et  nul  commentateur  ne 
s'en  est  avisé.  Sapho  ,  dans  ce  distique  ,  déprécie  la  beauté 
extérieure,  cl  sacrifie  cette  grâce  et  ce  charme  physique 
à  la  beauté  morale,  à  la  vertu.  Lieu-commun  qui  peut  se 
traduire  par  ces  mots  connus  de  toutes  les  mères  :  «  On 
est  toujours  beau ,  mon  cher  enfant ,  quand  on  est  bien 
sage.  »  Quel  indice  au  surplus  peut-on  tirer  de  ce  distique 
contre  la  beauté  de  Sapho  ?  M"*  de  Staël ,  que  la  nature 
avait  peu  favorisée ,  était  enthousiaste  de  la  beauté  :  Char- 
lotte Corday  ,  belle  comme  un  ange  ,  pensait  comme 
Sapho. 

Qu'elle  ail  été  grosse,  courte  cl  très-noire  ,  comme  le 
prétend  Ovide  -,  ou  que  son  sourire  ait  été  divin  comme  le 


FEMMES    GRECQUES.  5g 

veut  Alcée  son  amant ,  et  sa  chevelure  brillante  comme 
Tébène  ,  ainsi  que  ce  dernier  Taffirme  :  nous  ne  saurions 
le  décider.  Il  paraît  indubitable  qu'elle  était  très- brune  et 
petite  de  taille.  Damocharis  s'adresse  en  ces  termes  au  por- 
trait de  Sapho.  Nous  traduisons  en  prose  ses  vers  grecs , 
dont  nous  respectons  le  sens  littéral  : 

«  Qu'elle  est  belle!  et  quel  Teu  d'imagination  étincelle 
»  dans  son  regard  !  Quelles  proportions  exactes  et  quelle 
»  beauté  de  caractère  !  Tant  de  flamme  et  de  douceur 
»  confondues  et  mêlées  par  la  nature ,  modèle  de  l'artiste , 
»  font ,  de  la  nymphe  de  Lesbos ,  Vénus  et  une  Muse  à-la- 
»  fois.  » 

Ce  n'est  pas  ainsi  que  Ton  parle  d'une  femme  sans 
beauté.  Parmi  les  nombreux  camées ,  pierres  gravées  , 
bustes  et  médailles,  qui  représentent  Sapho,  et  qui  tous 
diffèrent  l'un  de  l'autre,  une  seule  médaille  répond  à  l'idée 
que  nous  nous  faisons  d'elle.  C'est  celle  que  Wolff  a  em- 
pruntée au  trésor  de  Gronovius.  Ce  contour  mâle,  hardi, 
la  saillie  audacieuse  de  ce  front  qui  exprime  tant  de  pas- 
sion et  de  véhémence  dans  la  pensée ,  ces  lèvres  un  peu 
épaisses ,  mais  bien  dessinées  ,  et  prêtes  à  lancer  le  trait  de 
l'éloquence  -,  cet  œil  ardent  et  ouvert ,  à  fleur  de  tête , 
animé  d'une  inexprimable  énergie  :  voilà  Sapho  ;  c'est  bien 
cette  femme  douée  d  une  ame  virile  et  de  sens  impétueux , 
vouée  au  génie  et  au  malheur ,  aux  désastres  et  à  l'éclat , 
à  une  gloire  fatale  qui  survit  à  ses  œuvres.  Devant  ce  por- 
trait on  est  tenté  de  s'écrier  avec  Plutarque  ,  dont  les 
paroles  sont  d'ailleurs  un  peu  emphatiques.  «  Je  reconnais 
le  volcan  d'où  se  sont  échappés  des  pensées  de  flamme  et 
des  hymnes  ardens.  » 

S'il  était  même  vrai  qu'elle  ait  eu  les  vices  odieux  dont 
on  la  gratifie  -,  s'il  fallait  croire  sur  parole  Maxime  de  Tyr, 
qui  lui  attribue  des  travers  semblables  à  ceux  que  l'anti- 


6p  FEMMES    GRECQUES. 

quité  impudique  attribuait  à  Socrate ,  et  lui  pardonnait 
aisément  ;  nous  ne  nous  en  étonnerions  pas.  Il  y  a  dans 
la  physionomie  que  nous  examinons  plus  d  élan  et  d'ar- 
deur, une  énergie  plus  sensuelle,  plus  de  virilité  auda- 
cieuse et  d'abandon  aux  voluptés  que  de  moralité  ,  de  re- 
tenue et  de  chasteté.  Comme  Burns,  Bvron,  Lucain,  Tasse 
et  Rousseau ,  elle  a  trouvé  son  génie  dans  la  puissance  de 
ses  émotions ,  et  Ton  n'ignore  pas  que  ces  émotions  sont  de 
funestes  guides.  Aussi  répudions-nous  comme  apocryphes 
tous  les  portraits  de  Sapho  ,  excepté  le  portrait  admirable 
que  nous  venons  de  citer.  Il  conviendrait  aussi  bien  à  l'une 
des  criminelles  héroïnes  de  Bvron  ou  d'Eschyle  ,  qu'à 
1  amante  de  Phaon.  Il  porte  le  caractère  ineffaçable  de  nette 
organisation  qui  dévore  la  vie ,  et  qui  livre  une  femme  à 
toute  la  fureur  des  passions  ,  à  tous  les  remords ,  à  toutes 
les  douleurs  qu'elles  entraînent. 

Pensive  et  ardente  fille  de  Lesbos ,  à  quoi  se  réduit  ta 
gloire  ?  Sur  neuf  livres  d'odes  et  une  grande  quantité  d'au- 
tres poésies,  hymnes,  élégies,  épithalames,  que  les  anciens 
admiraient,  il  ne  nous  reste  que  des  débris  mutiles-,  à 
peine  cent  soixante  vers  en  tout.  Pas  un  de  ces  fragmens 
qui  ne  révèle  son  origine.  La  saveur  de  la  poésie  saphi- 
qiïe  imprègne  encore  ces  ruines  ;  dans  un  vers  isolé  , 
dans  un  distique,  vous  retrouvez  l'ardeur  d'enthousiasme, 
la  soif  des  voluptés  dont  s  enivrait  Sapho. 

Vous  la  voyez  ,  assise  au  banquet  des  philosophes ,  lors- 
que l'étoile  du  soir  brille  et  ramène  la  joie  du  festin  -,  par- 
tageant leur  ivresse  ,  se  mêlant  à  leurs  bacchanales,  et  de- 
venue, pour  quelques  momens ,  une  Thyade  échevelée. 
Mais  l'ivresse  causée  par  Bacchus  ne  lui  suffit  pas  ;  elle 
appelle  Vénus  5  elle  montre  à  la  déesse  la  coupe  d'or  rem- 
plie de  nectar^  elle  la  prie  d'y  semer  les  rosis  qui  la  cou- 
ronnent ^  elle  admire  ces  feuilles  pourpres ,  nageant  dans 


FEMMES    GRECQUES.  6l 

les  flots  plus  rouges  encore  de  la  liqueur  qui  pétille  5  elle 
chante  alors  sa  joie ,  son  bonheur,  son  délire  :  trouvez  une 
chanson  à  boire  comparable  à  celle-là. 

Un  autre  jour,  les  yeux  fixés  sur  le  soleil  qui  se  cou- 
che à  l'horizon,  elle  pense  aux  délices  de  la  nuit,  aux 
amoureuses  veilles ,  aux  longues  orgies  qu'elle  ne  dédai- 
gnait pas  d'embellir  de  sa  présence ,  et  sa  joie  éclate  en 
accens  lyriques  :  «  Salut,  belle  étoile  !  salut  le  plus  brillant 
des  astres!  tu  donnes  tout  aux  mortels  5  tu  ramènes  la  paix 
chez  l'homme,  la  brebis  dans  le  bercail,  la  bergère  au  lo- 
gis et  les  heures  du  plaisir.  Salut!  salut!  » 

Telle  est  la  vraie  poésie  lyrique,  toute  d'impulsion ^ 
d'instinct,  de  passion  ;  une  simplicité  véhémente,  un  élan 
vif  et  naïf  en  constituent  la  beauté.  Burns  et  Béranger  ont 
réuni  ces  caractères.  Le  peu  qui  nous  reste  de  Sapho  est 
admirablement  lyrique.  Témoin  cette  ode  si  mal  traduite 
par  Boileau  en  français ,  et  en  anglais  par  Phillips ,  pein- 
ture éloquente ,  mais  précise ,  l'analyse  la  plus  complète- 
ment exacte  des  symptômes  extérieurs  de  l'amour.  Je  ne 
m  étonne  pas  qu'un  médecin,  comme  le  rapporte  Plu- 
tarque,  ail  copié  les  vers  de  Sapho  pour  les  classer  parmi 
ses  diagnostics.  Jamais  poésie  ne  fut  aussi  positive-,  jamais 
vigueur  plus  intense  et  plus  concentrée  n'a  respiré  dans 
une  page  de  prose  ou  de  vers.  Le  rhéteur  qui  a  écrit  le 
Traité  du  Sublime ,  et  que  l'on  connaît  sous  le  pseudo- 
nyme deLongin,  a  rendu  un  service  éminent  àl'histoire  lit- 
téraire, en  conservant  ce  fragment  unique,  résumé  de  tous 
les  romans  et  de  tous  les  traités  auxquels  la  passion  de 
l'amour  a  servi  de  base.  Que  de  pages  affectées,  que  de 
froides  images,  que  de  plaintes  vagues,  que  de  descrip- 
tions sans  caractère  ont  été  prodiguées  par  les  écrivains 
qui  se  sont  occupés  de  ce  sujet  fécond!  Êtes-vous  las  de 
ces  affectations  et  de  ces  folies  ,  de  ces  couleurs  indécises 


62  FEMMES    GRECQUES. 

et  de  ces  traits  effacés  ?  Relisez  Saplio.  Ce  n  esl  pas ,  comme 
le  dit  Blair  assez  ridiculement,  une  poésie  seulement  élé- 
gante que  la  sienne  ;  c'est  la  plus  énergique  de  toutes  les 
poésies.  Le  rhythme  lui-même  palpite  j  il  tremlile.  il  chan- 
celé ,  il  frissonne.  Le  vers  se  brise  de  moment  en  moment  ^ 
pas  une  épilhèle ,  pas  une  métaphore ,  pas  un  ornement  : 
c'est  la  passion  succombant  à  sa  violence.  Vous  ne  trouvez 
là  ni  les  doux  transports  et  les  douces  langueurs  de 
M.  Boileau  Despréaux,  ni  lame  éperdue ,  ni  le  voile  sur 
la  vue ,  introduits  par  ce  traducteur  incapable  de  com- 
prendre et  de  reproduire  l'original .  Vous  n  y  trouvez  pas 
davantage  la  mollesse  mélancolique  du  traducteur  anglais, 
John  Phillips.  Tous  deux  ont  fait  plusieurs  contre-sens, 
ou  du  moins  plusieurs  extra-sens ,  ce  qui  est  absolument 
la  même  chose.  Sapho  ne  dit  pas ,  comme  Boileau  et  Phil- 
lips : 

Heureux  l'amant  qui  prêt  de  toi  soupire! 

Êva-jTioç  7ot  veut  dire  en  face  de  toi;  face  à  face  avec 
toi!  Quant  aux  soupirs,  ce  sont  des  inventions  toutes  mo- 
dernes. Catulle  est  le  seul  qui  ait  rendu  avec  talent  et  fidé- 
lité le  tableau  peint  par  la  ieune  Grecque.  Il  est  vrai  que 
la  langue  dont  il  se  servait,  la  langue  latine,  fille  de 
l'idiome  employé  par  Sapho ,  se  prêle  merveilleusement 
à  cette  imitation,  et  reproduit  avec  exactitude  l'énergie  et 
la  simplicité  expressive  du  dialecte  éolien  : 

<i  II  est  rival  des  dieux ,  le  jeune  homme  qui ,  assis  de- 
vant toi,  contemplant  ton  visage,  entend  ta  douce  voix 
résonner  à  son  oreille  ! 

w  Tu  souris ,  et  mon  sein  se  soulève ,  et  mon  cœur  dé- 
faille ,  et  la  force  me  manque.  Je  te  regarde  ,  et  mes  lèvres 
qui  frémissent,  restent  muettes. 


FF.MMKS    GUECQl'ES.  63 

»  Ma  langue  s'allache  à  mon  palais.  Une  subite  flamme 
vibre  à  travers  tout  mon  corps  ému.  Mes  yeux  fixes  se  cou- 
vrent d'un  nuage.  Des  bruits  confus  murmurent  et  bour- 
donnent autour  de  moi. 

»  Une  froide  sueur  tombe  de  mes  membres  et  couvre 
mon  front  pâlissant 5  ils  frissonnent,  agités  d'une  convul- 
sion subite  ;  et  pâle  et  inanimé ,  sans  couleur ,  sans  souf- 
fle ,  sans  vie ,  je  tombe ,  je  me  meurs  !  » 

Que  la  femme  qui  a  écrit  ce  modèle  de  Tode  erotique  , 
ait  gravi  le  promontoire  de  Leucade,  et  terminé  sa  vie  pour 
trouver  dans  la  mort  un  asile  contre  Tégaremenl  de  son 
cœur  :  c'est  ce  qui!  est  facile  de  croire.  Athénée ,  utile 
conservateur  d'une  multitude  de  trésors  anciens ,  a  inséré 
dans  ses  Deipnosophistes ,  une  autre  ode  beaucoup  moins 
connue  que  la  précédente ,  mais  digne  d'être  étudiée.  Sapho 
la  composa  lorsque  Phaon ,  moins  sensible  aux  prestiges 
de  la  poésie  qu'aux  charmes  d'une  jeune  beauté,  eut  aban- 
donné la  Lesbienne.  Byron  et  Burns  ont  trouvé  dans  le 
même  sujet  des  inspirations  remarquables. 


Ne  livre  pas  mon  cœur  à  d'éternels  supplices, 

lleine  des  amoureux  caprices , 
Immortelle  Vénus,  fille  du  roi  des  dieux, 
Vénus,  épargne- moi!  tes  cruels  artifices 
Ont  fait  couler  trop  de  pleurs  de  mes  veux  ! 

Tu  sais  quelles  douleurs  cuisantes , 
Que  de  crwels  dégoûts,  de  peines  dévorantes. 
Ont  déchiré  ce  cœur  brûlé  de  trop  de  feux. 
Jadis  tu  m'écoutais!  A  ma  voix  suppliante 
Tu  quittais  un  instant,  déesse  bien^'aisante , 

Les  parvis  d'or  du  roi  des  dieux  : 

Et  tu  me  demandais  quel  était  le  barbare 
Prodigue  de  froideurs  et  de  tendresse  avare , 


64  FEMMES    GRECQUES. 

(Jiii  trompait  mon  jeune  désir  ! 
Ah  !  combien  j'aimais  à  t'enteudre  , 
Quand  tu  me  promettais  que  d'un  amour  trop  tendre 
Bientôt  je  saurais  me  guérir. 

Tu  me  disais  :  «  11  fuit  :  cl  ta  douleur  amère , 
D  Sans  attendrir  ton  cœur,  irrite  sa  colère. 
»  Sèche  tes  pleurs;  bientôt  il  reviendra. 
1.  Ces  baisers  qu'il  dédaigne ,  il  les  demandera. 
0  Tu  le  verras  briguer  un  regard  ,  un  sourire  , 

»  Un  chant  émané  de  ta  lyre  ; 

»   Ton  mépris  les  refusera. 
»  Tu  fermeras  l'oreille  à  son  humble  prière  ; 

B  Arrogante,  insensible,  altière  , 
>.  Tu  le  verras,  soumis,  suppliant  :  à  ton  tour 
«   Tu  le  dédaigneras  ,  Sapho  !...  tel  est  l'amour.  » 

Ah  !  reviens,  ah  !  reviens,  à  ma  vois  qui  t'implore 
Verser  l'espoir  dans  un  cœur  malheureux  ; 
Vénus  !  fais  plus  encore  ; 
Uends-moile  mortel  que  j'adore 
Celui  qui  me  dédaigne  et  qu'appellent  mes  vœux! 

Certes,  Horace  avait  raison  de  dire  que  lame  ardente  de 
Sapho  respire  encore  et  jaillit  des  cordes  de  sa  lyre  : 

Vivunt  commissi  calores 

Eoliac  fidibus  pueilaî. 

La  fin  de  cette  vie  ,  sacrifiée  sur  Fautel  de  la  déesse  que 
la  femme  poète  invoquait ,  fut  le  dénoûment  naturel  d'un 
drame  si  passionné.  Qui  ne  connaît  pas  Thisloire  de  l'in- 
fidèle et  fugitif  Phaon  et  du  promontoire  de  Leucade?  C'est 
un  rocher  blanc  et  décharné,  l  un  des  rochers  les  plus 
affreux  de  l'Acarnanie.  Il  fait  la  pointe  de  l'ile  Sainte- 
Maure  -,  et  quand  on  navigue  sur  la  mer  Ionienne ,  on 
l'aperçoit  de  fort  loin  à  l'horizon.  Ce  promontoire  des 
amans  (  a).ua  twv  epwvrwv  )  a  donné  lieu  à  une  foule  d'histo- 


FEMMES    GUECQUES.  65 

riettes  que  Photius  a  recueillies,  et  qui  sont  aussi  romanes- 
ques qu'amusantes.  Les  flots  de  Leucade  ont,  s'il  faut 
en  croire  les  historiens ,  englouti  beaucoup  plus  d'hommes 
que  de  femmes^  Sapho  est  la  première  qui  ait  usé  de  ce 
violent  remède  contre  l'amour. 

Sapho  eut  une  amie  :  cette  amie  était  sa  rivale.  Erinna, 
célèbre  par  ses  vers  héroïques  et  par  le  laconisme  de  sa 
poésie  ,  ne  nous  a  laissé  que  deux  ou  trois  fragmens  ,  ou 
plutôt  quelques  mois  épars  dans  les  œuvres  des  gram- 
mairiens et  des  scholiastes.  On  la  surnommait  nauposTrjjç, 
avare  de  paroles.  Elle  était  de  Lesbos  comme  Sapho.  On 
lui  attribue  une  mauvaise  ode  intitulée  Rome ,  dont  Gro- 
tins  a  voulu  faire  une  ode  au  Courage.  Le  style  et  la  poésie 
de  ce  morceau  appartiennent  à  une  époque  tout-à-fait 
postérieure.  L'Anthologie,  quia  conservé  quelques  épi- 
grammes  de  celte  femme  poète  ,  la  compare  à  Homère  et  à 
Pindare.  Suidas  lui  prodigue  les  éloges.  A  dix-huit  ans 
elle  était  célèbre.  Tels  sont  les  souvenirs  et  les  faibles  do- 
cumens  que  l'histoire  nous  donne  sur  son  compte.  C'est  un 
nom  ^  ce  n'est  rien  de  plus  pour  nous. 

Un  siècle  plus  tard  ,  la  fameuse  Telesilla  naquit  dans 
Argos.  C'est  là  que  Pausanias  a  contemplé  sa  statue  ,  qu'il 
décrit  avec  talent.  Il  la  montre  debout,  le  casque  à  la  main 
prête  à  couvrir  sa  tète  du  casque ,  et  les  yeux  fixés  sur 
les  volumes  de  ses  poésies  épars  à  ses  pieds.  Cette  femme 
émule  de  Tyrlée,  n'était  pas  seulement  une  oui^rière  de 
poésie,  mais  une  héroïne  guerrière  et  religieuse,  la  Jeanne 
d'Arc  de  son  tems.  MuUer,  Milford,  ont  beau  révoquer 
en  doute  ses  exploits;  nous  les  aimons,  et  nous  nous  atta- 
chons à  une  croyance  qui  nous  plait.  Lorsque  le  féroce 
Cléomène,  à  la  tète  de  ses  bourreaux  lacédémoniens  eut 
répandu  le  sang  des  citoyens  d'Argos  dans  les  rues  de  la 
ville  ,  Telesilla  .  dit-on ,  anima  les  femmes  à  la  vengeance 
i-  5 


66  FEMMES    GRECQUES. 

de  la  patrie,  et  l'on  vit  les  meurtriers  fuir  devant  celle  foule 
d'esclaves,  de  faibles  femmes,  de  vieillards.  Les  peuples 
ne  doivent  jamais  abroger  1  autorité  de  ces  belles  tradi- 
tions. Quant  à  deux  ou  trois  auteurs  allemands  qui  ont 
attaqué  rauthenticité  de  cette  narration ,  leur  critique  n  a 
rien  qui  nous  efifraie.  Les  Allemands  ont  pour  règle  gé- 
nérale de  ne  penser  comme  personne  et  d'établir  un  scep- 
ticisme universel.  Ils  cherchent  la  vérité  au  fond  du  puits 
([ui  la  renferme  ;  mais  ils  la  cherchent  si  loin ,  ils  creusent 
avec  tant  d'obstination  et  de  persévérance  ces  profondeurs 
ténébreuses,  qu'elle  leur  échappe  presque  toujours.  Dans 
leur  dédain  pour  les  opinions  vulgaires,  ils  embrassent  des 
idées  bizarres ,  insolites,  extravagantes  ,  qu'ils  appuient  de 
toute  l'autorité  de  la  métaphysique,  conjurée  avec  l'éru- 
dition. Leur  refuser  tout  mérite  serait  injuste  j  s'aban- 
donner implicitement  à  leurs  théories ,  serait  dangereux. 

Liées  intimement  à  l'histoire  de  Pindare,  Mjrtis ,  qui 
lui  enseigna  l'art  des  vers,  et  Corinne,  rivale  victorieuse 
du  chantre  thébain,  n'ont  laissé  toutes  deux  que  leur  gloire 
après  elles-  La  célébrité  de  Pindare  déplut  àMyrtis,  dont 
la  jalousie  contre  un  élève  qui  la  surpassait  éclata  dans 
quelques  satires  aujourd'hui  perdues. 

Corinne ,  grâce  à  son  dialecte  éolien,  à  sa  beauté,  à  son 
style  (telles  sont  les  paroles  de  Pausanias) ,  remporta  sept 
fois  la  victoire  sur  Pindare,  qui  ne  lui  pardonna  jamais 
ces  triomphes  répétés.  Ce  Dorien  rustique  ,  dit  Elien  ,  s'é- 
cria :  sûv  hilu.  Corinne  avait  de  lembonpoint.  Dans  sa 
sixième  Olympique,  Pindare  récidive,  et  s  emporte  en 
invectives  contre  sa  rivale.  Les  commentateurs  ont  tort  de 
s'étonner  de  ces  outrages ,  et  de  déclamer  contre  l'impoli- 
tesse qui  régnait  à  Tlïèbes.  L'amour-propre  des  poètes  , 
impitoyable  dans  tous  les  tems,  a  dicté  à  lélégant  Voltaire , 
au  poète  des  cours,  au  favori  des  palais,  au  type  du  dix- 


FEMMES    GKECQUES.  6^ 

huitième  siècle,  au  représentant  de  la  France,  précisément 
la  même  invective ,  qui  ne  s'adressait  pas  alors  à  une  ri- 
vale, mais  bien  à  une  femme  aimée  (i).  Pindare  aurait  dû 
se  rappeler  cependant  que  Corinne  avait ,  de  concert  avec 
Myrlis,  guidé  ses  premiers  pas  dans  la  carrière  poétique. 
Elle  lui  avait,  selon  Athénée  et  Plutarque,  recommandé 
spécialement  de  ne  pas  oublier  Vepyov  ,  la  fable,  Taclion  ,  la 
pensée  principale  du  poème  :  il  paraît  qu  elle  ne  se  con- 
tentait pas  de  mots  sonores  et  de  déclamations  dithyram- 
biques. 

Trois  vers  et  un  proverbe  composent  le  bagage  poétique 
de  Praxilla,  fille  de  Sicyone.  Ces  légers  fragmens  sem- 
blent attester  une  imagination  riante  ;  en  les  lisant ,  on 
n'est  pas  surpris  que  la  Sicyonienne  ait  composé,  comme 
nous  l  apprend  Athénée,  des  rondes,  des  chansons  à  boire, 
et  ce  que  les  Grecs  nommaient  des  scolies.  C'était  l'ampli- 
fication badine  d'une  pensée  déjà  employée  par  un  autre 
poète.  Les  Orientaux,  les  Italiens  modernes  et  les  Espa- 
gnols ont  connu  ce  genre  de  poésie  5  on  pourrait  remplir 
plusieurs  volumes  des  Gloses  espagnoles ,  qui  ne  sont  que 
des  scolies  grecques. 

Nous  descendons  le  cours  des  âges.  La  sève  poétique 
s'affaiblit  :  on  n'écrit  plus  que  des  épigrammes  et  des  dis- 
tiques. Anyta  et  Nôssis  brillent  au  nombre  de  ces  poètes 
secondaires,  qui,  trois  siècles  avant  Jésus-Christ ,  jouaient 
en  Grèce  à-peu-près  le  même  rôle  que  les  rimeurs  de  son- 
nets ont  joué  en  Italie.  Nous  possédons  plus  de  vingt  com- 
positions d'Anyta.  Elles  ne  se  distinguent  pas,  comme  le 
prétend  son  contemporain  Antipaler,  par  la  force  homé- 
rique, mais  par  une  douce  et  charmante  naïveté.  Une  in- 
scription gravée  à  Ventrée  d'une  grotte ,  et  composée  par 

(1)  M»'  Duchâtelct. 


68  FEMMES    GRECQUES. 

Anyta ,  en  quatre  vers  pentamètres  et  hexamètres,  nous 
semble  un  modèle  de  ce  genre. 

(i  Etranger ,  que  tes  membres  fatigués  s'étendent  ici. 
De  doux  murmures  agitent  les  feuillages  :  une  source  vive 
bruit  à  tes  pieds  pendant  1  ardeur  du  jour.  Etanche  ta 
soif,  6  voyageur ,  et  goûte  le  repos  jusqu  au  coucher  du 
soleil.  » 

Nôssis ,  la  Locrienne,  excellait,  s'il  faut  en  croire  les 
éloges  de  Méléagre ,  dans  le  genre  élégiaque  et  erotique. 
Nous  ne  pouvons  la  juger  que  sur  quelques  mauvaises  épi- 
grammes  privées  de  sel,  d'éclat  et  de  force,  que  l'Antho- 
logie a  confondues  avec  une  multitude  d'autres  billevesées 
élégantes  ou  niaises. 

Myro ,  née  à  Byzance ,  et  qui  termine  ce  catalogue  de 
célébrités ,  est  auteur  d'un  certain  nombre  dépigrammes  , 
et  d'un  poème  héroïque  intitulé  Mnèmos^  ne  ou  la  Mé- 
moire. Il  ne  nous  en  reste  que  le  souvenir.  Elle  a  joui , 
pendant  sa  vie ,  d'une  portion  de  gloire  -,  et  son  fils ,  Ho- 
mère-le- Jeune ,  un  des  membres  de  cette  pléiade  tragique, 
dont  la  constellation  nébuleuse  éclaira  le  trône  des  Ptolé- 
mées,  continua  la  renommée  maternelle.  Astres  obscurs 
qui  se  lèvent  dans  les  littératures  en  décadence,  que  l'on 
entoure  d'une  factice  et  passagère  auréole ,  que  l'on  adore 
et  qui  s'évanouissent. 

La  poésie  féminine  des  Grecs,  que  les  ravages  du  tems 
ont  respectée ,  se  réduit  à  peu  de  chose  -,  les  fragmens  de 
prose  écrits  par  les  femmes  auteurs  de  la  Grèce  ne  sont 
guère  plus  considérables.  L  Allemand  Christian  Wolff, 
qui  a  recueilli  toute  cette  prose,  et  qui,  armé  de  la  pa- 
tience laborieuse  qui  dislingue  sa  nation,  a  fait  entrer  dans 
son  recueil  jusqu'aux  testamens  et  donations  faites  aux 
couvens  et  aux  moines  par  les  dames  romaiques ,  n'a  pas 
pu  composer,  avec  ces  faibles  débris,  un  petit  in-quarto, 


FEMMES    GRECQUES.  Hp 

garni  de  notes,  chargé  de  commentaires  ,  enflé  de  notices 
et  bardé  de  variantes.  Be<iucoup  de  femmes  grecques 
avaient  cependant  écrit  en  prose  :  Athénée  et  Suidas  van- 
tent Anagallis  de  Corcyre,  la  commentatrice,  la  M""  Dacier 
de  l'antiquité.  Aréta  de  Cyrène,  fille  d'Aristippe,  continua 
l'école  de  philosophie,  instituée  par  son  père,  écrivit  qua- 
rante volumes  et  forma  cent  dix  élèves  :  armée  considérable 
de  philosophes ,  mais  dont  le  nombre  n'a  rien  de  merveil- 
leux ,  comparé  à  la  vie  d' Aréta,  qui  mourut  à  soixante-dix- 
huit  ans. 

Hypatia,  née  dans  Alexandrie,  et  qui  s'entoura  d'une 
célébrité  semblable  à  celle  dont  M"^  de  Staël  a  joui  parmi 
nous ,  inspire  un  intérêt  plus  vif  que  ces  femmes  savantes. 
Non-seulement  elle  était  astronome  ,  géomètre ,  érudite  , 
poète  et  théologienne,  mais  elle  était  jeune,  belle,  aima- 
ble et  courageuse.  Elle  a  péri  victime  de  son  Iplent,  de  sa 
gloire  et  de  la  haine  ecclésiasiique,  la  plus  cruelle  de  toutes 
les  haines.  Le  clergé  d'Alexandrie,  guidé  par  Cyrille,  que 
Ton  a  nommé  Saint,  et  qui  était  un  fort  beau  génie  et 
un  très-méchant  homme ,  souleva  contre  elle  la  populace 
fanatique^  Hypathia  fut  mise  en  lambeaux  dans  l'église, 
au  moment  où  elle  prêchait  la  vertu  et  la  philosophie.  Les 
débris  de  son  cadavre  furent  traînés  dans  les  rues  de  la 
ville ,  par  cette  foule  de  bétes  féroces  à  figure  humaine. 
De  toutes  les  canailles,  la  plus  sanguinaire  est  celle  des 
capitales,  où  les  sophistes  régnent,  où  la  volupté  est  en 
honneur,  et  où  une  civilisation  élégante  se  modèle  sur  les 
préceptes  des  rhéteurs. 

Les  écrits  d'Hypatia  furent  brûlés  par  l  inquisition  de 
son  époque.  Le  peu  qui  nous  reste  des  autres  écrivains  en 
prose  du  même  sexe  ,  est  même  assez  peu  authentique. 
Quelques  femmes ,  disciples  de  Pythagore ,  de  Platon  et 
de  Photius ,  ont  rédigé  et  analysé  les  principes  de  leurs 


70  FEMMES    GRECQUES. 

mailles.  Nous  avons  un  fragment  très-aride  sur  la  Nature 
humaine,  par  Elara,  pythagoricienne,  qui  se  servait  du 
dialecte  dorique  dans  toute  sa  sévérité  5  un  petit  chapitre 
de  Péiyctione,  intitulé  la  Femme.,  un  sermon  sur  la  né- 
cessité de  la  modération  chez  les  femmes ,  par  Phjntis  ; 
les  Lettres  de  Tliéano^  lettres  apocryphes;  et  l'Epitre 
adressée  à  Phyllis,  par  Mjia,  sur  l'allaitement  des  enfans. 
Le  style  de  ces  compositions  a  de  la  douceur,  de  la  grâce  , 
et  ne  déshonore  point  les  auteurs  auxquels  on  les  attribue  5 
mais  leur  authenticité  n'est  pas  bien  prouvée.  Benstlej,  qui 
faisait  la  chasse  aux  réputations,  et  découvrait  partout  des 
apocryphes  ,  n'a  pas  épargné  ces  pauvres  femmes  auteurs. 
Il  a  déshérité  Péiyctione  de  sa  gloire ,  et  détruit  les  pré- 
tentions de  Mya. 

Une  prétendue  lettre  d'Hypatia  à  Cyrille ,  a  été  aussi 
reconnue  apocryphe.  Trois  siècles  avant  elle ,  une  Epidau- 
rienne  nommée  Pampldla,  femme  du  célèbre  Socratides , 
un  des  érudits  de  son  époque,  recueillit  en  trente-trois 
livres  tous  les  fragmens  littéraires  et  poétiques  qui  lui  tom- 
bèrent sous  la  main.  Son  goût  n'était  pas  bien  pur;  ou 
plutôt  on  doit  croire  qu'elle  s'embarrassait  peu  du  choix 
des  morceaux  et  de  leur  valeur.  Il  lui  suffisait  de  com- 
piler au  hasard  et  de  placer  dans  sa  collection  tout  ce 
qui  se  présentait.  Le  patriarche  Photius  trouve  dis  charme 
dans  cetie  confusion.  Diogène  Laërce  nous  a  conservé  des 
énigmes,  des  logogryphes  et  des  devises  que  l'Epidaurienne 
avait  entassés  dans  son  Encyclopédie  :  c'était  un  véritable 
Chiffonnier  littéraire ,  le  modèle  de  tous  les  albums. 

Onze  siècles  après  Jésus-Christ ,  une  femme  Byzantine, 
née  dans  la  pourpre  et  fière  de  son  rang ,  de  son  savoir, 
de  sa  beauté ,  prétendit  à  la  palme  historique.  V ^ lexiade 
d  Anne  Comnène  ,  est  le  seul  ouvrage  complet ,  écrit  par 
uuefemmegrecquequisoitparvenu  jusqu'à  nous.  «  L'His- 


FEMMES    GRECQt'ES.  '^  ! 

toireRvzHiitinea  son  défaul,  dit  Vigneul  Marville(i),  et  un 
défaut  très-incommode  au  lecteur;  lequel  consiste  en  ce 
que  plus  de  la  moitié  des  auteurs  de  ce  vaste  recueil  ne 
méritent  pas  d' être  lus .  L'excessive  médiocrité  de  Zonaras, 
de  Socrate  et  des  autres ,  prête  du  relief  à  la  prose  d'Anne 
Comnène,  Mais  lisez  ses  pages  à  côté  de  celles  de  Platon 
ou  de  Thucvdide  ;  leur  laborieuse  affectation  ,  leur  pédan- 
tisme  raffiné,  ne  peuvent  que  vous  déplaire.  Jamais  de 
simplicité ,  aucune  narration  sans  faste  ;  tout  est  sacrifié 
aux  apprêts  du  discours ,  à  la  longue  évolution  des  mé- 
taphores, x^nne  Comnène  savait  cependant ,  quand  la  cir- 
constance l'exigeait ,  s  exprimer  avec  une  franchise  brutale. 
Ou  sait  que  mécontente  de  la  froideur  et  de  la  lâcheté  fé- 
minine de  son  mari,  INicéphore  Bryennius ,  elle  lui  re- 
procha ce  défaut  d'énergie  en  termes  si  naifs  et  si  nets , 
que  nous  rougirions  de  les  rapporter  (2). 

La  seule  partie  remarquable  du  dernier  roman  que 
Walter  Scott  a  écrit  (3),  cestle  portrait  d'Anne  Comnène  : 
vaniteuse,  prétentieuse ,  élevée  à  l  école  des  rhéteurs  asiati- 
tiques,  et  mêlant  à  la  subtilité  des  théologiens  grecs,  la 
pompeuse  et  métaphorique  éloquence  des  Asiatiques.  C'est 
le  vrai  symbole  de  Byzance ,  de  cette  Byzance  parleuse 
et  stérile,  oisive  et  occupée  de  riens.  Pour  exprimer  la  moi- 
tié d'une  idée ,  Anne  Comnène  déroule  en  plus  de  trois 
pages  ses  incommensurables  périodes.  Il  est  curieux  de 
(Comparer  les  fragmens  de  Sapho,  tout  mutilés  qu'ils  soient, 
avec  les  annales  verbeuses  tracées  par  la  princesse  Byzan- 
tine ;  annales  que  le  tems ,  dans  sa  clémence  étourdie ,  a 
respectées  tout  entières.  Quelle  différence  entre  la  posi- 

(1)  Mélanges  d'Histoire  et  de  Littérature,  m,  56. 
(a)  Annales  de  Nicétas.  L.  m. 
(3)  Le  Comte  de  Paris. 


^2  FEMMES    GRECQUES. 

tion ,  les  mœurs,  les  idées,  le  slyle  de  ces  deux  femmes, 
qui  parlaient  le  même  langage  ?  Vous  vous  représentez  , 
en  les  lisant,  Tune,  à  demi  nue,  couronnée  de  fleurs,  la 
tunique  flottante  ,  ses  longs  cheveux  noirs  épars  .  entourée 
de  jeunes  gens  et  de  jeunes  filles  ivres  de  sa  gloire  et  qui 
répètent  ses  chants  :  l'autre  ,  au  fond  d'un  palais  oriental, 
mollement  étendue  sur  des  coussins  de  pourpre ,  entourée 
d'eunuques,  d  esclaves  et  de  servantes  ,  dictant  ses  phrases 
d'amplification  à  un  secrétaire  qui  les  recueille  à  genoux. 
Le  même  contraste  se  trouve  dans  leur  style.  L'une  a 
pour  muse  la  passion  ;  l'autre ,  la  rhétorique  et  l'amour- 
propre.  Chez  l'une  ,  la  phrase  est  toujours  l'expression 
d  une  pensée  vive  et  claire  5  chez  l'autre,  la  tyrannie  des 
mots  sur  les  idées  est  telle,  que  ces  dernières  disparais^ 
sent  sous  les  longs  repiis  des  autres.  L'une  enfin ,  marque 
le  point  culminant  de  la  littérature  grecque  ,  son  tems  d'é- 
clat et  de  grandeur-,  l'autre  ,  son  dernier  période  et  son 
extrême  décrépitude. 

Deux  autres  femmes  de  Byzance ,  Eudocia ,  femme  de 
Théodore  ,  et  Eudocia  la  jeune  mariée  à  Constantin- 
Ducas,  puisa  Romain-Diogène  en  secondes  noces,  ont  écrit 
l'une  ,  des  poésies  chrétiennes  d'une  insipidité  remarqua- 
ble ,  l'autre  un  recueil  bizarre ,  intitulé  la  Plate-bande 
de  Violettes-  Cette  plate-bande  contient  1028  sujets,  om, 
chapitres;  Villoison  les  a  publiés  et  le  monde  littéraire 
n'y  a  rien  gagné.  Les  éditeurs  de  glossaires  ont  pu  y 
glaner  quelques  mots  du  Bas-Empire,  quelques  fragmens 
de  coutumes  oubliées  •,  mais  le  lecteur  appréciera  le  mé- 
rite et  l'utilité  de  louvrage,  en  lisant  les  titres  de  quel- 
ques uns  de  ces  chapitres  : 

Comment  Minerve  a  enfanté  le  Dragon. 
Bacchus  était-il  androgyne  ou  hermaphrodite  ? 
Homère  était  Egyptien.  De  sa  mort  en  Arcadie.^  elc. 


FEMMES    GUECQUES.  7  3 

Tel  était  le  degré  de  puérilité  où  les  occupations  de 
l'esprit  étaient  tombées. 

Enfin  ,  sous  le  règne  d'Audronic ,  la  fille  de  Théodoros , 
grand  logothète  de  Tempire,  s'est  occupée  de  poésie,  de 
métaphysique  et  de  philosophie.  Nicéphore-Gregoros ,  qui 
a  conservé  ou  plutôt  enseveli  dans  son  histoire,  un  frag- 
ment des  élucubrations  d  Irène  (elle  se  nommait  ainsi),  la 
compare  à  Platon  et  à  Pythagore.  «  Son  génie,  dit  Gre- 
goros,  versait  des  flots  de  lumière  sur  les  questions  les 
plus  obscures.  Son  style  était  chaste  et  altique  comme  celui 
des  matrones  même  d'Athènes.  »  Le  lecteur  va  juger  de 
celte  chasteté  et  de  cet  atticisme  ;  il  conviendra  que  Nice- 
phore  a  été  pour  son  élève  un  critique  très-indulgent,  et 
que  sans  doute  il  s'est  laissé  éblouir  par  le  titre  de  Pnn- 
hjpej^sebasta  qu'elle  portait,  et  qui  la  rendait  digne  d'une 
vénération  entière  et  exaltée ,  si  du  moins  ce  beau  mot 
grec  signifie  quelque  chose.  La  Panhjper'sebasta  s'a- 
dresse à  son  père,  qui  rentre  chez  lui  pensif  et  affligé. 

«  Peut-être  sera-ce  à  vos  yeux  une  marque  d'audace 
déplacée  et  d'inconvenance  juvénile,  j'oserais  même  dire 
de  témérité  enfantine  ,  ô  mon  père,  si  une  fille  adolescente 
parle  avec  liberté  à  l'auteur  de  ses  jours,  si  celle  dont  la 
langue  est  à  peine  déliée,  fixe  un  regard  impudent  sur 
l'Olympe  de  votre  sagesse.  Mais  le  trouble  de  votre  physio- 
nomie, la  paralysie  de  votre  discours  et  la  fixité  de  vos 
yeux,  dénotent  que  le  zénith  de  la  douleur  est  dans  votre 
ame  ;  que  l  acropole  de  votre  cœur  est  en  proie  au  cha- 
grin (  1  ). . .  ^)  Ainsi  de  suite ,  pendant  trois  pages  chargées  des 
métaphores  les  plus  longuement  dévidées,  les  plus  absur- 
dement  contournées.  Si  les  beautés  byzantines  avaient  cou- 
tume d'employer  ce  mode  d'éloquence  dans  la  vie  privée , 

(.0  Annales  Byzant.  Niceph.  Gregor.  1.  u. 


^4  FEMMES    GRECQUES. 

nous  ne  pouvons  que  plaindre  leurs  pères ,  leurs  fifs  et 
leurs  époux. 

Quoi  qu'il  en  soil ,  ces  fragmens  ,  ridicules  ou  dénués 
de  valeur  intrinsèque  et  apparente  ,  sont  caractéristi- 
ques des  tems  qui  les  ont  vu  naître.  Il  est  à  regretter  qu  à 
toutes  les  époques,  chez  tous  les  peuples,  les  fenimes 
n  aient  pas  consigné  leurs  souvenirs  et  leurs  observations, 
ou  écrit  leurs  Mémoires.  Mille  nuances ,  mille  délicatesses 
de  pensée  qui  nous  échappent,  eussent  été  saisies  et  éter- 
nisées par  elles.  L'histoire  ne  s'est  complétée,  les  annales 
humaines  n'ont  acquis  leur  entier  développement  que  de- 
puis l'émancipation  des  femmes  parle  christianisme.  Avant 
l'ère  chrétienne ,  elles  n'osaient  pas  se  montrer  sur  la  scène 
et  proclamer  leur  génie,  à  moins  d'ahandonner  toute  retenue 
et  de  proclamer  en  même  tems  ,  comme  Sapho  et  Aspasie , 
le  dédain  de  la  pudeur  et  Tidolàtrie  des  voluptés.  Au  lieu 
de  lancer  dans  l'avenir  quelques  accens  sublimes  de  délire 
et  d'amour,  que  le  naufrage  des  siècles  a  dispersés  et 
perdus;  Sapho,  soumise  à  la  civilisation  moderne,  nous 
eût  donné  l'histoire  intime  et  détaillée  de  cette  vie  pas- 
sionnée qui  animait  son  cœur.  Elle  eût  peint  dans  un  ta- 
bleau vaste  ses  contemporains  et  elle-même  :  et  qui  ne 
conserverait  précieusement  de  telles  révélations,  si  Ton 
pouvait  les  arracher  à  1  abime  de  l'antiquité  ?  qui  ne  don- 
nerait en  échange  toutes  les  scolies  et  tous  les  commen- 
taires, toutes  les  anthologies  et  les  recueils  d  épigrammes  ? 
Si  nous  pouvions  retrouver  les  confessions  d' Aspasie,  ou 
le  journal  tenu  par  Corinne  ,  faudrait-il  regretter  la  perte 
des  oraisons  sophistiques  d'Isocrate  ou  des  rêveries  d'He- 
raclite sur  la  formation  du  globe  ? 

(  Edinburgh  Review.  ) 


No  V. 
JOHN  FLAXMAN. 


Quatre  frères  du  nom  de  Flaxman  combattaient,  si  l  on 
en  croit  une  tradition  de  famille,  à  Naseby,  dans  les  rangs 
des  parlementaires.  Jacques  eut  les  deux  bras  cassés  à  la 
poursuite  du  roi  ^  François  mourut  sur  le  champ  de  ba- 
taille. Le  troisième,  dont  le  nom  n'a  pas  été  conservé  , 
arriva  en  Irlande  avec  l'armée  victorieuse.  Jean ,  le  plus 
jeune  des  quatre,  renonça  au  métier  des  armes,  el  s'éta- 
blit comme  fermier,  d'autres  disent  comme  voiturier,  dans 
le  Buckiughamshire  ;  ce  fut  le  bisaïeul  du  grand  sculpteur 
dont  nous  voulons  faire  connaître  la  vie  et  les  ouvrages. 
Le  père  de  cet  illustre  artiste,  qui  portait  comme  lui  et 
comme  son  bisaïeul  le  nom  de  Jean ,  était  un  pauvre  mou- 
leur de  figures,  qui  manquant  de  ressources  à  Londres  , 
avait  coutume  de  courir  le  pays ,  avec  sa  femme ,  pour  y 
trouver  le  débit  de  sa  marchandise.  Ce  fut  pendant  le 
cours  d'un  de  ces  pèlerinages  que  Jean  Flaxman  naquit  à 
York,  le  6  juillet  17 55.  Il  vint  au  monde  si  chétif  et  si 
faible  qu'on  désespéra  de  sa  vie.  A  six  mois ,  son  père 
l'amena  à  Londres  avec  un  frère  aîné  du  nom  de  William  , 
qui  devait  se  distinguer  comme  graveur  sur  bois.  Le  vieux 
Flaxman ,  indépendamment  du  travail  qu'il  faisait  pour  les 

(1)  Voyez  les  Numéros  18  ,  19  ,  22  et  24  <ie  la  seconde  série. 


76  JOHN    FLAXMAN. 

sculpteurs,  avait  établi  clans  Ncw-Streel,  pour  la  venle 
des  figures  de  plâtre,  une  petite  boutique,  qu'il  transporta 
plus  tard  dans  le  Strand.  C'est  dans  cette  écboppe  que  se 
développa  le  goût  du  jeune  Flaxman  pour  les  beaux-arts. 
Dès  son   enfance  Flaxman  annonça   un   tempérament 
calme  et  une  ame  enthousiaste.  Comme  la  faiblesse  de  son 
corps  l'cmpècliait  de  se  livrer  aux  jeux  animés  de  l'en- 
fance ,  il  sut  se  créer  des  arausemens  solitaires.  Assis  dans 
un   petit  fauteuil  assez  élevé  pour  qu'il  put  jouir  de  la 
vue  du  dehors^  en  face  d'une  petite  table  couverte  de  li- 
vres ,  de  papiers  et  de  pinceaux  ,  il  passait  sa  journée  entre 
la  lecture  et  l'esquisse  de  quelques  dessins  de  fantaisie.  On 
voyait  souvent,  dans  la  boutique,  le  père  et  la  mère  de 
ce  frêle  enfant  occupés  de  sa  santé  et  de  son  éducation.  La 
gravité  et  pourtant  la  grâce  de  son  maintien,  la  passion 
qu'il  manifestait  pour  l'étude  et  son  goût  pour  le  dessin , 
attirèrent   bientôt  l'attention  des  chalans^  et  comme  les 
amateurs  qui  fréquentent  les  magasins  de  bosses  ne  man^ 
quent  en  général  ni  d'instruction  ni  de  goût ,  ils  s  aperçu- 
rent que  le  pauvre  petit  invalide  n'était  pas  un  enfant  vul-; 
gaire.  Ils  prenaient  plaisir  h  examiner  les  produits  de  sa 
jeune  imagination  ,  à  l'entendre  rendre  compte  de  ses  lec- 
tures ,  et  surtout  à  voir  de  quel  air  il  écoutait  leurs  récits 
lorsqu'ils  venaient  à  lui  parler  de  poètes ,  de  sculpteurs  et 
de  héros  célèbres.  On  a  remarqué  dans  ces  premiers  essais 
de  l  artiste  enfant  quelques  scènes  tirées  d'Homère ,  qui  fu^ 
rent  comme  un  prélude  à  1  un  de  ses  chefs-d'œuvre.  Il  parait 
cependant  que  ces  esquisses  ne  décelaient  pas  encore  un 
génie  supérieur ,  s'il  est  vrai ,  comme  on  le  répète  dans  les 
ateliers,  que  le  sculpteur  Roubiliac,  qui  lui  donna,  dit- 
on  ,  les  premières  leçons  de  son  art ,  déclara  tout  net  qu'il 
ne  voyait  en  lui  aucun  des  symptômes  du  talent.  Au  reste, 
crtli'  anecdote  est  fort  suspecte ,  puisque  Flaxman  avait 


JOHM    FLAXMAK.  'j'J 

à  peine  sepl  ans  lorsque  Roubiliac  mourut,  el  que  la  fai- 
blesse de  sa  constitution  le  confinait  clans  la  boutique  de 
son  père.  Ce  ne  serait  d'ailleurs  qu'une  de  ces  prophéties 
malheureuses  ,  assez  familières  aux  vieux  artistes  comme 
aux  vieux  poètes  ,  qui  semblent  vouloir  fermer  la  carrière 
à  ceux  qui  doivent  s'y  |)ousser  plus  avant. 

Parmi  ces  connaisseurs  bienveillans  qui  devinèrent  le 
génie  du  jeune  Flaxman ,  il  faut  citer  en  première  ligne  le 
ministre  jVIathew,  homme  de  goût,  doué  au  plus  haut  degré 
du  sentiment  des  arts.  Un  jour  qu  il  se  trouvait  dans  la 
boutique  du  vieux  Flaxman  ,  auquel  il  venait  apporter  un 
buste  à  restaurer,  il  remarqua  un  jeune  enfant  assis  sur 
une  petite  chaise,  et  lisant  avec  beaucoup  d'attention  un 
livre  placé  devaut  lui  sur  une  chaise  plus  élevée  qui  lui  ser- 
vait de  table.  Frappé  de  1  heureuse  physionomie  de  cet 
enfant ,  il  lui  demanda  quel  livre  il  lisait.  Le  jeune  Flax- 
man se  levant  alors  sur  ses  crosses  ,  le  salua  en  rougissant 
avec  modestie ,  et  lui  répondit  que  c'était  un  livre  latin 
qu'il  s'étudiait  à  comprendre.  «  C'est  à  merveille,  reprit 
JMathew  ;  vous  êtes  un  aimable  enfant ,  mais  ce  livre  ne 
vous  convient  pas;  demain  ,  je  vous  en  apporterai  un  au- 
tre. ))  Mathew  tint  parole  ,  et  le  jeune  élève  se  soumit  avec 
empressement  à  la  nouvelle  direction  donnée  à  ses  études. 
Cette  rencontre  fortuite  fut  le  principe  d'une  inaltérable 
amitié.  Dans  cette  entrevue,  Flaxman  montrait  déjà  le 
caractère  qui  l'a  distingué  pendant  sa  longue  carrière  5  car 
l'enfance  contient  en  germe  toutes  les  qualités  qui  se  déve- 
loppent dans  la  virilité.  L'extrême  courtoisie  et  la  défé- 
rence de  ce  grand  artiste  aux  avis  des  hommes  de  goût  . 
n'étaient  pas  des  qualités  d'emprunt,  mais  l'expression 
naïve  d'un  cœur  bienveillant  et  d'un  esprit  docile  dans  sa 
supériorité.  Aussi,  quoique  guidé  par  l'instinct  de  son 
génie,  il  obéit,  dans  presque  tous  ses  travaux,  à  Timpul- 


^8  JOHiV    FLAXMAN. 

sion  que  lui  donnaient  les  amateurs  qui  lui  servaient  de 
conseils  ou  de  patrons. 

A  dix  ans  une  heureuse  révolution  s'opéra  dans  la  santé 
du  jeune  Flaxman.  Jusqu'à  cette  époque  ,  son  tempéra- 
ment faible  et  maladif  l'avait  souvent  forcé  d'interrompre 
ses  études ,  et  la  nécessité  de  soutenir  sur  des  crosses  son 
corps  languissant,  ne  lui  avait  point  permis  de  prendre  part 
aux  divertissemens  de  son  âge.  Mais  bientôt  la  force  lui  vint 
avec  la  santé  ;  il  rejeta  pour  ne  plus  les  reprendre  ses 
tristes  béquilles  :  un  esprit  nouveau  s'empara  de  son  être; 
et  cet  enfant,  qui  naguère  ne  sortait  de  son  fauteuil 
que  pour  passer  dans  un  lit ,  où  le  retenaient  souvent  de 
longues  douleurs  ,  ne  songeait  à  rien  moins  qu'à  marcher 
sur  les  traces  des  héros  de  roman  ,  et  cherchait  partout  un 
théâtre  pour  y  déployer  sa  générosité,  son  courage  et  ses 
forces.  La  lecture  du  Don  Quichotte  avait  jeté  son  imagi- 
nation dans  la  carrière  des  aventures  ;  pénétré  des  devoirs 
de  la  chevalerie  errante  ,  il  se  mit  en  mesure  d  entrer  en 
campagne  et  d'aller,  sur  les  traces  du  chevalier  de  la  Man- 
che, redresser  les  torts  à  travers  champs.  En  conséquence, 
il  partit  un  jour  de  grand  malin ,  sans  faire  part  à  personne 
de  son  héroïque  entreprise,  seul  et  sans  écuyer,  ayant 
pour  toute  armure  une  petite  épée  française ,  qui  devait 
faire  merveille  en  ses  mains  contre  la  félonie ,  et  assurer 
le  triomphe  de  l'innocence  opprimée.  Ainsi  équipé  ,  il  erra 
tout  le  jour  dans  les  environs  de  Hyde-Park  ,  mais  son  hé- 
roïsme ne  trouva  pas  à  s'exercer^  désespéré  de  n'avoir 
trouvé  ni  enchanteur  à  combattre,  ni  demoiselle  à  déli- 
vrer, pressé  d'ailleurs  par  la  faim,  il  rentra  chez  lui  un 
peu  confus  de  sa  mésaventure.  C  est  ainsi  que  Bernardin 
de  Saint-Pierre,  la  tête  exaltée  par  la  lecture  de  la  Fie 
des  Saints ,  échappa  un  matin  à  la  surveillance  de  ses  pa- 
reus  ,  et  chorcba  dan?  le?  environs  du  Havre  un  ermitage 


JOHN     FLAX.MAN.  "^g 

OÙ  il  piil  se  morliûer  à  son  aise  el  devenir  le  rival  des 
saints  anachorèles  donl  il  était  l'admirateur  ;  mais  la  faim 
mit  ordre  à  sa  sainteté  comme  à  l  héroïsme  de  Flaxman. 
Cependant  le  ciievalier  de  Hyde-Park  conserva  toujours 
pour  le  modèle  de  son  enfance  une  vive  admiration.  C'est 
qu  en  réalité  les  vrais  artistes  sont  tous  de  la  famille  de 
Don  Quichotte,  amans  désintéressés  du  vrai  et  du  beau, 
et  partant  quelque  peu  déplacés  dans  une  société  prosaïque 
où  les  principes  de  Sancho  comptent  en  leur  faveur  une 
imposante  majorité.  Celte  légende  de  famille  donne  quel- 
que vraisemblance  à  une  autre  anecdote  qu  on  raconte  ici 
sans  la  garantir.  Flaxman  ,  dit-on  ,  décrivait  un  jour  une 
statue  remarquable  par  la  vérité  des  proportions,  et  sur- 
tout par  un  caractère  de  beauté  héroïque  ,  qu'il  avait  vue 
quelque  part  en  Italie  5  comme  la  parole  ne  suffisait  pas 
pour  rendre  clairement  sa  pensée ,  il  prit  la  pose  du  chef- 
d  œuvre  qu'il  décrivait,  leva  la  main  et  tendit  le  bras 
droit  en  disant  à  ses  auditeurs  :  «  regardez-moi.  »  Dans 
son  exaltation  d'artiste,  le  bon  Flaxman  oubliait  l'exiguité 
de  sa  stature  et  les  inégalités  de  sa  taille  ,  comme  autre- 
fois il  s'était  fait  illusion  sur  la  vigueur  de  son  bras  et 
l'intrépidité  de  son  cœur.  C'est,  comme  dit  Montaigne, 
une  grande  piperesse  que  l'imagination,  mais  elle  est  la 
mère  des  beaux-arts. 

Flaxman ,  rendu  à  la  santé,  poursuivit  ses  études  avec  une 
nouvelle  activité.  La  boutique  de  son  père  était  son  atelier  et 
son  académie.  Les  modèles  antiques  qu'il  avait  sous  les  yeux 
répondaient,  par  leur  noblesse  et  leur  sérénité,  à  l'élévation 
et  à  la  pureté  de  son  imagination  \  il  ne  se  lassait  pas  de 
les  contempler  et  de  les  reproduire  ,  tantôt  avec  le  crayon, 
tantôt  avec  la  cire,  qui  prenait  toutes  les  formes  sous  ses 
doigts  intelligens.  S  il  est  vrai  que  Roubiliac  ne  reconnut 
aucune  trace  de  génie  dans  les  essais  de  sa  première  en- 


8o  JOHN     FLAXMAN. 

fance ,  il  ne  fut  pas  mieux  traité  alors  par  un  autre  artiste 
auquel  il  présentait  Tesquisse  d'un  œil  humain  :  «  NVst-ce 
pas  une  huitre ,  »  demanda  Mortimer,  Cette  méchante 
plaisanterie  fit  sur  l  ame  sensible  de  Flaxman  une  pro- 
fonde impression  ,  mais  elle  ne  le  découragea  point ,  seu- 
lement il  résolut  de  ne  pas  livrer  à  l'avenir  ses  essais  aux 
railleries  des  pédans  qui  pensent  faire  preuve  d'habileté 
en  humiliant  Tenfance.  La  conscience  de  son  talent  était  à 
l'épreuve  de  quelques  mots  piquans  ;  elle  le  soutenait  dans 
ses  travaux ,  et  l'ironie  indiscrète  d'un  mauvais  plaisant 
n'ébranla  pas  l'espoir  d'immortalité  qu'il  avait  conçu  lors- 
que ,  jeune  enfant ,  il  passait  son  tems  à  la  lecture  des 
poètes ,  en  présence  des  héros  dont  il  admirait  les  exploits 
et  les  nobles  images. 

La  maison  de  M.  Mathew  était  ouverte  au  jeune  Flax- 
man, et  la  femme  de  ce  respectable  ministre  se  plaisait 
elle-même  à  s'entretenir  d'objets  propres  à  éveiller  l'ima- 
gination du  jeune  artiste.  On  raconte  que ,  pendant  que 
mislress  Mathew  lisait  Homère  ,  en  commentant  les  beautés 
pittoresques  du  père  de  la  poésie ,  Flaxman  se  tenait  près 
d'elle ,  réalisant  par  des  traits  rapides  les  scènes  qui  le 
frappaient  le  plus  vivement.  Ces  essais  de  sa  jeunesse  ont 
été  conservés-,  ils  sont  empreints  de  ce  charme  tranquille 
et  de  cette  énergie  calme  qui  caractérisent  les  lignes  cé- 
lèbres qu'il  tira  plus  tard  du  même  poète.  Le  goût  qu'il 
déploya  dans  ces  premiers  travaux  engagea  M.  Crutchely 
de  Sunning-Hill-Park  à  lui  demander  une  suite  de  des- 
sins au  crayon  noir,  d'une  hauteur  de  vingt-quatre  pouces, 
sur  des  sujets  empruntés  à  l'antiquité.  C'est  un  OEdipe 
aveugle  conduit  par  sa  fille  Antigone  au  temple  des 
Furies  ,  Diomède  et  Uljsse  surprenant  l'espion  Dolon  ; 
les  Troyennes  gémissant  sur  le  corps  d Hector  ;  Alexart- 
dre prenant  la  coupe  des  mains  de  son  médecin  Philippe  j 


JOHN     FI.A\MA>'.  8l 

yilceste  quittant  ses  enfans  et  sacir^ant  sa  vie  pour 
sauver  celle  de  son  époux  ,•  enfin  ,  Hercule  ramenant 
Alccste  des  enjers.  Les  éloges  accordés  à  ces  essais  encore 
imparfaits  encouragèrent  kur  auteur  ;  des  amis  plus  bien- 
veillans  et  plus  sages  dans  leurs  critiques  que  le  railleur 
Mortimer  annonçaient  dès-lors  sa  grandeur  future  \  mais 
ils  eurent  soin  de  lui  faire  comprendre  que  la  renommée 
est  au  prix  d'études  sérieuses ,  et  qu'il  lui  fallait  diriger 
ses  études  dans  la  voie  que  lui  traçait  son  gwiie,  méditer 
long-tems  les  modèles  d'hérelsme  et  de  grâce ,  pour  im- 
primer à  ses  œuvres  ce  caractère  de  beauté  absolue  qui 
frappe  tous  les  peuples  et  tous  les  siècles. 

A  quinze  ans  ,  Flaxman  entra  comme  élève  à  l'Académie 
Royale.  Ce  fut  en  1770  qu'il  exposa  une  figure  de  iVe/;- 
fMTzeencire,  et,  en  1827,  il  exposa  la  statue  de  John 
Kemhle  en  marbre,  son  premier  et  son  dernier  ouvrages. 
Entre  les  deux ,  il  s'écoula  une  période  de  cinquante-sept 
années  consacrées  entièrement  à  l'étude  de  la  sculpture. 
A  vingt  ans ,  il  n'avait  encore  envoyé  que  dix  ouvrages  à 
l'Académie  5  mais,  à  celte  époque,  le  dessin  faisait  sa  prin- 
cipale étude.  On  n'accorde  pas  de  grands  éloges  à  ses  pre- 
miers travaux  de  sculpteur ,  cependant  ils  sont  loin  d'être 
sans  valeur;  car  son  propre  buste,  demi-nature,  qu'il 
exécuta  à  vingt-trois  ans,  est  un  chef-d'œuvre  de  force  et 
de  naturel.  Une  de  ces  figures  représentait  la  Comédie 
grecque ,  une  autre  une  T^estale ,  le  reste  se  composait  de 
bustes  d'amis. 

11  se  fit  bientôt  remarquer  à  1  Académie  par  son  ardeur 
enthousiaste  et  son  assiduité.  Sa  petite  taille  élancée  ,  ses 
regards  graves  et  pensifs ,  son  invariable  application ,  ia 
rapidité  de  ses  progrès,  lui  gagnèrent  les  cœurs  de  ses 
maitres ,  et  l'on  commença  à  parler  de  lui  comme  de  quel- 
qu'un de  qui  on  pouvait  attendre  beaucoup.  Ses  princi- 
I.  6 


8a  JOHTV    FLAXMAK. 

paux  camarades  furent  Rlackc;  el  Slolhard.  Dans  les  com- 
positions sauvages   du   premier ,    il  vit  plus  d'élévation 
poétique  ;  et ,  dans  celles  du  second  ,  celle  grâce  féminine 
et  cette  simplicité  qui  lui  donnent  une  place  si  élevée  parmi 
les   maîtres  de  l'art.  Avec  Blacke ,   surtout ,   il  aimait  à 
penser  el  à  méditer  \  et  ils  se  plaisaient  ensemble  à  donner 
la  forme  et  quelquefois  la  couleur  aux  rapides  créations  de 
leur  fantaisie.  J'ai  parlé  de  couleur,  car  pendant  cette 
période  de  ses  études,  il  fit  quelques  essais  de  peinture  à 
l'huile  si  heureux ,   qu'un  de  ses  tableaux ,    OEdipe  et 
Antigone ,  fut  échangé  contre  un  Bélisaire  du  Domini- 
quin.  On  sait  que  beaucoup  de  peintres  ont  l'habitude  de 
modeler  leurs  figures  avant  de  les  peindre ,  et  il  n'est  pas 
étonnant  que  Flaxraan  ait  voulu   peindre  ses  esquisses 
avant  de  les  modeler ,  selon  la  tradition  des  artistes  grecs. 
«  Il  me  semble ,  dit  Wilkie  dans  une  lettre  écrite  durant 
son  dernier  voyage  à  Rome,  que  les  artistes  de  l'anti- 
quité apprenaient  d'abord  à  peindre  et  ensuite  à  sculpter. 
L'art  parait  en  effet  si  libre  dans  le  travail  du  marbre  ,  que 
l'aspect  de  ces  sculptures  me  rappelle  ce  que  nous  appelons 
surface  en  peinture,  et  l'on  y  retrouve  une  si  grande  en- 
tente de  la  lumière  et  des  ombres,   qu'il  semble  que  le 
pinceau  du  Corrége  lui-même  ne  les  aurait  pas  distribuées 
avec  plus  d'habileté.  De  nos  jours  la  sculpture  et  la  pein- 
ture sont  moins  étroitement  liées  qu'elles  ne  l'étaient  chez 
les  Grecs,  alors  que  les  statues  et  les  bas-reliefs  étaient 
peints  ou   exécutés  en  marbre  de  plusieurs  couleurs,  et 
que  les  peintures  privées  de  perspective  n'étaient  guère 
que  des  bas-reliefs  colorés.  y>  Personne  ne  comprenait  mieux 
que  Flaxman  la  vérité  de  celte  théorie,  mais  il  ne  porta 
jamais  son  admiration  pour  lantique  au  point  d'exécuter 
ses  statues  en  marbre  de  plusieurs  couleurs ,  ou  de  les 
peindre  et  de  les  dorer  à  limllation  des  Grecs  el  des  ar- 


JOHN    FLATMAN.  83 

listes  du  moven-iige.  Il  voulait  que  le  marbre  s'expliquât 
lui-mèrae,  et  il  riait  des  artifices  de  Canova,  qui  donnait 
une  teinte  jaune  à  ses  statues  pour  imiter  les  effets  du  tems, 
et  colorait  de  rose  les  joues  de  son  Hébé. 

Flaxman  qui,  à  quinze  ans,  avait  obtenu  à  TAcadémie 
la  médaille  d'argent,  concourut  pour  la  médaille  d'or,  lors- 
qu  il  eut  atteint  1  âge  fixé  pour  ce  nouveau  concours.  Flax- 
man avait  pour  concurrent  Engleheart ,  artiste  laborieux 
mais  sans  originalité,   ce  qui  n'est  jamais  un  titre  de  dé- 
faveur auprès  des  académies.  Lorsque  l  Académie  se  réunit 
pour  proclamer  le  vainqueur,  tous  les  élèves  que  l'œuvre 
de  Flaxman  avait  frappés  d'admiration   lui  décernaient 
d  avance  le  prix  par  des  acclamations  bruyantes  5  son  nom 
retentissait   dans  toute    la  salle ,  lorsque  Josué  Reynolds 
proclama  celui  de  son  rival.   Cet  échec  affligea  vivement 
Flaxman  ,  mais  larrét  des  académiciens  était  cassé  d'a- 
vance par  le  suffrage  unanime  dt  s  élèves.  Engleheart  de- 
vait son  succès  aux  préjugés  si  naturels  aux  vieux  artistes 
qui  n'ont  d'admiration  que  pour  leurs  imitateurs.  Cette 
malheureuse  disposition  de  l'esprit  humain  détourne  les 
corps  savans  du  but  de  leur  institution  ,  puisque  fondés 
pour  assurer  le  progrès  des  arts  et  des  sciences ,  ils  en  re- 
tardent au  moins  la  marche ,  quand  ils  ne  l'arrêtent  pas. 
On  impute  souvent  ces  décisions  qui  scandalisent  les  gens 
de  goût ,  à  la  faveur  ou  à  l'envie  ;  mais  ces  sentimens  y 
sont  presque  toujours  étrangers,  leur  principe  est  dans 
Tesprit  de  routine  qui  nait  naturellement  de  la  paresse  et 
de  l'amour-propre.  Il  est  si  commode  d'avoir  dans  l'esprit 
un  type  invariable  ,  un  critérium  de  beauté,   qui  sert  de 
base  à  tous  les  jugemens,  et  si  doux  de  le  trouver  dans  ses 
propres  œuvres! 

La  mortification  que  Flaxman  avait  éprouvée  ,  loin  d'a- 
battre son  courage ,   fut  un  nouvel  aiguillon  pour  son 


84  JOHN    FLAXAIAN. 

génie  -,  mais  les  ressources  de  son  père  étant  trop  modi- 
ques pour  le  soutenir  pendant  le  long  noviciat  qui  ouvre 
la  carrière  des  arts,  il  fut  obligé,  pour  vivre  ,  de  se  livrer 
à  des  travaux  d'un  ordre  inférieur.  Les  hommes  de  génie 
qui  ne  meurent  pas  à  la  peine  pendant  ces  épreuves  aux- 
quelles la  misère  les  condamne  ,  sont  heureux  de  les  avoir 
subies.  Leur  ame  en  sort  merveilleusement  trempée.  Ben 
Johnson  fut  ouvrier  en  briques ,  Burns  conduisit  la  char- 
rue ,  Gifford  fit  des  souliers  -,  et  pas  un  d'eux  n'y  perdit 
son  génie.  Au  reste  ces  métiers  grossiers  étaient  bien  au- 
trement étrangers  à  la  poésie  que  ne  Tétaient  à  la  sculp- 
ture les  modèles  que  Flaxman  composa  pour  la  fabrique 
des  Wedgwoods.  Les  travaux  qu  il  exécuta  pour  cette  fa- 
brique de  poterie ,  le  laissaient  dans  la  voie  de  ses  pre- 
mières études.  C'était  pour  la  plupart  des  petits  groupes 
en  relief  de  peu  de  saillie  sur  des  sujets  empruntés  à  l'his- 
toire et  à  la  poésie.  Flaxman,  qui  respectait  son  génie, 
même  dans  des  travaux  mercenaires  ,  imprima  à  ses  com- 
positions un  caractère  de  beauté  et  de  simplicité  qui  les 
plaça  très-haut  dans  l'estime  des  coivnaisseurs.  Après  sa 
mort  ces  modèles  de  poterie  furent  très-recherchés  et  payés 
fort  cher. 

C  est  ainsi  que  Flaxman  passa  une  dixaine  d  années , 
pendant  lesquelles  il  exposa  néanmoins  un  certain  nom- 
bre d'ouvrages  à  l'Académie  royale.  On  cite  parmi  ses  œu- 
vres le  modèle  d'un  monument  à  l'infortuné  Chatterton  , 
cette  victime  du  génie  et  de  la  protection  dédaigneuse  d'un 
Mécène  ignorant.  La  plupart  de  ces  travaux  étaient  exé- 
cutés en  terre  cuite  ou  en  plâtre  de  Paris,  et  dans  de  pe- 
tites dimensions ,  ce  qui  prouve  que  les  débuts  de  notre 
artiste  furent  peu  encouragés  ^  car  s  il  eût  trouvé  de  riches 
protecteurs,  il  aurait  sculpté  en  marbre  quelques-uns  de 
«es  modèles.  Au  reste  ,  les  difficultés  de  sa  position  ne  l'ar- 


JOHN    FLAXMAW.  85 

Fêlèrent  point  dans  sa  carrière;  il  sut,  à  force  de  travail 
et  de  tempérance ,  se  rendre  indépendant.  En  1782,  il 
quitta  la  demeure  de  son  père  pour  prendre ,  dans  War- 
dour-Street,  une  petite  maison  et  un  atelier.  A  la  même 
époque,  il  épousa  Anne  Denman,  qu'il  aimait  depuis 
long-tems  ,  et  qui  semblait  créée  pour  s  unir  à  lui.  Outre 
les  qualités  du  cœur,  elle  avait  du  goût  et  de  l'instruction  ; 
elle  parlait  l'italien  et  le  français ,  et ,  comme  son  mari , 
elle  n'était  pas  étrangère  à  la  langue  d'Homère.  Ce  qui  va- 
lait mieux  encore  ,  c'est  qu'elle  était  remplie  d  enthousiasme 
pour  le  génie  de  Flaxman ,  dont  elle  raffermissait  le  cœur 
dans  ses  heures  de  découragement,  et  qu  elle  soulageait  de 
tous  ces  soins  domestiques  que  les  artistes  ne  savent  pas 
prendre ,  et  qu'ils  ne  négligent  pas  impunément.  Ces  deux 
époux  étaient  bien  la  même  chair  et  le  même  sang,  suivant 
une  expression  plus  biblique  que  parlementaire.  Flaxman 
goûtait  avec  délices  ce  bonheur  domestique  ,  sans  y  sacri- 
fier ses  espérances  de  gloire,  quand  il  rencontra  par  hasard, 
sir  Josué  Reynolds.  «  J'entends  dire  que  vous  êtes  marié, 
lui  dit  brusquement  le  président  de  l'Académie  ;  si  cela  est 
vrai,  vous  êtes  coulé  comme  artiste.  »  Flaxman,  de  retour 
chez  lui ,  s'asseyant  auprès  de  sa  femme  et  lui  prenant  la 
main  :  «  Je  suis  coulé  comme  artiste ,  lui  dit-il  avec  un 
sourire  mêlé  de  tristesse  et  d'enjouement.  — Comment  cela 
s'est-il  fait,  et  quelle  en  est  la  cause?  —  Cela  s'est  fait  à 
léglise  ,  par  l'entremise  d'Anne  Denman  ;  je  le  tiens  de  sir 
Josué  Reynolds ,  qui  vient  de  me  l'apprendre.  » 

Cet  arrêt  brutal  troubla  un  peu  Flaxman ,  et  lui  donna 
à  penser  sur  son  avenir  d'artiste.  Pour  donner  plus  sûre- 
ment un  démenti  à  la  sinistre  prédiction  de  Revnolds,  il 
se  décida  dès-lors  à  faire  un  voyage  en  Italie  ;  mais  afin  de 
réaliser  ce  projet ,  qu'il  voulut  exécuter  sans  recourir  aux 
largesses  de  l'Académie ,  il  thésaurisa  secrètement  pendant 


86  JOHN     Fl.AXMAK. 

cinq  longues  années.  Cet  intervalle  ne  fut  pas  perdu  pour 
sa  gloire.  Ce  fut  à  cette  époque  qu'il  composa ,  pour  la 
cathédrale  de  Chichester  ,  le  monument  de  Collins ,  qu  il 
représente  assis  et  lisant  la  Bible  ,  le  seul  livre  que  ce  poète 
eût  ouvert  pendant  sa  vie.  Sa  lyre  et  ses  œuvres  poétiques 
gisent  à  terre ,  confusément  éparses ,  en  signe  de  mépris. 
Un  autre  monument ,  d'un  style  plus  élevé ,  est  celui  de 
mistress  Morley ,  dans  la  cathédrale  de  Glocester.  Cette 
malheureuse  mère,  qui  avait  péri  avec  sa  fille  dans  un  nau- 
frage ,  est  représentée  s'élevant  au-dessus  des  vagues ,  et 
répondant  à  l'appel  des  anges  qui  lui  montrent  sa  place 
dans  le  ciel.  Ces  deux  compositions  sont  empreintes  de 
cette  sérénité  simple  et  majestueuse  qui  s'accorde  avec  la 
sainteté  des  pensées.  On  ne  sait  pas  pourquoi  Flaxman 
préférait  à  ces  deux  monumens  un  groupe  de  Vénus  et  de 
Cupidon ,  qu'il  composa  à  la  même  époque  pour  son  ami 
M.  Knight  de  Portland-Place.  Lorsque  Flaxman  se  vit  en 
possession  du  petit  trésor  qui  devait  assurer  son  existence, 
pendant  son  séjour  en  Italie  ,  il  s'empressa  de  s'acheminer 
vers  cette  terre  classique  des  beaux-arts.  Les  journaux  du 
tems  annoncent  ainsi  son  départ.  «  Nous  apprenons  que 
Flaxman ,  le  sculpteur ,  va  quitter  son  modeste  atelier  do 
Wardour-Street  pour  se  rendre  à  Rome.  » 

Dans  cette  capitale  du  monde  chrétien ,  Flaxman  fut 
comme  ébloui  par  les  restes  magnifiques  de  l'art  antique 
et  par  la  splendeur  de  l'art  moderne.  Il  reconnut  que  les 
grands  artistes  de  l'Italie  étaient  de  véritables  poètes  qui 
se  servaient  du  marbre  et  de  la  couleur  pour  exprimer  les 
plus  hautes  pensées.  La  critique  ne  les  forçait  point  à  re- 
plier les  ailes  de  leur  génie  -,  le  goût  et  la  nature  étaient 
leurs  seuls  maîtres  ^  et  leur  inspiration  ,  échauffée  par  les 
suffrages  d'un  peuple  qui  juge  par  le  sentiment  les  œuvres 
de  l'imagination ,  enfantait  sans  efforts  les  mei  veilles  de 


JOHM     Fl.AXMAIS.  8^ 

sculpture  cl  de  peinture  qui  décorent  les  murs  et  les  cou- 
poles de  toutes  les  églises.  La  condition  des  artistes,  en 
Angleterre  et  en  France,  est  mortelle  à  l  inspiration.  L'es- 
prit critique  qui  tourmente  les  prétendus  connaisseurs  , 
au-delà  et  en-deçà  de  la  Manche,  impose  aux  artistes  un 
long  travail  de  réflexion  qui  glace  1  imagination,  et  répand 
sa  froideur  sur  les  œuvres  savantes  des  plus  beaux  génies. 
Aussi,  pendant  que  l'Italie  se  couvie  de  chefs-d'œuvre  ra- 
pidement conçus  et  plus  rapidement  exécutés,  ks  artistes 
Irauçais  et  anglais  consument  de  longues  années  dans  ce 
double  travail.  C'est  qu  ils  savent  que  les  œuvres  vont 
tomber  aux  mains  de  la  critique  ,  monstre  sans  en- 
trailles,  parce  qu'il  est  impuissant.  Depuis  cette  époque, 
la  race  de  ces  jugeurs  de  profession  a  pris  sur  la  direc- 
tion des  beaux -arts  un  emjrtre  vraiment  désastreux  ; 
et  si  les  artistes  ne  savent  pas  se  liguer  pour  secouer  un 
joug  qui  leur  pèse  et  qui  les  humilie ,  l'art  ne  survivra  pas 
long-tems  à  l'indépendance  du  génie.  C'est  vraiment  pitié 
de  voir  que  de  nos  jours  le  renom  des  artistes  soit  à  la 
merci  de  quelques  fats,  auxquels  on  ne  confierait  ni  une 
brosse  ni  un  ciseau-,  et  cela,  parce  que,  de  leur  autorité 
privée,  ces  nouveaux  Winkelman  se  sont  donné  des  di- 
plômes d'hommes  de  goût.  Le  malheur  est  que  ce  pédan- 
tisme  impertinent  devienne  pour  quelques-uns  un  métier 
lucratif,  dans  notre  siècle  d  industrie  et  de  fausse  science. 
Flaxman  contempla  les  chefs-dœuvre  quil  avait  sous 
les  yeux  en  sculpteur  et  en  chrétien.  Il  vit  que  les  artistes 
de  l'Italie  avaient  mis  leur  génie  au  service  de  l'église  ; 
qu'ils  en  étaient  les  véritables  prêtres,  et  que  leurs  travaux 
popularisaient ,  plus  sûrement  que  les  reliques  et  les  ima- 
ges, les  traditions  qui  entretiennent  les  erreurs  et  la  su- 
perstition du  vulgaire.  En  voyant  ainsi  l'art  servir  d'auxi- 
liaire à  Terreur ,  il  conçut  la  pensée  de  l'appeler  au  secours 


88  JOHJN     FJ.AXMAN. 

de  la  vérité ,  et  de  rendre  sensibles  par  la  sculpture  toutes 
les  beautés  poétiques  et  morales  des  Saintes-Écritures.  Les 
innombrables  dessins  qu'il  a  laissés  sur  des  sujets  religieux, 
et  un  grand  nombre  de  mûnumens  de  sculpture  sacrée  , 
ne  permettent  pas  de  douter  qu'il  n'ait  donné  à  ses  travaux 
une  direction  religieuse.  Mais  c'était  une  œuvre  surhu- 
maine que  de  pousser  le  protestantisme  à  la  poésie. 

Ces  compositions  bibliques  n'empêchèrent  pas  Flaxman 
de  se  livrer  à  d'autres  travaux.  Ce  fut  à  Rome  qu'il  exécuta 
ses  Illustrations  d Homère ,  d'Eschyle  et  de  Dante.  Il 
parait  que  pour  ses  premiers  dessins  homériques,   il  em- 
prunta aux  vases  grecs  la  plupart  de  ses  figures  ;  mais  bien- 
tôt, moins  défiant  envers  son  génie,  il  osa  créer,  au  lieu 
de  se  borner  modestement  au  rôle  de  copiste.  Au  reste,  il 
admirait  beaucoup  les  bas-reliefs  des  vases  et  des  sarco- 
phages antiques,  et  il  pensait  que  l'artiste  moderne  ne 
pouvait  pas  puiser  à  meilleure  source  la  science  et  linspi- 
ration.  d  La  contemplation  de  ces  modèles,  dit-il  dans  ses 
Leçons  sur  la  Sculpture ,  en  donnant  à  Tame  de  nobles 
habitudes  de  pensée ,  la  porte  naturellement  à  saisir  en 
toutes  choses  la  beauté,  Télégance  et  la  grandeur,  et  lui 
inspire  le  dégoût  de  tout  ce  qui  est  bas  et  vulgaire.  »  C'est 
dans  cet  esprit  de  libre  imitation  qu'il  composa  son  Ho- 
mère. U Iliade  contient  trente-neuf  dessins,  qui  offrent 
tous,  à  l'exception  de  deux,  des  figures  de  femme.  Il  a 
jeté  beaucoup  de  variété  et  d'harmonie  dans  ces  compo- 
sitions,  qui   se  distinguent  par  un  caractère  de  beauté 
grave,  sévère  et  simple.  La  forme  y  est  subordonnée  et 
ïiou  sacrifiée  à  l'expression  -,  la  vigueur  des  héros  n'y  dégé- 
nère pas  en  brutalité ,  ni  la  grâce  des  femmes  en  mollesse. 
L' Odyssée ,  qui  ne  comprend  que  trente-quatre  illustra- 
tions ,  se  fait  remarquer  par  les  mêmes  qualités,  et  plus  spé- 
cialement par  une  sorte  de  dignité  domestique,  en  harmonie 


JOHN    FLAXMAN.  89 

parfaite  avec  le  caractère  de  noble  simplicité  du  second 
chef-d'œuvre  d'Homère.  I!  est  fâcheux  que  dans  quelques- 
uns  de  ces  dessins  si  purs ,  Flaxman  ait  cru  devoir  intro- 
duire certaines  figures  colossales,  telles  que  Briarée,  Olus 
et  Éphialte,  Polyphème,  le  roi  et  la  reine  des  Lestrigons, 
hors  de  proportion  avec  les  personnages  qui  les  entourent. 
Il  n'y  a  d'ailleurs  rien  de  plus  repoussant  que  le  laid  déve- 
loppé sur  une  grande  échelle  ;  la  beauté  la  plus  régulière 
peut  à  peine  supporter  celte  expansion  démesurée.  Ces 
colosses  difformes  ne  peuvent  pas  être  mis  en  rapport  avec 
Ihomme.  Poussin ,  dans  un  sujet  de  même  nature ,  a  fait 
preuve  d'un  sens  exquis.  Son  Poljpïième  aueugle  n'a 
d'autre  mesure  que  la  montagne  à  laquelle  il  s'appuie  et 
les  vastes  plaines  qui  s'étendent  à  ses  pieds.  Son  troupeau 
et  tous  les  petits  objets  sont  dans  l'éloignement.  Grâce  à  cet 
artifice ,  ce  grand  peintre  n'a  pas  manqué  à  l'analogie ,  qui 
est  la  suprême  loi  des  beaux-arts. 

Ces  dessins  furent  faits  pour  mistress  HareNayler  au  prix 
de  quinze  schelings  la  pièce.  Ce  faible  salaire  suffisait  au 
désintéressement  et  à  la  modestie  de  Flaxman  ,  mais  le 
succès  le  paya  au-delà  de  ses  vœux.  La  célébrité  lui  attira 
de  nouveaux  patrons  plus  généreux.  A  cette  époque  il 
exécuta  en  marbre ,  pour  Thomas  Hope ,  un  groupe  de 
Céphale  et  ï  Aurore ,  qui  est  un  des  plus  beaux  morceaux 
de  la  magnifique  collection  de  ce  riche  amateur.  La  com- 
tesse Spencer  le  chargea  d'illustrer  Eschyle  après  Homère , 
et  il  entra  avec  autant  de  bonheur  dans  l'esprit  de  ce  grand 
poète  aussi  majestueux  et  plus  énergique  que  le  chantre 
d'Achille.  Un  patronage  moins  heureux  pour  notre  artiste 
fut  celui  de  l'excentrique  Frédéric,  quatrième  comte  de 
Bristol,  évéque  de  Derry.  Il  s'engagea  à  représenter  dans 
un  groupe  de  quatre  figures  héroïques,  la  Fureur  d^A-^ 
ïA«ma5  d'après  les  Métamorphoses  dX)vide,  moyennant  six 


go  JOHK     FLAXMAN. 

cents  liv.  st.  Un  pareil  ouvrage  valait  deux  mille  livres. 
Flaxman  y  mit  du  sien,  sans  compter  le  tems  que  lui  coula 
ce  grand  morceau  de  sculpture ,  qui  orne  aujourd'hui  le 
château  du  Comte-Èvêque ,  à  Ickworlh ,  dans  le  comté 
de  Sufifolk. 

Flaxman  entreprit  alors  de  restaurer  le  magnifique 
torse  du  Vatican ,  que  l'on  considère  généralement  comme 
le  fragment  d'un  Hercule.  Il  se  livra  à  ce  travail  ingrat  et 
difficile  avec  son  ardeur  accoutumée.  Loi'squ  il  ouvrit  son 
atelier  il  ofifrit  aux  connaisseurs  deux  figures  au  lieu  d'une 
seule,  Hercule  et  Omphale.  On  ne  pouvait  pas  nier  que  le 
jeu  des  muscles  et  la  pose  du  torse  ne  se  prélassent  à  celle 
combinaison  ,  mais  ils  convenaient  aussi  à  beaucoup  d'au- 
tres, et  comme  chaque  spectateur  apportait  avec  lui  une 
théorie  de  restauration  toute  faite ,  il  arriva  que  l'œuvre  de 
Flaxman,  qui  ne  répondait  à  aucune  de  ces  préoccupations , 
rallia  peu  de  suffrages,  quoiqu'elle  décelât  l'ame  d'un  poète 
et  le  vrai  sentiment  de  l'antiquité.  Il  faut  cependant  avouer 
que  dans  ce  groupe  ,  les  formes  plus  que  viriles  d'Hercule 
formaient  uncontraste  un  peu  heurté  avec  la  grâce  féminine 
de  la  reine  de  Lydie.  Quelque  tems  avans  sa  mort,  Flax- 
man fit  détruire  ce  plâtre  qui  lui  rappelait  une  grande 
témérité  et  un  médiocre  succès  5  nous  ne  cacherons  pas 
que  les  connaisseurs  gémissent  peu  de  ce  sacrifice. 

C'est  au  patronage  de  l'auteur  à'Athanase^i)  que  nous 
devons  la  troisième  grande  série  des  dessins  ou  lignes  de 
Flaxman ,  les  Illustrations  de  Dante.  Dans  celles  d'Ho- 

(1)  Note  dc  Tb.  M.  TLooias  Hope ,  amalcur  passionné  et  fort 
riche  des  produclions  des  arts  du  dessin.  Sa  collection  d'antiquités 
est  une  des  plus  belles  de  l'Europe.  Aihanase  est  un  voyage  dans  la 
Grèce  moderne  et  dans  les  autres  parties  de  l'empire  ottoman ,  fait 
sur  la  première  donnée  du  Jeune  Anacharsis  ;  mais  dont  l'exécution 
est  bien  plus  vive  et  bien  plus  spirituelle. 


JOHN    FLAXMAN.  g\ 

mère ,  l'artiste  avait  pour  guide  ,  outre  les  vers  du  poète  , 
les  monumens  de  l'antiquité.  Pour  Dante,  il  n'avait  point 
les  mêmes  ressources  ;  le  marbre  n'avait  ni  arrêté  ni  popu- 
larisé le  Ivpe  de  ses  héros  ,  cl  le  modèle  antique  ne  pou- 
vait pas  s'appliquer  convenablement  aux  princes ,  aux 
poètes  et  aux  guerriers  du  moyen-âge.  Malgré  ces  diffi- 
cultés, Flaxman  a  montré  dans  son  Dante  une  plus  grande 
originalité  que  dans  Homère ,  et  si  celte  œuvre  a  moins 
de  célébrité  ,  on  doit  s'en  prendre  à  linfériorité  relative  du 
poème,  dont  les  beautés  ne  sont  goûtées  que  par  un  petit 
nombre  d'esprits  excellens,  et  non  au  crayon  de  l'artiste, 
car  lesjugescompétens  en  matière  d'antiquité  et  de  moyen- 
âge  reconnaissent  que,  dans  celte  double  lutte  du  dessin 
et  de  la  poésie ,  Flaxman  a  atteint  de  plus  près  le  poète  du 
Florence. 

Pendant  un  séjour  de  sept  années  à  Rome,  Flaxman  se 
familiarisa  avec  tous  les  procédés  de  son  art,  et  mit  à 
profit  la  complaisance  des  modèles  qui  ne  cachent  pas  aux 
artistes  la  vue  des  trésors  dont  la  nature  a  été  si  pro- 
digue en  Italie.  La  pruderie  anglaise  met  chez  nous  un 
obstacle  insurmontable  à  l'étude  de  la  nature  vivante, 
comme  les  scrupules  religieux  en  opposent  à  celle  de  la 
nature  morte.  En  Italie,  les  femmes,  grâce  à  la  chaleur 
du  soleil,  n'ont  pas  même  le  seul  souci  qui  occupât  la 
princesse  Pauline,  lorsqu'elle  posait  devant  Canova  (i). 
Cette  facilité ,  qui  ne  dépose  pas  contre  les  mœurs  du  pays, 
est  singulièrement  favorable  à  l'art.  Avant  son  départ , 
Flaxman  avait  été  reçu  membre  des  Académies  de  Florence 
et  de  Carrare.  L'homme  du  destin  venait  de  frapper  cn- 

(i)  Ou  connaît  le  mot  de  la  princesse  Pauline  ,  sœur  de  Bouaparlc. 
Une  Anglaise  lui  demandait  comment  elle  avait  pu  rester  nue  devant 
le  sculpteur.  »  Oh  !  ma  chère  ,  répondit-elle  ,  il  y  avait  bon  feu.  » 


9^  JOHN    FLA.XMiN. 

deçà  des  Alpes  quelques-uns  de  ces  terribles  coups  qui 
faisaient  trembler  les  rois  sur  leurs  trônes.  Flaxman ,  quoi- 
que tranquille  dans  son  atelier,  ne  voulut  pas  attendre  à 
Rome  le  vainqueur  d'Arcole  et  de  Lodi.  Dans  sa  vieillesse 
il  se  plaisait  à  raconter  que  ,  deux  ou  trois  jours  avant  son 
départ,  dans  une  soirée  diplomatique,  1  ambassadeur  de 
France  montrait  avec  orgueil  une  médaille  de  Bonaparte  : 
«  Voilà ,  disait-il ,  le  héros  qui  ébranle  les  trônes  de  la 
terre  et  qui  consolide  la  république.  »  Alors ,  jetant  les 
yeux  sur  la  médaille  :  «  Votre  citoyen  Bonaparte ,   dit-il , 
ressemble  fort  à  César-Auguste  (i).  —  A  un  tyran!  s'é- 
cria le  Français  ,  n'en  crovez-rien  ^  je  vous  dis  que  c'est  un 
tout  autre  homme  ;  c'est  un  jeune  héros  enthousiaste  qui 
ne  songe  qu'à  la  liberté  et  à  l'égalité  !  »  Prophète  candide  1 
A  son  retour  en  Angleterre ,  Flaxman  trouva  Banks , 
Bacon  et  Nollekens  ,  en  possession  de  la  faveur  publique. 
Toutefois,  pendant  son  absence,  sa  réputation  avait  grandi, 
et  il  y  mit  le  sceau  par  le  monument  du  comte  de  Mans- 
field ,  qui  lui  avait  été  commandé  à  Rome.  Dans  cette  magni- 
fique composition ,  le  sculpteur  a  représenté  le  juge  assis 
en  costume  avec  la  Sagesse  d'un  côté  et  la  Justice  de  l'autre , 
à  ses  pieds  est  étendu  le  corps  d'un  jeune  homme  qui  passe 
dans  quelques  descriptions  pour  une  image  de  la  mort , 
mais  qui  n'est  réellement  qu'un  coupable  livré  par  la  Sa- 
gesse aux  mains  de  la  Justice.  Mansfield  est  calme,  simple 
et  sévère  -,  il  est  assis ,  solitaire  ,  sans  pompe  ,  sans  passion 
et  sans  orgueil ,  son  regard ,  calme  et  pénétrant ,  rassure 
l'innocence  et  jette  l'effroi  dans  le  cœur  du  criminel.  La 
figure  du  condamné  est  une  heureuse  conception;  l'espé- 

(i)  Note  du  Tb.  La  figure  de  Bonaparte  est  réelleineot  dans  le  tjpe 
romain.  On  peut  voir  au  cabinet  des  médailles  un  Tibère  et  surtout 
un  Germanicus  ,  qu'on  serait  tenté  de  prendre  pour  des  portraits  de. 
Napoléon. 


JOHN    FLAXMAIV.  93 

rance  l'a  quitté ,  et  ses  oreilles  sont  remplies  du  bruit  de  la 
multitude  qui  se  presse  pour  le  voir  lancer  dans  Téternité. 
Ce  monument  fut  payé  î>,,5oo  liv.  st.  (62,600  fr. ).  A  la 
vue  de  ce  chef-d'œuvre  ,  le  sculpteur  Banks  s'écria  :  «  Ce 
petit  homme  nous  dépasse  tous  de  la  tète.  » 

Pendant  que  Flaxman  travaillait  à  ce  grand  ouvrage,  il 
s'occupait  aussi  d'un  travail  de  fantaisie  destiné  à  témoigner 
à  la  compagne  de  sa  vie  la  reconnaissance  que  lui  inspirait 
son  dévoûment  et  sa  tendresse.  Il  fit  faire  un  album  in- 
quarto  dont  il  remplit  les  feuilles  avec  des  dessins  à  la 
plume  et  au  pinceau.  Le  frontispice  offre ,  sous  une  allé- 
gorie ingénieuse ,  l'image  de  son  bonheur  domestique  5  les 
dessins  qui  suivent,  au  nombre  de  quarante,  représentent 
dans  les  Apentures  d'un  Chevalier  errant ,  les  Epreuves 
de  la  Vertu  et  les  Combats  que  le  Vice  livre  à  lame 
de  l'homme ,  et  se  terminent  par  le  Triomphe  du  héros 
quis^unit  à  la  Foi,  à  V Espérance  et  à  la  Charité.  Il  y  a 
beaucoup  de  dignité  poétique  dans  l'invention  et  surtout 
dans  l'exécution  de  ce  petit  poème  pittoresque.  Ce  serait 
rendre  aux  arts  un  service  important  que  de  publier  cette 
belle  allégorie. 

Les  succès  de  Flaxman  firent  comprendre  à  l'Académie 
que  le  rival  malheureux  d'Engleheart ,  déclaré  mort  poé- 
tiquement pour  fait  de  mariage  par  Reynolds,  pourrait 
bien ,  malgré  ces  antécédens,  répandre  quelque  éclat  sur 
l'illustre  compagnie.  Il  fallut  quelques  démarches  assez 
actives  pour  déterminer  Flaxman  à  s'inscrire  sur  la  liste 
des  candidats  au  titre  de  membre  associé  -,  mais  l'empres- 
sement avec  lequel  il  fut  nommé  prouva  combien  on  lui 
sut  gré  d'avoir  oublié  l'échec  qu'il  avait  éprouvé.  Ceci 
se  passait  en  1797  ,  dans  l'année  même  où  il  exposa  trois 
projets  de  bas-reliefs  ,  tirés  du  Nouveau-Testament  ,  en 
même  tems  que  le  monument  de  WiUiam  Jones,  qui  figure 


g4  TOHN    FLAXMAK. 

maintenant  dans  la  chapelle  du  colléf;e  d  Oxford.  C'est  un 
bas- relief  dans  lequel  ce  grand  orientaliste  est  représenté 
avec  quelques  vénérables  brahmines  occupé  à  mettre  en 
ordre  le  Code  hindou.  Flaxman  était  loin  d'exceller  dans  les 
ouvrages  de  ce  genre  \  son  ciseau  ne  savait  donner  de 
grâce  ni  aux  costumes  ni  à  la  physionomie  modernes. 
Flaxman  était  âgé  de  quarante-cinq  ans  lorsqu'il  fut  nommé 
membre  titulaire  de  l'Académie  royale.  Les  lois  de  ce  corps 
obligent  tout  récipiendaire  à  offrir  à  la  collection  quelque 
morceau  sorti  de  ses  mains.  Cet  usage  contribue  à  enri- 
chir la  galerie  de  tableaux  et  de  statues  qui  appartient  à 
l'Académie.  Flaxman  fit  hommage  d'un  groupe  représen- 
tant Apollon  et  Marpesse ,  dont  la  disposition  est  fort  heu- 
reuse ;  quant  à  l'exécution  matérielle ,  Flaxman  n'excella 
jamais  à  manier  le  ciseau. 

L'idéal  était  la  véritable  vocation  du  génie  de  Flaxman. 
Lorsqu'il  fut  question  d'élever  une  colonne  navale  à 
l'occasion  des  victoires  de  Nelson  ,  Flaxman  mit  en  avant 
le  projet  d'une  statue  de  la  Grande-Bretagne,  de  deux 
cents  pieds  de  haut ,  qui  devait  être  placée  sur  la  hauteur 
de  Greenwich.  Il  publia  même  ,  à  l'appui  de  son  projet, 
un  mémoire  dans  lequel  il  prouvait  par  des  exemples  em- 
pruntés à  l'antiquité  et  à  l'histoire  moderne ,  l'importance 
nationale  d'un  pareil  monument  5  il  y  joignait  l'esquisse 
du  colosse  qu  il  méditait.  Mais  tous  les  travaux  qui  ne  pré- 
sentent pas  quelque  avantage  matériel,  quelque  profil  bien 
clair,  sont  accueillis  parmi  nous  comme  des  rêves  de 
visionnaire.  Le  comité  s'assembla  pour  délibérer  sur  la 
proposition  de  Flaxman  ,  fit  un  diner  copieux  selon  l'usage 
des  comités,  et  rejeta  le  plan  de  l'artiste,  tout  en  re- 
connaissant combien  l'exécution  en  serait  honorable  au 
sculpteur  et  au  pays.  Flaxman  essuya  à  cette  occasion  beau- 
coup de  plaisanteries  qui  l'affectèrent  peu ,  d'autant  qu'elles 


JOHN    FLAXMAN.  ^5 

roulaient  en  général  sur  rcxi{Tuité  do  sa  taille,  à  laquelle  il 
ne  pouvait  rien ,  et  que  d'ailleurs  il  ne  voyait  pas  bien 
clairement  pourquoi  il  serait  défendu  à  un  petit  homme 
d  avoir  de  grandes  idées.  Au  reste,  ce  projet,  dans  son  exa- 
gération de  grandeur,  est  beaucoup  moins  plaisant  que 
celui  de  cet  utilitaire  qui  proposait  chez  nos  voisins  une 
tonte  petite  colonne  de  mille  liv.  st.  environ  ,  pour  perpé- 
tuer le  souvenir  d'un  des  plus  grandsévénemens  de  l'histoire 
moderne.  Celle  motion  burlesque  d'un  homme  de  bien , 
indique  ce  que  deviendraient  les  beaux-arts  sous  l'empire 
de  l'intérêt  bien  entendu. 

Lorsque  la  paix  d'Amiens  ouvrit  la  France  à  tous  les 
voyageurs ,  Flaxman  visita  Paris  et  parcourut  avec  la  foule 
de  ses  concitoyens  l'immense  galerie  du  Louvre ,  qui  ren- 
fermait alors  les  plus  riches  trésors  de  la  sculpture  et  de 
la  peinture.  Flaxman  ,  qui  voyait  dans  le  consul  Bonaparte 
l'irréconciliable  ennemi  de  l'Angleterre ,  tout  en  répondant 
avec  courtoisie  aux  avances  qui  lui  furent  faites ,  refusa 
d'élre  présenté  au  futur  empereur.  Les  politesses  du  pein- 
tre David  l'embarrassèrent  davantage.  Régicide  et  athée, 
à  ce  double  titre  l'artiste  jacobin  devait  inspirer  une  vive  an- 
tipathie au  sculpteur.  Flaxman,  religieux  jusqu'au  mysti- 
cisme, sensible  jusqu'à  la  mollesse,  voyait  avec  une  sorte 
d'effroi  le  peintre  pour  qui  la  mort  de  Marat  (i)  fut  l'occa- 
sion d'un  chef-d'œuvre.  La  vue  de  Paris,  à  cette  époque  de 
gloire,  d'incrédulité  et  de  mauvaises  mœurs,  blessa  notre 
voyageur  dans  ses  sentimens  de  patriotisme,  de  religion 

(i)  Note  du  Tr.  Ce  tableau ,  qui  est  pout-êlre  le  plus  bel  ouvrage 
du  pinceau  de  l)a\id  ,  ne  figure  point  au  Louvre  où  on  pourrait  l'ex- 
poser aujourd'liui  saus  crainte  de  paraître  rendre  hommage  à  un 
homme  qui  inspire  un  dégoût  universel.  On  dit  qu'il  est  devenu  la 
propriété  d'un  lieutenant-colonel  de  notre  armée,  M.  Ilusson  ,  ama- 
teur éclairé  des  beaux-arts. 


96  JOHN    FLAXMAN. 

et  de  pureté  morale.  Il  emporta  à  Londres  une  impression 
peu  favorable,  et  la  conviction  qu'il  ne  s'était  pas  trompé 
en  comparant  Bonaparte  au  premier  despote  romain. 

Le  mysticisme  religieux  engendre  souvent  la  mélan- 
colie et  pousse  au  mépris  de  la  vie  ceux  qui  s'enivrent  de 
ses  visions  décevantes.  Flaxman  ,  quoique  porté  par  la 
tendresse  de  son  ame  à  se  ranger  parmi  les  partisans  de 
Swedenborg,  ne  se  laissa  pas  aller  à  dédaigner  la  terre  par 
amour  du  ciel.  Il  était  gai  et  plaisant  dans  le  commerce 
de  sa  vie.  Ses  soirées  d  hiver  se  passaient  en  famille  à  com- 
poser, pour  le  plaisir  de  sa  femme,  de  petites  histoires  en 
prose  ou  en  vers ,  avec  des  dessins  au  trait,  sérieux  ou  bur- 
lesques. Ces  bagatelles  donnaient  carrière  à  son  imagina- 
tion ,  et  c'était  plaisir  de  voir  avec  quelle  verve  de  gaité  et 
de  bouffonnerie  il  se  délassait  des  travaux  sérieux  et  des 
hautes  pensées  de  la  journée.  La  plupart  de  ces  plaisan- 
teries ne  survivaient  pas  aux  circonstances  qui  les  avaient 
fait  naître  -^  mais  l'une  d'elles  ,  the  Casket ,  s'est  conservée 
et  donne  une  idée  de  ces  curieuses  compositions.  C'est  une 
épopée  badine  composée  à  l'occasion  d'une  boite  chinoise 
que  Flaxman  avait  achetée  pour  sa  femme  et  sa  sœur.  Ce 
petit  poème  héroi-comique  se  compose  d'une  dixaine  de 
dessins  ,  où  sont  représentés  la  généalogie  et  les  aventures 
de  cette  boite  merveilleuse  qui  émeut  toutes  les  puissances 
du  ciel  et  de  l'enfer,  avant  d'arriver  en  Angleterre  où  le 
génie  de  la  Grande-Bretagne  l'accueille  avec  un  sourire. 
Flaxman  disait  avec  Horace  : 

Dulce  est  desipere  in  loco. 

A  cette  époque  ,  Flaxman  composa  un  grand  nombre 
d'ouvrages  qui  augmentèrent  sa  réputation  et  sa  fortune. 
Les  sujets  qu'il  traitait  avec  le  plus  de  plaisir  étaient  em- 
pruntés à  la  Bible ,   et  il  ne  manquait  aucune  occasion 


30HW    FLAXMAN.  y^ 

de  travailler  pour  les  églises ,  qui  payaient  peu  généreuse- 
ment ses  chefs-d'œuvre  5  nuiis  l'argent  n'était  pas  son  but. 
Toutefois  la  lorlune  lui  vint  sans  i^u'il  l'eût  recherchée. 
L'Inde ,  1  Italie ,  l'Ecosse ,  1  Irlande  et  les  deux  Amériques , 
lui  demandèrent  des  statues  et  des  bas-reliefs.  Le  royaume 
de  Tanjore  rendit  hommage  à  son  génie.  Le  rajah  lui  fit 
faire  sa  statue  et  un  monument  en  l'honneur  du  mission- 
naire Schwartz  (1).  Ces  deux  morceaux  sont  arrivés  à  leur 
destination ,  et  l'évéque  HéLer  en  parle  avec  éloge  dans 
ses  intéressans  Mémoires.  Il  fit  aussi  }X)ur  la  Compagnie  des 
Indes  deux  monumens  en  l'honneur  de  lord  Cornwallis, 
un  buste  de  AVarren  Hastings  et  une  statue  du  marquis 
Haslings.  Il  paraît  que  ces  travaux  ne  tombèrent  pas  à  la 
charge  de  l'artiste  comme  la  Fureur  d'^thamaSjCar  Flax- 
man  aimait  à  parler  des  nobles  .procédés  de  la  Compagnie , 
et  à  reconnaître  la  libéralité  et  la  courtoisie  de  ces  mar- 
chands-législateurs et  conquérans.  On  doit  rapporter  à  cette 
époque  les  statues  de  Reynolds  ,  de  Sir  John  Moore  et  de 
Pitt. 

En  18 10,  l'Académie  royale  institua,  après  y  avoir  iong- 
tems  pensé,  et  non  sans  opposition,  un  cours  de  sculpture 
dont  elle  chargea  Flaxman.  Elle  affecta  une  somme  peu 
considérable  pour  six  leçons  par  an  ;  le  professeur  n'en  mit 
pas  moins  de  zèle  à  s'acquitter  de  son  devoir.  Sa  première 
leçon,  qui  eut  lieu  en  1811,  attira  en  masse  les  académi- 
ciens, les  élèves  et  les  amateurs  des  beaux-arts.  A  son  en- 
trée ,  il  fut  salué  par  de  nombreux  applaudissemens.  Ses 
ouvrages  et  sa  réputation  de  savoir  et  de  conscience  com- 
mandaient une  attention  respectueuse,  pendant  que  la 

(1^  Voyez  ,  dans  la  première  série  de  noire  ncueil ,  uue  uotico  cu- 
rieuse sur  le  rajah  de  Taujore ,  qui  couiiaîl  les  arls  et  une  partie  des 
].( ligues  de  l'Europe. 


qS  JOHIS     FI.AXMAiS. 

simplicité  de  son  débit,  la  gravité  de  ses  manières  et  la 
douceur  de  sa  voix,  exerçaient  une  sorte  de  séduction  sur 
son  nombreux  auditoire.  11  parait  cependant,  par  une  plai- 
santerie de  Fuseli,  que  ce  célèbre  artiste  comptait  peu  sur 
le  succès  de  son  collègue.  On  raconte  qu'à  un  diner  damis, 
il  se  leva  brusquement,  après  s'être  recueilli  un  instant, 
et  que,  d'une  voix  gravement  comique,  il  s'écria  :  «  Adieu, 
amis  -,  adieu,  bons  vins  ;  adieu,  saillies  spirituelles  ^  je  vous 
quitte  pour  aller  entendre  le  premier  sermon  prêché  par 
le  révérend  John  Flaxman.  »  Ces  leçons,  au  nombre 
de  dix ,  traitent  les  sujets  suivans  :  sculpture  anglaise  \ 
sculpture  égyptienne  \  sculpture  grecque  ;  science  -,  beauté  ; 
composition  \  style  ;  draperie  j  art  antique  ;  art  moderne. 
Comme  compositions  littéraires  ,  ces  leçons  contiennent  un 
exposé  clair  et  complet  de  l'histoire  et  des  procédés  de 
l'art  chez  les  anciens  et  chez  les  modernes  ;  elles  abondent 
en  idées  saines,  en  remarques  judicieuses  et  en  préceptes 
que  la  pratique  de  l'art  peut  seule  faire  découvrir.  Le  style 
en  est  un  peu  lourd ,  et  on  ne  peut  pas  dissimuler  qu'on 
y  chercherait  en  vain  de  l  éloquence  et  du  mouvement  ; 
mais  elles  étaient  plutôt  destinées  à  instruire  qu'à  échauffer 
ceux  qui  venaient  les  entendre.  Le  poète  Campbell  loue 
fort  la  sobriété  du  style  de  Flaxman  ,  et  le  trouve  parfai- 
tement approjirié  aux  sujets  didactiques.  Il  ajoute  que , 
pour  les  ouvrages  légués  par  les  grands  hommes,  l'imagi- 
nation est  déçue  comme  une  héritière  avide,  parce  que  le 
legs  est  toujours  au-dessous  des  espérances  dont  elle  s'est 
bercée.  Flaxman  a  laissé,  outre  ces  leçons,  un  assez  grand 
nombre  d'écrits,  la  plupart  anonymes,  qui  portent  tous 
l'empreinte  de  son  talent  simple,  facile  et  consciencieux. 
On  lui  doit  une  appréciation  des  ouvrages  deRomney,  in- 
sérée dans  la  Vie  de  ce  peintre ,  par  Hayley  ;  les  articles 
Armure,  Bas-relief,  Beauté,  Bronze,  Buste,  Composition, 


TOHN    FI.AXMAN.  99 

Jet  et  Cérès,  dans  VFnnclopêdie  de  Rees.  L'élude  appro- 
fondie de  la  sculpture  gothique  lui  fut  fort  utile  pour 
traiter  avec  supériorité  la  question  de  l'armure.  D'autres 
critiques  l'ont  surpassé  par  la  richesse  du  langage  ,  la  cha- 
leur et  l'éclat  de  lexpresslon ,  mais  nul  n'a  porté  aussi  loin 
que  lui  le  sentiment  de  la  dignité  austère  et  chaste  de  l'art. 

Si  on  peut  reprocher  quelque  froideur  à  la  plume  de 
Flaxman ,  on  ne  peut  pas  en  dire  autant  de  son  pinceau 
ni  de  son  ciseau.  Toutes  ses  esquisses  et  ses  dessins  témoi- 
gnent d'une  richesse  et  d  une  activité  d'imagination  pro- 
digieuses. L'énumération  de  ces  dessins  remplirait  plu- 
sieurs pages ,  et  il  ne  faudrait  pas  moins  d'un  volume  pour 
en  offrir  une  description  fort  succincte.  Parmi  ses  Illus- 
trations (lu  Pilgrim  s  Progress ,  il  y  en  a  quelques-unes 
qui  égalent  en  simplicité  les  plus  nobles  pages  de  ce  roman 
religieux,  et  qui  les  surpassent  de  beaucoup  par  la  grâce. 
On  peut  dire  la  même  chose  des  dessins  qu'il  composa 
pour  la  traduction  d  Obéron  par  Solheby  -,  mais  c'est  sur- 
tout dans  son  Hésiode  qu'il  a  déployé  toutes  les  ressources 
de  son  imagination.  Il  aimait  à  vivre  par  la  pensée  dans 
ces  jours  d'innocence  où  les  philosophes  ,  si  philosophes 
il  y  avait ,  mai  chaient  pieds  nus ,  où  les  rois  guidaient  la 
charrue ,  les  princesses  lavaient  leur  linge ,  et  les  poètes  , 
comme  les  ménestrels  du  Nord ,  chantaient  pour  obtenir 
un  morceau  de  pain.  Cet  œuvre  se  compose  de  trente-six 
vignettes  qui ,  pour  la  simplicité ,  le  charme  et  la  grâce , 
le  disputent  à  tous  ses  autres  dessins.  Elles  représentent 
l'Histoire  de  Pandore  et  les  effets  de  sa  présence  sur  la 
terre.  L'une  d  elles  avait  une  telle  valeur  aux  yeux  de  l'ar- 
tiste ,  qu'il  l'a  modelée  en  relief  :  c'est  Mercure  conduisant 
Pandore  du  ciel  sur  la  terre ,  et  traversant  les  airs  avec  son 
gracieux  fardeau. 

Flaxman  avait  alors  soixante-six  ans.  et  jouissait  d'une 


lOa.  JONH     FLAXMAN. 

réputation  plus  qu'européenne.  I^es  commandes  lui  arri- 
vaient de  toutes  parts ,  et  son  activité  ne  pouvait  y  suffire. 
Les  plus  importantes  furent  un  saint  Michel  vainqueur 
de  Satan  et  un  Bouclier  cT  Achille.  La  première  fut  faite 
par  lord  Egremofit,  zélé  prolecteur  des  beaux-arts,  et  la 
seconde  par  Rundell  et  Bridge,  orfèvres  distingués  :  ce 
dernier  ouvrage  passe  pour  l'un  des  chefs-d'œuvre   de 
Flaxman.  L'intention  du  poète  n'était  rien  moins  que  de 
représenter  Tunivers  sur  la  surface  de  ce  bouclier.  Il  com- 
mence par  nous  montrer  le  système  général  du  monde  j 
les  cieux  qui  s'étendent ,  les  astres  suspendus  à  la  voûte 
des  cieux;  la  terre  immobile  au-dessous,  et  les  mers  qui 
l'entourent  comme    une  ceinture.  Ensuite  il  fait  voir  la 
terre  sous  un  point  de  vue  spécial;  les  villes  heureuses 
dans  la  paix  ou  terribles  dans  la  guerre  ;  les  travaux  des 
champs,  et  le  résultat  de  ces  travaux  dans  la  moisson  et  la 
vendange  ;  la  vie  pastorale  avec  ses  douceurs  et  ses  dan- 
gers-, en  un  mot,  tous  les  travaux  qui  occupent  et  toutes 
les  ambitions  qui  divisent  le  monde.  Pope,  dans  la  distri- 
bution de  ces  différentes  scènes  et  la  mesure  probable  du 
bouclier,  a  suivi  le  plan  de  M.  Boivin  (i),  qui  a  classé 
tous  les  élémens  donnés  par  le  poète  avec  une  précision 
mathématique.  Mais  dans  sa  passion  pour  les  lignes  droites, 
le  savant  académicien  a  fait  du  poétique  bouclier  d'Homère 
une  roue  de  chariot ,  dont  les  rayons  encadrent  symétri- 
quement douze  scènes  de  grandeur  uniforme  ,  coupées  en 
outre  par  neuf  cercles  ou  même  davantage  ,  qui  détruisent 
toute  rharmonie  de  l'ouvrage  par  d'innombrables  inter- 
sections. Flaxman  a  sagemerit  réduit  de  moitié  le  nombre 
de  ces  cercles ,  et  il  a  remplacé  les  ligues  droites  par  des 

(i)  Voir  la  collection  des  Mémoires  de  rAcadémie  de?  iiiscriplions 
«l  Bellps-Lcttros. 


JOH^    FLAXMA^.  loi 

courbes  ouduleuses  qui  séparent  les  ditVérens  groupes  sans 
otïenser  la  vue. 

Sur  la  lisière  du  bouclier  ,  l'artiste  a  représenté  l'Océan, 
dont  les  flots  doucement  agités  se  soulèvent  comme  les  loi- 
sons  d'un  troupeau.  Au  centre,  Apollon  ou  le  soleil, 
monté  sur  son  char,  verse  la  lumière  sur  le  monde.  Ce 
cercle  central  n'a  guère  qu'un  pied  de  diamètre  (tout  le 
bouclier  en  a  trois)  -,  et  cependant,  dans  cet  espace  élroil , 
l  artiste  a  représenté  : 

La  terre  et  la  mer  el  les  cieux. 
Le  soleil  qui  reparu!  il'infatigahles  leux, 
La  luue  tout  entière  el  la  vaste  couronne 
Des  astres  éclaians  dont  l'Olympe  rayonne  , 
Les  Pléiades  en  chœur .  le  paissant  Orion  . 
Et  l'Ourse  ,  qui  du  Cliar  accejiianl  le  suruon»  , 
Fidèle  au  tour  jirescnt ,  vers  Orion  penchée, 
Seule  dans  l'Océan  ne  s'esl  jamais  couchée  (i) 

Dans  les  douze  tableaux  qui  remplissent  l  intervalle  qui 
sépare  la  bordure  du  cercle  central  que  nous  venons  de 
décrire,  Flaxman  a  montré  toute  la  science  d'un  érudit  et 
Tinspiralion  d  un  poète.  Les  figures  ont  environ  six  pouces 
de  hauteur,  et  quelquefois  un  demi-pouce  de  relief.  Le 
fover  de  la  surface  convexe  nest  pas  placé  à  plus  de  six 
pouces  au-dessus  du  plan  du  bouclier ,  et  cependant  plus 
de  cent  figures  d'hommes  se  détachent  de  ce  fond  si  peu 
étendu.  Flaxman  s'enorgueillissait  à  juste  titre  de  ce  ma- 
gnifique ouvrage;  les  dessins  et  le  modèle  furent  pavés 
620  liv.  st.  (i 5,000  fr.).  La  première  épreuve  en  argent 

(1)  Ces  vers  sont  tirés  d'une  traduction  d'Homère  par  M.  Bignan  , 
ouvrage  fort  remarquable  qui  aurait  donné  une  célébrité  méritée  à 
ce  poète,  auprès  d'une  génération  moins  distraite  par  les  graves  in- 
térêts de  la  politique. 


102  JOH3X    FLAXAIAK, 

doré,  au  prix  de  2,000  guinées  (48,000  fr.),  fut  placée 
par  le  roi  sur  son  buffet;  une  seconde,  du  même  métal  et 
du  même  prix ,  fut  offerte  par  le  roi  au  duc  d'York.  Lord 
Lonsdale  et  le  duc  de  ÏNorthumberland  en  firent  tirer  cha- 
cun une  de  la  même  valeur.  Les  propriétaires  du  moule 
en  firent  couh  r  deux  en  bronze  pour  eux-mêmes ,  et  trois 
en  plâtre  pour  1  Académie  rovale,  pour  Thomas  Lawrence 
et  pour  Flaxman. 

Quelques-uns  des  plus  beaux  ouvrais  de  Flaxman  ap- 
partiennent à  cette  dernière  époque  de  sa  vie ,  entre  autres 
sa  Psjché,  son  j^pollon  Berger,  et  les  statues  de  Ra- 
phaël ^\  de  Michel-^ nge ,  ainsi  que  le  groupe  de  saint 
Michel  et  de  Satan.  La  Psyché  et  Y  Apollon  Pasteur 
annoncent  bien  le  génie  de  l'illustrateur  d'Homère.  Le 
Michel- Ange  et  le  Raphaël  sont  poétiques,  et  pourtant 
réels,  héroïques  et  familiers;  leur  costume  est  pittores- 
que sans  cesser  d'être  historique.  Les  statues  de  Bums  et 
de  Kemble  ne  méritent  pas  les  mêmes  éloges.  L'acteur , 
qui  est  représenté  dans  le  rôle  de  Coriolan,  est  un  peu 
lourd,  et  la  mise  du  poète  qui  médite,  une  marguerite  à 
la  main ,  est  par  trop  négligée.  Le  groupe  de  V Archange 
Michel  et  de  Satan  est  un  morceau  du  premier  ordre  ;  la 
conception  en  est  vraiment  épique  ,  la  disposition  gran- 
diose et  faction  divine.  L'archange  triomphant  foule  aux 
pieds  son  ennemi ,  et  l'agonie  résignée  du  vaincu  montre 
bien  qu'il  a  été  touché  par  la  lance  d'un  demi-dieu.  Les 
artistes  qui  veulent  se  faire  un  nom  dans  le  genre  histori- 
(lue  ou  poétique  devraient  bien  étudier  ce  chef-d'œuvre  , 
où  tout  est  marqué  d'un  caractère  de  grandeur  sans  exa- 
gération, qui  jette  l'effroi  et  non  le  dégoût  dans  Tame. 
Qu'on  le  compare  avec  le  Prométhée  de  Salvator  Piosa. 
Dans  ce  tableau ,  la  victime  est  étendue  sur  le  flanc  \  le 


JOHN     Fl.AXMAK.  Io3 

vautour  lui  déchire  le  foie;  et  ses  ailes,  violemment  agi- 
tées, font  y)leuvoir  le  sang  autour  de  lui  :  c'est  une  scène 
de  carnage  et  non  de  terreur. 

Les  ouvrages  de  Flaxman  se  divisent  naturellement  en 
quatre  classes,  selon  la  nature  des  sujets  qu'il  a  traités  : 
religieux,  poétiques,  classiques  et  historiques.  11  a  laissé 
dans  ces  genres  divers  des  morceaux  d'un  mérite  distin- 
gué-, mais  il  n'a  pas  atteint  dans  tous  la  même  supério- 
rité. Dans  le  genre  historique,  il  triomphe  rarement  des 
difficultés  du  costume  ,  et  dans  le  genre  classique ,  son  gé- 
nie est  asservi  à  la  forme  antique  ;  mais  dans  les  sujets 
poétiques  et  religieux ,  il  s'est  placé  au-dessus  de  tous  les 
sculpteurs  modernes  par  la  pureté  et  la  simplicité  du  stvle. 
Ses  compositions  religieuses  sont  des  groupes  ou  des  figu- 
res, dans  lesquels  il  réalise  poétiquement  les  plus  beaux 
passages  de  l'Ecriture.  Ce  sont  en  général  des  morceaux 
de  petite  dimension ,  sculptés  en  marbre  ou  coulés  en  plâ- 
tre ,  sans  parler  des  dessins  qui  ornent  un  grand  nombre 
d'albums.  Ces  dessins  au  pinceau  sont  conservés  par  sa 
sœur ,  et  les  murs  de  son  atelier  sont  encore  couverts  d'un 
grand  nombre  de  bas-reliefs  de  cette  espèce.  Presque  toutes 
les  églises  possèdent  en  outre  quelque  sculpture  de  ce 
grand  artiste  ;  il  est  fâcheux  que  ces  compositions  r;'aient 
pas  été  faites  sur  une  plus  grande  échelle,  elles  auraient 
produit  un  effet  plus  imposant ,  quoiqu'elles  n'v  eussent 
rien  gagné  en  vigueur  de  sentiment. 

Flaxman  était,  comme  on  l'a  déjà  dit,  d'v\ne  petite  sta- 
ture-, sa  démarche  était  sans  grâce  et  sa  figure  un  peu 
commune.  Mais  lorsqu'il  parlait ,  sa  physionomie  révélait 
aussitôt  la  supériorité  de  son  esprit.  Ses  grands  yeux  s'ani- 
maient ,  et  jetaient  un  vif  éclat  -,  la  douceur  inexprimable 
de  son  sourire  tempérait  ce  qu'il  y  avait  de  fier  dans  l'e^r 


T04  JOHÎf    FLAXMAK. 

pression  habituelle  de  sa  bouche  ;  son  Iront  élevé,  emblème 
du  génie,  se  perdait  sous  ses  cheveux  longs  el  noirs,  qui 
retombaient  négligemment  des  deux  côtés  de  sa  tête.  Sa 
mise  était  simple ,  mais  assez  soignée.  Devenu  riche ,  il 
ne  prit  ni  voiture,  ni  laquais ,  ni  livrée.  Il  se  considérait 
plutôt  comme  le  compagnon  que  comme  le  maître  des 
ouvriers  qu'il  employait.  Deux  fois  l'an,  il  les  conduisait 
à  la  campagne,  et  présidait  gaîmcnt  au  repas  qu'il  leur 
donnait.  Dans  les  circonstances  extraordinaires,  par  exem- 
ple, dans  les  diners  d  Académie,  il  faisait  placer  à  sa 
droite  John  Burgc ,  son  polisseur  de  marbre.  Il  traitait 
comme  des  membres  de  sa  famille  les  douze  ou  quinze 
ouvriers  qu'il  occupait  dans  son  atelier  -,  il  les  faisait  soi- 
gner et  les  payait  pendant  leurs  maladies-,  et  s'il  leur  arri- 
vait de  tomber  dans  la  gêne,  il  savait  les  tirer  d'embarras 
sans  les  humilier.  Aussi  était-il  généralement  aimé;  et  sa 
bonté  était  tellement  connue,  que  les  hommes  du  peuple 
qu'on  interrogeait  sur  son  compte  répondaient  aussitôt 
dans  leur  langage  naïf:  «  C'est  le  meilleur  maître  que  Dieu 
ait  jamais  fait.  »  Son  genre  de  vie  était  sobre  et  régulier  \ 
renfermé  dans  le  cercle  étroit  de  ses  affections,  il  se  tenait 
prudemment  loin  d'un  monde  dont  il  ne  voulait  être  ni  le 
courtisan  ni  le  détracteur.  Il  mettait  ainsi  en  sûreté  sa  di- 
gnité et  son  génie.  L'auteur  de  cet  essai  interrogeait  un 
académicien  pour  en  obtenir  quelques  rcnseignemens  sur 
son  illustre  collègue.  «  Je  ne  puis  rien  vous  dire ,  répondit 
celui-ci-,  Flaxman  vivait  comme  s'il  n'eût  pas  été  de  ce 
monde  \  ses  allures  ne  ressemblaient  pas  aux  nôtres  :  c'était 
un  homme  de  l'ancien  tems.  Il  s'habillait  vous  savez  com- 
ment; il  dinait  à  une  heure,  travaillait  après  diner  :  ce 
que  nous  nous  gardons  bien  de  faire  ;  il  prenait  le  thé  à 
six  heures;  le  soir,  on  ne  le  rencontrait  jamais  dans  les 


JOH>'    FLAXMA^.  lOD 

cercles  des  riches  ni  des  nobles  :  il  élait  heureux  chez  lui , 
el  il  V  rcsliiit.  De  tous  les  membres  de  l  Académie,  celui 
que  je  connaissais  le  moins,  c'est  Flaxman.  m 

Dans  les  dernières  années  de  sa  vie  ,  Flaxman.  au  mi- 
lieu de  sa  gloire  et  de  sa  prospérité  .  reçut  plusieurs  coups 
qui  allérèreut  son  bonheur.  En  1820,  il  perdit  sa  compa- 
gne ,  et  cette  séparation  répandit  l'amertume  et  !e  deuil 
sur  le  rtste  de  ses  jours.  Il  ne  lui  restait  plus  qu  un  pclil 
nombre  damis.  Havley ,  qu'il  estimait  comme  homme, 
avait  cessé  de  vivre,  ainsi  que  Banks,  son  ami  et  son  rival , 
et  Romney,  le  seul  des  peintres  anglais  dont  il  fut  vraiment 
épris.  Il  avait  conservé  Thomas  Hope  et  Samuel  Rogers  , 
qu  il  chérissait  pour  leur  génie  et  la  beauté  de  leur  ame  ; 
il  avait  aussi  de  l'estime  pour  le  peintre  Howard  et  de  l  a- 
mitié  pour  Holhard.  Le  commerce  de  ces  hommes  distin- 
gués et  les  soins  de  deux  femmes  ,  sa  sœur  et  celle  d  Anne 
Denman ,  répandaient  encore  du  charme  sur  ses  derniers 
jours.  Sa  santé  ,  quoique  affaiblie ,  était  loin  de  faire  crain- 
dre une  catastrophe  procbaine,  lorsqu  au  commencement 
de  l'hiver  de  1826,  il  reçut  un  matin  la  visite  d'un  étran- 
ger qui  vint  le  surprendre  au  moment  de  son  lever.  «  Mon- 
sieur ,  lui  dit  le  visiteur,  en  présentant  un  livre  ,  voici  un 
ouvrage  que  l'auteur  ,  artiste  italien ,  m'a  envové  pour 
vous  l  offrir,  et  en  même  tems  pour  en  justifier  l'étrange 
dédicace.  Le  bruit  de  votre  mort  s  était  répandu  dans  toute 
l'Italie.  Mon  ami  voulant  montrer  au  monde  l  estime  qu  il 
faisait  de  votre  génie ,  n  a  pas  hésité  à  placer  louvragc 
qu'il  allait  publier  sous  votre  invocation.  C  est  pourquoi 
il  a  écrit  en  tète  de  son  livre  .«Al  Ombre  de  Flaxman.  » 
Le  livre  était  à  peine  publié  que  la  nouvelle  de  votre  mort 
fut  démentie.  L'auteur  se  félicite  de  sa  méprise,  et  il  espère 
que  vous  voudrez  bien  accueillir  son  ouvrage  ci  son  apo- 
logie. 1)  P^axman  sourit .  n  çul  le  volume  avec  sa  modestie 


Io6  JOHN     FI  AXMAN. 

accoutumée  5  et  le  soir,  d'un  air  indifférent,  il  raconta  le 
fait  à  ses  amis  et  à  sa  famille  comme  une  curieuse  aventure. 
Cette  scène  se  passait  le  samedi  matin ,  2  décembre. 
Tout  le  jour ,  Flaxman  fut  de  belle  liumeur  et  de  bonne 
santé  ;  le  lendemain  ,  il  alla ,  selon  son  usage  ,  à  l'église.  Il 
y  gagna  un  refroidissement  subit,  qui  le  força  de  se  mettre 
au  lit  en  rentrant  chez  lui.  Il  ne  voulut  pas  cependant 
qu'on  appelât  son  médecin.  Le  lundi,  il  se  leva  en  disant 
à  sa  sœur  qu'il  se  trouvait  assez  bien  pour  recevoir  quel- 
ques amis  qu'il  avait  invités.  Ses  convives ,  en  arrivant , 
furent  frappés  de  l'altération  de  ses  traits  ;  mais  renjoû- 
ment  de  leur  hôte,  pendant  le  repas,  les  rassura  complè- 
tement. Le  lendemain ,  le  rhume  dégénéra  en  inflamma- 
tion du  poumon.  Le  mal  fit  de  rapides  progrès;  tous  les 
efforts  de  l'art  ne  parvinrent  pas  à  l'arrêter  ^  et  le  jeudi 
matin  ,  7  décembre  1 826 ,  le  plus  grand  sculpteur  de  l'An- 
gleterre rendit  son  ame  à  Dieu.  Le  i5  du  même  mois,  le 
président  et  le  conseil  de  l'Académie  rovale  conduisirent , 
à  la  tête  d'un  nombreux  cortège,  sa  dépouille  mortelle  au 
cimetière  de  Saint-Giles-des-Champs ,  et  on  plaça  sur  sa 
tombe  l'inscription  suivante  :  «  John  Flaxman,  R.  A.  P.  S., 
dont  la  vie  mortelle  fut  une  préparation  constante  à  Tim- 
raortalité  des  saints;  son  ame  angélique  est  retournée  à 
son  divin  auteur,  le  7  décembre  1826,  après  avoir  sé- 
journé soixante-douze  ans  sur  la  terre.  » 

(  Repository  of  Ans.  ) 


'WD 


(S. 


TROIS  JOURS  A  L'ILE  D'ELBE. 


L'île  d'Elbe  ,  veuve ,  depuis  dix-huil  uns  ,  du  grand 
homme  qui  Ta  rendue  célèbre  dans  les  fastes  des  révolu- 
tions humaines,  conserve  encore  un  intérêt  qui  grandit 
sans  cesse ,  à  mesure  que  la  gloire  de  Napoléon  se  dégage , 
plus  imposante  et  plus  pure,  des  ténèbres  épaissies  au- 
tour d'elle,  par  les  rivalités  nationales  et  les  haines  des 
partis.  En  i8i4,  on  ne  s'y  rendait  que  pour  voir  le  mo- 
narque déchu,  assister  à  sa  lutte  contre  l'infortune,  re- 
cueillir ,  quand  on  était  assez  heureux  pour  fapprocher , 
ces  paroles  grandes  comme  son  génie,  ces  jugemens  rapides 
sur  les  hommes  et  les  choses ,  qui  ne  sont  pas  les  maté- 
riaux les  moins  précieux  de  son  histoire  (i).  Depuis  que 
les  cendres  de  Napoléon  reposent  sous  les  saules  de  Sainte- 
Hélène  ,  et  que  sa  grande  ombre  semble  planer  partout  où 
le  bonheur  éprouva  sa  modération  ,  et  fadversité  son  cou- 
rage ,  l'intérêt  public  s'est  partagé  entre  sa  dernière  prison 
et  les  derniers  états  que  lui  abandonna  la  dérisoire  modéra- 
tion des  puissances  coalisées.  L  importance  de  l'ile  d'Elbe 
s'accroît  des  souvenirs  que  Napoléon  y  a  laissés  \  et  souvent, 
après  l'avoir  visitée  pour  ces  souvenirs,  comme  les  monu- 
mens  en  ruines  de  Rome  et  d'Athènes,  on  se  surprend  à 

(i)  Voyez  ,  dans  le  iS*  Numéro  de  la  première  géric  ,  les  Conversa- 
tions dt  l'ile  d'Elbe,  par  lord  Ebringlon. 


Io8  TROIS  JOURS   A    L  ILE   D  ELBE. 

laitiier  pour  elle-même  ,  cl  on  Texplore  avec  une  avide 
curiosité. 

Il  ne  sera  donc  pas  sans  intérêt,  pour  les  Français  sur- 
tout ,  de  visiter  l'ile  dElbe  ,  sur  les  traces ,  non  d'un 
touriste  de  profession ,  mais  de  trois  Anglais  échappes  de 
Florence ,  à  Tépoque  où  Varrière-saison  laisse  désertes  les 
rives  de  TArno  ,  interrompt  ses  fêtes  et  les  délassemens  de 
son  Casino. 

Nous  laisserons  parler  l'un  de  nos  voyageurs. 

«  Arrivés  à  Livourne ,  notre  premier  soin  fut  de  nous 
recommander  à  notre  hôte  et  à  Notre-Dame  de  Montenera, 
patrone  du  port,  afin  d  obtenir  passage  sur  une  felou(juc 
dont  le  capitaine  consentirait  à  prendre,  moyennant  une 
modeste  rétribution,  une  cargaison  d'hérétiques.  Notre 
homme  fit  choix  de  la  Bella-Rosa  ,  capitaine  Pietro. 
Nous  n'avions  pour  compagnons  de  traversée  que  deux 
Juifs  qui  se  rendaient  à  l'île  d'Elbe  pour  je  ne  sais  quel 
objet.  Nous  doublâmes  d'abord  l'ile  de  la  Gorgone ,  où  Ton 
pêche  les  meilleurs  anchois  de  la  Méditerranée  5  et  bientôt 
la  Corse,  l  ile  deCajnaia,  lile  d'Elbe  et  le  cap  de  Piom- 
bino ,  se  dessinèrent  à  Ihorizon.  Dès  que  la  nuit  eut  jeté 
ses  ombres  sur  ce  délicieux  tableau ,  je  me  couchai  dans 
une  vieille  toile  à  voile ,  tandis  que  mes  compagnons  cher- 
chèrent le  repos  sur  devix  matelas  détestables  dont  noire 
hôte  les  avait  pourvus.  La  brise  qui  suivit  le  coucher  du 
soleil  poussa  rapidement  notre  felouque  vers  Porto-Fer- 
raïo ,  où  nous  arrivâmes  à  deux  heures  et  demie  du  matin, 
après  quatorze  heures  d'une  traversée  qui,  par  un  bon 
vent ,  n'en  exige  que  six. 

»  La  lune  prodiguait  les  reflets  de  son  disque  argenté 
sur  les  fortifications  de  la  ville,  pour  se  jouer  sans  doute 
de  la  lumière  vacillante  de  qucbjues  misérables  chandelles 
juchées  au   sommet   d'une  tourelle  décorée  du  nom.  de 


TROtS  JOURS   A  L  ILE    U  ELBE.  1  OC) 

pliare ,  et  bùlie  en  face  cl  un  récif  dangereux  pour  les  pelils 
navires.  A  la  poinle  du  jour,  la  ville  se  déploya  à  nos  re- 
gards. Elle  est  située  à  la  gorge  et  sur  les  flancs  de  deux 
monticules  couronnés  par  deux  forts  ,  qui  se  lient  aux  re- 
doutes bastionnées  dont  la  mer  baigne  le  pied.  Dans  le 
fond,  et  sur  un  plateau  assez  élevé,  on  aperçoit  la  rési- 
dence d'iiiver  de  Napoléon.  Le  capitaine,  en  nous  la  fai- 
sant remarquer ,  s'extasiait  sur  les  bienfaits  dont  ce  grand 
bomme  avait  comblé  l  ile  d  Elbe.  On  sait  qu'autrefois  Porto- 
Ferraïo  et  ses  environs  appartenaient  à  la  Toscane,  et  le 
reste  de  l  ile  à  la  principauté  de  Piombino  qui  n  en  est 
éloignée  que  de  dix-sept  milles  ;  que  maintenant  elle  appar- 
tient tout  entière  à  la  Toscane.  Mailre  Pietronous  donnait 
gravement  cette  leçon  d'histoire,  et  il  nous  menaçait  d'une 
statistique  complète  du  pays,  lorsqu'un  mandat  de  com- 
parution au  bureau  sanitaire  mit  fin  à  son  bavardage.  Nous 
nous  Y  présentâmes,  après  avoir  abandonné  la  lélouque  à 
des  myriades  de  moucherons.  On  exam.ina  notre  bulletin 
de  santé ,  nos  passeports ,  et  on  prit  nos  sigualemens  dans 
un  gros  registre  tenu  à  cet  effet.  Pour  donner  une  idée  de 
leur  exactitude  ,  il  me  sufiSra  de  citer  celui  qu  on  prêta 
fort  gratuitement  à  mon  compagnon  de  voyage,  M.  S***, 
et  que  voici  :  Grand,  gros ,  œil  noir,  che^^eux  idem. 
D'abord ,  M.  S***  n"a  jamais  été  surpris  en  flagrant  délit 
d'obésité;  il  en  a  une  telle  horreur,  qu'il  vivrait  déponges 
et  de  vinaigre  plutôt  que  de  ne  pas  rester  à  l'aise  dans  sa 
veste  de  chasse.  Quant  au  reste  de  son  signalement,  qu'on 
se  représente  deux  joues  vermeilles,  ombragées  de  boucle:- 
de  cheveux  gris  de  lin:  au-dessous,  deux  petits  veux  d'un 
bleu  tendre.  Peut-on  défigurer  à  ce  point  un  honnête 
homme?  Après  tout,  notre  pauvre  garde-notes  du  bureau 
sanitaire  était  excusable  ;  opérant  à  cinq  heures  du  matin  , 
il  faut  croire  qu'il  n'était  pas  bien  éveillé. 


1  lO  TROIS  JOL'TIS   A    l.  ILE  D  ELBE. 

»  Nous  primes  gite  à  rhôlrl  des  Quatre-Nation^  ;  et  après 
avoir  donné  quelques  minutes  à  une  toilette  indispensa- 
ble, et  une  heure  à  un  excellent  déjeûner,  nous  courûmes, 
sans  perdre  un  instant ,  aux  mines  de  fer  ,  comme  si  nous 
n'avions  eu  que  quelques  heures  à  passer  à  Porto-Fer raïo. 
Notre  hôte  nous  avait  conseillé,  pour  abréger  notre  route, 
d'aller  tout  droit ,  en  traversant  la  baie ,  au  village  de 
Saint  Jean;  mais  nous  préférâmes  faire  un  détour,  et 
cheminer  à  pied.  Nous  y  gagnâmes ,  avec  un  peu  plus  de 
fatigue ,  Tavantage  de  parcourir  une  partie  de  la  ville, 
La  rue  principale,  bien  pavée,  conduit,  par  une  mon- 
tée assez  rude ,  à  une  ligne  de  fortifications  redoutables  , 
qui  lie  entre  eux  deux  fortins,  dont  Tun  est  baigné  par 
la  mer  et  l'autre  assis  sur  la  crête  de  l'un  des  monti- 
cules (le  troisième  est  silué  sur  le  mamelon  opposé).  L'un 
d'eux  a  été  construit  par  l'ordre  et  sur  les  plans  de  Napo- 
léon :  il  porte  le  nom  de  Saint-Cloud;  l'autre  a  été  bâti 
par  les  Anglais  ,  ainsi  que  l'indique  son  nom.  Après  avoir 
longé  une  partie  des  remparts,  nous  passâmes  auprès  d'une 
saline  dont  les  travaux  employaient  beaucoup  d'ouvriers  , 
et  dont  les  produits  sont  une  des  principales  branches  du 
commerce  de  Porto-Ferraïo. 

»  La  maison  de  plaisance  de  l'empereur ,  située  à  mi- 
côte  et  dans  un  site  riant  ,  fixa  ensuite  notre  attention. 
Elle  a  deux  étages ,  six  croisées  de  face  à  contrevents 
rouges,  et  une  toiture  en  tuiles.  Elle  est  bâtie  sur  une  ter- 
rasse tapissée  de  vignes  et  d  espaliers.  A  côté,  l'on  aper- 
çoit un  bâtiment  détaché  qui  servait  de  théâtre.  Ce  fut  le 
seul  où  nous  entrâmes  5  l'absence  du  gouverneur  de  l'île  , 
dont  l'autorisation  nous  était  nécessaire,  nous  empêcha  de 
pénétrer  dans  les  appartemens.  Nous  arrivâmes  enfin  à 
Saint  Jean ,  où  nous  primes  un  guide.  Tandis  qu'il  nous 
cherchait  des  chevaux,  nous  interrogeâmes  un  vieillard,  à 


TROIS  JOl  US    A    L  ILE    U  ELBE.  1  1  I 

qui  le  souvenir  de  Napoléon  arrachait  encore  des  larmes. 
Il  nous  raconta  longuement  tout  le  bien  que  Tempereur 
avait  fait^  les  magnifiques  routes  qu'il  avait  tracées  au  sein 
de  montagnes  jusque-là  inaccessibles  ,  et  dont  plusieurs  , 
depuis  son  départ,  sont  restées  inachevées.  Sa  femme  nous 
fit  remarquer,  à  quelques  pas  du  village,  la  meilleure 
source  de  l'ile.  Elle  n'abreuve,  à  Porto-Ferraio ,  que  les 
gens  riches-,  le  reste  de  la  ville  ne  consomme  que  leau  de 
mauvaises  citernes ,  recueillie  dans  des  tonneaux ,  et  dont 
la  disette  se  fait  souvent  sentir. 

»  Notre  guide  arriva  bientôt  avec  trois  chevaux  à  longs 
poils  ,  assez  semblables  aux  poneys  de  la  Haute-Ecosse  ,  et 
nous  nous  mimes  en  marche  vers  les  mines  de  fer,  situées 
aux  environs  de  Rio,  à  six  milles  de  Saint-Jean,  sur  la 
côte  occidentale.  La  route  que  nous  suivîmes  ,  ouverte  par 
1  ordre  de  Napoléon  ,  est  fort  belle,  quoique  plus  longue 
que  l'ancienne  :  elle  nous  servit,  sur  quelques  points ,  de 
chemin  de  traverse.  Elle  offre,  le  long  de  la  côte,  d'ad- 
mirables points  de  vue.  Le  sol  de  l'ile  est  partout  mon- 
tueux  ,  à  l'exception  de  la  ])laine  du  Campo,  dont  l'étendue 
n'est  que  d'un  raille  carré.  Les  pics  les  plus  hauts  s'élèvent 
à  l'ouest  et  surtout  à  Test,  où  le  Monte-Capanne  ,  la  Mon- 
tagne et  le  Monte-Giove,  dominent  majestueusement  le 
reste  de  la  chaîne. 

»  L'ile  a  soixante  milles  de  tour  (20  lieues  environ),  et 
environ  trois  milles  de  large  -,  la  pointe  où  elle  est  le  plus  res- 
serrée s'étend  de  Porto-Ferraio  à  Porto-Longone.  Le  long  de 
la  côte  règne  une  succession  de  golfes  défendus  par  des  pro- 
montoires escarpés  qui,  vus  des  hauteurs ,  offrent  un  coup- 
d'œil  magnifique.  Nous  eûmes  l'occasion  d  en  juger  en  gra- 
vissant lentement  une  montagne  dont  la  crête  est  couronnée 
d'un  vieux  château  qui  servait  de  forteresse  dans  les  guerres 
du  moyen-âge,  et  de  vigie  durant  les  guerres  plus  récentes. 


I  12  TKOIS  JOURS  A    1.  ILE   D  ELBE. 

C'eût  élé  un  séjour  digne  d'une  des  héroïnes  de  Mrs.  Rad- 
cliffe ,  à  cela  près  que  la  belle  opprimée  y  aurait  trouvé 
une  consolation  fort  peu  romantique,  dans  l  aspect  de 
quelques  vignobles  et  champs  de  blé ,  que  j  ai  remarqués 
dans  ces  gorges  pompeusement  appelées  vallons.  Partout 
ailleurs  le  sol  reste  inculte.  Il  n'a  point  de  forêts  ;  mais  le 
versant  des  montagnes  offre  une  collection  d'arbustes  verts 
et  un  luxe  de  floraison  que  je  n'ai  rencontré  nulle  part. 
On  V  distingue  de  belles  variétés  de  lauriers  roses  (Lau- 
rustina  phillerea)^  quelques  lièges,  des  bruyères  odo- 
rantes, des  cactus  roses,  blancs  et  jaunes,  des  giroflées 
annuelles,  des  lis  blancs,  des  étoiles  de  Bethléem,  des 
squilles  blanches,  des  campanules,  des  orchis  de  mille 
nuances,  des  vesoerons  à  fleurs  bleues,  jaunes  et  panachées, 
des  roses  blanches  ,  du  jasmin  sauvage,  du  chèvre-feuille, 
du  serpolet,  de  la  pimprenelle,  des  baguenaudiers ,  de 
superbes  aloës  ,  surtout  des  poiriers  épineux.  Ignorant  les 
noms  que  la  botanique  donne  à  la  plupart  de  ces  plantes  , 
je  ne  les  désigne  ici  que  sous  leur  dénomination  vulgaire  , 
pour  donner  une  idée  des  teintes  variées  qui  émaillaient 
sur  notre  route  la  pente  des  montagnes.  Quel  trésor  se- 
raient pour  nos  parcs  les  plus  pittoresques ,  pour  ceux  de 
Lee  et  de  Kennedy ,  par  exemple,  quelques  acres  de  ce 
tapis  de  verdure  et  de  fleurs ,  transportés  en  Angleterre  tel 
qu  il  s'offrait  à  nos  veux.  Sans  doute  il  aurait  trouvé  à 
file  d'Elbe  un  tableau  digne  de  fixer  son  attention ,  ce  ci- 
toyen de  Genève  qui  se  plaignait  un  jour  devant  moi  de  la 
monotonie  des  voyages,  en  disant  :  «  Toutes  les  villes  sont 
M  les  mêmes.  ^  ous  avez  des  maisons  à  droite,  des  maisons 
«  à  gauche  et  la  rue  au  milieu  :  c'est  toujours  la  même 
»  chose.  » 

»  Napoléon  chercha  à  utiliser  laloës  ,  croyant  que  les 
fdïres  soyeuses  qui  entrent  dans  la  contexlure  de  ses  feuilles 


TROIS  JOURS  A  l'île  d'eLBE.  1i3 

pourraient  remplacer  la  soie  5  il  en  fit  recueillir  une  assez 
grande  quantité  pour  en  fabriquer  une  paire  de  bas;  mais 
ce  travail  fut  si  difficile  et  si  coûteux,  qu  il  renonça  à  pous- 
ser plus  loin  Texpérience.  S  il  avait  de  préférence  fait  arra- 
cher tous  les  poiriers  épineux  dont  le  sol  est  hérissé,  il 
aurait  épargné  au  pauvre  M.  S***  une  épreuve  fort  dou- 
loureuse. Pour  explorer  de  plus  près  cette  plante,  notre 
ami  grimpa  sur  un  rocher  où  il  y  en  avait  plusieurs ,  et 
porta  une  main  téméraire  sur  son  fruit.  A  l'instant,  malgré 
l'épaisseur  de  ses  gants  de  chamois,  il  se  sentit  déchiré 
par  les  mille  aiguilles  presque  imperceptibles  dont  il  est 
enveloppé.  Ce  funeste  contact  produisit  les  mêmes  svmp- 
tômes  que  celui  des  orties  ;  inflammation ,  cloches ,  sup- 
puration ,  etc.  Les  Elbois ,  qui  connaissent  parfaitement  les 
propriétés  offensives  de  cet  arbuste ,  en  forment  des  haies 
pour  défendre  leurs  champs  de  l'approche  des  bestiaux. 

))  De  l'un  des  points  les  plus  élevés  de  la  route,  nous 
découvrîmes  les  îles  de  Palmajola  et  de  Corboli,  que  ren- 
daient plus  apparentes  leurs  montagnes  de  craie ,  s'élevant 
du  sein  d'une  mer  d'azur,  sur  laquelle  glissaient ,  dans  le 
calme  d'une  belle  journée ,  d'innombrables  felouques , 
dont  une  brise  légère  gonflait  la  gracieuse  et  coquette  voi- 
lure. Nous  distinguâmes  aussi  la  ville  de  Piombino  et  la 
côte  bleuâtre  de  l'Italie.  Bientôt  nous  aperçûmes  le  sol 
rougeâtre  des  mines,  non  loin  des  ruines  d'un  vieux  fort. 
Nous  touchions  au  village  de  Rio ,  situé  à  quelque  dis- 
tance de  la  marina  de  ce  nom.  On  appelle  à  lile  d'Elbe 
marina  une  sorte  de  faubourg  ou  de  poste  avancé  qui 
touche  à  la  mer,  et  sert  de  port  aux  felouques,  bateaux 
pécheurs,  etc.,  qui  est  parfois  éloigné  d'un  ou  deux  milles 
du  bourg  principal,  ce  qui  désappointe  le  voyageur,  dont 
les  guides  ne  tiennent  jamais  compte  de  ce  supplément  de 
distance. 

I.  8 


Il4  TROIS  JOUKS   A   LILE  d'eLBE. 

»  Arrivés  à  Rio,  comme  rien  ne  nous  invitait  à  visiter  sa 
marina,  nous  fîmes  un  repas  frugal,  arrosé  d  un  petit 
vin  doux  du  pays,  et  nous  montâmes  vers  la  hauteur  où 
sont  situées  les  mines.  Au  moment  où  nous  mettions  pied 
à  terre,  les  deux  cent  neuf  mineurs  ,  et  les  soixante  ma- 
nœuvres qu'on  y  emploie ,  finissaient  leur  journée.  Le 
nombre  de  ces  ouvriers  est  toujours  le  même ,  et  ils  ex- 
traient une  quantité  incroyable  de  minerai.  Le  sol  en  était 
couvert ,  et,  à  l'éclat  de  leurs  facettes, on  eût  dit  uu  champ 
de  diamans  créés  comme  dans  les  contes  arabes,  par  la 
magique  puissance  d'un  génie.  Ce  minerai  est  de  très- 
bonne  qualité,  et  il  fournit  des  cristallisations  magnifiques, 
dont  les  échantillons  les  plus  précieux  décorent  les  cabi- 
nets de  minéralogie  européens.  Nous  chargeâmes  nos  po- 
ches de  tous  ceux  qui,  pris,  laissés  et  repris,  tentèrent 
définitivement  notre  curiosité. 

La  mine  ,  située  presque  à  fleur  de  terre ,  est  exploitée 
à  l'aide  de  la  poudre  ,  et  ses  produits  bruts  s'exportent  par 
la  marine  de  Rio  ^  le  grand-duc  de  Toscane  la  concédée  à 
une  compagnie  ,  composée  d'un  Anglais ,  d'un  Français 
et  d'un  Italien,  et  s'en  est  réservé  le  cinquième.  L'absence 
des  directeurs  ne  nous  permit  pas  de  savoir  quel  était  le 
prix  annuel  de  la  concession.  Au  reste ,  les  mineurs  ont  un 
air  honnête  et  prévenant  -,  la  couleur  des  terrains  qu  ils 
fouillent  donne  à  leurs  vétemens  une  teinte  rouge  uni- 
forme. La  nature  du  sol  est  partout  la  même,  sauf  sur  un 
espace  étroit  où  l'aspect  blanchâtre  du  terrain ,  mêlé  de 
sable  et  de  marne ,  repose  doucement  la  vue.  On  y  voit 
un  pavillon  que  Napoléon  y  fit  construire,  et  où  il  venait 
souvent  déjeûner.  A  quelques  pas  de  là  ,  on  a  découvert , 
il  y  a  trente-cinq  ans ,  une  grande  excavation ,  ouvrage 
des  Romains ,  et  qui  sert  de  dépôt  au  minerai  à  mesure 
qu'on  l'extrait. 


Tuois  Jotrns  A  i/ilf,  d'cf-be.  Il5 

Pour  retourner  ;"i  S:iiiU-Jcan  ,  nous  suivîmes  m  partie 
un  cliemin  de  traverse ,  le  long  duquel  nous  enrichîmes 
notre  collection  minéralogique  de  quelques  agathes  d'une 
belle  qualité ,  détachées  de  roches  de  même  nature.  Joseph, 
enchanté  de  notre  ardeur  à  ramasser  ces  précieux  frag- 
mens,  nous  dit  que  les  pécheurs  recueillaient  sur  la  côte 
des  cailloutages  très-curieux  ,  mais  très-peu  de  coquillages 
et  point  de  coraux. 

En  tournant  un  petit  cap  ,  nous  traversâmes  des  ruines 
que  les  paysans  nomment  les  Grottes  ,•  ce  sont  quelques 
salles  voûtées ,  construites  dans  le  système  de  l'architec- 
ture romaine  ,  ce  qui  ferait  supposer  qu'elles  remontent  à 
une  haute  antiquité  ;  ce  sont ,  m'a  t-on  dit,  les  seuls  mo- 
numens  qui  attestent  l'occupation  de  Tile  par  les  Romains. 

Nous  laissâmes  nos  chevaux  à  Saint  Jean,  et  nous  pri- 
mes un  bateau  et  deux  rameurs  pour  traverser  la  baie  jus- 
qu'à Porlo-Ferraio  \  nous  stimulions  vivement  leur  zèle  , 
dans  la  crainte  d'arriver  après  la  fermeture  des  portes  , 
qui  a  lieu  à  neuf  heures  du  soir;  mais ,  avec  leur  aide  et 
celui  de  Saint- Antoine ,  à  qui  notre  guide  nous  avait  spé- 
cialement recommandés,  nous  arrivâmes  assez  à  tems  pour 
entrer  sans  difficulté  ,  et  nous  trouvâmes  à  l'hôtel  un  fort 
bon  souper. 

C'est  là  que  nous  apprîmes  qu'on  avait  découvert  tout 
récemment  un  complot  tendant  à  révolutionner  l'île  d'Elbe 
et  à  en  faire  une  république  indépendante.  On  devait  égor- 
ger le  gouverneur  et  mettre  en  liberté  tous  les  prisonniers  ; 
les  troupes  étaient  gagnées  à  la  cause  de  l'insurrection.  Heu- 
reusement pour  k  grand-duc ,  la  veille  de  l'exéculion ,  le 
frère  d'un  garçon  restaurateur  de  Livourne  ,  qui  comptait 
parmi  ses  amis  un  des  soldats  de  la  garnison  ,  arriva  à  Porto- 
Ferraïo.  Dès  sa  première  visite ,  ce  militaire ,  ne  doutant  pas 
qu'il  ne  prit  part  au  complot,  le  mit  dans  la  confidence  ; 


tl6  TROIS  .TOURS  A   l'iLE   d'eLBE. 

celui-ci  la  révéla  à  son  tour  à  un  de  ses  amis  d'un  autre 
régiment ,  qui  se  hdta  de  le  dénoncer  au  gouvernement. 
Les  troupes  furent  à  l  instant  envoyées  en  garnison  dans  les 
marais  pestilentiels  de  Grosseto ,  dont  les  habitans  ne  vi- 
vent pas  au-delà  de  trente-cinq  ans ,  et  où  tout  étranger 
succombe  au  bout  de  trois  années  de  séjour  :  quant  au 
dénonciateur,  il  fut  promu  au  grade  d'officier. 

Notre  seconde  journée  à  l'ile  d'Elbe  commença  sous  les 
auspices  d'un  ciel  sans  nuages.  Munis  d'un  premier  dé- 
jeûner, nous  descendîmes  au  rivage,  où  nous  attendait  le 
bateau  que  nous  avions  pris  la  veille  ,  et  nous  revînmes  à 
Saint-Jean  rejoindre  notre  guide  et  nos  cbevaux.  Pour  la 
première  fois  ,  la  résidence  d'hiver  de  l'empereur ,  vue  de 
la  baie  ,  fixa  notre  attention.  C'est  lui  qui  la  fit  bâtir  5  avant 
1814,  l'emplacement  était  occupé  par  deux  moulins  à 
vent ,  qui  figurent  à  la  place  de  cette  jolie  habitation  sur 
une  vieille  gravure  décorant  la  salle  à  manger  de  l'hôtel 
des  Quatre-Nations. 

Joseph ,  notre  guide  ,  était  à  son  poste  avec  ses  poneys , 
suivi  d'un  jeune  homme ,  qui  sollicita  par  son  organe  l  hon- 
neur de  braver  en  noire  compagnie  une  chaleur  de  3o  de- 
grés. Après  avoir  accueilli  sa  demande ,  nous  primes  la 
route  mon  tueuse  de  Porto -Longone,  moins  pittoresque 
que  celle  de  Rio ,  mais  plus  agréable  pour  nos  bétes  qui , 
déchargées  du  poids  de  notre  collection  mlnéralogique , 
nous  menèrent  cette  fois  grand  train.  La  distance  de  Saint- 
Jean  à  Porto-Longone  est  de  cinq  milles  ou  lieues  du 
pays.  On  rencontre  de  ce  côté  quelques  maigres  oliviers  , 
des  aloës  et  des  poiriers  épineux  à  foison.  Au  moment  où 
la  route  nous  paraissait  la  moins  intéressante,  une  échap- 
pée de  vue  étala  à  nos  yeux  l'île  de  Monte-Cristo 5  c'est 
une  masse  de  rochers  en  pain  de  sucre,  jadis  occupée  par 
les  Turcs ,  et  qui  n'a  aujourd  hui  pour  habitans  que  des 


iKOlS  JOtRS  A   L  ILE  U  ELBE.  J  \J 

troupeaux  de  chèvres.  Plus  loin,  à  quelque  dislance  de 
la  roule ,  sur  une  haute  montagne ,  est  perché  le  village 
de  Capoliveri,  ou  Capoline.  C'élail  autrefois  une  colonie 
corse  dépendante  de  Bastia.  Ses  hahitans  se  distinguent 
du  reste  de  Tile  par  leur  humeur  sauvage  et  leur  haine 
contre  les  Français.  Lorsque  ces  derniers  occupaient  Tilc 
d'Elbe ,  ils  égorgèrent  un  détachement  envoyé  pour  tenir 
garnison  dans  le  village.  Ccttç  anecdote  nous  fut  racontée 
par  un  vieillard  du  voisinage.  Joseph  ajouta  sérieusement 
qu'au-dessous  de  Capoliveri  se  trouve  une  grotle  dont 
les  sinuosités  renferment  d'immenses  trésors  en  or ,  en 
argent  et  en  pierres  précieuses  ,  sous  la  garde  d'un  dragon 
terrible  qui  en  défend  l'approche.  Pour  nous  convaincre 
de  la  réalité  de  ce  merveilleux .  dépôt ,  André ,  son  jeune 
camarade,  ajouta  que  si  l'on  tentait  dy  pénétrer  avec  un 
flambeau ,  il  s'éteignait  à  quelques  pas  de  l'orifice.  Cette 
circonstance  nous  explique  la  cause  de  la  tradition  popu- 
laire dont  ils  étaient  les  échos.  Nous  eûmes  un  instant  l'i- 
dée ,  pour  nous  en  assurer ,  d'essayer  sur  le  chien  de  notre 
guide  l'expérience  qu'on  fait  tous  les  jours,  près  de  Na- 
ples,  à  l'entrée  de  la  fameuse  grotte  du  Chien(i). 

Dans  les  environs  de  la  marine  de  Porlo-Longone,  le  sol 
est  fertile  en  blé ,  en  vins ,  et  l'on  y  remarque  quantité  de  • 
figuiers.  La  ville  de  Longone  ,  plus  petite  que  Porto-Fer- 
ralo,  et  située  sur  une  montagne  qui  domine  la  marine  de 
ce  nom ,  a  une  enceinte  de  fortifications  qui  en  fait  une 
place  redoutable.  Le  port  est  le  plus  commerçant  de  l'ile , 
et  c'est  là  que  résident  les  consuls  d'Angleterre ,  de  France, 
de  Naples,  de  Sardaigne.  Il  se  développe  en  forme  de 
croissant  autour  d'une  baie  profonde  ,  dont  l'entrée  est  dé- 
fendue à  gauche  par  le  fort  de  Longone ,  et  à  droite  par 

(i)  Voyez  noire  dernier  JNuméro. 


Il8  TROIS  JOURS   A   l'île   DELBE. 

celui  de  Forcado.  Sur  le  premier  plan  ,  des  baleaux  pé- 
cheurs et  les  rochers  de  la  cote  ;  sur  le  second  ,  un  ilôt  et 
l'azur  des  flots  qui  viennent  mollement  caresser  se  s  pitto- 
resques abords  ^  dans  le  lointain,  les  côtes  d'Italie  fuyant  à 
riiorizon  et  se  perdant  dans  les  vapeurs  de  l'atmosphère  , 
à  travers  mille  nuances  ,  depuis  le  pourpre  jusqu'au  bleu 
pâle  ^  tel  fut  le  sujet  d'un  croquis  dont  notre  ami  M.  H*** 
enrichit  son  album  ,  pendant  le  repas  frugal  que  nous  fîmes 
en  plein  air. 

Ne  voulant  pas  nous  en  retourner  par  le  même  chemin, 
nous  primes  conseil  de  quelques  habilans  qui  nous  enga- 
gèrent à  passer  par  1  ermitage  de  Notre  Dame-de-  la-  Grâce, 
et  à  traverser  ensuite  le  mont  Serrata;  mais  Joseph  essaya 
de  nous  en  dissuader  ,  sous  le  prétexte  que  celte  route, 
qu  il  n'avait  jamais  suivie  ,  était  inaccessible  aux  chevaux. 
La  curiosité  l'emporta  sur  ses  prières  et  sur  notre  indif- 
férence pour  le  culte  de  la  Madone  ;  et  après  nous  être 
assurés  qu  il  y  avait  un  sentier  dans  ces  montagnes,  nous 
partîmes  emportant  les  bénédictions  et  les  vœux  des  Lon- 
gonais.  Jusqu'à  l'ermitage  le  chemin  fut  assez  bon  ^  dès 
que  l'ermite  nous  eut  aperçus  il  vint  à  notre  rencontre,  nous 
montra  l'intérieur  de  sa  modeste  chapelle,  et  nous  con- 
duisit ensuite  jusqu'au  sentier  du  mont  Serrata.  Le  pas- 
sage facile  au  début  de  la  montée  se  rétrécit  bientôt  au 
milieu  des  rochers,  au  point  que,  nous  croyant  égarés, 
nous  songeâmes  un  instant  à  revenir  sur  nos  pas  ;  mais  le 
site  était  trop  pittoresque  pour  l'abandonner.  Les  rochers 
suspendus  sur  nos  têtes ,  les  teintes  variées  de  la  verdure 
et  des  fleurs  qui  se  jouaient  dans  leurs  aspérités  5  à  nos 
pieds  l'azur  de  l'océan  ,  offrirent  un  tableau  dont  [aspect 
imposant  compensait  nos  fatigues.  Elles  étaient  rudes; 
nous  suivions  un  sentier  si  escarpé  et  si  étroit ,  que  la  Irace 
en  disparassait  par  intervalles:  nos  cheNaux,  <|ue  nous  le- 


TROIS  JOIJIIS    A   L  il.E   D  ELBE.  I  IQ 

nions  en  laisse  et  cjui  s'cflaronrhaietit  aisément  sur  un  sol 
inconnu  ,  rendaient  le  passage  plus  dangereux  encore  -,  sans 
compter  l'embarras  que  nous  causait  la  pollronerie  de  nos 
guides,  et  leurs  lamentations  qui  duraient  encore  quand 
la  route  n'offrait  plus  rien  de  périlleux.  A  ce  sujit  je  me 
rappelai  la  maxime  de  La  Rochefoucauld  ;  Il  ny  a  guère 
de  poltrons  qui  connaissent  toujours  toute  leur  peur. 
Enfin  nous  arrivâmes  sains  et  saufs  au  sommet  de  la  mon- 
tagne. De  ce  point  on  découvre  Capoliveri,  Porto-Lon- 
gone  et  une  grande  étendue  de  mer.  En  suivant  les  con- 
tours de  cette  crête,  le  point  de  vue  est  admirable.  On 
plane,  à  vue  d'oiseau,  sur  toute  la  partie  orientale  de  Tile^ 
on  a  devant  soi  les  monts  Capanne  ,  di  Giore  et  la  Mon- 
tagna  ,  à  droite ,  une  partie  de  la  Corse  et  1  ile  Capraïa  ; 
plus  près  ,  l'ilot  de  Coglieto,  et ,  en  face  ,  Porto-Ferraïo 
avec  sa  jolie  baie  que  borne  d'une  manière  très-pittoresque 
le  cap  délia  Grotta-,  à  gauche  ,  deux  golfes  qui  s'avancent 
profondément  dans  les  terres  \  à  l'horizon  une  partie  de 
la  Corse,  et  devant  elle  lile  de  Pianosa.  La  vue  de  ce  ta- 
bleau valait  bien  toutes  les  fatigues  qu'elle  nous  avait 
coûtées. 

Nos  guides  ignoraient  comme  nous  la  route  de  Monte- 
Serrata  à  Saint-Jean.  N'y  voyant  pas  de  fondrières ,  ils 
passèrent  d  un  excès  de  terreur  à  un  excès  de  confiance, 
et  hâtèrent  notre  départ  avant  le  coucher  du  soleil  \  mais 
leur  zèle  fut  inutile;  car  après  une  demi-heure  de  mar- 
che, nous  nous  égarâmes  au  milieu  de  broussailles  qui 
nous  masquaient  complètement  la  vue.  Heureus(^ment  une 
voix  humaine  retentit  près  de  nous,  et  en  jetant  les  yeux 
du  côté  d'où  elle  semblait  partir  ,  nous  aperçûmes  ,  juché 
au  haut  d'un  rocher,  un  jeune  homme,  qu'au  bruit  des 
clochettes  qui  résonnaient  dans  le  lointain  ,  nous  primes 
pour  un  chevrier.  Sans  se  déplacer  il  essaya ,  dans  son 


120  TKOIS  JOURS  A    L  ILE   I*  ELBE. 

jargon  el  à  grand  renfort  de  gestes ,  de  nous  remettre  sur 
lavoi»^  el,  après  nous  avoir  souhaité  un  bonne  nuit,  il 
disparut  sans  répondre  à  l'appel  que  nous  lui  fimes  pour 
rengager  à  nous  servir  de  guide  et  pour  lui  offrir  un  té- 
moignage de  reconnaissance.  Celte  inditférence  me  sur- 
prit beaucoup,  car  lllalie  esl  la  terre  classique  de  la  men- 
dicité. Tout  le  monde  s'en  mêle,  depuis  le  pauvre  aveugle 
du  Monte-Pincio ,  à  Rome ,  et  les  hardis  solliciteurs  qui  j 
sur  la  route  de  Naples ,  tendent  la  main  à  la  portière  des 
diligences  ,  jusqu'au  poète  qui  vient  le  lendemain  de  votre 
arrivée  à  Florence,  déposer  à  votre  hôtel,  un  joli  volume 
dans  un  étui  de  satin  moiré ,  recouvert  de  papier  bleu  ou 
noir ,  à  fleurs  d'argent ,  accompagné  de  la  pièce  suivante  : 
«  Hommages  et  félicitations  au  très-distingué  et  très-illustre 
)>  seigneur  ***  Anglais ,  et  cowpagnie  ,  sur  son  heui'euse 
»  arrivée  à  Florence.  L'académicien  et  poète ,  Angel  Scian- 
»  tarelli,  en  témoignage  des  respects  qui  vous  sont  dus, 
»  vous  présente,  monsieur  (ou  monseigneur)  ,  ses  com- 
»  positions  poétiques ,  espérant ,  monsieur  (  ou  monsei- 
))  gneur),  que  vous  daignerez  les  placer  sous  votre  puis- 
»  sanle  protection  ,  et  il  ose  espéi'er  que  cet  essai  de  ses 
))  modestes  lalens ,  appellera  sur  lui,  monsieur  (ou  mon- 
>)  seigneur),  un  témoignage  de  la  générosité  qui  vous 
»  caractérise.  » 

A  la  descente  de  Monte-Serrata ,  nous  aperçûmes  des 
traces  de  culture  et  quelques  chaumières  le  long  delà  val- 
lée. Au  bas  de  la  côte ,  nous  rencontrâmes  un  paysan  qui 
nous  invita  affectueusement  à  venir  chez  lui ,  partager  son 
repas  du  soir ,  en  nous  faisant  observer  que  nous  serions 
arrivés  à  Porlo-Ferraio  avant  la  fermeture  des  portes. 
Nous  le  suivîmes^  à  notre  arrivée ,  sa  femme  s'empressa 
de  traire  sa  vache  et  nous  offrit  du  lait  chaud,  du  pain 
bis  et  un  bouquet.  Ces  bonnes  gens  ne  pouvaient  revenir 


TROIS  JOURS   A   L  ILE   D  ELBE.  121 

de  leur  surprise  de  ce  que  nous  avions  préféré  passer  le 
Monte-Serrata ,  au  lieu  de  suivre  la  bonne  roule.  Ils  ne 
voulurent  rien  accepter  pour  prix  de  leur  hospitalité. 
Après  une  halte  de  quelques  minutes  nous  nous  remîmes 
en  route ,  en  nous  recommandant  à  la  Madone ,  pour  ar- 
river à  tems  aux  portes  de  la  ville  j  c'est  ce  que  nous  finies 
au  moment  même  où  l'heure  fatale  sonnait. 

Le  troisième  jour  de  notre  visite  à  Vile  d'Elbe  devait  être 
consacré  à  parcourir  la  partie  orientale  de  l'île.  Notre 
rendez-vous  était  toujours  à  Saint- Jean ,  où  nous  arri- 
vâmes à  sept  heures  du  matin.  Ce  petit  village  est  le  point 
de  départ  de  toutes  les  routes  du  pays-,  le  chemin  neuf  que 
nous  suivîmes  côtoie  une  montagne,  dite  des  Anes ,  on 
ne  sait  pourquoi ,  car  ces  animaux  n'ont  jamais  paru  dans 
ce  pays  -,  il  se  dirige  ensuite  le  long  de  la  mer  à  travers  les 
nombreuses  sinuosités  de  la  côte. 

A  la  sortie  du  village  de  Spartaja,  Joseph  nous  proposa, 
pour  éviter  un  détour,  de  descendre  vers  le  rivage  \  le  pas 
était  bien  plus  dangereux  que  celui  de  Monte-Serrata-, 
mais  tel  est  l'empire  de  l'imagination ,  que  Joseph  s'en- 
gagea de  sang-froid  dans  un  étroit  sentier ,  semé  de  fon- 
drières et  plongeant  à  pic  sur  la  mer  où  le  moindre  faux 
pas  pouvait  nous  précipiter.  Arrivés  sur  la  grève  ,  nous  y 
trouvâmes  quelques  callloutages  curieux ,  entre  autres  un 
fossile  ,  le  seul  fragment  de  ce  genre  que  nous  ayions  dé- 
couvert :  il  a  dû  y  être  déposé  par  le  flot. 

Sur  cette  partie  de  la  côte ,  on  ne  rencontre  presque 
pas  de  terres  arables  -,  l'intervalle  des  rochers  est  planté  en 
vignes  ou  couvert  de  buissons.  En  côtoyant  une  baie , 
nous  aperçûmes  sur  le  rivage ,  la  maison  d'un  pêcheur  ou 
plutôt  d'un  entrepreneur  de  pêcheries.  Celle  du  thon  ou 
madrague  est  un  grand  objet  de  spéculation  sur  celte 
partie  du  littoral.  Des  hommes  occupés  à  raccommoder 


122  TROIS  JOLRS  A    L  ILE  D  ELBE. 

leurs  filets ,  nous  donnèrent  des  détails  assez  vagues  sur 
celte  branche  d'industrie.  On  place  en  travers  de  la  gorge 
de  la  baie  quelques  bateaux  sur  leurs  ancres  ;  on  tend  de 
Tun  à  Tautre  d'énormes  filets,  retenus  jusqu'au  fond  par 
des  ancres  et  des  câbles  ;  on  ne  laisse  entre  eux  qu'une 
seule  ouverture  du  côté  par  où  le  poisson  doit  arriver  (ce 
côté  varie  suivant  les  saisons  ).  Les  pêcheurs  épient  son 
passage,  et  quand  il  en  est  arrivé  une  certaine  quantité, 
ils  resserrent  l'ouverture,  enlèvent  le  poisson  et  le  jettent 
dans  des  réservoirs  où  l'eau  se  renouvelle.  On  paie  au 
grand-duc  une  taxe  proportionnée  à  l'importance  de  la 
pèche.  C'est  dans  cette  baie ,  s'il  faut  en  croire  les  gens  du 
pays ,  que  l'on  prend  les  thons  les  plus  gros  de  la  Méditer- 
ranée ;  il  y  en  a  qui  ont  de  six  à  sept  pieds  de  longueur. 
En  remontant  la  côte,  nous  en  vîmes  un  de  cinq  pieds  de 
long,  porté  à  dos  de  mulet;  la  monture  s  effaroucha  à  la 
vue  de  nos  chevaux,  et  renversa  le  thon  dans  un  fossé, 
d'où  Joseph  et  le  muletier  eurent  grand'peine  à  le  retirer. 

La  route  est  bordée  de  roches  granitiques  de  diverses 
nuances ,  dont  le  choc  des  vaj^ues  fait  saillir  les  anfractuo- 
sités  sous  les  formes  les  plus  piltorrsques.  Nous  y  décou- 
vrîmes un  arbre  à  liège,  qui  s  élevait  solitairement  comme 
une  borne  entre  deux  héritages,  et  qui  probablement 
n'était  pas  la  seule  plantation  de  ce  genre  dans  un  canton 
où  les  gorges  des  montagnes  offrent  un  terrain  sablonneux 
propre  à  ce  genre  de  culture. 

La  marine  de  Marciana ,  que  nous  traversâmes  ensuite, 
est  un  riche  village  situé  au  fond  d'un  golfe ,  où  l'on  dis- 
tingue au  haut  d'un  roc  isolé  une  tour  ronde,  sur  lacjuelle 
on  ne  put  nous  donner  aucun  renseignement.  Derrière 
ce  bourg  s'étend  une  petite  plaine  qui ,  avec  les  collines 
qui  l'entourent ,  est  couverte  de  vignobles  et  semée  de  jo- 
lies maisons  de  lampagne.  Plus  loin,  les  bourgs  de  Mar- 


TROIS  JOURS    A   L  ILE  D  ELBE.  l'ai 

ciana  cl  de  Poggio  couronnent  les  sommets  de  deux  mon- 
tagnes entourées  de  bois  de  ehàlaigniers,  les  seuls  qu'on 
remarque  dans  l'ile. 

La  principale  industrie  de  la  marine  de  Marciana  est  la 
conslruction  des  bateaux  ;  nous  en  vîmes  un  grand  nombre 
sur  le  chantier  et  quelques-uns  prêts  à  être  lancés.  A  l'en- 
trée du  village  une  femme  vint  affectueusement  nous  of- 
frir l'hospitalité  ;  tout  en  refusant  nous  la  fîmes  causer  ^ 
elle  nous  apprit  qu'elle  n'avait  été  à  Porlo-Ferraïo  que 
trois  fois  dans  sa  vie,  et  parut  fort  étonnée  que  nous  fus- 
sions venus  de  si  loin  jjour  avoir  le  plaisir  de  voir  ce  pays 
et  repartir  aussitôt.  Cependant  les  habitans  ,  nous  prenant 
pour  des  Français,  s'ameutaient  autour  de  nous  :  nous 
les  détrompâmes.  Sans  nous  expliquer  la  cause  de  leur 
antipathie  ,  ils  nous  racontèrent  qu'à  l'époque  où  un  corps 
de  800  Français  débarqua  à  la  marine  de  Marciana  pour 
venger  le  meurtre  de  la  garnison  de  Capoliveri ,  les  habi- 
tans et  ceux  de  Marciana  et  de  Poggio ,  complotèrent  de 
tuer  ces  soldats  jusqu'au  dernier.  Ils  s'embusquèrent  dans 
les  bois  de  châtaigniers  de  manière  à  pouvoir  ajuster  leurs 
ennemis  sans  danger ,  derrière  des  arbres  et  des  brous- 
sailles ^  leur  stratagème  eût  un  tel  succès  que  le  petit 
nombre  de  ceux  qui  survécurk.nt  prirent  la  fuite  et  rega- 
gnèrent précipitamment  leurs  chaloupes. 

Notre  intention  ,  à  la  sortie  de  Saint-Jean  ,  était  de  lais- 
ser nos  chevaux  à  Marciana  et  de  monter  à  pied  à  la  cha- 
pelle de  la  Madona-del-Monte ,  pour  jouir  d'un  point  de 
vue  magnifique ,  objet  de  la  prédilection  de  Napoléon ,  qui 
découvrait  de  là  à  soixante  milles  de  dislance ,  la  Corse  et 
le  port  de  Bastia.  Mais  le  brouillard  qui  survint  sur  la 
mer  ne  nous  permettant  pas  de  distinguer  les  objets  au- 
delà  d'un  ou  deux  milles  du  rivage  ,  nous  renonçâmes  à 
ce  projet,  et  nous  préférâmes  passer  par  le  bourg  de 


124  TROIS  JOURS   A   LILE  d'eLBE. 

Campe.  Joseph,  qui  craignait  une  seconde  excursion  dans 
une  région  inconnue  ,  nous  en  dissuada  sous  le  prétexte 
que  la  dislance  entre  les  deux  villages  était  de  plus  de  neuf 
milles.  «  Il  n*y  en  a  que  trois ,  ))  nous  dit  un  paysan  té- 
moin de  cette  altercation.  Ce  dernier  voulut  bien  nous 
servir  de  guide  :  avant  d'arriver  il  fallut  gravir  une  mon- 
tée extrêmement  rude  pour  nous  qui  avions  mis  pied  à 
terre,  et  pour  les  chevaux  qui  se  traînaient  sous  le  poids 
d'une  chaleur  excessive  sur  un  terrain  sablonneux  ,  sans 
ombre ,  ni  eau.  Heureusement  nous  en  trouvâmes  un  peu 
plus  tard  sur  Vautre  versant  de  la  montagne  aux  environs 
de  Campo  5  nous  y  vîmes  aussi  quelques  scrpens  d'un  vert 
foncé  qui  se  jetèrent  dans  les  buissons  à  notre  approche , 
et  Joseph  assura  qu'ils  étaient  parfaitement  inoffensifs.  De 
ce  côté  le  site  est  fort  beau  5  le  bourg  de  Campo  et  sa  ma- 
rine ,  les  villages  de  Saint-Pierre  et  de  Saint-Hilaire ,  de 
Sainte-Catherine  et  de  Porto,  disposés  en  amphithéâtre  sur 
une  chaîne  de  coUines  verdoyantes ,  dont  la  mer  baigne  le 
pied ,  offrent  un  délicieux  paysage. 

A  l'entrée  du  village  de  Campo  ,  l'enseigne  d'un  cabaret 
réveilla  notre  appétit  ;  il  n  était  pas  difficile  à  satisfaire , 
aussi  nous  fimes-nous  une  fête  d'y  trouver  avec  du  vin 
passable  et  d'excellent  pain ,  une  omelette  au  lard  et  des 
fromages  frais ,  ou  plutôt  des  caillés  de  chèvre  à  demi 
coagulés  dans  leur  prison  d'osier.  Je  recommande  ce  régal 
au  goût  blasé  de  nos  dandys  ,  s  il  leur  prend  fantaisie  de 
l'assaisonner  au  moyen  d'une  excursion  préalable  deMar- 
ciana  à  Campo. 

A  noire  retour  à  Saint- Jean ,  par  le  village  de  Sainte- 
Catherine  ,  nous  vîmes  des  grenadiers  en  pleine  floraison 
et  quelques  fougères  5  mais  nous  n'aperçûmes  nulle  part 
aucune  trace  de  genêts  épineux  j  au  reste,  partout  le  même 
luxe  dans  la  végélalion  des  buissons  et  des  arbustes  verls, 


TROIS  JOLP.S  A   l'île  d'eLBE.  I  sS 

■et  de  loin  en  loin  quelques  plants  de  vignes  entremêlés  de 
figuiers. 

Avant  de  prendre  congé  de  Joseph  et  de  ses  chevaux  , 
nous  lui  demandâmes  s'il  n'v  avait  plus  rien  de  curieux  à 
voir  à  nie  d'Elbe.  «  Rien  absolument ,  nous  dit-il-,  jamais 
étranger  venu  dans  nos  contrées  ne  les  a  visitées  avec  plus 
de  détails.  »  Il  nous  restait  à  voir  l'intérieur  des  résidences 
d'hiver  et  d'été  de  Napoléon  ,  mais  l'absence  du  gouver- 
neur les  déroba  à  notre  curiosité.  Dans  la  crainte  qu'une 
main  profane  eût  changé  la  disposition  des  appartemens 
habités  par  le  grand  homme,  celle  même  des  meubles  qui 
les  décoraient,  et  leur  eût  fait  perdre  ce  charme  indéfinis- 
sable qui  nous  eût  rappelé  sa  présence ,  nous  préférâmes 
en  composer  le  tableau  avec  notre  imagination  et  nos  sou- 
venirs ,  comme  ces  peintres  qui  reproduisent  sur  la  toile 
les  sites  pittoresques  qu'ils  ont  rêvés  dans  l'atelier.  Nous 
profitâmes  seulement  de  la  matinée  du  lendemain  pour 
contempler  encore  une  fois  ces  deux  résidences  et  en  des- 
siner les  vues  5  et  c'est  en  saluant  d'un  dernier  regard  l'a- 
sile de  tant  de  grandeur ,  le  foyer  de  tant  de  lumières , 
que  nous  f  imes  nos  adieux  à  l'ile  d'Elbe ,  emportant  dans 
notre  frêle  embarcation  le  regret  poignant  que  les  armes 
de  l'Europe  abusée  n'eussent  pas,  en  i8i5  ,  permis  à  Na- 
poléon de  consacrer  à  la  liberté  des  peuples  les  reste  d'une 
vie  qui  avait  épuisé  toutes  les  gloires,  hors  une  seule,  la 
plus  vraie  ,  la  plus  durable  de  toutes. 

(  United  Service  Journal.  ) 


)cms  b^  la  ^^u  '^^[{iUWe, 


DNE  EXECUTION   DANS  L'ILE  DE  MALTE. 


i(  He  died ,  as  erring  man  sliould  die, 
Without  display  —  vvitlioul  parade  (i)!  » 
Byron. 

Par  une  belle  soirée  du  mois  d'août ,  un  groupe  de 
jeunes  officiers ,  lous  préoccupés  d'une  vive  inquiétude, 
étaient  réunis  sur  la  grande  place  d'armes  de  la  Cité  Val- 
lette.  La  chaleur  avait  été  étouffante  pendant  tout  le  jour  ; 
et  cette  raison  pouvait  déjà  suffire  pour  justifier  en  partie  l'ar- 
deur fébrile  empreinte  sur  la  physionomie  des  personnes  qui 
composaient  ce  groupe.  Quoiqu'alors  une  brise  de  mer  se 
fût  élevée  et  répandit  sur  la  place  une  agréable  fraîcheur , 
quoique  le  parfum  de  mille  orangers  arrivât  sur  ses  ailes , 
aucun  promeneur ,  aucun  Anglais  du  moins  n'était  venu 
savourer  les  délices  de  cette  belle  nuit  ;  nos  jeunes  officiers 
étaient  les  seuls  qu'on  remarquât  sur  la  place,  groupés 
autour  d'une  des  pièces  de  campagne  qui,  plutôt  pour 
rornement  que  pour  la  défense  ,  étaient  rangées  le  long  de 
l'esplanade. 

Ils  venaient  de  quitter  le  salon  de  Sir  Ralph  Stanley, 
gouverneur  des  possessions  anglaises  dans  la  Méditerranée, 
pour  se  livrer  plus  à  leur  aise  à  une  discussion  que  sans 
doute  la  présence  du  général  aurait  gênée. 

(i)  «  Il  mourat  comme  chaque  homme  devrait  mourir;  sans  fnstc, 
sans  parade  ! 


UNE  EXÉCtlTION    DANS  l'iI.F.   DF,  MALTE.  12^ 

«  Je  le  savais  d'avanco ,  disait  un  des  plus  jeunes  offi- 
ciers ,  je  savais  qu'il  en  irait  ainsi.  Du  moment  de  son  ar- 
reslalion  ;  bien  plus  ,  du  jour  de  son  entrée  dans  la  com- 
pagnie de  Majendie  ,  j'ai  prédit  une  issue  funeste.  Franck 
Wiilis  a  une  si  jolie  femme  !...  mais  il  a  le  cœur  trop  géné- 
reux pour  pactiser  honteusement  avec  un  tel  homme.  Vous 
étiez  du  con^eil  de  guerre  ,  Vernon  ;  comment  Franck  a-t-il 
présenté  son  atfaire  ?  comment  a-t-il  disposé  sa  défense? 

—  Il  n'en  a  point  essayé.  Le  crime  d'avoir  frappé  son 
supérieur  était  clairement  établi ,  et  il  n'a  manqué ,  pour 
le  faire  ressortir ,  aucun  des  fastidieux  détails  qu'auto- 
rise notre  code  militaire.  On  y  a  même  joint  des  circon- 
stances étrangères;  le  caporal  Rutherford  a  juré  que, 
Taprès  midi  du  même  jour ,  il  avait  vu  Wiilis  se  livrer , 
sur  la  place  d'armes,  à  des  déï-ordres  de  toute  espèce. 

—  Mais  il  n'y  avait  pas  de  témoin  qui  pût  parler  sur  le 
fait  principal  ? 

—  Aucun,  dit  impétueusement  Arthur  Stanley,  neveu 
du  gouverneur  et  son  plus  jeune  aide-de-camp  ;  et  Ma- 
jendie a  fait  sa  déposition  dans  un  langage  si  misérable,  si 
décousu,  si  entortillé,  que  j'avais  tout  espoir  que  Franck 
ne  serait  trouvé  coupable  que  sur  les  faits  les  moins  gra- 
ves. Mais  le  vieux  général ,  mon  honorable  parent ,  pre- 
nant alors  la  parole,  a  pressé  l'accusé  d'une  foule  de  ques- 
tions insidieuses  ;  et,  après  ce  supplice  moral  que  l'auditoire 
a  ressenti  non  moins  que  le  prisonnier ,  il  a  sommé  celui-ci 
de  présenter  sa  défense  ? 

— ■  Mais  cette  évidence  si  bien  établie  ,  comment  Wiilis 
l'a-l-il  soutenue  ?  A-t-il  semblé  abattu,  ému,  du  moins,  de- 
vant elle  ? 

—  Jamais  je  n'ai  vu  plus  d'assurance.  Si  Wiilis  était 
formé  du  roc  sur  lequel  nous  nous  trouvons ,  il  n'aurait 
pu  montrer  une  contenance  plus  ferme  et  plus  résolue.  On 


laS  LNE  EXÉCUTION  DAKS  l'iLE  DE  MALTE. 

n'apercevait  sur  son  visage  ni  dans  son  regard  la  moindre 
altération.  Et  même  quand  Todieux  Majendie,  qui,  pour 
le  dire  en  passant ,  essayait  en  vain  de  cacher  son  agita- 
tion dans  les  détails  quil  s  efforçait  de  multiplier,  a  débité, 
sous  la  foi  du  serment ,  un  millier  d'actes  divers  d'insu- 
bordination 5  non ,  même  alors ,  Willis  n'a  pas  montré  le 
plus  léger  mouvement  d'indignation  ou  de  surprise. 

—  Et  quand  il  a  été  appelé  pour  prononcer  sa  défense  ? 

—  Il  a  répondu  d'une  voix  claire  et  ferme ,  qu'il  n'en 
avait  point  à  présenter.  Mais  le  général ,  considérant  cette 
réponse  comme  un  nouvel  acte  d  indiscipline ,  a  réitéré  son 
ordre  d'une  voix  courroucée. 

—  Alors ,  interrompit  le  jeune  Stanley  ,  la  salle  est  de- 
venue le  théâtre  du  plus  violent  tumulte  j  de  toutes  parts 
des  voix  ont  retenti  :  «  Dis  quel  outrage  on  t'a  fait,  Willis, 
»  s'écriait  l'un.  — Dévoile  le  corrupteur,  disait  un  au- 
»  tre.  —  Ne  te  laisse  point  égorger  de  sang-froid  !  Montre 
»  au  général  le  sabre  avec  lequel ,  sur  la  brèche  de  Saint- 
»  Sébastien ,  tu  as  couvert  et  sauvé  son  fils  !  «  Mais  le  vieux 
président,  indigné  de  ce  mépris  de  Tordre  ,  a  commandé 
aussitôt  d'une  voix  tonnante  que  la  salle  fût  évacuée. 

—  Quelques  mots  ont  ensuite  suffi  pour  résumer  l'af- 
faire et  constater  l'évidence ,  reprit  Vernon  -,  et ,  après  une 
courte  délibération ,  la  peine  de  mort  a  été  prononcée. 

—  Je  le  jure  ,  s'écria  Arthur  Stanley,  interrompant  de 
nouveau  ,  j'aimerais  mieux  avoir  entendu  le  tonnerre 
d'une  batterie  ennemie ,  que  la  voix  gravement  sonore  de 
mon  oncle  s'adressant  alors  au  prisonnier.  Je  ne  croyais  pas 
que  tant  de  dignité  pût  se  trouver  dans  le  vieillard  que 
nous  voyons  ordinairement  si  simple ,  ni  qu'il  fût  capable 
de  l'émotion  profonde  qui  faisait  frémir  ses  paroles  dans 
l'exercice  de  ces  fonctions  douloureuses.  Il  n'a  pu  fixer 
son  regard  sur  la  belle  et  mâle  figure  de  Willis,  en  pro- 


UNE  EXÉCUTIO.N  DAKS  L  ILE  DE  MALTE.       I  20) 

nonçanl  le  mot  fatal.  L'auditoire  aussi  était  (rappé  de 
stupeur  ;  partout  un  morne  et  profond  silence  \  et ,  pen- 
dant la  terrible  sentence,  on  n'entendait  que  la  respiration 
contrainte  de  nos  plus  jeunes  camarades  étouffant  leurs 
sanglots.  Pour  moi,  je  le  déclare,  mon  cœur  était  gros  ^ 
j'étais  près  de  suffoquer 

—  Il  n'y  a  pas  dans  nos  rangs  un  soldat  plus  brave  que 
Willis ,  dit  après  une  courte  pause  un  officier  subalterne. 
Il  semble  appartenir  de  droit  divin  au  régiment  5  car  il  est 
né  dans  l'Inde ,  au  milieu  d  une  retraite ,  du  tems  de 
Blackshaw  ;  et  son  père ,  qui  était  sergent-major ,  fut  laissé 
en  arrière  pour  creuser  dans  le  sable  le  tombeau  de  sa 
femme.  Je  me  souviens  d  avoir  entendu  ,  à  mon  arrivée  au 
corps ,  plusieurs  de  nos  vieux  camarades  de  l'Inde  raconter 
comment  Franck ,  emmailloté  dans  un  sac  à  distribution  , 
et  bercé  dans  une  voiture  d'équipages,  était  laissé  aux 
soins  insuffisans  des  femmes  du  régiment,  toutes  alors  fort 
occupées  des  blessés  et  des  malades. 

—  Franck  Willis  servait  avec  nous  dans  la  Péninsule  , 
dit  un  autre  officier  ,  et  il  a  la  médaille  de  Waterloo. 

—  Mais,  Vernon,  quen  pensez-vous?  n'y  a-t-il  plus 
aucun  espoir  ?  demandait  un  troisième.  N'est-il  pas  dou- 
loureux de  voir  un  soldat  aussi  estimable  succomber  dans 
de  telles  circonstances  ?  Car ,  bien  que  Willis  ait  dédaigné 
dans  sa  défense  de  faire  entendre  sa  jeune  épouse,  ce- 
pendant il  n'y  a  pas  un  homme  au  régiment  qui  mette  en 
doute  le  motif  qui  l'a  entraîné  à  frapper  son  capitaine.  Le 
caractère  de  Majendle  est  d'ailleurs  bien  connu  j  et  son 
admiration  passionn(''e  pour  Bessy  Willis  n  échappait  à 
aucun  de  nous. 

—  C  est  bien  vrai,  répondit  Vernon^  mais  le  vieux 
Stanley,  qu'Arthur  me  le  pardonne,  est  de  tout  point  in- 
traitable quand  il  s'agit  de  discipline  -,  et,   pour  dire  la 

i-  9 


l3o  t-'IvrE   EXÉCUTIOÎV   DAISS  l.'lLE  DE  MALTE. 

vérité,  je  crois  que ,  dans  ce  cas  ,  1  indulgence  n'aurail  élé 
justifiée  par  aucun  précédent. 

«  Ici  bas  on  peut  tout  ce  qu'on  veut,  si  Ton  veut  tout 
ce  qu  on  doit  vouloir.  ^) 

—  Non  pas  en  giirnison  ,  Arthur  ,  comme  vous-même 
un  jour  l'éprouverez  à  vos  dépens.  Mais  la  question  n'est 
pas  là.  Si  l'on  peut  faire  quelque  chose  pour  sauver 
Willis  ûu  pour  adoucir  sa  peine  ,  les  liens  qui  l'unissent  à 
nous ,  et  son  héroïque  fermeté  réclament  tous  nos  efforts. 
Sir  Ralph  a  pour  moi  quelque  bonté ,  continua  Vernon  en 
baissant  la  voix,  comme  l'ami  de  son  fils  unique,  celui 
qui  lui  a  survécu ,  celui  qui  a  reçu  son  dernier  soupir  ; 
Arthur  qui ,  du  matin  au  soir ,  provoque  les  reproches  et 
les  réprimandes  de  son  oncle  ,  ne  peut  guère  s'imaginer 
de  quelle  vive  tendresse  il  chérissait  le  pauvre  Edouard.  » 

Artliur  Stanley  s'approcha  pour  écouter  ;  Yernon  con- 
tinua : 

a  Vous-même ,  Arthur  ,  neveu  et  héritier  du  général , 
vous  pouvez  lui  parler ,  être  écouté  de  lui.  Nous  lui  avons 
laissé  le  teras  nécessaire  pour  jeter  tout  son  feu.  Rendons- 
nous  tous  deux  près  de  lui  maintenant ,  et  appuyons  de  nos 
prières  et  de  nos  argumens  cette  pétition  signée  de  la  moitié 
de  la  garnison  ,  du  régiment  tout  entier ,  hélas  !  et  de  Ma- 
jendie  lui-même  qui ,  j'en  suis  sûr,  donnerait  aujourd'hui 
son  bras  droit  pour  être  libre  de  retirer  sa  plainte. 

—  Allez ,  et  que  le  ciel  vous  fasse  réussir  !  s'écrièrent  à- 
la-fois  tous  les  officiers  ^  nous  resterons  ici  pour  savoir  le 
résultat  de  votre  démarche.  » 

Sir  Ralph  entendit  avec  une  indulgente  et  affectueuse 
attention  l'exposé  succinct  que  lui  fit  le  major  Vernon  des 
services  et  de  la  bonne  conduite  du  soldat  condamné ,  et 
des  droits  qu'il  avait .  par  sa  naissance ,  à  l'affection  du 
régiment  ;  (  l ,  par  son  mérite  personne!  et  sa  manière  de 


UNE  EXÉCUTION   DVNS   l'iLE   DE  MALTE.  l3l 

servir  ,  à  celle  de  son  général.  Lui-même  ,  reprit  lalFaire 
dans  tous  ses  détails,  sans  chercher  à  rien  dissimuler  de 
la  reconnaissance  qu  il  perlait  à  Tami  du  fils  qu'il  avait 
perdu  et  au  défenseur  malheureux  de  ce  fils  bien-aimé. 

«  C'est  de  bon  cœur,  dit-il  en  terminant,  que  j'accéde- 
rais aux  vœux  du  corps,  surtout  quand  ils  me  sont  ex- 
primés par  un  intermédiaire  qui  m  est  personnellement 
aussi  a{^réable  que  le  major  Vernon.  Mais  un  devoir  supé- 
rieur m'ordonne  de  fermer  roreilleà  cet  appel.  Les  intérêts 
du  service  exigent  qu'une  infraction  aussi  grave  de  la  dis- 
cipline soit  punie  de  toute  la  rigueur  des  lois  militaires ,  et 
l'utilité  publique  ne  peut  céder  à  l'influence  des  affections 
privées.  En  un  mot,  Vernon,  malgré  tout  ce  que  je  dois 
d'égards  à  vos  représentations ,  et  même  à  celles  d'Arthur , 
qui  comprend  aussi  peu  l'importance  de  ce  qu'il  demande 
que  s'il  était  question  du  plus  frivole  objet,  je  sens  que  je 
me  compromettrais  gravement  moi-même  si  je  montrais  la 
moindre  indulgence  dans  une  affaire  qui  intéresse  d'aussi 
près  le  maintien  de  la  discipline  militaire.  » 

Vernon ,  ancien  officier  d'état-major ,  était  trop  bien 
initié  dans  le  mystère  des  réponses  officielles  pour  céder 
à  ce  premier  refus.  Il  parut  ne  le  considérer  que  comme 
une  autorisation  de  recommencer  son  récit ,  et  d'exprimer 
d'une  manière  plus  pressante  encore  le  tendre  intérêt  que 
la  générosité  de  Willis,  son  courage  et  ses  honorables  sen- 
timens ,  comme  soldat  et  comme  homme ,  excitaient  en  sa 
faveur  dans  toute  la  garnison.  «  Jamais  ,  ajouta-t-il ,  un 
acte  de  clémence  ne  sera  mieux  à  sa  place  5  jamais  il  ne 
trouvera  plus  d  accueil.  » 

Mais  le  général  Stanley  fut  inflexible  \  et  sans  dureté  , 
quoique  avec  fermeté,  il  combattit  tous  leurs  raisonne- 
mens.  «Mon  cher  ami,  répliqua-t-il ,  vous  avez  affaire  à 
un  vieux  soldat,  à  un  homme  auprès  duquel  Ses  qualili's 


l3'2  UNE  EXÉCUTION   D4NS   l'iLE   DE  MALTE, 

que  vous  dépeignez  ont  un  crédit  plus  qu'ordinaire.  Jugez 
donc  de  ce  qu'il  doit  lui  coûter  pour  persévérer ,  en  cette 
occasion ,  dans  l'entière  exécution  de  son  devoir ,  et  n'a- 
joutez point  aux  peines  qui  l'accablent  ce  soir,  par  des  sol- 
licitations qui  doivent  rester  vaines.  Le  capitaine  Stanley 
forait  bien  aussi ,  dit  le  vieux  général  en  élevant  la  voix , 
de  contenir  ces  mouvemens  d'épaules  et  ces  marques  d'im- 
probation  et  de  dédain  \  car  je  suis  parfaitement  sincère 
en  parlant  de  mon  devoir  en  cette  circonstance  comme  du 
plus  pénible  et  du  plus  douloureux  de  tous  les  devoirs. 
Pour  être  court ,  Vernon ,  la  chose  est  impossible.  Willis 
doit  mourir.  » 

Le  vieillard  parcourait  la  salle  en  tous  sens  pour  re- 
trouver sa  voix  perdue  dans  son  émotion.  Vernon  ne  crut 
plus  devoir  insister;  il  se  hasarda  cependant  à  insinuer 
quelques  circonstances  relatives  à-la-fois  à  l'homme  à  qui 
Willis  était  sacrifié  et  sous  l'accusation  duquel  il  allait 
mourir,  et  à  l'aimable  et  jeune  épouse  du  soldat  condamné. 
Elles  émurent  le  vieux  gouverneur ,  sans  pouvoir  ébranler 
sa  résolution.  «  Maintenant,  Vernon,  bonsoir,  ajoula-t-il 
en  prenant  afleclueusement  la  main  du  major;  pardon- 
nez-moi mon  apparente  ingratitude  ;  et  croyez  que  j'ap- 
précie également  vos  droits  à  mon  indulgence  et  la  mesure 
pleine  de  délicatesse  que  vous  avez  mise  à  les  faire  valoir. 
Et  vous,  Arthur  Stanley ,  si  cela  peut  vous  être  agréable, 
apprenez  que  ma  sympathie  pour  le  pauvre  Willis  ne  cède 
en  rien  à  la  vôtre. 

—  Eh  bien  !  »  crièrent  vingt  voix  en.  même  tems ,  au 
moment  où  les  deux  amis  rejoignaient  leurs  camarades , 
plongés ,  en  les  attendant ,  dans  une  impatiente  anxiété. 

Vernon  secoua  la  tête.  «  Inexorable ,  répondit  Arthur 
avec  véhémence  ;  Franck  Willis  n'a  plus  qu'à  mourir;  et 
il  saura  mourir ,  mourir  comme  un  homme.  » 


XJME   EXÉCUTIOW    DAItS   L  ILt    VU.   MALTE.  1  33 

Le  roulement  du  tambour  et  les  lumières  qui  s'élei- 
goaient  de  toutes  parts ,  avertirent  les  officiers  qu'il  fallait 
se  séparer.  Ceux  qui  avaient  à  sortir  des  portes  de  la  cita- 
delle ,  observèrent  que  le  qui  vive  des  factionnaires  était 
prononcé  d'une  voix  chagrine.  Ceux  qui  se  rendirent  aux 
casemates  remarquèrent  que  les  hommes  rassemblés  par 
groupes,  aux  points  de  réunion  des  différentes  allées,  ob- 
servaient entre  eux  un  douloureux  silence,  ou  poursui- 
vaient à  voix  basse ,  une  inquiète  conversation.  Pas  un 
accent  de  gaité  dans  ces  lieux  ordinairement  animés  par  la 
joie  \  pas  un  fragment  de  ballade  anglaise ,  pas  un  couplet 
des  chansons  du  pays  ,  ne  sortait  de  la  porte  entr'ouverte 
des  chambrées.  Les  femmes  ,  faisant  trêve  à  lexpression 
ordinairement  bruyante  de  leur  tendresse  maternelle  ,  ap- 
pelaient leurs  enfans  à  voix  basse  \  et ,  les  serrant  dans  leurs 
bras ,  elles  affectaient  de  les  gronder  pour  dérober  les  larmes 
qui  roulaient  dans  leurs  yeux. 

Une  seule  chambre,  parmi  toutes  celles  de  cette  vaste 
façade ,  était  restée  fermée  pendant  tout  le  jour  ;  et  son 
étroite  enceinte  paraissait  encore  plus  tristement  silencieuse 
qu'aucun  autre  lieu  du  quartier.  C'était  la  chambre  de 
Bessy  Willis  ,  dont  les  heures  dorénavant  comptées  s'écou- 
laient rapidement  dans  un  sombre  et  muet  désespoir. 

Trop  sûr  que  la  santé  de  sa  femme  lui  épargnerait  l'a- 
mère  agonie  d'un  adieu ,  puisque  sa  faiblesse  la  fixait  sur 
son  lit  de  mort,  Willis  pouvait  d'autant  mieux  conserver 
la  ferme  attitude  qu'il  n'avait  cessé  de  montrer  depuis  son 
arrestation.  Jamais  il  ne  s'était  abusé  sur  le  sort  qui  l'atten- 
dait. Fils  de  soldat ,  né  soldat ,  il  comprenait  toute  lexi- 
gence  de  la  discipline  militaire  \  et  il  pensait  si  peu  à  re- 
courir en  grâce,  il  aurait  si  difficilement  échangé  une  mort 
honorable  contre  les  verges  ou  femprisonuement ,  qu'il 


l34  l-NE   KXÉCLTiOlN   DAWS   l'iI.E  DE  MALTE. 

n'avait  pas  fait  le  moindre  effort  pour  éveiller  dans  ses 
juges  le  sentiment  des  égards  que  réclamaient  ses  anciens 
services. 

Et  il  allait  mourir  !  les  fers  qui  pesaient  sur  ses  jambes  5 
les  épais  barreaux  des  fenêtres  de  sa  prison ,  qui  laissaient 
pénétrer  quelques  pâles  rayons  du  soleil ,  sa  solitude  pro- 
fonde-, tout  se  réunissait  pour  lui  rappeler  que  sa  triste 
existence  était  près  de  finir!  Il  aurait  pu  mourir  dans  des 
tems  plus  heureux  -,  il  aurait  pu  tomber  sur  un  champ  de 
bataille ,  car  il  avait  figuré  sur  plusieurs  et  toujours  avec 
distinction  !  Mais  si  telle  eut  été  sa  fortune ,  il  ne  serait  pas 
revenu  triomphant  dans  celte  Angleterre  bien-aimée  -,  et , 
dans  un  de  ses  hameaux  les  plus  retirés ,  il  n'aurait  point 
connu  Bessy ,  et  juré  à  son  vieux  père ,  pour  vaincre  sa 
répugnance  et  obtenir  sa  fille ,  de  la  protéger  et  de  l'aimer 
toujours;  serment  qu'il  n'avait,  hélas!  que  trop  fatalement 
rempli  !  Tels  étaient  les  mélancoliques  souvenirs  auxquels 
se  livrait  le  prisonnier,  lorsque  la  présence  du  major 
Vernon  vint  l'arracher  à  cette  douloureuse  rêverie. 

«  C'est  moi ,  Willis ,  lui  dit-il  d'une  voix  douce  ;  c'est 
votre  ancien  camarade  qui  vient  vous  dire  un  amical  et 
dernier  adieu. 

—  Votre  honneur  est  la  sagesse  et  la  bonté  même ,  ré- 
pondit Willis  ,  essayant  de  presser  les  genoux  de  son  chef. 
Vous  avez  toujours  été  parfait  pour  moi ,  major  Vernon , 
et  mon  sort  serait  différent  si  j'avais  ,  suivant  vos  avis, 
contenu  mon  caractère  trop  ardent. 

—  Asseyez-vous ,  dit  Vernon  ;  vous  avez  besoin  de 
repos. 

—  Non  ,  monsieur  j  reprit  Willis ,  affectant  l'accent  de 
la  gaité  -,  mon  repos  demain  devancera  le  vôtre  5  et ,  quand 
l'ombre  du  cadran  tombera  sur  midi ,  la  tète  de  Franck 


VISE  EXÉCL'IIUW    0\yi>    L  ILE   DE   MALTt.  l35 

reposera  dans  un  sommeil  aussi  profond  que  celui  que  goù- 
lenl  nos  braves  camarades  qui  sont  restes  aux  Qualre- 
Bras.  » 

Ace  propos  trop  léger  peut-être,  \ernou  répondit 
d  un  ton  grave  :  u  Je  suis  venu,  Franck,  pour  savoir  si 
vous  n  aviez  pas  quelques  ordres  qu  un  ami  pût  exécuter. 
Ne  vous  avant  jamais  trompé  par  des  espérances  de  grâce , 
j'éprouve  en  cet  instant  moins  d'embarras  pour  vous  an- 
noncer que  même  vos  plus  ardens  amis  ont  cessé  d  en 
conserver.  Willis ,  vous  devez  mourir  demain. 

—  Je  n'ai  jamais  pensé  autrement,  major  j  el  je  me 
suis  en  conséquence  préparé  à  chercher  auprès  de  mon 
divin  Créateur  la  clémence  que  me  refusent  mes  sembla- 
bles. 

—  J'espère  que  vous  n'avez  rien  négligé  pour  mou- 
rir en  paix,  et  que  votre  cœur  ne  retient  aucun  mauvais 
sentiment  contre  voire  accusateur  ? 

—  Aucun  ,  major  Vernou  ,  aucun  ,  comme  il  est  vrai 
que  je  me  confie  en  la  bonté  de  Dieu  I  J  ai  besoin  d'être 
reconnaissant  envers  lui ,  de  ce  que  mon  ressentiment 
contre  le  misérable  qui  me  sacrifie  u  a  pas  poussé  mon 
bras  jusqu'au  meurtre,  quand  ma  juste  indignation  se 
trouvait  à  son  comble  5  mais  maintenant  je  puis  déclarer 
que  je  pardonne,  et  du  fond  de  mon  ame,  au  capitaine 
Majendie  ;  ce  que  je  crams  ,  hélas  !  c'est  qu'il  n'ait  bien  de 
la  peine  à  se  pardonner  lui-même.  » 

Vernon  lui  demanda  ensuite,  d'une  voix  basse  ,  s  il  n'a- 
vait aucun  message  pour  la  triste  et  soufîrante  créature 
qu'il  était  au  moment  de  quitter. 

«  Dites  à  la  pauvre  enfant ,  s  écria  le  soldat,  à  la  meil- 
leure des  épouses  et  à  la  plus  fidèle ,  qu  il  m  en  coû- 
terait bien  plus  de  mourir  si  je  uétais  persuadé  que  nous 
s«rons  bientôt  réunis.  Pour  vous,  major  Vernon  ,  si  j'o^e 


l36  VISE   EXÉCUTION   DANS   l'iLE  DE   MALTE. 

VOUS  en  adresser  la  prière ,  vous  veillerez  à  ce  que  Bessy 
et  son  enfant  soient  renvoyés  avec  décence  auprès  de  leur 
vieux  père,  et  à  ce  qu'on  dise  bien  au  vieillard  que ,  jus- 
qu'au dernier  moment ,  sa  fille  a  été  la  consolation  la  plus 
douce  de  Thonnéte  mari  qui  meurt  pour  l'avoir  défendue. 

—  Il  est  donc  vrai  que 

—  Rien  de  plus  ,  monsieur,  à  cet  égard.  Mon  esprit, 
grâce  à  Dieu,  est  maintenant  tranquille.  Pauvre  père  de 
Bessy,  vous  balançâtes  long-tems  avant  de  donner  à  un 
soldat  votre  enfant  bien-aimée  ,  et  cependant  vous  ne  son- 
giez guère  que  ce  soldat  dût  finir  ignominieusement  !  » 

Les  pas  du  geôlier  qui  précédait  un  personnage  revêtu 
d'un  habit  militaire ,  vinrent  interrompre  le  cours  de  cette 
pénible  conversation. 

«  Des  visites  si  lard  !  qui  donc,  est  encore  ici  ?  dit  la 
voix  profondément  grave  de  Sir  Ralph ,  en  approchant  du 
prisonnier. 

—  Un  ami ,  cher  monsieur,  répondit  le  major Vernon  ; 
et,  dans  son  trouble ,  il  crut  un  instant  que  le  gouverneur 
venait  apporter  la  grâce  du  condamné. 

— Willis,  s'écria  Sir  Ralph,  s'adressant  au  malheureux 
soldat  qui  se  tenait  debout  devant  lui  dans  toute  la  pré- 
cision de  l'attitude  militaire,  j'ai  une  connaissance  trop 
intime  du  cœur  d'un  bon  soldat  pour  croire  que  vous  me 
gardiez  aucun  mauvais  vouloir  pour  la  part  que  j'ai  dû 
prendre  à  votre  condamnation  ^  mais  puisqu'il  faut  que 
vous  mouriez,  quittons-nous  en  amis!  Donnez-moi  votre 
main ,  Franck  Willis ,  le  sauveur  de  mon  fils ,  de  mon 
brave  fils ,  qui  est  maintenant  avec  Dieu  !  donnez-moi  votre 
main ,  mon  ami ,  et  souvenez-vous  que  dès  ce  moment 
votre  femme  et  son  fils  deviennent  mes  enfans. 

—  L'un  des  deux ,  j'en  ai  le  pressentiment ,  ne  restera  pas 
long-tems  loin  du  sein  de  son  Père  céleste ,  répondit  WiU 


VUE   EXÉCUTION  DANS   l'iLE  DE  MALTE.  1  3^ 

lis,  pressant  avec  reconnaissance  la  main  vénérable  qui 
s'étendait  si  cordialement  vers  lui  ;  et  puisse  sa  bénédiction 
divine  être  avec  vous  ,  mon  général,  pour  voire  bonté  en- 
vers un  orphelin.  Faites-en  un  bon  soldat,  monsieur,  s'il 
vous  plaît ,  à  moins  que  la  tache  de  son  père  ne  retombe 
aussi  sur  lui.  Mais  non ,  s'écria-t-il  en  se  redressant  avec 
orgueil ,  malgré  l'erreur  d  un  moment ,  la  vie  de  Franck 
Willis  est  exempte  de  tout  reproche  ! 

—  Nous  le  savons ,  nous  le  reconnaissons ,  répliquèrent 
à -la  fois  Sir  Ralph  et  Vernon.  Soyez  sans  inquiétude  pour 
votre  enfant.  Mais  dites-nous  ce  que  nous  pouvons  faire  de 
plus  pour  votre  consolation,  u  Et  dabord  ,  dit  le  général , 
touchant  de  son  pied  les  fers  de  Franck  et  appelant  le  geô- 
lier, d'abord  ôtons  ceci  5  nous  connaissons  notre  homme,  et 
nous  pouvons  en  répondre.  » 

Aux  efforts  qu'on  fit  pour  détacher  les  fers,  Willis  pa- 
rut ressentir  une  vive  douleur.  «  Qu'est-ce  ?  »  dit  Yernon 
au  geôlier  qui  ne  craignait  plus  de  montrer  pour  son  pri- 
sonnier une  sympathie  qu  il  voyait  partagée  par  ses  su- 
périeurs. 

«  Les  fers  ont  rouvert  une  ancienne  blessure ,  «  répon- 
dit le  geôlier;  et  Vernon  se  souvint  alors  que  Willis  avait 
eu  l'os  de  cette  jambe  brisé  par  une  balle  à  l'affaire  de 
Saint-Sébastien  ,  dans  la  périlleuse  lutte  qu'il  soutint  pour 
défendre  son  cher  Edouard  Stanley.  Tous  les  regards  té- 
moignèrent un  profond  intérêt. 

«  Général ,  dit  Franck  en  s'approchant  de  son  vieux 
commandant ,  avec  une  modeste  assurance  inspirée  par 
l'idée  que  toutes  les  distinctions  de  la  terre  étaient  entre 
eux  près  de  finir  ,  ne  vous  affligez  pas  sur  moi.  Le  bien 
du  service  voulait  un  exemple  5  vous  l'avez  donné.  Un  noble 
et  généreux  caractère  vous  a  suggéré  ensuite  de  compenser 
la  sévérité  de  cet  exemple  par  un  témoignage  de  bonté  ^ 


lis  UKE  EXÉCUTION  DAWS  LILE   DE    M\LTE. 

VOUS  l'avez  aussi  donné,  monsieur,  et  à  un  cœur,  croyez- 
le  bien,  qui  n'en  laisse  rien  perdre.  Je  meurs  consolé, 
fier ,  si  je  puis  le  dire  ,  sachant  que  mon  fils  ne  sera  point 
sans  père ,  ni  ma  pauvre  veuve  isolée  et  sans  amis.  Adieu  , 
messieurs,  continua  Willis  ,  remarquant  que  même  le 
plus  sévère  de  ses  deux  auditeurs  était  profondément  lou- 
ché 5  ne  prolongez  pas  votre  douleur  pour  celui  que  le 
monde  rejette.  Le  père  O'Halloran  ne  m'abandonnera  pas 
ce  soir ,  ni ,  je  l'espère ,  demain  matin. 

—  Adieu  ,  Franck  ,  et  que  Dieu  soit  avec  vous  !  »  di- 
rent solennellement  les  deux  officiers  en  sortant  du  cachot  ; 
et  le  vieux  Stanley  ,  cédant  à  sa  faiblesse  et  à  son  émotion  , 
prit  le  bras  de  son  aide-de-camp  pour  parcourir  les  détours 
des  passages  voûtés. 

Le  coup  de  canon  du  matin  retentit  pesamment  dans  le 
port ,  en  même  tems  que  les  premières  lueurs  de  l'aurore 
éclairèrent  les  flots  5  et  bientôt  la  garnison  entière  se  réu- 
nit ,  en  tenue ,  pour  la  douloureuse  fonction  qui  devait 
avoir  lieu.  Les  sourds  roulemens  d'un  tambour  voilé  ré- 
sonnaient, d'instans  en  instans,  comme  un  sombre  pré- 
lude de  la  mort.  Trois  fois  le  beau  régiment  auquel  Willis 
avait  appartenu  fit  le  tour  de  la  place  d'armes,  aux  accens 
prolongés  des  trompettes  qui  mesuraient  sa  marche  fu- 
nèbre. Enfin  leur  bruit  cessa  5  et  on  n'entendit  plus  qu'une 
voix ,  la  voix  d'un  vieillard  récitant  la  prière  des  morts. 

Seul,  la  tète  nue  et  revêtu  de  l'uniforme  de  son  corps, 
Willis  suivait  le  ministre  que  précédait  un  détachement 
du  régiment  dans  les  rangs  duquel  il  avait  si  souvent 
couru  à  la  victoire.  Maintenant  il  ne  courait  plus  ;  son  pas 
était  tranquille,  mesuré,  plein  d'assurance;  et  sa  figure 
grave  et  pâle ,  indiquait  assez  qu'il  savait  marcher  à  la 
mort. 

Dans  celle  foule  assemblée  pour  voir  tomber  un  homme 


L'KE  EXÉCLTION   D.\>S   J.  ILE   DE   MALTE.  1  3() 

et  recevoir  renseignement  de  sa  mort,  j)ius  d'un  cœur 
baltail  péniblement  -,  celui  de  Willis  élait  calme.  Bien  des 
lèvres  étaient  douloureusement  comprimées  au  spectacle 
solennel  de  ce  sang  répandu  par  la  loi;  celles  de  Franck  , 
doucement  entr  ouvertes  ,  semblaient  aspirer  les  derniers 
souffles  de  l  air.  Bien  des  yeux  s'eflbrçaient  de  retenir 
de  grosses  larmes  qui  pouvaient  accuser  la  faiblesse  ;  mais 
ceux  de  la  victime  étaient  tour-à-tour  dirigés  avec  bien- 
veillance sur  ses  anciens  camarades  ou  levés  humblement 
vers  ce  ciel ,  où  il  espérait  que  son  sacrifice  ne  serait  pas 
rejeté. 

Linstant  fatal  approchait.  Le  major  Vernon  ,  chargé  de 
commander  le  régiment ,  donnait  des  ordres  contradic- 
toires, semblait  indécis  et  accablé,  et,  pour  la  première  fois, 
ne  fut  pas  maître  de  lui-même.  Le  jeune  officier  ,  rempla- 
çant de  Majendie  qu  un  ordre  prudent  du  général  avait 
détaché  sur  la  côte  ,  cédant  à  une  poignante  douleur  ,  ne 
put  rester  à  son  poste.  Un  silence  profond  et  religieux 
étendait  son  deuil  sur  toute  la  scène  j  ceux  même  des  spec- 
tateurs que  la  curiosité  seule  appelait  à  l'exécution ,  fixes 
et  immobiles  ,  n'osaient  pas  respirer;  et  le  maintien  soumis 
et  discipliné  des  soldats  contrastait  avec  les  senlimens  qui 
agitaient  leurs  cœurs. 

Et  cependant ,  du  sein  de  cette  multitude  si  pénible- 
ment affectée ,  pas  un  murmure  ne  s'éleva .  pas  un  mot 
d'improbation  ne  s  échappa.  La  victime  fixait  un  regard 
assuré  sur  son  dernier  asile ,  sa  bière,  que  portaient  de- 
vant lui  quatre  de  ses  camarades ,  confiant  aux  paroles 
qui  promettent  paix  et  joie  après  la  mort. 

Mais  la  dernière  phrase  de  l'exhortation  chrétienne  vient 
d'être  soupirée.  Une  voix  sévère  a  retenti  ;  l'ordre  est  donné. 
Une  compagnie  d'infanterie  légère  ,  dont  Willis  faisait 
partie,   s  avance  ;  et  dans  la  même  seconde,  au  bruit  si- 


1  4o  rWE  EXÉCCTIOU    DANS   l'iLE   DE   MALTE. 

multané  d'une  décharge  qui  fend  toul-à-coup  l'air ,  on  vit 
la  belle  figure  de  Franck  recouverte  en  partie  d'un  ban- 
deau ,  s'élever  par  un  bond  de  la  terre  et  tomber  aussitôt 
sur  le  sable  palpitante  et  sans  vie. 

Moins  d'une  heure  après  le  régiment  rentrait  à  ses  quar- 
tiers, aux  sons  bruyans  des  fanfares  guerrières.  Les  fem- 
mes ,  pensant  à  Bessy ,  se  désolaient  de  ces  accens  cruels  ; 
mais  déjà  leur  pieuse  inquiétude  se  trouvait  sans  objet. 

Après  le  roulement  du  matin  ,  Arlhur  Stanley  avait  con- 
duit près  d'elle  la  jeune  et  compatissante  épouse  d'un  de 
ses  camarades  5  et  tous  les  deux ,  penchés  sur  son  lit  cher- 
chaient à  verser  quelque  baume  au  sein  de  la  pauvre  af- 
fligée. Les  premières  lueurs  du  jour  commençaient  à  pé- 
nétrer dans  l'appartement  On  distinguait  les  femmes  qui 
veillaient  l'infortunée  5  leurs  doigts  appuyés  sur  leurs 
lèvres  indiquaient  qu'elle  était  assoupie  ;  mais  en  exa- 
minant les  mains  pâles  de  la  malade  étendues  sur  la  cou- 
verture ,  on  reconnut  bientôt  que  son  repos  était  éternel. 
En  efifet,  Bessy  était  morte,  mais  si  récemment  que  son 
nourrisson  était  encore  attaché  à  son  sein.  Ainsi,  les  pre- 
miers sons  du  tambour  du  matin ,  en  donnant  le  premier  si- 
gnal des  apprêts  funèbres ,  avaient  aussi  marqué  sa  fin-,  et, 
avant  qu'on  l'entendit  une  autre  fois  retentir,  la  femme 
du  soldat  reposait  avec  lui  dans  un  même  tombeau. 

{Naval  and  Militarj  Magazine.  ) 


^Vnbtt5trte. 


DE  LA  CONSTRUCTION  DES  PONTS  SUSPENDUS. 


QuELQxjE  prodigieux  que  se  soient  montrés  les  anciens 
dans  l'érection  de  leurs  admirables  monumens,  dans  la 
construction  de  leurs  énormes  navires ,  dans  la  confection 
des  machines  qu'ils  faisaient  servir  soit  à  lattaque ,  soit  à 
la  défense  des  villes,  il  n'en  faut  pas  moins  reconnaître 
qu'entre  le  but  proposé  et  les  moyens  d'exécution,  il  y 
avait  alors  une  disproportion  immense  qu'on  ne  remarque 
plus  aujourd'hui.  Aussi  la  maxime  du  chancelier  Bacon  : 
Antiquitas  sœcidi^  Juuenlus  mundî^  ne  peut  recevoir  une 
application  plus  exacte  que  lorsqu'on  compare  les  moyens 
d'exécution  mis  en  usage  chez  les  anciens  pour  leurs  con- 
structions, avec  ceux  qu'emploient  les  modernes.  Le  dépla- 
cement de  blocs  énormes  de  granit  ou  de  marbre-,  un  obé- 
lisque à  élever,  une  pyramide  à  construire,  exigeaient  alors 
l'emploi  de  milliers  de  bras,  remplacés  aisément  aujour- 
d'hui par  une  ou  deux  machines  à  vapeur,  ou  par  l'établis- 
sement de  routes  en  fer. 

Mais  ce  qui  prouve  encore  mieux  la  supériorité  des 
nations  modernes  sur  les  peuples  de  l'antiquité,  c'est  la 
substitution  du  fer  à  un  grand  nombre  de  matériaux  lourds, 
incommodes  ou  peu  durables,  qu'on  employait  autrefois. 
Les  charpentes  massives  en  bois  ont  été  remplacées  avec 
avantage  par  celles  en  fer ,  plus  légères  et  plus  solides.  I^a 
plupart  des  machines,  au  lieu  d'être  construites  en  bois  , 
le  sont  aujourd'hui  en  fer,  et  sont  devenues  par  là  plus 


1^1  DE   LA  CONSTRUCTION   DES   POINTS  SUSPENDUS. 

puissantes  et  plus  utiles.  Aussi ,  c'est  avec  raison  que  la 
plus  grande  consommation  du  fer  est  regardée ,  par  les 
économistes,  comme  le  signe  de  la  puissance  d  un  état. 
En  effet,  comme  il  est  peu  d'instrumens  employés  à  la 
production  de  la  richesse  qui  ne  soient  de  fer,  et  qu'il 
n'en  est  même  aucun  qui  n'ait  été  façonné  à  l'aide  de  ce 
métal ,  il  est  vrai  de  dire  que  plus  la  civilisation  et  l'in- 
dustrie d'un  pays  sont  avancées ,  plus  la  consommation  du 
fer  doit  être  considérable.  Les  alimens  de  l'homme  civilisé, 
ses  vélemens,  ses  palais,  ses  maisons,  les  décors  dont  il 
les  embellit  et  les  meubles  qu'il  y  met,  ne  se  produisent, 
ne  se  préparent,  ne  se  construisent,  ne  se  fabriquent 
qu'avec  des  instrumens  en  fer.  L'Angleterre ,  qui  est  la 
nation  la  plus  industrieuse  du  globe ,  est  aussi  celle  qui 
possède  le  plus  grand  nombre  de  forges  et  d'usines  où  se 
traite  le  fer  -,  et  si  une  autre  nation  parvient  un  jour  à  être 
plus  industrieuse  qu'elle ,  ce  sera  lorsque  les  usines  métal- 
lurgiques de  celle-ci  seront  supérieures  aux  siennes.  Les 
païens  n'accordaient  pas  sans  motif  1  honneur  de  l'apo- 
théose ,  et  ce  n'a  pas  été  par  un  pur  caprice  qu'ils  ont  mis 
un  forgeron  au  rang  des  dieux.  Il  est  permis  de  croire 
que  cette  déterminalion  fut  sans  doute  le  résultat  de  la 
conviction  que  l'on  avait  déjà,  que  les  hommes  ne  pou- 
vaient se  civiliser  sans  l'emploi  du  fer  ,  et  que ,  parmi  les 
divers  artisans  de  la  société  ,  celui-là  seul  méritait  les 
honneurs  de  l'apothéose,  qui  le  premier  avait  élaboré  un 
métal  dont  l'usage  est  si  indispensable  à  l'homme. 

A  aucune  époque  l'emploi  du  fer  n'avait  été  aussi  ré- 
pandu qu'aujourd'hui.  Nos  routes,  nos  toitures  se  cou- 
vrent de  fer-,  des  écluses  (i),  des  vaisseaux  sont  construits 

(i)  Note  nr  Tn.  Les  écluses  les  plus  reiDarqualilesconshuiitesd  après 
ce  système  sonl  celles  qui  funnenl  le  port  nrlificiel  de  Lowestoft;  cha- 


DE  LA   CONSTntîCTIOiS   DES  POKÏS  SVSl'EKDUS.  l43 

en  fer  ;  mais,  sans  contredit,  le  parli  le  plus  ingénieux  qu'on 
ait  tiré  de  ce  métal,  c'est  lorsque ,  façonné  en  chaîne-câble , 
on  la  employé  à  établir  des  points  de  communication  par- 
dessus des  fleuves  dont  la  rapidité  du  courant  n'eût  pu> 
permis  d  asseoir  des  piles  en  pierre.  Aussi,  les  ponts  sus- 
pendus deviennent-ils  aujourd'hui  l'ornement  architectu- 
ral de  l'abîme,  du  torrent,  du  fleuve  impétueux  et  même 
des  bras  de  mer.  Leur  nombre,  dans  les  Trois-Royaumes, 
s'est  multiplié,  durant  ces  quinze  dernières  années,  avec 
une  rapidité  surprenante.  Ce  nouveau  genre  de  construc- 
tion a  même  été  appliqué  aux  jetées  et  aux  lieux  d'atterrage 
des  côtes  (i),  qui  semblent,  en  effet,  être  les  points  aux- 
quels il  convient  plus  particulièrement,  en  raison  de  sa  lé- 
gèreté et  de  sa  solidité,  qui  lui  permettent  de  braver  les  plus 
gros  tems.  Les  qualités  les  plus  remarquables  de  ces  ponts 
sont  leur  position  indépendante  du  Ht  des  fleuves ,  la  faci- 
lité et  la  promptitude  de  leur  construction,  et  l'économie 
qui  résulte  du  peu  de  matériaux  qu  elle  exige.  Nous  de- 
vons dire  cependant  que  tous  les  ingénieurs  sont  davis 
que  ,  sur  les  points  où  le  passage  des  voitures  lourdement 
chargées  est  fréquent ,  et  où  il  peut  y  avoir  encombrement, 
le  pont  cintré  en  pierre  ou  en  fonte  est  préférable.  jNLiis 

que  porte  pèse  près  de  80  tonueaux  (1,600  quintaux),  offre  une  sur- 
face de  i,65o  pieds  anglais  ,  et  tourne  sur  un  pivot  d'une  seule  pièce 
de  fer  fondu,  du  poids  de  plus  de  10  tonneaux.  Le  pont  en  fer  fondu 
qui  s'élève  au-dessus  de  cette  écluse  n'est  pas  moins  curieux  :  il  s'ouvre 
par  le  milieu  pour  laisser  un  passage  de  5o  pieds  aux  vaisseaux  ;  chaque 
moitié  de  ce  pont  mobile  pèse  laS  tonneaux  (2,5oo  quintaux). 

(i)  La  jetée  suspendue  de  Brighton  ,  qui  s'avance  de  6co  pas  au 
milieu  des  vagues  ,  offre  un  curieux  exemple  de  ce  nouveau  système. 
Le  but  de  cette  construction  est  de  f  iciliter  le  chargement  et  le  dé- 
chargement des  navires ,  ainsi  que  le  débarquement  des  passagers. 
Tous  les  voyageurs  qui  ont  visité  Brighton  s'accordent  à  dire  que 
cette  jetée  est  un  des  plus  beaux  ornemeus  de  la  ville. 


l44  ^^  ^^  CONSTRUCTION  DES  PONTS  SUSPENDUS. 

dans  des  lieux  écartés ,  où  l'affluence  est  rarement  consi- 
dérable ;  dans  les  gorges ,  par  exemple ,  des  pays  monta- 
gneux, le  système  de  la  suspension  oÉfre  des  avantages 
incontestables.  Depuis  la  première  époque  de  leur  construc- 
tion sur  une  grande  éclielk  ,  en  Angleterre ,  on  peut  même 
dire  en  Europe ,  les  ponts  suspendus  ont  été  d'une  très- 
grande  utilité ,  et  ont  établi  des  communications  là  où  la 
nature  semblait  avoir  posé  des  barrières  insurmontables. 
Il  n'est  peut-être  aucun  genre  de  construction  qui  , 
mieux  que  celui-ci,  permette  à  l'ingénieur  de  déployer 
son  talent,  et  le  sentiment  qu'il  a  des  belles  proportions. 
Dans  la  plupart  des  constructions,  l'ingénieur,  l'archi- 
tecte ,  semblent  s'être  occupés  presque  exclusivement  du 
volume  et  de  la  solidité;  et  quoiqu'on  semble  retrouver 
parfois,  à  l'étonnant  aspect  de  leurs  œuvres,  ce  beau 
idéal  de  la  grandeur  et  de  l'élégance,  il  est  cependant  rare 
que  les  ingénieurs  soient  assez  heureux,  comme  l'a  été  si 
souvent  Sanmicheli ,  pour  réunir  dans  leurs  constructions 
toutes  ces  qualités  (i).  La  légèreté  et  la  hardiesse  du  pont 
suspendu  frappent  l'œil  agréablement  ;  et  les  courbes 
gracieuses  que  décrivent  ses  chaînes ,  coupées ,  à  de  fré- 
quens  intervalles ,  par  des  lignes  droites  ,  jettent  de  la 
variété  dans  l'ensemble  de  la  construction.  Mais  commq,  à 

(i)  Note  do  Tr.  La  jolie  église  de  Guareschi ,  à  V  éione  ,  l'élégaotc 
façade  des  palais  Bevilacqua,  à  Rome,  et  Gremiani,  à  Venise,  le 
pont  hardi  qu'il  jeta  sur  TAdige ,  sont  les  constructions  civiles  les 
plus  remarquables  ,  qui  recommandent  cet  architecte  à  la  postérité. 
Mais  Sanmicheli  a  encore  d'autres  litres  de  gloire  ,  comme  ingénieur 
militaire.  C'est  lui  qui  est  rinvenleur  des  baslioxis  angulaires  adoptés 
par  tous  les  ingénieurs  modernes.  Le  pape  Clément  VII  le  chargea 
de  refaire  ,  d'après  ce  système  ,  les  fortifications  de  Parme  et  de  Plai- 
sance; plus  tard  la  république  de  Venise  lui  confia  le  rétablissement 
des  fortifications  de  Venise  ,  Bergame,  Peschiera  ,  etc.  —  Sanmicheli 
est  né  en  i484»  il  mourut  eu  iSSg. 


BE  LA    CONSirxUCTlOIN    DES   PONTS   SUSPENDUS.  1  ^f) 

leur  beauté  naturelle,  les  ponts  suspendus  joignent  des 
avantages  incontestables ,  on  ne  doit  pas  être  surpris,  quoi- 
que l'adoption  de  ce  système  soit  encore  récente,  qu  il  eu 
ait  été  déjà  construit  un  si  grand  nombre ,  tant  eu  Angle- 
terre que  dans  les  autres  parties  du  monde  (i). 

En  remontant  à  Torigine  de  ces  constructions ,  on  ne 
peut  s'empècber  de  reconnaître  que  c'est  à  lAmérique  ou 
plutôt  à  l'Asie,  qu'appartient  la  priorité  de  cette  impor- 
tante invention,  que  l'Europe,  en  définitive,  serait  peu 
fondée  à  leur  revendiquer.  A  dififérentes  époques ,  il  est 
vrai,  dans  des  momens  d'urgence,  on  a  fait  usage ,  en  Eu- 
rope, de  ponts  de  cordes.  Au  siège  de  Poitiers,  par  exem- 
ple, sous  le  règne  de  Charles  IX,  un  de  ces  ponts  fut  jeté 
sur  le  Claiu  ;  mais  rien  ne  prouve  que  l'usage  en  ait  été 
permanent ,  et  qu'après  ces  circonstances  extraordinaires  , 
on  ait  continué  à  s  en  servir;  tandis  que,  d'après  les  rap- 
ports des  voyageurs,  nous  voyons  quen  Asie,  en  Chine 
surtout .  les  ponts  suspendus  y  sont  en  usage  depuis  les 
tems  les  plus  reculés.  Celui,  par  exemple,  de  Chouca- 
Chazum,  en  Chine,  dont  Turner  et  le  major  Renaell  ont 
donné  la  description,  est  d'une  date  tellement  ancienne, 
que  les  habitans  ignorent  l'époque  de  sa  construction ,  et 
n  hésitent  point  à  la  faire  remonter  jusqu'à  l'obscurité  de 
la  fable. 

Ce  pont  est  formé  de  deux  chaînes  parallèles,  à  quatre 
pieds  de  distance,  et  scellées  sur  chaque  rive  dans  des  assises 
de  pierre  hautes  de  8  pieds  ;  sa  longeur  est  de  59  pieds  ; 
mais  il  ne  sert  qu'au  passage  des  piétons.  Le  premier  pont 
suspendu  et  permanent  qui  ait  été  construit  en  Eu- 
rope, au  témoignage  de  M.  Drewry,  fut  jeté  sur  la  Tees  , 

(i)  Ln  pont  susj)endu  vient  d'être  construit  dans  1  Inde  sous  la  di- 
rection de  Sir  Lewis  Schaloh  ,  par  des  ouvriers  hindous  et  avec  du  fer 
indigène. 


l46  DE   LA   CONSTRUCTION   DES  POKTS   SUSPENDUS. 

i  deux  milles  au-dessus  de  Middleton.  Le  tablier  de  ce 
pont,  qui  du  reste  avait  peu  de  portée,  s'élevait  à  70  pieds 
au-dessus   du  fleuve  :  on  suppose  qu'il  a  été  construit 
en  174^-  C'est  à  l'ingénieur  Findlay  que  l'Amérique  du 
Nord  doit  le  premier  pont  en  fer  suspendu,  qui  y  fut  con- 
struit vers  l'année  i^gG^'mais  déjà  l'Amérique  du  Sud 
avait  été  dotée ,  par  les  conquérans  espagnols  ,  de  ce  genre 
de  construction ,  que  les  Indiens  sont  parvenus ,  avec  un 
rare  bonheur,  à  perfectionner  et  à  perpétuer.  Entre  les 
plus  remarquables,  on  cite  celui  jeté  sur  la  rivière  de 
Maypo,  non  loin  de  Santiago,  capitale  du  Chili.  Ce  pont, 
dont  la  plus  grande  longueur  est  de  laS  pieds,  est  formé 
d'un  plancher  de  4  pieds  de  large ,  composé  de  planches 
transversales,  dont  les  bouts  posent  sur  des  câbles  tressés 
avec  de  fortes  lanières  de  cuir  de  buffle,  tendues  d'un  bord 
à  l'autre ,  et  suspendues  ,  par  des  courroies  verticales  de 
l'épaisseur  du  doigl ,  à  de  gros  câbles  de  même  nature  , 
qui  vont  également  de  l  un  à  l'autre  bord.  Ces  câbles  de 
suspension  sont  au  nombre  de  six  ^  il  y  en  a  trois  de  chaque 
côté,  qui  forment,  l'un  au-dessus  de  l'autre,  trois  arcs 
inégaux,  dont  l'inférieur  a  pour  tangente  le  plancher  du 
pont ,  du  côté  où  la  rivière  est  bordée  de  rochers.  Ces 
câbles  sont  cramponnés  au  roc,  à  une  hauteur  de  20  ou 
3o  pieds  au-dessus  du  niveau  du  fleuve  j  mais  du  côté  op- 
posé ,  où'larive  est  très-basse,  les  câbles,  retenus  à  terre, 
sont  tressés  diagonalement  sur  une  charpente  qui  leur  sert 
de  point  de  suspension.  Il  résulte  de  la  hauteur  inégale  des 
deux  rives  que  ce  pont  présente  un  plan  incliné ,  qui  lui 
donne  un  aspect  très-pittoresque. 

On  voit  d'après  ce  précis  rapide,  que  ce  prétendu  siècle  de 
perfectionnement  et  de  lumières  dans  lequel  nous  vivons , 
n'est  au  fond  que  l'époque  du  retour  aux  principes  les  plus 
simples  de  l'art  ;  car  il  est  évident  que  nous  avons  été  pré- 


DE   LA   CONSTRUCTION   DF.S   PONTS  SUSPENDUS.  1  ^-j 

cédés  par  des  peuples  moins  avancés  que  nous  dans  la  ci- 
vilisation ,  dans  un  grand  nombre  de  constructions  qu  on 
regarde  aujourd'hui  comme  nouvelles.  N'a-t-on  pas  re- 
trouvé des  traces  de  tonnelles  sous  le  Nil  et  sous  lEuphrate  ! 

Les  ponts  suspendus  les  plus  remarquables  que  possède 
la  Grande-Bretagne  ont  été  construits  depuis  1816.  On  y 
a  employé  d'abord  le  fil  de  fer  sur  plan  incliné ,  qui  peut 
fort  bien  convenir  à  des  ponts  de  petites  dimensions  , 
mais  qui,  pour  ceux  à  large  portée,  tels,  par  exemple, 
que  celui  élevé  à  Driburgh-Abbey ,  par  les  soins  de 
M.  Smith  ,  sur  une  longueur  de  260  pieds  et  une  largeur 
de  4  pieds,  présente  de  grands  inconvéniens,  à  cause  du 
balancement  et  de  l'inégalité  de  la  tension.  Voici  les  ob- 
servations que  fait  à  ce  sujet  sir  Charles  Stewart  Drewry , 
auteur  dun  ouvrage  très-estimé  sur  la  construction  des 
ponts  suspendus. 

«  Il  est  incontestable,  dit-il,  quelque  défectueux  que 
soit  le  mode  de  construction  des  ponts  suspendus  de  pe- 
tite dimension ,  qu'ils  peuvent  cependant  faire  un  bon 
usage ,  si  le  choix  des  matériaux  a  été  fait  avec  discerne- 
ment-, car  le  poids  qu'ils  ont  à  supporter  n'est  jamais  en 
raison  de  leur  force,  et ,  de  plus,  le  volume  des  matières 
en  suspens  est  généralement  trop  peu  considérable  pour 
que  le  mouvement  auquel  ils  sont  exposés  puisse  être  dom- 
mageable. Quant  à  ceux  de  grande  dimension  ,  et  qui 
par  conséquent  sont  très-pesans,  on  ne  saurait  apporter 
trop  de  soins  à  bien  harmoniser  entre  elles  toutes  les  par- 
ties qui  les  composent,  et  surtout  à  en  distribuer  égale- 
ment le  poids  \  car  les  oscillations  produites  par  le  passage 
de  lourdes  charges,  en  occasionant  dans  certaines  parties 
un  frottement  plus  grand  que  dans  d'autres ,  détermine- 
rait bientôt  la  ruine  totale  du  pont.  Il  est  ordinaire  d'en- 
tendre parler  de  la  légèreté  d'un  pont  suspendu  comme  de 


l48  DE   LA    CONSTRUCTION   DES  PONTS  SUSPENDUS. 

sa  qualité  la  plus  essentielle  -,  cependant  ce  n'est  qu  une 
qualité  secondaire  qu'on  ne  doit  rechercher  qu  avec  pru- 
dence ;  car  il  peut  arriver  que  le  mouvement  que  reçoit 
le  pont  ne  fasse  qu'augmenter  la  cohésion  de  ses  parties , 
tandis  que ,  au  contraire  ,  dans  certaines  circonstances , 
l'impossibilité  de  résister  à  sa  propre  vibration  peut  être 
le  résultat  de  sa  trop  grande  légèreté. 

«  Quoi  qu'il  en  soit,  lorsqu'un  pont  suspendu  est  exposé 
soit  par  sa  situation ,  soit  par  la  nature  des  charges  qu'il 
est  destiné  à  recevoir,  à  de  grands  balancemens ;  loin  de 
réduire  le  poids  des  chaînes,  il  faut  l'augmenter  encore  ; 
en  s'attachant  surtout  à  mettre  entre  les  chaînes  et  le  ta- 
blier du  pont  l'union  la  plus  étroite  et  la  plus  égale,  afin 
d'obtenir  une  uniformité  de  balancement  telle ,  que  le  frot- 
tement soit  presque  insensible.  Mais  c'est  surtout  dans  la 
construction  des  chaînes  des  ponts  ou  des  jetées,  destinés 
au  service  des  côtes ,  qu'il  faut  avoir  soin  de  bien  lier  entre 
elles  toutes  les  parties  pour  éviter  le  plus  possible  le  frot- 
tement qu'occasionent  les  oscillations  produites  par  l'im- 
péluosilé  des  vents  ou  des  flots  ^  il  faut  en  outre  laisser  le 
plus  de  jours  possible  ,  pour  que  le  vent  ni  les  eaux  ne 
puissent  y  rencontrer  de  larges  surfaces  qui  leur  offriraient 
une  trop  grande  résistance.  » 

L'opinion  de  M.  Drewry  sur  la  nécessité  d'une  pesan- 
teur suffisante  et  d'une  grande  adhérence  des  parties  entre 
elles ,  nous  semble  entièrement  fondée  ^  elle  est  d'ailleurs 
confirmée  par  la  pratique  des  ingénieurs  les  plus  habiles, 
et  les  accidens  qui  sont  plus  d'une  fois  survenus ,  par  suite 
de  la  trop  grande  légèreté  des  chaînes  ,  et  principalement 
de  leur  relâchement  qui  exposaient  le  pont  entier  à  de 
trop  fortes  oscillations ,  peuvent  servir  encore  à  démontrer 
la  justesse  de  cette  manière  de  voir. 

Le  capitaine  Brown ,  auteur  bien  connu  du  système  mo- 


PE  LA   COxNSTKL'CTION    DES  l'OKTS  SL'SrEKDUS.  1  49 

dénie  des  ponts  su  pendus  en  1er ,  employa  d'abord  la 
ehaîne-càble  ,  mais  il  ne  larda  pas  à  remplacer  ces  chaînes 
par  des  tringles  ou  barres  de  fer  rondes  et  de  plates ,  unies 
entre  elles  au  moyen  de  boulons  et  de  clavettes,  parce  que 
ce  système  diminuait  le  frottement  et  rendait  la  vacillation 
moins  grande.  En  181 3  ,  il  construisit  d'après  ce  système 
son  premier  pont  suspendu,  qui  a  io5  pied  de  long;  et 
quoiqu'il  soit  propre  au  passage  de  toute  espèce  de  trans- 
ports ,  les  chaînes  de  suspension  ont  été  si  habilement  dis- 
posées et  ménagées ,  que  leur  poids  n'excède  pas  37  ton- 
neaux (740  quintaux). 

Quelques  années  après,  M.  Telford  construisit  le  fa- 
meux pont  de  Menay ,  le  plus  large  et  le  plus  élégant  de 
tous  les  ponts  suspendus,  mais  dont  on  a  parfois  exagéré 
le  mérite  (i).  Il  est  certain  qu'à  cause  des  difficultés  et  de 
1  époque  où  il  a  été  construit ,  on  ne  peut  s'empêcher  de 
reconnaître  à  M.  Telford  une  grande  hardiesse  de  vues  , 
ainsi  qu'une  grande  rectitude  de  jugement.  Cet  ouvrage  à 
une  seule  arche  est  d'autant  plus  remarquable  que  loa 
voit  encore  aujourd'hui  des  ingénieurs  français  établir, 
soit  par  timidité ,  soit  par  inhabileté ,  des  points  intermé- 
diaires de  suspension  sur  la  largeur  du  fleuve;  ce  qui  ôte 
au  pont  suspendu  son  caractère  de  hardiesse  et  de  légèreté. 
Disons-le  cependant,  M.  Vergés  a  donné  à  ses  confrères  un 
bel  exemple  de  hardiesse  dans  la  construction  de  son  pont 
suspendu  sur  l'Oise ,  qui  n'a  qu'une  seule  ouverture. 

Le  système  suivi  par  M.  Telford  est  sans  contredit  le 
seul  qui  convienne  à  toutes  les  grandes  constructions  de 
ce  genre.  Le  plan ,  dans  son  ensemble ,  avait  d'abord  ob- 
tenu tous  les  suffrages ,  mais  les  détails  ne  furent  pas  jugés 

(i)  On  a  le  projet  de  jeter  sur  la  Tyne,  entre  Soulh  et  North-Sields, 
un  pont  en  fer  suspendu  qui  offrira  l'arche  la  plus  large  connue, 
car  elle  n'aura  pas  moins  de  4oo  pieds  de  corde. 


lOO  DE   LA  CONSTRUCTION    DES  PONTS   SUSPENDUS. 

aussi  favorablement.  Du  reste ,  cet  ingénieur  fit  bientôt 
oublier  tous  ces  petits  défauts  de  détail  par  sa  belle  con- 
sUuction  du  pont  de  Bristol  (i). 

M.  Mitis ,  ingénieur  autrichien  ,  qui  a  dirigé  les  con- 
structions d'un  beau  pont  suspendu,  à  Vienne,  sur  le  Da- 
nube, a  publié  un  grand  nombre  de  planches  représentant 
des  essais  de  ponts  suspendus ,  où  1  acier  remplace  le  fer. 
L'auteur  s'y  est  aussi  livré  à  des  recherches  sur  différens 
points  qui  ont  beaucoup  d'analogie  avec  la  construction 
des  ponts  suspendus  -,  aussi  n  hésitons-nous  pas  à  en  en- 
tretenir ici  nos  lecteurs.  Il  semble  donner  la  préférence  à 
l'acier  sur  le  fer-,  mais  le  prix  élevé  de  ce  métal  suffirait 
pour  motiver  son  exclusion ,  quand  même  il  offrirait  tous 
les  avantages  possibles.  La  supériorité  de  son  usage  dans 
les  chaînes  de  pont ,  qui  consiste  principalement  dans  sa 
force  comparée  à  son  peu  de  pesanteur,  n'est  vraiment 
qu'apparente,  par  la  raison  que  la  pesanteur  et  la  rési- 
stance au  mouvement  sont  indispensables  ^  car  le  mouve- 
ment donné  à  un  pont  très-léger ,  mais  de  grande  dimension, 
par  le  passage  d'une  forte  charge ,  qui  cesserait  d  être  en 
rapport  avec  sa  résistance  au  balancement ,  serait  beaucoup 
plus  nuisible  à  sa  stabiUté  que  ne  le  serait  Taccroissement  de 
son  propre  poids.  Aussi ,  pour  remédier  à  cet  inconvénient , 

(i)  Note  du  Tr.  M.  Telford  est  en  oulie  auteur  dun  beau  pont  eu 
pierre  récemment  jelé  sur  le  Don  près  d'Aberdeen.  Ce  pont  a  environ 
520  pieds  anglnis  (i52  mètres  44  cent.)  de  longueur;  il  consiste  en 
cinq  arciies  qui  ont  76  pieds  (22  mètres  85  cent.)  d'ouvcrlure  ,  et 
25  pieds  (  7  mètres  62  cent.  )  de  hauteur.  Ce  qui  est  bizarre  ,  c'est 
que  les  fonds  affectés  à  cette  construction  proviennent  entièrement  de 
IVpargne  et  de  l'accumulation  des  intérêts  de  la  modique  somme  de 
2  liv.  st.  5  sch.  8  pences  (67  fr.  ) ,  déposée  entre  les  mains  du  ma- 
gistrat de  la  ville  dans  l'année  i6o5  ,  par  Sir  Alexis  Hay  ,  greiîier  des 
assises  ,  dans  le  but  de  réparer  laucien  pont  du  Don ,  fondé  par  le 
roi  Tiobert  Bruce. 


DE  LA  CONSTRUCTION  DES  PONTS  SUSPENDUS.     1  i)  I 

est-on  obligé  de  ne  charger  le  pont  en  acier  que  de  la  moitié 
du  poids  que  pourrait  supporter  un  pont  en  fer  de  la  même 
force  5  circonstance  qui  détruit  tous  les  avantages  que 
semble  présenter  l'emploi  des  chaînes  en  acier.  Un  exem- 
ple démontrera  mieux  ce  que  nous  avançons  :  M.  Milis 
fixe  la  charge  d'un  pont  en  acier  à  deux  fois  environ  le 
poids  total  de  la  chaîne  et  du  tablier  ,  et  à  environ  8  fois 
3/4  celui  des  chaînes  -,  ainsi ,  un  pont  suspendu ,  en  acier, 
dont  le  poids  des  chaînes  serait  de  8  tonneaux  1,910  liv. 
et  le  poids  total  de  89  tonneaux ,  ne  devrait  supporter  , 
d  après  les  calculs  de  cet  ingénieur  ,  qu'une  charge  de 
79  tonneaux.  Si  au  contraire  l'on  évalue  le  poids  qu'il 
pourrait  supporter ,  d'après  la  donnée  admise ,  pour  les 
ponts  en  fer,  c'est-à-dire  70  liv.  ouo3,i25  de  tonneau 
par  pied  carré ,  ou  bien  un  homme  par  chaque  espace  de 
deux  pieds  carrés ,  le  tablier  de  ce  pont  devant  avoir  3,855 
pieds  carrés  de  superficie,  pourrait  supporter  120  ton- 
neaux, ou  un  peu  plus  de  trois  fois  son  propre  poids,  et 
plus  de  treize  fois  celui  des  chaînes.  L  excès  de  légèreté 
et  d'élasticité  des  chaînes  en  acier ,  les  rend  peu  propres  à 
résister  aux  fortes  secousses  produites  par  Touragan  ou  par 
le  passage  de  voilures  pesamment  chargées  5  aussi  nous 
ne  conseillerons  jamais  leur  emploi  pour  les  ponts  qui  sont 
souvent  exposés  à  cette  double  action.  Lorsque,  pour 
quelque  motif  particulier ,  on  recherche  la  légèreté  et  en 
même  tems  la  solidité  ,  il  faut  croiser  les  chaînes ,  comme 
celles  du  pont  de  Menai ,  et  les  lier  fortement  entre  elles  ; 
le  pont  acquiert  alors  une  très-grande  solidité.  L'espèce  et 
la  quantité  de  matériaux  à  employer  dans  la  construction 
d'un  pont  suspendu,  doivent  être  déterminées  en  raison 
du  but  quon  se  propose,  et  le  fer  est  incontestablement 
la  matière  qui  convient  le  mieux  pour  les  ponts  de  grande 
dimension. 


102  DE  LA  CONSTRL'CTIOK   DES  PONTS  SUSPENDUS. 

Nous  ne  devons  pas  passer  ici  sons  silence  les  résultats 
assez  heureux  qu'on  a  obtenus  dans  ces  derniers  tems,  de 
la  substitution  des  chaînes  en  bois  à  celles  en  fer  5  système 
qui  se  rapproche  beaucoup  des  ponts  suspendus  en  bam- 
bou que  l'on  rencontre  fréquemment  en  Chine.  Comme  ce 
moyen  nouveau  offre  à-la-fois  une  grande  économie,  et 
qu'il  permet  d'établir  des  ponts  suspendus  dans  des  pays 
où  la  rareté  du  fer  n'eût  pas  permis  leur  construction  , 
nous  croyons  devoir  entrer  dans  quelques  développemens 
à  ce  sujet. 

Quand  il  s'agit  de  construire  un  pont  suspendu  sur  un 
point  peu  fréquenté,  et  où  l'on  n'a  pas  à  craindre  le  pas- 
sage de  lourdes  voitures,  on  peut,  sans  inconvénient, 
substituer  aux  chaînes  de  fer  dos  chaînes  en  bois  que  l'on 
dispose  d'après  le  même  procédé  adopté  pour  les  pre- 
mières. Voici  les  avantages  que  présente  ce  système  de 
construction  :  à  poids  égal,  la  résistance  absolue  du  bois 
est  plus  grande  que  celle  du  fer,  et  en  outre  le  travail 
est  plus  promptement  exécuté,  et  à  bien  moins  de  frais. 
Le  bois,  il  est  vrai,  s'avarie  plus  tôt  que  le  fer,  et  sur- 
tout se  lâche  davantage^  mais  on  prévient  le  premier 
inconvénient  en  revêtant  le  bois  de  plusieurs  couches 
de  vernis  composé  de  sablon  et  de  peinture  à  l'huile  ^ 
ce  qui  le  rend  inaccessible  à  toute  influence  hygromé- 
trique. Quant  au  second  inconvénient,  l'expérience  a 
démontré  que  l'expansion  du  sapin  est  vingt  fois  plus 
grande  que  celle  du  fer  :  leur  volume  et  la  charge  à  sup- 
porter étant  les  mêmes.  Mais  comme  dans  de  semblables 
constructions,  le  volume  du  sapin  devrait  être  cinq  fois 
plus  considér.ible  que  celui  du  fer,  les  chaînes  en  bois 
prêteraient  seulement  quatre  fois  plus  que  celles  en  fer.  Si 
en  outre ,  en  construisant  des  ponts  en  bois ,  on  a  soin  de 
leur  donner  une  force  supérieure  au  poids  qu'ils  doivent 


DE  LA  CONSTIirCTION   DES  POKTS   SUSPENDUS.  l53 

réellement  supporter ,  on  préviendra  ainsi  les  effets  d'un 
trop  grand  relâchement.  Au  reste,  d'après  les  calculs  ci- 
après  ,  on  verra  que  cette  expansion  n'est  pas  très  à  re- 
douter. 

La  force  absolue  de  cohésion  du  sapin  est  de  12,000  li- 
vres par  pouce  carré,  ou  5  tonneaux  35/oo ,  un  5*  envi- 
ron de  celle  du  fer;  mais  la  pesanteur  du  sapin  est  d  un 
12'  environ  de  celle  du  fer.  Ainsi,  à  pesanteur  égale  : 

La  force  de   cohésion  du  sapin  est  -i  lois  4  plu*  considérable  que 

celle  du  fer. 
Celle  du  frêne, .  .   2  8'  id.  id. 

Celle  du  chêne.  .  .    1        55"  td.  id. 

La  stabilité  du  pont  suspendu  dépend  de  la  solidité  de 
ses  culées,  puisque,  en  définitive,  elles  supportent  la  totalité 
de  la  charge.  Elles  doivent  donc  être  aussi  volumineuses  et 
aussi  solides  que  possible,  en  conciliant  toutefois  ce  que 
réclament ,  dune  part ,  les  exigences  de  leur  forme ,  et ,  de 
l  autre ,  léconomie ,  qui  doit  cependant  porter  sur  ce  point 
moins  qu'ailleurs.  Lorsque  les  rives  d'un  fleuve  n  offrent  pas 
d'appuis  naturels  dune  assez  grande  solidité,  et  qu'il  est 
nécessaire  d'eu  construire  en  maçonnerie ,  leur  pesanteur 
devra  être  au  moins  égale  à  deux  fois  celle  de  la  plus  pe- 
sante charge  que  puissent  porter  les  chaînes,  et  leur  ré- 
sistance totale  (qui  comprend  leur  pesanteur  et  leur  force 
d  adhésion  réunies)  devra  être  au  moins  égale  à  quatre 
fois  la  plus  forte  charge.  C  est  pour  avoir  négligé  ce  prin- 
cipe qu'on  a  été  obligé  de  reconstruire  le  pont  suspendu 
des  Invalides  jeté  sur  la  Seine. 

JVI.  Telford  proposait,  dans  son  premier  projet  du  pont 
de  Menai ,  d  attacher  les  chaînes  à  la  maçonnerie ,  liée  elle- 
même  aux  appuis  naturels  du  terrain ,  de  telle  sorte  qu'en 
cas  de  désastre,  il  dût  y  avoir  entraînement  d  une  masse 


l54  t>E   LA    CONSTRUCTION  DES  PONTS  SUSPENDUS. 

de  maçonnerie  du  poids  de  12,000  tonneaux,  ou  six  ou 
sept  fois  la  plus  forte  charge  que  le  pont  pût  porter. 

La  force  de  résistance  offerte  par  Tadhérence  d'une 
masse  de  maçonnerie  au  terrain  qui  l'entoure,  dépend 
surtout  de  la  nature  de  ce  terrain  5  aucune  règle  générale 
ne  peut  servir  à  la  déterminer.  On  ne  doit  donc  point  trop 
compter  sur  cette  force  de  résistance ,  à  moins  que  ce  ne 
soient  des  rochers  graniteux.  Dans  ce  cas  seulement,  on 
fera  bien  de  les  employer  comme  attaches,  ainsi  qu'on  l'a 
fait  pour  les  ponts  de  Menai  et  de  Brighton. 

(  Monthlj  Pieview.  ) 


x$(di(xnk$. 


LE  FERMIER   FAUSSAIRE. 


A  Pulteney-Bridge,  près  de  Birmingham ,  on  voit  encore 
un  édifice  singulier ,  qui  n'a  pour  fenêtres  que  des  meur- 
trières oblongues ,  et  dont  les  murailles  massives  forment 
un  grand  nombre  de  saillies  ,  de  ressauts  et  d'encoignures. 
Un  fermier,  nommé  Brasfield ,  l'occupait  en  1821.  Com- 
ment avait-il  adapté  aux  travaux  de  la  ferme  un  bâtiment 
construit  pour  servir  à-la-fois  de  couvent  et  de  citadelle  ? 
Il  serait  impossible  de  le  dire.  Quelques  hangars  et  des 
bâtimens  de  brique  et  d'argile ,  élevés  à  l'extérieur ,  ser- 
vaient de  greniers  et  de  resserres  ;  les  portes  du  manoir 
restaient  fermées.  Brasfield  et  sa  fille  y  entraient  seuls  5  il 
n'avait  pas  de  domestique,  et  ce  genre  de  vie  étrange 
jetait  sur  le  fermier  une  teinte  fort  équivoque. 

Une  petite  congrégation  de  catholiques  romains  s'était 
réunie  ,  dans  les  dernières  années  du  règne  de  Charles  II , 
pour  donner  le  plan  et  diriger  la  construction  de  l'édifice  : 
monastère ,  quant  à  la  distribution  intérieure  j  forteresse , 
quant  à  l'apparence  extérieure;  plein  de  dégagemens,  de 
communications  secrètes ,  de  cachettes  habilement  prati- 
quées ,  de  chambres  cachées ,  de  trappes  invisibles  et  d'es- 
caliers dérobés ,  une  habileté  ingénieuse  avait  présidé  à  sa 
construction:  et  l'épaisseur  des  murailles,  la  solidité  des 
portes  de  fer ,  les  nombreuses  ouvertures  dont  les  remparts 
étaient  criblés  ,  eussent  permis  aux  papistes  de  soutenir  uu 
long  siège ,  si  les  événemens  avaient  réalisé  leurs  espérances 


1  56  LE  FERMIEa   FAUSSAIRE. 

et  soulevé  dans  une  guerre  à  mort  les  deux  grands  inté- 
rêts religieux  qui  divisaient  l'Angleterre. 

C'était  là  que  demeurait  Brasfield  ;  une  cour  intérieure 
assez  large;  un  puits,  une  fonlaine,  un  four,  un  grenier 
rempli  de  blé  ,  des  provisions  en  grand  nombre  ,  offraient 
à  l'homme  qui  se  confinait  dans  cette  solitude ,  à-peu-près 
loules  les  nécessités  de  la  vie.  Après  qu'il  avait  surveillé 
ses  travailleurs ,  la  grande  porte  de  fer  retombait  sur  Bras- 
field ,  les  barreaux  énormes  roulaient  sur  leurs  pivots  et 
assuraient  encore  la  solidité  de  la  porte  ;  dès-lors  aucun 
bruit  ne  trahissait  plus  l'existence  d'un  être  humain  dans 
l'enceinte  de  ces  tristes  murs.  Le  fermier  n'admettait  à 
sa  table  aucun  de  ses  confrères  ;  il  parlait  peu ,  payait 
exactement  ses  dettes,  ne  se  liait  avec  personne  et  semblait 
ne  pas  s'embarrasser  le  moins  du  monde  de  la  haine  cor- 
diale qu'il  inspirait.  Propriétaire  d'un  terrain  fort  aride , 
il  employait  pour  fexploiter  un  grand  nombre  d'ouvriers; 
et  quoique  le  rapport  de  ce  domaine  fût  peu  considérable, 
il  vivait  en  homme  riche.  Jamais  un  pauvre  ne  se  présen- 
tait à  sa  porte  sans  recevoir  l'aumône  ;  avant  le  jour  de  l'é- 
chéance, ses  impôts,  ses  contributions,  la  dime  même, 
que  les  agriculteurs  anglais  paient  à  regret  et  le  plus  tard 
qu'ils  peuvent ,  étaient  soldés  par  Brasfield.  Aussi  les  fer- 
miers, à  dix  lieues  à  la  ronde,  n'avaient-ils  pour  cet  homme 
que  des  exécrations  et  des  anathêmes.  Il  avait  perdu  sa 
femme,  virago  tout  aussi  insociable  que  son  mari,  et  vi- 
vait avec  sa  fille  ,  Jeanne  ;  pensive  et  triste  enfant ,  déli- 
cate et  fraîche ,  toujours  recluse  dans  le  manoir  du  fermier, 
bonne ,  douce ,  modeste ,  mais  coupable  d'un  grand  crime 
aux  yeux  de  ses  voisines.  Elle  avait  un  piano  ;  Brasfield 
avait  acheté  cet  instrument  à  la  vente  d'un  banquier  ruiné. 
D'ailleurs  il  donnait  à  Jeanne  une  éducation  excellente  ; 
elle  avait  une  bibliothèque  bien  composée,  montait  à  che- 


LE  FEUMIEU    FALSSAIRE.  iS^ 

val  comme  une  grande  dame,  et  semblait  le  seul  être  hu- 
main pour  lequel  Brasfield  eût  de  lalTtclion. 

La  physionomie  et  les  manières  de  Brasfield  avaient 
quelque  chose  de  singulièrement  repoussant.  Son  altitude 
militaire ,  son  grand  front  chauve ,  son  sourcil  droit  et 
abaissé  sur  ses  yeux  caves,  la  sévérité  de  son  regard  ,  l'im- 
mobililé  de  ses  traits  ,  le  dédain  exprimé  par  la  contracliou 
pénible  des  deux  angles  de  sa  bouche  ,  indiquaient  sans 
doute  la  fermeté  de  1  esprit  et  même  la  force  de  l'ame  ;  mais 
cette  force  et  cette  fermeté  que  le  crime  même  n'effraient 
pas.  Il  faisait  du  bien  dans  le  pays  ^  tous  les  quinze  jours  , 
ses  travailleurs  recevaient  une  haute-paie  -,  tous  les  ans , 
chacun  d'eux  était  sûr  d'une  gratification.  Cependant  il 
était  détesté  par  cet  instinct  populaire,  souvent  injuste, 
quelquefois  pénétrant  et  sagace.  On  disait  quil  avait  servi 
et  que  sa  mauvaise  conduite  lavait  fait  rayer  des  contrôles 
de  l'armée  -,  les  uns  vovaient  en  lui  un  vieux  contreban- 
dier échappé  aux  périls  de  son  dangereux  métier  ;  les  au- 
tres ,  un  ancien  membre  de  la  république  félonne  de 
Botany-Bay;  quelques-uns  enfin,  un  faux  monnoyeur , 
un  faussaire ,  un  fabricant  de  ces  billets-de-banque  men- 
songers dont  1  Angleterre  était  alors  inondée. 

Long-tems  ces  rumeurs  passèrent  pour  de  vagues  calom- 
nies ^  aucune  preuve  ne  s'élevait  contre  Brasfield  5  et  Ton 
ne  pouvait  regarder  comme  des  indices  suffisans ,  la  bizar- 
rerie de  son  caractère  ,  son  amour  de  la  solitude ,  et  lopu- 
lence  dont  il  jouissait.  Il  payait  toujours  en  espèces  et  au 
comptant.  Presque  tous  les  fermiers  ses  rivaux  avaient 
reçu  en  paiement  de  faux  billets  de  banque ,  et  les  avaient 
jetés  à  leur  tour  dans  la  circulation  ;  mais  on  ne  se  souvenait 
pas  qu'un  faux  hank-note  fût  sorti  des  mains  de  Brasfield. 
On  le  baissait  d  autant  plus  ,  et  l'on  disait  d'autant  plus  de 
mal  de  lui ,  qu  on  n'avait  aucune  prise  sur  un  homme 


l58  LE  FERMIER   FAUSSAIRE. 

exact  dans  tous  ses  paiemens ,  fidèle  à  sa  parole ,  réservé 
dans  ses  discours ,  et  qui  professait  une  piété  scrupuleuse. 
La  probité ,  sûre  d'elle-même ,  peut  se  dispenser  de  ces 
marques  extérieures  de  religion  ;  le  vice  endurci  n'a  pas 
de  meilleur  rempart  que  1  hypocrisie. 

Malheureusement  Brasfield ,  dont  la  laciturnité  laissait 
échapper  quelquefois  des  paroles  hardies  et  violentes  ,  s'at- 
tira par  une  de  ces  saillies  impétueuses ,  dont  les  carac- 
tères les  plus  réservés  ne  savent  pas  toujours  modérer 
l'essor ,  la  colère  d'un  officier  de  police.  Cet  homme  se 
nommait  Haverell  Dermody.  On  l'avait  chargé  spéciale- 
ment de  remonter  à  la  source  de  cette  fabrication  clandes- 
tine de  billets  de  banque ,  dont  le  point  central  et  caché 
semblait  placé  dans  le  rayon  de  Birmingham  :  depuis  deux 
ans,  plus  de  trente  mille  billets  de  toute  valeur  avaient 
été  émis  par  les  faussaires.  De  pauvres  diables ,  convaincus 
de  les  avoir  mis  en  circulation ,  avaient  été  pendus  -,  mais 
les  véritables  auteurs  des  billets  faux ,  les  propriétaires  de 
la  grande  fabrique  centrale ,  quels  qu'ils  pussent  être , 
étaient  restés  en  dehors  des  atteintes  de  la  justice.  Leurs 
profits  étaient  immenses ,  leurs  ressources  proportionnées 
et  leur  influence  sur  les  agens  subalternes  assez  puissante , 
pour  leur  assurer  une  impunité  complète ,  achetée  par  le 
sacrifice  de  quelques  misérables ,  qu'ils  livraient  aux  tri- 
bunaux. 

Haverell  Dermody  rencontra  un  jour  au  marché  de 
Birmingham  ,  Brasfield ,  qui  venait  régulièrement  à  ce 
marché  conclure  des  achats  et  des  ventes.  Les  rapports  qui 
existaient  entre  ces  deux  personnages  étaient  long-tems 
restés  secrets.  Une  question  que  Dermody  adressa  tout  bas 
au  fermier,  reçut  pour  réponse  une  explosion  de  colère. 

«  Vous  ?  s'écria  Brasfield  ,  l'épouser. 

—  Et  pourquoi  pas ,  je  vous  prie  ? 


LE  FERMIER  FAUSSAIRE.  i5q 

—  Épouser  ma  fille  ? 

—  Je  vous  la  demande. 

—  Je  ne  vous  répondrai  pas  ,  Haverell 

—  Et  moi,  je  ne  vous  ferai  pus  attendre  ma  réplique... 

—  Comme  il  vous  plaira. 

—  Tenez-vous  sur  vos  gardes.  Est-ce  votre  dernier 
mot.f^ 

—  Oui  !  » 

C'était  un  dimanche  du  mois  d'avril  1821  ,  que  cette 
conversation  brève  avait  lieu  entre  deux  personnes  dont  la 
mort  fut  scellée  par  ce  peu  de  mots.  Le  lundi  suivant,  une 
petite  troupe  bien  armée ,  composée  de  dix  hommes  à  che- 
val et  commandée  par  un  serjjent,  escorté  de  l'officier  de 
police ,  s'avançait  lentement  de  Birmingham  à  Pulteney- 
Bridge.  On  savait  que  Brasfield  devait  se  trouver  ce  jour- 
là  à  Lowbarn  ,  village  situé  à  deux  lieues  de  Pulteney  •,  on 
espérait  saisir ,  en  son  absence ,  les  inslrumens  du  crime  , 
s'ils  existaient;  et  une  fois  maîtres  de  ces  importantes 
pièces  de  conviction ,  les  agens  de  la  justice  étaient  sûrs  de 
s'emparer  d'un  homme  auquel  aucun  voisin  ne  voudrait 
offrir  un  asyle.  La  résolution ,  le  courage  et  la  force  phy- 
sique du  fermier  inspiraient  toutefois  assez  de  craintes 
pour  que  l'on  eût  regardé  comme  nécessaire  cette  expédi- 
tion à  main  armée.  Deux  ou  trois  ouvriers ,  dévoués  à 
Brasfield  et  d'un  caractère  semblable  au  sien ,  demeuraient 
dans  les  bâtimens  voisins  du  manoir  5  et  l'on  pensait  que 
le  maître  et  ses  acolytes  pourraient  repousser  la  force  par 
la  force.  Haverell  Dermody ,  qui  avait  provoqué  cette  des- 
cente judiciaire,  avait  fait  toutes  ses  dispositions  avec  la 
prudence  d'un  ennemi  qui  ne  veut  pas  manquer  sa  proie. 

Les  dragons  étaient  dispersés  sur  la  grande  route, 
comme  s'ils  eussent  voulu  seulement  promener  leurs  che- 
vaux 5  mais  arrivés  au  sentier  qui  conduisait  à  l'habita- 


l6o  LE   FERMIER  FAUSSAIRE. 

lion  de  Brasfield  ,  ils  prirent  le  grand  trol,  et,  en  deux 
minutes  ,  ils  se  trouvèrent  près  de  la  barrière  principale  , 
ordinairement  ouverte.  Elle  était  fermée.  De  grands  troncs 
d'arbres  la  barricadaient  en  dehors  5  plus  loin  ,  des  ton- 
neaux vides  et  des  charrettes  formaient  une  espèce  de  rem- 
part; pas  un  être  vivant  auprès  de  la  maison;  tout  était 
silencieux  ;  on  entendait  seulement  le  bruit  rauque  d'un 
soufïlet  de  forge;  et  le  long  tuyau  d'une  cheminée  vomis- 
sait une  noire  colonne  de  fumée  dans  l'air. 

«  Comment  diable  a-t-il  deviné  cela  ?  dit  Haverell  au 
sergent. 

—  Je  parie  qu'il  est  là-dedans ,  reprit  le  militaire. 

—  Eh  bien  !  nous  le  prendrons.  » 

On  fit  une  trouée  dans  une  haie  vive;  des  sentinelles 
postées  de  distance  en  distance  devaient  arrêter  Brasfield 
s'il  essayait  de  fuir  ;  deux  dragons ,  le  sergent  et  Dermody, 
muni  de  son  warrant  (1)^  s'avancèrent  vers  la  grand'porte. 
Armé  de  cette  baguette  de  chêne,  terminée  d'un  croc  d'ai- 
rain et  qui  est  l'insigne  de  son  office ,  Haverell  essaya  de 
soulever  la  porte  massive.  La  baguette  se  brisa  dans  sa 
main. 

«  Ah  !  ah  !  cria  le  sergent ,  vieux  troupier  de  l'armée 
d'Espagne;  voilà  un  beau  levier,  ma  foi!  pour  battre  en 
brèche  la  forteresse  !  » 

Le  sergent ,  dont  le  dédain  éclatait  en  longues  risées , 
ramassa  un  tronc  de  noyer  qui  se  trouvait  par  terre  ,  et, 
le  saisissant  avec  ses  deux  mains,  en  foudroya  la  porte 
contre  laquelle  il  le  lança;  tout  s'ébranla  aussitôt;  le  por- 
tique de  fer  rendit  un  long  murmure ,  mais  rien  ne  bou- 
gea ;  et  le  soldat,  couvert  de  sueur,  vit  son  compagnon, 
l'officier  civil ,  lui  rendre  moquerie  pour  moquerie. 

(1)  MniicLil  tramener. 


LE  FEinriEn  faissaikf..  i6i 

«  Diable  I  sécria-t-il,  sans  un  boulet  de  vingt-quaire 
on  n  en  viendrait  pas  à  bout  !  » 

Une  échelle  était  placée  à  quelque  distance  ;  le  sergent 
la  planta  sous  la  muraille  ,  et  se  trouva  bientôt  à  portée 
de  l  une  des  meurtrières  qui  donnaient  du  jour  à  la  for- 
teresse. Non-^seulement  cette  ouverture  était  fort  étroite 
el  oblongue ,  mais  cinq  ou  six  barreaux  de  fer  la  traver- 
saient horizontalement  à  l'extérieur  ^  et  un  volet  de  bois 
de  chêne  la  garnissait  à  l'intérieur.  Le  sergent  voulut  ar- 
racher un  des  barreaux-,  il  y  parvint;  mais  c'était  un 
succès  fort  inutile  ;  le  volet ,  muni  en  dedans  d'autres  fer- 
rares  ,  résistait  aux  efforts  du  sergent ,  qui  s'arrêta  pensif, 
déconcerté,  mécontent,  et  descendit  de  léchelle. 

«  Malédiction  sur  le  service  d'espion  !  Je  ne  l'ai  jamais 
feit  -,  je  ne  veux  plus  le  faire  !  au  diable  ! 

—  C'est  une  affaire  certaine ,  reprit  Dermody  ;  Brasfield 
est  là-dedans.  Vous  entendez  le  soufflet  de  sa  forge  :  il  est 
occupé  sans  doute  à  brûler  ses  papiers ,  ses  presses ,  ses 
formes...  » 

Il  réfléchit  un  moment;  puis,  tout-à-coup,  apercevant 
des  maçons  qui  travaillaient  à  quelque  distance,  il  quitta 
le  sergent  et  se  dirigea  de  leur  côté  :  il  revint  avec  ces 
hommes  qui  l'aidèrent  à  porter  une  grande  échelle  qu'il 
appliqua  au  pied  du  mur.  Cette  échelle  atteignait  le  toit; 
il  y  grimpa  et  parvint  au  faite  de  la  maison  ;  il  aperçut  une 
ouverture  beaucoup  plus  large  que  celle  de  la  muraille  et 
seulement  protégée  par  un  carreau.  Haverell,  placé  en  ob- 
servation, ne  tarda  pas  à  découvrir  une  grande  salle  ob- 
scure, au  fond  de  laquelle  étincelait  une  forge.  Devant  la 
fournaise  ardente  et  animée  par  le  souffle  vigoureux  de  l'in- 
strument que  le  bras  du  fermier  faisait  mouvoir,  Brasfield 
était -assis,  calme  en  apparence  et  immobile.  De  la  main 
droite    il  soufflait   :  de   l'autre  ,  il  saisissait  avec  de  pe- 
I.  II 


162  LE  FERMIER   FAUSSAIRE. 

lites  pincettes  des  paquets  de  billets  de  banque  ,  déposés 
dans  cinq  ou  six  caisses  à  compartimens  qui  se  trouvaient 
par  terre.  Il  attendait  que  Tun  des  paquets  fût  consumé 
entièrement,  puis  il  en  reprenait  un  autre  et  lui  faisait 
subir  la  même  épreuve.  Ses  yeux  se  tournèrent  vers  le 
vitrage  supérieur ,  seule  ouverture  qui  éclairât  la  cham- 
bre -,  et  il  vit  le  pâle  visage  de  Dermody.  Brasfield  ne 
bougea  pas. 

«  Vous  êtes  mon  prisonnier ,  s'écria  l'espion  en  cassant 
le  vitrage  avec  le  canon  d'un  pistolet  qu'il  venait  de  tirer 
de  sa  poche  et  d'armer. 

—  Volontiers  5  mais  un  peu  plus  tard ,  répondit  le  faus- 
saire que  rien  ne  troublait.  Vous  attendrez  un  peu,  s'il 
vous  plait. 

—  Au  nom  de  la  loi  et  du  roi ,  rendez-vous ,  et  ouvrez 
la  porte  à  l'instant  même...  ou  je  fais  feu  sur  vous. 

—  Fais  feu  et  vas  au  diable ,  reprit  l'autre  d'une  voix 
résolue  et  tranquille.  Tue-moi  5  je  ne  serai  pas  pendu. 
Manque-moi  5  tu  seras  pendu.  » 

Haverell  était  furieux  du  sang  froid  de  Brasfield.  Il  fit 
feu  -,  mais  son  intention  était  seulement  d'efifrayer  le  fer- 
mier ,  et  de  briser  ,  s'il  était  possible ,  le  tuyau  de  fonte 
qui  donnait  passage  à  la  fumée. 

«  Ah!  ah!  ah!  cria  Brasfield^  on  voit  bien  que  ton  mé- 
tier n'est  pas  la  guerre.  A  la  police,  Haverell!  à  la  police  l 

—  Brûle  encore  un  papier ,  et  je  te  tue  ,  reprit  Have- 
rell, qui  versait  dans  le  canon  du  pistolet  fumant  encore  , 
tout  ce  que  contenait  sa  poire  à  poudre ,  et  trois  balles  qui 
le  remplissaient  jusqu'à  la  gueule.  Eh  bien!  continua-t-il , 
après  avoir  amorcé  -,  m'entends-tu  ?  encore  une  poignée 
de  ces  hank-notes ,  et  tu  es  un  homme  mort! 

—  Si  je  laisse  une  poignée  de  hank-notes ,  mou  cher 
Haverell ,  je  suis  mort.  Tire  si  tu  veux.  » 


LE    FEr.MlEn    FAUSSAIRE.  1  6i 

Dermody  fut  sur  le  point  de  tirer  5  mais  un  remords  de 
conscience  le  prit ,  et  il  eut  recours  aux  prières ,  aux  insi- 
nuations, à  la  douceur. 

«  Que  diable  !  monsieur  Rrasfield ,  il  faut  se  rendre.  A 
quoi  la  résistance  vous  servirait-elle  !  Vous  savez  bien  que 
j'aime  à  rendre  service  dans  l'occasion.  Si  je  peux  vous  être 
utile  à  quelque  chose ,  je  le  ferai ,  je  vous  assure. 

—  Allons ,  vendeur  de  sang  humain ,  épargne-toi  ces 
mensonges.  Tu  as  fait  pendre  Thomas  Winnington,  Henri 
Godfrey,  William  Rhynley,  pour  quelques  schelings ,  mi- 
sérable !  Et  tu  me  crois  assez  fou  pour  l'écouter  !  Tes  pa- 
roles sont  gauches  comme  ton  bras  et  ton  coup-d'œil  sont 
maladroits.  Je  me  plaindrai  à  tes  supérieurs  \  tu  es  la  honte 
de  ton  arme.  » 

A  ces  mots ,  Tagent  de  police ,  irrité ,  lâcha  son  coup  \ 
mais  la  charge  trop  forte  fil  éclater  le  canon,  et  brisa  la- 
vant-bras du  malheureux ,  qui  chancela  sur  le  toit,  essaya 
en  vain  de  se  raccrocher  à  l'échelle ,  et  finit  par  tomber  à 
terre  dans  un  état  déplorable. 

Il  se  fit  un  long  silence  ,  pendant  lequel  le  soufflet  de  la 
forge  continuait  son  jeu  régulier  -,  les  dragons ,  occupés  à 
soigner  Haverell  Dermody,  avaient  négligé  leur  mission  \ 
enfin ,  la  voix  de  Brasfield  se  fit  entendre.  Il  venait  d'ou- 
vrir un  des  volets  intérieurs,  adaptés  aux  meurtrières  dont 
j'ai  parlé.  Le  sergent  l'aperçut  et  lui  cria  : 

«  Vous  rendez-vous? 

—  Encore  cinq  minutes  5  avant  ce  tems,  je  n'ouvre 
pas.  » 

La  troupe  qui  maugréait,  et  qui  ne  se  composait  plus 
que  de  six  personnes  ,  le  reste  s'étant  détaché  pour  trans- 
porter Dermody  au  village  prochain,  attendit  -,  et  Brasfield, 
à  travers  la  porte ,  dit  enfin  au  sergent  : 

«  Je  suis  à  votre  service.  Mais  j'exige  votre  parole  d'iion- 


l64  LE  FERMIER   FAUSSAIRE. 

neur  que  vous  me  traiterez  comme  je  veux  l'être.  Point 
de  menottes ,  point  de  chaînes-,  vous  me  conduirez  chez  le 
magistrat,  et  je  vous  suivrai  paisiblement. 

—  Parole  de  soldat. 

—  Entrez  donc.  Cent  hommes  comme  vous  n'auraient 
pas  forcé  la  place.  Entrez,  messieurs! 

Où  est  ce  Dermody ,  s'écria-t-il,  quand  les  soldats  eu- 
rent pénétré  dans  l'intérieur  ?  Ou  est-il? 

—  Mourant,  à  l'hôpital,  »  répondit  le  sergent. 

La  figure  de  Brasfield  s'épanouit  ^  il  était  rouge  -,  ses 
yeux,  ses  narines,  ses  muscles  seraient  dilatés  ;  il  y  avait 
une  expression  de  triomphe  hautain  gravée  sur  tous  ses 
traits.  Trois  dragons  l'environnèrent  \  il  s'assit.  On  fit 
des  perquisitions  Irès-exactes  qui  furent  sans  résultat;  on 
descendit  dans  les  caves  ;  tous  les  papiers  du  fermier ,  ses 
caisses ,  ses  meubles  furent  explorés. 

«  Pas  un  baiih-notel  s'écria  le  sergent. 

—  Ce  portefeuille  en  est  rempli ,  »  répondit  Brasfield. 
En  effet,  le  portefeuille  qu'il  indiquait  contenait  d'ex- 

cellens  billets  de  banque  \  mais  ce  nétait  pas  ce  que  l'on 
cherchait.  On  remua  les  cendres  du  brasier;  le  sergent 
lui-même  bouleversa  la  forge ,  brûla  ses  doigts  au  milieu 
de  la  tourbe  ardente  ,  creva  le  soufflet,  fit  démolir  la  che- 
minée et  mettre  en  pièces  le  tuyau  de  fonte.  Le  fermier 
riait  de  ces  inutiles  recherches  ;  pas  un  lambeau  de  banh- 
note  frauduleux ,  pas  un  fragment  de  ce  papier  auquel 
tenait  la  vie  d'un  homme ,  ne  payait  tant  de  soins  et  d'ef- 
forts, 

«  A  cheval ,  dit  le  dragon.  Mille  diables  !  je  n'ai  jamais 
eu  de  journée  plus  ennuyeuse. 

—  Avez-vous  fini  ?  reprenait  Brasfield  qui  croisait  ses 
bras-,  voulez-vous  examiner  encore  une  cave  ou  un  gre- 
nier? Donnez- vous  ce  plaisir. 


LE    FERMIER   FAVSSAllîE.  l65 

—  Partons,  sarpedié  !  »  s'écria  le  sergent,  qui  jurait 
comme  un  damné. 

D'un  coup  de  botte  violemment  lancé,  il  repoussa  un 
bout  de  luvau  qui  venait  de  rouler  jusqu'à  lui  et  qui  ob- 
struait le  passage.  Huit  ou  dix  (raj!;mens  de  papit-r  roussi 
s'en  échappèrent.  Le  fermier  pâlit,  s'élança,  saisit  ces 
morceaux ,  et  une  lutte  désespérée  s'établit  entre  lui  et  ses 
satellites  ;  il  s  allait  pour  lui  de  la  vie  ou  de  la  mort.  Un 
des  dragons  était  couvert  de  sang  -,  enfin ,  on  arracha  de 
ses  mains  un  ou  deux  fragmens  des  billets  faux  :  il  déchira 
et  avala  le  reste.  Garrotté ,  écumant  de  fureur ,  épuisé  par 
cette  lutte  inégale,  il  laissa  tomber  ses  bras,  et  n'offrit  plus 
aucune  résistance.  On  l'entraîna. 

«  Tout  est  fini!»  s'écria  Brasfield,  si  triomphant  na- 
guère. 

Comme  il  arrive  souvent,  lorsqu'on  brûle  des  papiers, 
quelques-uns  des  billets  à  demi  consumés  par  la  flamme  , 
et  soulevés  par  la  fumée,  avaient  été  se  loger  au  milieu  de 
la  suie  dont  le  tuyau  était  rempli.  Une  résignation  muette, 
un  silence  obstiné  ,  furent  les  dernières  armes  et  les  seules 
ressources  de  cet  homme  ,  qui  portait  dans  sa  vie  crimi- 
nelle un  héroïsme  barbare.  Mais  sur  la  route  qui  condui- 
sait à  Birmingham,  il  rencontra  sa  fille,  Jeanne  Brasfield, 
à  cheval,  et  qui,  suivie  d'un  domestique,  regagnait  la 
ferme.  A  la  vue  de  sa  fille ,  la  fermeté  slolque  du  fermier 
l'abandonna.  La  pauvre  enfant ,  tout  en  larmes  et  au  dé- 
serpoir ,  se  jeta  dans  les  bras  de  son  père.  Les  dragons 
s'étaient  arrêtés  dans  leur  marche. 

«  Enfant,  dit-il,  mon  sort  est  fixé.  Je  n'ai  qu'une  an- 
goisse, c'est  pour  toi.  Vis,  ma  fille  ,  ma  pauvre  fille  ;  sois 
heureuse;  souviens-toi,  non  de  ma  vie  ni  de  ma  mort, 
mais  de  l'éducation  que  je  t'ai  donnée.  » 

On  l'entraina.  Cet  homme  de  bronze  pleurait.  Les  der- 


l66  LE  FERMIER   FAUSSAIRE. 

iiières  entrevues  de  Brasfield  avec  sa  fille  furent  déchiran- 
tes. Condamné  à  mort  comme  faussaire ,  il  ne  témoigna  de 
sensibilité ,  il  ne  montra  de  regret  que  pour  sa  fille  5  une 
seule  affection  vivait  encore  dans  cette  ame  dure  et  dédai- 
gneuse de  la  mort.  Le  jour  de  Texécution  ,  au  moment  où 
l'aide  bourreau  lui  liait  les  mains ,  il  s'écria  : 

«  Au  nom  de  Dieu,  je  vous  implore,  messieurs,  pour 
que  ma  faute,  quelque  grave  qu'elle  soit,  ne  retombe  pas 
sur  la  tète  de  ma  fille.  Elle  ignorait  ma  faute  5  et  plus  j'en 
connaissais  la  gravité,  plus  je  conservais  avec  soin  la  pu- 
reté et  l'innocence  de  cette  enfant.  Devant  moi  se  trouvent 
les  plus  riches  propriétaires  du  comté...  Ayez  pitié  ,  mes- 
sieurs ;  soyez  charitables...  Il  y  a  des  pères  parmi  vous... 
Ah  !  ne  s'en  trouvera-t-il  pas  un  qui  prenne  soin  de  l  or- 
pheline ,  seule  douleur  de  mon  agonie  !  » 

Un  magistrat  attaché  au  clergé  anglican  éleva  la  voix  : 
«  Vous  n'avez  point  confessé  votre  crime  -,  vous  n'avez 
montré  aucun  repentir  ;  vous  mourez  en  impie.  Les  pa- 
roles du  livre  saint  tombent  sur  vous  :  «  Vos  péchés  réjailli- 
»  ront  sur  la  troisième  et  la  quatrième  générations  de  vos 
))  enfans.  » 

—  Ma  fille  !  »  cria  Brasfield. 

Un  frisson  d'horreur  agitait  tout  l'auditoire  j  Brasfield 
tremblait  de  tous  ses  membres. 

Un  vieillard  de  haute  taille ,  courbé ,  chauve ,  couronné 
de  cheveux  gris  et  épars,  se  leva  du  banc  des  juges,  re- 
poussa le  ministre  intolétant ,  et  s'approcha  du  coupable  : 

«  Monsieur  Brasfield,  dit-il,  j'ai  quatre-vingts  ans,  et 
je  n'ai  pas  d'enfans  :  je  prendrai  soin  de  votre  fille.  Non, 
non,  Dieu  ne  punit  pas  les  innocens...  Vous  êtes  un  mau- 
vais homme  et  un  mauvais  prêtre ,  continua-t-il ,  en  se  re- 
tournant vers  le  premier  interlocuteur. 

—  Et  Dieu  vous  en  tiendra  compte  ,  »  dit  Brasfield ,  à 


LE  FERMIER   FAUSSAIRE.  1  6^ 

genoux  devant  le  vieux  juge,  les  mains  jointes,  et  avec 
une  expression  forte  et  solennelle  qui  retentit  encore  dans 
le  cœur  de  ceux  qui  l'entendirent. 

Le  bourreau  était  prêt.  Le  fermier  mourut  stoïquement, 
sans  prononcer  d'autres  mois  que  ceux-ci  :  «  Ma  fille  1  » 

(^Metropolitan.  ) 


NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

DE   LA   LITTÉRATURE,  DES  BEAUX-ARTS,  DU   COMMERCE,    DES 
AïlTS  INDUSTRIELS,    DE   l'aGRICULTURE  ,    ETC. 


m 


(unces   ^^(itttrclTei. 


Mines  de  sel  près  de  Hallein,  en  Autriche.  —  Il  est 
peu  de  contrées  en  Europe  qui  possèdent  des  richesses 
minérales  aussi  abondantes  et  aussi  variées  que  le  district 
do  Salzbourg,  dans  la  Haute-Autriche.  On  y  trouve  réu- 
nies, dans  une  circonscription  très-peu  étendue,  des  mines 
d'or,  d'argent,  de  cuivre,  de  plomb,  de  fer,  d'alun,  de 
cobalt ,  de  mercure ,  etc. ,  etc.  L'exploitation  de  ces  ri- 
chesses emploie  un  grand  nombre  de  bras,  et  développe 
tous  les  genres  d'industrie.  Plus  de  5o,ooo  familles  y  vi- 
vent du  produit  de  toutes  sortes  d'ouvrages  en  fer,  qui 
servent  à  la  consommation  des  diverses  provinces  de  l'Au- 
triche ,  ou  qui  sont  exportés  pour  l'Allemagne ,  la  Suisse  , 
la  France  et  le  Levant.  Ce  grand  débit  est  dû  non-seule- 
ment à  l'excellente  qualité  des  produits ,  mais  aussi  au  bas 
prix  auquel  les  fabricans  peuvent  les  livrer.  Cependant  on 
doit  considérer  les  mines  de  sel  de  Gmunden ,  d'Ischl ,  de 
Hallstadt  et  de  Hallein ,  comme  une  des  principales  sources 
de  prospérité  du  j)ays.Rien  de  plus  étonnant  que  l  intérieur 
de  ces  immenses  cavités  j  rien  de  plus  curieux  que  les  pro- 
cédés qu'on  emploie  pour  extraire  le  sel  qu'elles  renfer- 
ment. Voici  la  description  quVn  donne  M.  Tobin  dans  son 
Voyage  en  Styrie  : 

((  Dans  le  mois  de  juillet  dernier,  se  trouvaient  réunis^ 


NOL'VELLKS   DES   SCIKNCES  ,    ETC.  l6  ) 

dans  la  pilloresque  ville  de  Ga.'tein,  si  renommée  par  ses 
bains,  sa  belle  cascade  et  ses  mines  d'or,  quatre  minéra- 
logisies  anglais  et  une  société  de  touristes,  bommes  et  fem- 
mes, dont  je  faisais  partie,  tous  amateurs  des  phénomènes 
qu'offre  la  nature.  Les  minéralogistes  nous  proposèrent 
de  faire  ,  de  concert  avec  eux  ,  une  excursion  dans  linté- 
rieur  de  la  mine  de  Saltzberg  (montagne  de  sel),  pro- 
position que  nous  acceptâmes  avec  enthousiasme.  Pour 
donnera  cette  excursion  scientifique,  toute  la  solennité  et 
tout  l'éclat  d'une  fête  ,  l'intérieur  de  la  mine  devait  être 
illuminé  par  un  nombre  infini  de  lanternes.  Nos  dames 
furent  exactes  au  rendez-vous,  et  bientôt  nous  nous  trou- 
vâmes auprès  de  l'entrée  principale  de  la  mine  de  Saltz- 
berg. Déjà  un  grand  nombre  de  mineurs  nous  atten- 
daient, les  uns  armés  de  lampes,  les  autres  de  lanternes 
en  papier.  Des  brouettes  assez  larges  avaient  été  dispo- 
sées pour  recevoir  chacune  deux  dames  :,  mais  avant  de 
pénétrer  dans  l'intérieur  de  la  mine,  on  jugea  àr propos  de 
nous  affubler  d'une  large  couverture  en  laijie  destinée  à 
nous  protéger  contre  l'humidité,  et  à  garantir  nos  vête- 
mens  de  toute  souillure.  Ce  costume  donnait  à  notre  cor- 
tège un  certain  aspect  fantastique  qui  nous  amusa  beau- 
coup. Chaque  brouette  était  traînée  par  un  mineur  armé 
d'une  lampe,  et  de  distance  en  distance  se  trouvaient 
échelonnés  des  porte-lanternes  qui  éclairaient  la  route.  Les 
hommes  suivaient  à  pied. 

»  Après  avoir  parcouru  pendant  une  demi-heure  des  ga- 
leries étroites  et  fangeuses,  nous  arrivâmes  au  rutsch,  es- 
pèce de  glissoir  établi  au-dessus  des  différentes  chambres 
à  sel  qui  se  trouvent  dans  la  mine  de  Saltzberg.  Le  glissoir 
est  construit  au  moyen  de  deux  arbres  de  sapin ,  bien  polis, 
et  ajoutés  l'un  à  l'autre  ;  il  est  disposé  sur  un  plan  oblique 
par  un  angle  de  45  degrés.  Le  mineur  se  met  à  califour- 


I^O  KOUVELLES  DES  SCIENCES  , 

chon  sur  l'arbre,  el  saisit  une  corde  pour  maîtriser  sa  des- 
cente. Chaque  visiteur  s'assied  successivement  à  ses  côtés  : 
et  lorsqu'il  est  rendu  à  sa  destination  ,  le  mineur  remonte 
à  1  aide  d'un  petit  escalier  pratiqué  à  l  un  des  murs  laté- 
raux ,  et  vient  prendre  un  nouveau  passager.  Cet  escalier 
est  trop  raide  et  trop  glissant  pour  servir  à  la  descente.  Il 
me  serait  difficile  d'exprimer  le  coup- d'oeil  qui  s'offrit  à 
moi ,  lorsque  je  fus  parvenu  dans  l'une  des  plus  spacieuses 
chambres  à  sel  de  Saltzberg.  Qu'on  se  représente  une 
salle  de  dix  à  douze  mille  pieds  de  circonférence,  illuminée 
par  plusieurs  centaines  de  lampes ,  dont  la  lumière  était 
reflétée  par  les  parois  brillantes  des  murs  et  de  la  voûte  ; 
qu'on  s'imagine  en  outre,  au  milieu  de  cette  enceinte, 
quarante  ou  cinquante  personnages  revêtus  de  couver- 
turcs  blanches,  et  Ton  aura  une  faible  idée  de  la  scène 
pittoresque  qui  s  offrait  à  mes  yeux  :  on  eût  dit  un  conci- 
liabule de  spectres  ou  de  divinités  infernales. 

M  Comme  le  sel  ne  se  trouve  pas  en  assez  grandes  masses 
pour  être  extrait  à  sec ,  voici  le  moyen  qu'on  emploie  :  on 
introduit  dans  chaque  chambre  une  certaine  quantité  d'eau 
douce  que  l'on  agite  en  tous  sens  pour  qu'elle  opère  la  so- 
lution des  molécules  salées  et  qu'elle  s'en  imprègne.  Lors- 
qu'après  quelque  tems  de  séjour,  on  a  acquis  la  certitude 
que  l'eau  est  suffisamment  saturée ,  on  fextrait  à  l'aide 
d'une  pompe,  et  on  en  relire  le  sel ,  en  la  faisant  évaporep 
dans  de  grandes  chaudières.  « 

Animaux  sauvages  du  pays  des  Illinois.  —  Des  divers 
animaux  qui  peuplaient  autrefois  cette  partie  de  l'Amé- 
rique du  Nord ,  quelques-uns  ont  complètement  disparu  ; 
d'autres,  au  contraire ,  v  sont  devenus  plus  nombreux. 
Depuis  que  les  établissemens  des  colons  se  sont  accrus, 
on  ne  retrouve  })lus  le  buffalo,  qui  faisait  autrefois  l'or- 


DU   COMMERCE  ,    DE  L  INDUSTRIE  ,    ETC.  1^1 

iiement  des  immenses  prairies  qui  couvrent  ces  contrées. 
Sur  plusieurs  points  de  l  état ,  on  en  dislingue  encore 
quelques  traces  que  les  habitans  désignent  sous  le  nom 
de  routes  de  buffalo  ,•  ce  sont  des  sentiers  battus ,  qui 
conduisent  généralement  des  prairies  situées  dans  Tin- 
térieur  de  1  étal ,  sur  les  bords  des  grandes  rivières  : 
on  y  voit  la  marche  que  ces  animaux  suivaient  dans 
leurs  migrations,  lorsqu'ils  changeaient  périodiquement 
de  pâturages ,  en  passant  des  prairies  basses  et  maréca- 
geuses dans  les  plaines  riches  et  élevées.  Pendant  les  cha- 
leurs de  Tété ,  ils  étaient  chassés  de  ces  dernières  par  les 
mouches  des  prairies ,  et  les  mosquitos  les  repoussaient 
des  premières  pendant  l'automne.  Durant  le  printems,  le 
gazon  des  plaines  leur  fournissait  un  abondant  pâturage  , 
pendant  qu'ils  y  recevaient  avec  plaisir  la  chaleur  du  so- 
leil et  l'influence  de  la  brise  qui  y  souffle  constamment. 
En  hiver,  la  casse  du  bord  des  rivières  leur  fournissait  un 
aliment  abondant ,  et  les  feuilles  toujours  vertes  de  cet 
arbuste  les  mettaient  à  l'abri  des  vents  froids. 

Il  est  peu  de  sujets  plus  intéressans  que  les  migrations 
des  animaux  sauvages,  puisqu'elles  nous  montrent  les 
rapports  singuliers  qui  existent  entre  l'instinct  de  l'animal, 
et  le  développement  merveilleux  des  différentes  ressources 
que  la  nature  a  disposées  pour  le  soutien  de  leur  vie  dans 
les  circonstances  les  plus  différentes.  Les  sentiers  que  trace 
le  buffalo  sont  étroits  et  remarquablement  droits  ;  on  voit 
que  ces  animaux  traversaient  les  bois  rangés  en  une  seule 
file,  et  suivaient  la  route  la  plus  directe  vers  l'endroit  de  leur 
destination. 

L'élan  a  disparu.  On  en  a  vu  et  même  pris  quelques-uns 
il  y  a  peu  d'années^  mais  il  parait  que  maintenant  il  n'en 
reste  plus  dans  les  limites  de  Tétat.  Les  loups  sont  très- 
communs  dans  le  pays.  Il  y  en  a  de  deux  espèces  :  le  com- 


l^ti  NOUVELLES  DES  SCIEACES, 

mun  ou  le  loup  noir ,  et  le  loup  de  la  prairie ,  mais  l'ours 
y  est  rare.  Il  habite  les  parties  de  la  cantrée  qui  sont  boi- 
sées. Il  se  plaît  surtout  dans  les  endroits  couverts  de  casses, 
où  il  se  nourrit  pendant  Thiver  des  jeunes  pousses  de  cet 
arbuste. 

Le  daim  est  plus  abondant  qu'à  Tépoque  de  l'établis- 
sement des  colons  5  on  pourrait  presque  dire  qu'il  aug- 
mente en  raison  de  la  population  -,  il  trouve  en  effet  dans 
le  voisinage  de  Ibomme  une  protection  contre  les  ani- 
maux féroces  qui  l'attaquent  dans  les  déserts  ,  et  auxquels 
il  n'échappe ,  quand  il  est  jeune ,  qu'avec  beaucoup  de 
difficulté.  Ces  animaux  redoutent  surtout  les  loups,  qui 
se  réunissent  en  meute  comme  les  chiens ,  et  ne  cessent 
de  leur  donner  la  chasse  que  quand  ils  en  ont  pris  un. 
«  Nous  nous  plaisions  souvent,  dit  un  habitant  de  ces  con- 
trées, par  un  beau  clair  de  lune,  à  nous  asseoir  auprès 
de  la  porte  d'une  cabane,  au  milieu  de  ces  immenses 
prairies;  nous  entendions  alors  les  loups  attachés  à  la 
poursuite  d'un  daim ,  hurlant  presque  à  la  manière  d'une 
meute  de  chiens.  Quelquefois  on  entendait  leurs  cris  à 
une  grande  distance  dans  la  plaine ,  puis  ils  cessaient 
tout-à-coup;  plus  tard  on  les  distinguait  sur  un  point  plus 
rapproché  et  dans  une  autre  direction.  Un  instant  après, 
la  meute  sortait  d'un  bois  placé  tout  auprès  de  nous,  et 
nous  pouvions  presque  entendre  les  soupirs  du  daim 
épuisé  de  fatigue.  Ils  s'éloignaient  rapidement  et  se  per- 
daient de  nouveau.  Nous  avons  quelquefois  passé  ainsi 
des  nuits  entières  à  écoutei^  ces  bruits.  Une  fois  nous  vimes 
un  daim  s'élancer  dans  la  cour,  sortir  par  la  porte  auprès 
de  laquelle  nous  étions  assis,  suivi  de  ses  audacieux  enne- 
mis, qui  le  serraient  alors  de  très-près.  Chaque  année  les 
chasseurs  tuent  des  quantités  immenses  de  daims ,  dont  ils 
ne  prennent  que  les  cuisses  et  la  peau.  Ces  objets  sont  des 


DU  COMMERCE,    DE   LINDl  STRIE,    ETC.  1^3 

arliclcs  importuns  de  commerce  et  sont  achetés  aux  chas- 
seurs au  prix  de  i5  cents  la  paire  ^  la  peau  se  vend  20  cents 
la  livre.  Il  y  a  plusieurs  manières  de  chasser  le  daim  qui 
toutes  sont  égalemenl  simples.  Le  plus  généralement,  le 
chasseur  se  rond  aux  bois  à  cheval  pendant  le  jour,  choi- 
sissant de  préférence  certaines  heures  que  l'on  considère 
comme  les  plus  favorables.  On  dit  que,  dans  la  saison  pen- 
dant laquelle  les  pâturages  sont  verts,  cet  animal  sort  d,e 
sa  retraite  exactement  au  lever  de  la  lune ,  soit  le  jour ,  soit 
la  nuit ,  et  les  chasseurs  les  plus  expérimentés  sont  tous 
d'accord  sur  1  exaclitude  de  ce  fait.  C'est  aussi  cette  heure 
que  choisit  toujours  le  chasseur  qui  parcourt  les  forets  à 
cheval ,  le  fusil  sur  Tépaule ,  et  scrutant  de  loin  tous  les 
ombrages.  A  la  vue  d'un  daim ,  il  se  laisse  glisser  de  dessus 
son  cheval ,  et  tandis  que  le  daim  observe  ce  dernier,  le 
chasseur  se  dirige  en  rampant  de  son  côté,  ayant  tou- 
jours soin  de  laisser  de  gros  arbres  entre  eux  deux,  jus- 
qu'à ce  qu'il  en  soit  assez  rapproché  pour  pouvoir  le  tirer. 
Un  habile  chasseur  manque  rarement  de  frapper  juste; 
mais  si  le  daim  est  blessé,  il  est  extrêmement  dangereux 
de  s'en  approcher.  Cet  animal ,  qui,  dans  les  autres  cir- 
conslances ,  est  si  craintif ,  ne  se  voit  pas  plutôt  privé  de  la 
faculté  de  fuir,  qu'il  entre  en  fureur,  s'élance  sur  son  en- 
nemi ,  en  le  frappant  à  coups  redoublés  avec  ses  cornes 
aiguës  ;  aussi  le  chasseur ,  qui  connaît  le  danger  ,  ne  s'en 
approche  qu'avec  beaucoup  de  prudence  et  arrête  le  daim 
par  un  second  coup  de  fusil ,  si  le  premier  l'a  seulement 
blessé ,  ou  plutôt  il  le  fait  saisir  par  son  chien  ,  tandis 
qu'il  épie  le  moment  de  le  frapper  avec  son  couteau  de 
chasse.  Lorsque  l'animal  est  très-fort  et  que  le  chasseur 
est  impatient  ou  sans  expérience,  une  lutte  acharnée  s'en- 
gage entre  eux. 

Quelques  chasseurs  j)réfèrent   lattendre   la   nuit  dans 


it4  nouvelles  des  sciences, 

■  .  .  .  .         *^ 

le  voisinage  des  lieux  où  le  sol  est  imprégné  de  particules 
salines  et  d'où  Teau  sort  salée.  Le  daim  et  quelques  autres 
animaux  herbivores  fréquentent  ces  endroits,  et  y  restent 
des  heures  entières,  occupés  à  lécher  la  terre.  Le  chas- 
seur s'y  cache,  soit  dans  la  touÉfe  d'un  arbre,  soit  dans 
une  cachette  pratiquée  dans  ce  but ,  et  masquée ,  comme 
une  batterie  d'artillerie ,  par  des  branches  et  des  souches. 
Cotte  chasse  ne  se  fait  que  dans  l'été  ou  au  commencement 
de  l'automne,  dans  les  nuits  très-claires,  lorsque  la  lune 
brille  d'un  vif  éclat,  et  que  l'on  peut  facilement  distin- 
guer les  objets.  Au  lever  de  la  lune ,  ou  peu  de  tems 
après  ,  le  daim  ,  sort  de  sa  couche  ,  et  s'approche  des  lieux 
où  se  trouve  le  sel.  Ces  endroits  sont  ordinairement  tout- 
à-fail  nus,  quoique  entourés  de  bois;  et  au  moment  où 
l'animal  sort  de  l'ombre  et  arrive  à  la  clarté  que  répand  la 
lune,  il  s'arrête,  regarde  avec  précaution  autour  de  lui , 
et  flaire  l'air  de  tous  côtés.  Alors  il  fait  quelques  pas,  puis 
il  s'arrête  de  nouveau,  flaire  le  sol  ou  élève  ses  narines 
étendues,  comme  s'il  trouvait  l'indice  d'un  danger  dans 
les  ondulations  de  la  brise.  Le  chasseur  reste  sans  mouve- 
ment et  presque  sans  respiration ,  attendant  que  l'animal 
vienne  à  la  portée  de  son  arme ,  et  dans  une  position  qui 
lui  permette  de  tirer  presque  à  coup  sûr.  On  ne  peut  tuer 
ainsi,  dans  une  nuit,  qu'un  petit  nombre  de  daims 5  et 
au  bout  de  quelques  nuits,  ces  animaux  timides  finissent 
par  abandonner  leurs  retraites  troublées. 

Il  y  a  encore  une  troisième  manière  de  chasser  le  daim  -, 
mais  on  ne  l'emploie  que  dans  les  lieux  où  cet  animal  est 
rare,  et  où  la  chasse  n'est  considérée  que  comme  un  amu- 
sement. Les  chasseurs  arrivent  de  toutes  parts  à  la  réu- 
nion ,  à  cheval  et  avec  leurs  chiens.  On  fixe  le  terrain  de 
la  chasse  -,  et  comme  on  connaît  très-bien  les  sentiers  que 
prennent  ordinairement  les  daims  lorsqu'ils  sont  levés,  on 


DU   COMMEKCE,    DE   l'iNDVSTKIE,    ETC.  1^5 

place  un  chasseur  à  chacun  de  ces  passages  pour  intercep- 
ter l'animal  dans  sa  retraite.  Lorsque  tout  est  ainsi  dis- 
posé,  que  chacun  est  à  son  poste,  quelques  personnes 
s'avancent  dans  l'intérieur ,  et  suivant  ditférenles  direc- 
tions avec  les  chiens,  font  lever  le  daim  qui,  dans  sa  fuite, 
passe  presque  toujours  devant  quelqu  un  des  chasseurs 
cachés. 


I^iffcraturc. 


Walter  Scott.  —  Cette  vie  si  pleine ,  à  laquelle  l'Eu- 
rope doit  tant  de  jouissances ,  et  qui  laisse ,  au  commen- 
cement du  dix-neuvième  siècle,  une  trace  si  lumineuse  5 
la  vie  de  Walter  Scott  s  est  terminée  à  soixante-huit  ans. 

C'était  une  organisation  forte ,  une  puissance  non-seu- 
lement de  pensée,  mais  de  muscles  et  de  nerfs,  que  le 
cours  de  soixante  années  laborieuses  n'a  pas  brisée.  Je  n  ai 
jamais  vu  d'homme  dont  le  col ,  vigoureusement  attaché  , 
reposât  sur  une  plus  athlétique  poitrine,  sur  de  plus  larges 
épaules.  Tous  les  ressorts  de  cette  organisation  étaient 
d'acier.  Une  tète  carrée,  dont  le  front  s'élargissait  en  s  é- 
levant ,  et  présentait  une  haute  surface  presque  plane  -,  des 
yeux  toujours  attentifs,  recouverts  par  la  double  et  remar- 
quable proéminence  des  sinus  frontaux,  sièges  des  qualités 
qui  distinguent  larliste  ;  de  longs  bras  nerveux  5  un  thorax 
digne  du  boxeur  ;  une  physionomie  populaire  ^  des  lèvres 
serrées ,  des  yeux  vifs ,  des  sourcils  pour  ainsi  dire  tendus 
et  rapprochés ,  présentaient  l'étrange  réunion  de  la  saga- 
cité, de  la  persévérance  intellectuelles,  et  de  l'agiUté,  de 
la  force  physiques.  Né  quelques  siècles  auparavant,  Scott 
eût  pu  se  mêler  aux  escarmouches  des  héros-brigands  du 


1^6  NOUVELLES   DES  SCIENCES, 

Border;  plus  d  un  de  ces  grands  hommes  lui  eût  cédé  la 
palme  de  la  force  et  de  la  souplesse. 

D  ailleurs  il  descendait  d  une  race  que  la  guerre  civile  , 
la  guerre  étrangère  et  les  périls  de  toute  espèce  avaient 
trempée  depuis  long-tems.  Ces  combats  qu'il  a  chantés  , 
ses  aïeux  les  ont  soutenus.  Un  de  ses  ancêtres  se  fit  pres- 
bytérien, leva  l'étendard  du  parlement,  et  perdit  à  ce  jeu 
une  partie  de  ses  domaiiiCs.  Un  autre  mena  la  vie  errante 
des  Vich  lan  Vhor  et  de  leurs  compagnons.  Un  troisième 
marcha  sous  les  drapeaux  du  Prétendant ,  et  fut  blessé  à 
Preston-Pans.  Une  balle  l'avait  frappé  au  bas-ventre;  un 
morceau  de  l'étoffe  rouge  qu'il  portait  avait  pénétré  dans 
la  blessure  ;  il  resta  sans  connaissance  sur  le  champ  de  ba- 
taille. Les  maraudeurs  dépouillèrent  tous  les  corps,  entre 
autres,  celui  de  Scott,  qui  se  réveilla  nu ,  auprès  d'un  de 
ses  frères ,  atteint  d'une  blessure  plus  légère. 

Scott  se  trouva  mal,  et  rejeta ,  parmi  des  flots  de  sang, 
le  fragment  écarlale.  «  Ah!  ah!  lui  dit  l'autre;  frère,  si 
tu  gardes  un  magasin  d'habits  dans  ton  ventre ,  fais-moi  le 
plaisir  de  me  donner  une  paire  de  culottes.  »  C'était  une 
des  anecdotes  que  Walter  Scott  se  plaisait  à  répéter. 

Sans  doute  ces  souvenirs  n'ont  pas  été  sans  influence  sur 
le  génie  de  sir  Walter.  La  grande  et  principale  gloire  de  sa 
vie,  c'est  d'avoir  fait  l'épopée  sauvage  de  ces  tems  et  de 
ces  hommes  antiques.  L'Ecosse  et  le  Border ,  les  chasses 
et  les  picorées,  les  combats  rustiques  et  les  exploits  che- 
valeresques de  ce  coin  de  l'Europe ,  se  sont  parés  du  même 
éclat  poétique  dont  V Iliade  et  \  Odyssée  s'environnent. 
Balfour  et  Meg  Merrilies  sont  devenus  types  ,  comme 
Achille  et  Calypso.  Reconnaissez  à  cet  indice  les  génies 
véritables  ;  Cervantes ,  Homère  ,  Walter  Scott  ;  le  créateur 
de  Don  Quichotte  ;  les  pères  de  tous  ces  héros ,  si  gran- 


DU   COMMERCE,    DE   I.  1^DUSTRIE,  ETC.  I77 

dioses  chez  le  poète  grec  ,  si  admirablement  canictérisés 
chez  le  romancier  écossais. 

Écossais  par  le  nom  (Scott ,  Scotus)  ;  de  race  toute  gaé- 
lique ;  comptant  d'héroïques  écussons  parmi  les  écussons 
de  ses  ancêtres-,  élevé  au  milieu  des  traditions  locales, 
bercé  par  elles ,  et  amoureux  de  leurs  refrains  et  de  leur 
vieux  langage  :  Walter  Scott  avait  passé  sa  première  jeu- 
nesse dans  ces  bois  sombres ,  au  bord  de  ces  lacs  que  de 
hautes  montagnes  encadrent.  Il  y  avait  dans  son  génie 
quelque  chose  du  paysan  et  du  héros,  quelque  chose  de 
rustique  et  de  sublime  ;  c  est  aussi  le  caractère  de  son  pays. 
Qui ,  mieux  que  cet  homme  ,  aurait  pu  faire  vivre  les  tra- 
ditions écossaises  -,  idéaliser  ces  légendes  ^  servir  d'organe 
à  tout  un  peuple  peu  connu ,  et  à  cette  originalité  puis- 
sante qui  le  caractérise  ? 

Bums ,  le  poète ,  avait  deviné  Walter  Scott.  «  Jeune 
homme,  dit-il  un  jour,  en  trouvant  ce  jeune  garçon  de 
quinze  ans ,  occupé  à  lire  un  vieux  poète  \  ce  n'est  pas  un 
esprit  commun  que  celui  qui  se  livre  à  de  telles  études.  On 
parlera  de  vous  !  » 

Ses  premiers  travaux  furent  ceux  d'un  antiquaire.  La 
poésie  de  l'époque  où  il  est  né  5  poésie  prosaïque  5  pure  , 
mais  faible  ;  concise ,  mais  guindée ,  ne  lui  offrait  aucune 
séduction  digne  de  lui.  11  recueillit,  mit  en  ordre,  répara 
et  présenta  au  public  les  anciennes  ballades  écossaises  , 
comme  Percy  avait  rassemblé  les  ballades  anglaises.  A 
cette  imagination  créatrice ,  vous  n'eussiez  pas  demandé 
l'œuvre  laborieuse  du  commentateur  :  tel  fut  cependant 
l'éveil  de  Walter  Scott  et  la  première  preuve  de  sa  force. 

Les  antiquaires  et  les  savans  blâmèrent  le  profane  qui 
avait  porté  la  main  sur  leurs  trésors  \  ils  préféraient  les  frag- 
mens  originaux,  tout  souillés,  tout  flétris ,  tout  rouilles,  tout 
incomplets ,  aux  poèmes  réparés  par  la  main  habile  et  in- 


1^8  >OUVELLES  DES  SCIENCES, 

génieuse  de  Walter  Scott.  Quant  à  la  masse  du  public , 
que  lui  importaient  ces  trésors?  Savait-il  combien  cette 
nouvelle  vie  poétique  dont  Walter  Scott  avait  animé  le 
cadavre  des  antiques  légendes ,  révélait  de  génie  et  de 
puissance?  Non;  le  public  ne  sait  jamais  qu'une  intelli- 
gence-reine a  paru  sur  l'horizon  \  le  public  a  besoin  du 
succès  ;  c'est  le  succès  seul  qui  le  guide  -,  et  quand  ce  succès 
est  fabriqué  par  ceux-là  même  qu'il  couronne ,  le  public 
ne  s'embarrasse  pas  de  cela ,  et  suit  en  aveugle  la  route 
qu'on  lui  trace.  En  1810  ,  les  amis  des  antiquités  écossaises 
avaient  lu  le  Mlnstrelsy  of  the  ScoUish  Border;  mais 
l'ouvrage  n'avait  pas  pénétré  plus  loin  que  Carlisle ,  et  les 
critiques  anglais  ne  le  connaissaient  pas  encore. 

Une  femme  éveilla  la  flamme  poétique  chez  cet  homme, 
que  l'on  regardait  comme  un  érudit  renfermé  dans  une 
spécialité  très-bornée.  La  jolie  comtesse  de  Dalkeith  ,  en 
prenant  possession  des  domaines  de  son  mari ,  voulut  con- 
naître toutes  les  légendes ,  ballades  et  récits  qui  avaient 
rapport  à  son  vieux  château  ;    on  lui  amena  les  bonnes 
femmes  des  environs ,  les  vieux  pâtres ,  les  maîtres  d'é- 
cole ,  les  taverniers ,  dont  ce  genre  de  savoir  héréditaire 
était  la  gloire ,  et  souvent  le  gagne-pain.  Walter  Scott  la 
secondait  dans  ses  recherches  et  dans  ses  interrogatoires. 
((  C'était  plaisir ,  dit  le  poète ,  d'observer  avec  quelle 
foi  profonde  ces  bons  Écossais  nous  racontaient  les  mer- 
veilleuses histoires  du  tems  passé  \  les  paroles  de  l'évangile 
leur  semblaient  moins  authentiques.  »   Une  vieille  tradi- 
tion de  féerie  frappa  surtout  Timagination  de  la  jeune 
comtesse  :  elle  enjoignit  à  Walter  Scott  de  l'écrire  en  vers  : 
Telle  fut  l'origine  de  Lay  ofthc  Last  3Iinstrel.  Southey 
venait  de  publier  ses  poésies  en  rhythmes  irréguliers  5  la 
Christabel  de  Coleridge  ,  poème  en  vers  libres ,  jouissait 
de  la  plus  haute  réputation,  avant  même  d  être  imprimée. 


DU  COMMEP.CF.  .    Dïï.   1.  INDUSTB  rr  .    TTC.  Tt'Jfr} 

Déjà  Ton  conimençail  à  être  las  du  vers  alexandrin  tl  dr 
sa  nullité  pompeuse  ;  il  v  avait  dans  la  masse  du  public 
hesovn  et  désir  de  retourner  à  une  sphère  d'idées  plus 
naturelles  à  des  mœurs  poétiques  plus  vraies;  on  admi- 
rait sur  parole  les  imitateurs  de  Bernis  et  de  Pétrarque, 
qui  pullulaient  en  Angleterre  ,  mais  ils  ennuyaient  ;  et  Ion 
sentait  avec  peine  le  joug  d'une  admiration  assez  pénilde. 

Guidé ,  pour  ainsi  dire  à  son  insu ,  par  ses  propre^  sou- 
venirs et  par  le  génie  de  l'époque,  Walter  Scott  obéit, 
mais  lentement ,  aux  ordres  de  la  comtesse  de  Dalkeith. 
Une  année  s'était  écoulée ,  il  n'avait  encore  écrit  qu'une 
douzaine  de  stances  de  son  Roundelay.  Deux  critiques 
de  l'époque  lurent  ces  stances,  et,  n'y  comprenant  rien  , 
levèrent  les  épaules,  balbutièrent  quelques  mots,  puis 
sortirent.  Le  pauvre  Scott ,  que  leur  dédain  accablait ,  jeta 
ses  vers  au  feu.  Cependant  un  des  deux  critiques  ,  touché 
de  je  ne  sais  quel  remords  de  conscienqe  ^i rentra  ,  et  dit 
au  poète  : 

«  Vos  vers  sont  trop  bizarres,  leur  coupe ,  leur  rhythme 
»  etleur  couleur  poétique  sont  tropcomplétementétrangers 
»  à  nos  habitudes  pour  que  nous  puissions  nous  vanter  de 
M  les  avoir  jugés  à  une  première  et  rapide  lecture.  Crovez- 
»  moi ,  ne  vous  découragez  pas  \  écrivez  l'ouvrage  tout  en- 
»  tier^  et  portez-le  à  François  Jeffrey.  » 

François  Jeffrey ,  le  Caton  de  la  littérature  de  cette 
époque ,  tenait  suspendue  sur  la  tété  de  tous  les  poètes 
contemporains  la  menace  de  sa  critique.  Il  fut  flatté  de 
la  déférence  qu'on  lui  montrait ,  et  il  dit  : 

«  Cela  peut  s'imprimer.  » 

Le  passeport  était  délivré.  Les  presses  du  libraire  Com- 
stable  roulèrent  :  le  Lai  du  dernier  Ménestrel  parut. 

On  se  rappelle  encore  la  sensation  prodigieuse  que  ce 
poème  produisit. 


l8o  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

La  pensée  qui  règne  dans  les  romans  de  sir  Walter, 
avait  inspiré  le  Lai  du  Ménestrel.  C'est  un  appel  à  la  na- 
ture ,  à  riiistoire  ,  à  la  réalité  -,  c'est  un  retour  vers  l'élude 
de  l'homme  dans  toutes  les  classes  ,  dans  toutes  les  posi- 
tions ,  dans  tous  les  rangs.  Le  pédanlisme ,  le  concetli , 
Taffectation  ,  la  poésie  des  salons  pâlirent ,  dès  que  l'astre 
poétique  s'éleva.  Campbell,  Wordsworlh,  Soulhey,  furent 
presque  vaincus  et  rejetés  dans  Tombre.  Les  journalistes 
eux-mêmes  cédèrent  à  la  voix  publique  -,  ils  avouèrent  le 
mérite  supérieur  de  Walter  Scott.  Mannîon ,  Rokehy , 
la  Dame  du  Lac,  le  Seigneur  des  Isles  se  succédèrent 
rapidement.  Trente  mille  exemplaires  de  chacun  de  ces 
ouvrages  furent  vendus  en  moins  de  six  ans. 

Cependant  Walter  Scott  lui-même  avoue  que  ces  poèmes 
étaient  loin  de  le  satisfaire.  «  Au  moment  même  où  tout 
le  monde  les  lisait ,  dit-il ,  je  leur  adressais  de  secrets  re- 
proches ,  et  je  puis  dire  comme  le  fameux  Wilkes  :  De 
tous  les  gens  de  mon  parti  ^  j'étais  le  plus  mécontent 
de  ce  pajti.  Sans  doute  le  narrateur  s'accusait  d'être  resté 
à  une  distance  trop  poétique  de  la  réalité  franche  et  nue, 
d'avoir  ployé  aux  exigences  de  la  rime  ses  descriptions 
naïves ,  d'avoir  recouvert  d'une  gaze  vaporeuse  les  beau- 
tés caractéristiques  des  traditions  dont  il  faisait  usage.  Il 
avait  épuisé  la  coupe  des  applaudissemens  populaires, 
quand  un  rival  redoutable  parut  sur  la  scène.  Le  Childe 
Harold  de  loid  Byron  révéla  un  |X)ète  plus  profond , 
plus  penseur ,  dont  le  talent  concentrait  en  peu  de  mots 
toute  la  passion  du  drame,  toute  la  mélancolie  de  l'élégie, 
toute  la  sublimité  de  l'ode.  Avec  la  sagac^tj  ^jui  le  distin- 
guait ,  Walter  Scott  cûda  le  pas  à  ce  nouv*  l  athlèle  et  se 
reni  .rma  dans  la  solitude ,  d'où  sortirent  bientôt  ses  admi- 
j^.bles  romans,  expression  plus  complète  et  plus  simple 
de  sa  pensée  intime. 


DU    COMMEUCE  .    DE   L  INDUSTRIE,    ETC.  l8l 

Pondant  sept  années  il  avait  été  le  poète  chéri  de  l'An- 
gleterre ;  il  devint  bientôt  le  romancier  favori  de  l'Eu- 
rope et  du  monde  civilisé.  Depuis  long-tems  il  avait  pensé 
cl  donner  pour  tond  et  pour  cadre  à  une  fiction  romanes- 
que, l'Ecosse  héroïque  et  sauvage.  Enfin  le  moment  d'ac- 
^  complir  ce  dessein  était  venu.  TP'averlej  parut  en  i8i4, 
sous  l'incognito  *  ce  fut  un  embarras  pour  les  critiques, 
une  jouissance  pour  les  lecteurs  ,  une  nouveauté  littéraire, 
un  scandale,  un  mystère  et  un  éclat  dont  se  souviennent 
encore  ceux  qui  habitaient  l'Angleterre.  Guy  Manncringf 
\ Antiquaire ,  Jîob-Iioy,  la  Vieille  Mortalité  {\e?,  Puri- 
tains) commencèrent  la  longue  list«  de  ses  beaux  ouvrages, 
auxquels  on  ne  peut  rien  o*,>poser  ni  comparer.  La  cri- 
tique était  lout-à-fait  dépaysée  -,  le  critérium  et  le  point 
d'appui  lui  manquaient  \  «  ces  romans ,  disait-elle ,  n'é- 
taient pas  mauvais.. .  il  y  avait  cependant  beaucoup  à  dire  -, 
c'étaient  des  ouvrages  qui  avaient  un  certain  mérite...  de 
l'originalité...   quelque  intérêt...    peu  de  régularité...  » 

Que  sais-je?  tous  les  jugemens  vagues  et  équivoques 
qui  ne  compromettent  pas  le  juge,  furent  prodigués  aux 
romans  du  poète.  Commenter  ces  romans  serait  inutile  : 
jamais  romancier  n'a  produit  de  chef-d'c&uvres  plus  nom- 
breux et  plus  variés, 

L'ame  de  Scott  était  vigoureuse  comme  son  corps.  11  se 
faisait  vieux  ,  quand  un  événement  imprévu  le  ruina  ^  il 
soutint  courageusement  le  choc  :  lui  qui  avait  travaillé 
toute  sa  vie  et  dont  le  mince  patrimoine  ne  devait  son  ac- 
croissement qu'aux  labeurs  de  sa  plume  ,  et  à  une  persé- 
vérante économie.  Ses  mœurs  avaient  été  pures  et  patriar- 
chales.  On  ne  trouve  dans  son  existence  domestique  rien 
de  cette  fougue  orageuse  qui ,  dit-on ,  caractérise  le  génie. 
D'une  humeur  fort  douce  et  très-sociale,  il  avait  élevé  paisi- 
blenu  ni  >a  fille  il  i^on  fils  (aujourd'hui  major  de  cavalerie). 


l;8-i5  ^'OUVELi,£.S   DES  SCIEJNCES  , 

Ou  l'avail  vu  acheter  sur  les  bords  ûe  la  Tweed ,  près 
de  Melrose  ,  une  petite  lernie  et  quelques  centaines  d'acres 
de  terre.  Le  sol  s'était  couvert  d  arbres  ;  mille  accjdens 
j)iltoiesques  en  avaient  peu-à-peu  varié  la  monotonie.  Un 
bizarre  château  ,  flanqué  de  tourelles,  plein  d'irrégularités 
j)iquantes,  mélange  curieux  de  toutes  les  espèces  d'archi- 
tectures, labyrinthe  inoui ,  aux  mille  recoins  étranges, 
aux  mille  portes  secrètes ,  contenant  ici  le  cabinet  des  cu- 
riosités antiques,  là  une  belle  ménagerie,  plus  loin  une 
bibliothèque  considérable  et  spéciale,  s'était  élevé,  et  le  nom 
d'Abbotsford  était  devenu  célèhre  dans  l  Europe  entière. 
«  C'était  mon  joujou  ,  mon  bonheur,  dit  quelque  part 
Walter  Scott;  une  jeune  fille  n'habille  pas  sa  poupée  avec 
[)lus  de  soin  et  de  plaisir.  Je  savais  qu'il  me  faudrait  atten- 
dre long-tems  l'accomplissement  de  mes  grands  desseins , 
mais  j'avais  de  la  patience  ;  et  cette  longue  attente ,  ces 
progressifs  embellissemens  de  ma  maison ,  avaient  pour 
moi  un  charme  extrême.  »  Il  était  arrivé  au  terme  de  ses 
désirs;  et  le  château  d'Abbotsford  était  une  des  curiosités 
le?  plus  singulières  de  lEcosse,  lorsque  le  revers  de  for- 
tune auquel  nous  avons  fait  allusion  plus  haut,  vint  l'at- 
teindre. 

Il  s'était  associé  à  la  maison  de  librairie  d'Archibald 
Coi]»stable,  son  ancien  ami.  Quelques  mois  avant  ta  faillite 
Je  ce  libraire  ,  le  secrétaire  de  la  Banque  d'Ecosse,  étonné 
de  voir  arriver  beaucoup  de  billets  signés  Conslable  et 
(udossés  par  Walter  Scott,  prévit  la  ruine  prochaine  du 
libraire,  et  envoya  chercher  le  baronnet. 

«  Savez-vous ,  lui  dit  il,  que  Constable  a  mis  en  circula- 
tion une  grande  quantité  de  billets?  Prenez  garde,  sir 
Walter  ! 

-    —  Oui ,  répondit  Scott,  je  vous  crois,  et  je  vous  remer- 
cie ;  mais,  voyez-vous,  Archibald  était  pour  moi  un  excel- 


DU   COMMERCE,    DE    LIxNDUSTRIE ,    KTC.  l83 

lent  ami ,  quand  mes  amis  étaient  rares  -,  et  je  ne  souffrirai 
pas  que ,  faute  de  quelques  mille  livres  sterling ,  il  fasse 
naufrage.  » 

Walter,  par  cette  faillite  ,  se  trouva  débiteur  de 
soixante-dix  mille  livres  sterling ,  ou ,  selon  une  autre  ver- 
sion, de  cinquante-huit  mille  livres  sterling  seulement. 
Un  des  plus  riches  banquiers  de  l'Angleterre  lui  envoya 
sa  signature  en  blanc,  et  le  pria  de  tirer  sur  la  Banque, 
et  de  réparer  ainsi  le  tort  de  la  fortune.  Le  romancier  ren- 
voya au  banquier  le  billet  en  blanc ,  et  le  remercia  de  son 
intention  généreuse.  Il  s'engagea  à  payer ,  en  dix  ans ,  la 
somme  réclamée  par  ses  créanciers ,  et  à  y  joindre  l'intérêt 
de  celte  même  somme. 

Aussitôt  il  se  remet  à  l'œuvre.  La  p^ie  de  Napoléon , 
en  neuf  volumes  ,  et  ses  derniers  romans,  qui  ne  sont  pas 
sans  mérite  ni  sans  beauté,  sortent  de  sa  plume.  L'édition 
à  bon  marché  de  tous  ses  ouvrages,  enrichie  de  préfaces  , 
achève  de  le  tirer  d'embarras  5  et  avant  la  date  fixée  par  le 
débiteur  ,  le  nuage  qui  voilait  les  tourelles  consacrées 
d'Abbotsford ,  se  dissipe ,  et  fait  place  à  des  jours  plus 
beaux. 

Cest  après  avoir  triomphé  avec  un  admirable  cou- 
rage de  ce  malheur  inattendu ,  que  la  mort  l'a  frappé 
dans  la  même  année  qui  a  enlevé  Goethe  ,  Cuvier  ,  Mac- 
kintosh  et  Bentham.  Ces  phares  lumineux  ont  disparu 
presqa'en  même  tems ,  à  une  époque  fatale  où  les  vieux 
élémens  de  la  société  se  pulvérisent,  et  où  le  monde  aurait 
besoin  plus  que  jamais  d  intelligences  puissantes. 

Homme  prodigieux ,  moins  peut-être  par  la  supériorité 
d'une  seule  faculté  de  l'esprit  que  par  la  réunion  et  l'em- 
ploi brillant  de  facultés  diverses  I  Gil-Blas  offre  des  pein- 
tures sociales  plus  fines  et  plus  délicates  que  les  romans  de 
Walter  Scott  ;  Tom  Jones ,  une  moralité  plus  forte  et  un 


l84  NOUVELLES   DES  SCIKKCES, 

drame  mieux  tissu  ^  Don  Quichotte ,  une  élévation  de 
pensée  et  une  conception  plus  forte  5  mais  personne ,  si 
1  on  excepte  Voltaire,  ne  fut  doué  par  la  nature  d'un  génie 
pKis  fertile  et  plus  varié.  Quinze  volumes  de  poésie, 
({ualre-vinjit-dix  volumes  de  prose,  forment  son  bagage 
littéraire  5  ses  lettres  ,  si  elles  étaient  recueillies ,  rempli- 
raient plus  de  quinze  autres  volumes.  Homme  vraiment 
européen,  ou  plutôt  génie  qui  appartient  au  monde.  Son 
buste ,  par  Chantrey ,  moulé  en  plâtre ,  exécuté  en  terre 
cuite  et  en  pierre,  imité  en  marbre ,  se  trouve  dans  toutes 
les  parties  du  monde,  et  les  copies  de  ce  buste  se  comptent 
par  milliers.  En  i83o  ,  un  contrebandier  en  a  fait  passer 
deux  mille  en  Amérique ,  et  quinze  cents  dans  les  Indes 
Orientales. 

Le  vide  qu'il  a  laissé  est  immense  ;  le  représentant  du 
génie  moderne ,  dans  son  impartialité  observatrice ,  dans 
sa  fécondité  ,  dans  sa  richesse ,  dans  son  éclectisme ,  ne 
sera  pas  de  long-tems  remplacé. 

^^i   i'   t.' 

@g^trtnstt(|tte. 

Evaluation  des  vols  commis  dans  Londres  en  i83i. 
—  Lors  de  la  dernière  session  du  grand  jury  de  Lewees. 
Le  baronnet  Gurney  ol>s(  rvait  que  le  nombre  des  crimes 
contre  les  personnes  et  la  propriété  tendait  tous  les  ans  à 
s'accroître.  Il  en  attribuait  la  cause  à  la  détresse,  louiours 
progressive,  des  classes  laborieuses;  au  défaut  d'une  in- 
struction religieuse  bien  etilendue:  à  la  déplorable  institu- 
tion de  la  taxe  des  pauvres,  et  surtout  à  la  mauvaise  répar- 
tition des  sommes  provenant  de  cet  impôt.  Divers  moyens 
ont  été  proposés  pour  éteindre  le  paupérisme  et  détruire 
le?;  vices  qu'il  engendre.   Le  système  des  cclonics  inlé- 


DU   COMMERCE,   DE    l'iKDUSTRIE  ,    ETC.  l85 

rieures  et  extérieures  a  tour-à-tour  prévalu ,  mais  l'un  et 
l'autre  ont  été  bientôt  rejetés.  Jusquici,  on  n'a  sérieuse- 
ment donné  suite  à  aucun  des  nombreux  projets  que  les 
philantropes  offrent  de  toutes  parts  pour  remédier  au 
mal  qui  nous  accable.  On  a  essayé  des  émij;;rations  ;  mais 
elles  ont  été  si  mal  combinées  et  dirigées  avec  tant  d'im- 
prévoyance, que  la  plupart  des  émigrans  sont  morts  de 
faim,  ou  ont  été  obligés  de  retourner  en  Angleterre,  où 
du  moins  la  taxe  des  pauvres  leur  assure  une  partie  de 
leur  existence.  La  colonisation  intérieure  est  faite  sur  une 
si  petite  échelle,  que  son  influence  n'est  nullement  sensible 
sur  la  population. 

A  voir  cette  apathie ,  il  semble  en  vérité  que  nos  méde- 
cins politiques  aient  perdu  tout  espoir  d'amélioration,  et 
qu'ils  regardent  la  plaie  du  paupérisme  comme  incurable. 
Et  cependant ,  ils  ne  se  sont  pas  encore  occupés  de  la  ré- 
vision des  lois  qui  régissent  d'une  manière  si  inégale  la 
distribution  de  la  richesse  ^  ils  ne  nous  ont  pas  délivrés  des 
entraves  odieuses  qui  pèsent  sur  le  commerce  des  grains  ; 
ils  n'ont  pas  fait  disparaître  ces  mille  réglemens  qui  para- 
Ivsent  la  circulation  de  la  richesse  ,  privent  l'ouvrier  de  la 
juste  rémunération  de  son  travail ,  et  plongent  toutes  les 
classes  laborieuses  dans  la  misère  et  l'abjection.  En  atten- 
dant, la  démoralisation  étend  ses  ravages  -,  le  vol  est  devenu 
l'industrie  supplémentaire  dune  grande  partie  des  classes 
inférieures-,  rien  ne  peut  aujourd  hui  l'arrêter  :  les  pontons 
etBotanv-Bay  sont  pour  elles  le  paradis  terrestre.  Aussi,  à 
nos  yeux ,  ce  sont  moins  les  malheureux  qui  se  livrent  à  ces 
attentats  que  ceux  qui  ne  font  rien  pour  les  prévenir,  qui 
sont  les  plus  dignes  de  blâme.  On  pourrait  peut-être  pren- 
dre nos  observations  pour  des  déclamations  banales  et  sans 
portée.  Plût  à  Dieu  qu'il  en  fut  ainsi  :  mais  le  tableau  des 


l86  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

vols  commis  dans  Londres ,  en  i83i,  dressé  d'après  les 
ordres  du  lord-maire ,  convaincra  nos  lecteurs  que  nos 
plaintes  ne  sont  que  trop  justes  et  que  trop  fondées.  Ils 
verront  que  les  hautes  classes  paient  bien  cher  leur  égoïsme, 
et  qu'avec  un  peu  plus  d'empressement  de  leur  part ,  ces 
sommes  énormes  ,  qui  sont  aujourd'hui  dévorées  sans 
profit ,  pourraient  être  appliquées  d'une  manière  utile  à  la 
reproduction  et  à  l'amélioration  des  classes  inférieures. 

Tableau  de  l'é\?aluation  des  vols  commis  dans  Londres  en  i83i. 

Liv.  st.  Fr. 

1.  Petits  vols  commis  par  des  domestiques, 
des  apprentis,  consistant  eu  objets  de 

peu  de  valeur 5io,ooo      12,750,000 

Menus  objets  d'argenterie  et  de  joaillerie 

volés  par  les  domestiques aoo,ouo       5, 000, 000 

11.  Vols  commis  sur  la  Tamise  et  sur  les 

quais 5oo,o(ao      1 2,5oo,ooo 

III.  Vols  et  fraudes  commis  dans  les  docks.       Soo.ooo        y.Soo.ooo 

IV.  Vols  commis  par  effraction  et  sur  la  voie 

publique,  consistant  en  argent,  joail- 
lerie ,  montres  ,  etc 220,000        5.5oo,ooo 

V.  Vols  commis  par  l'émission  de  la  fausse 

moBnaie 200,000       5, 000, 000 

VI.  Vols  commis  par  1  émission  de  faux  bil- 
lets de  banque 170,000        4'25o,ooo 

2,iuo,ooo     53,5oo,ooo 


Quelque  considérable  que  soit  ce  chiffre ,  il  ne  doit  pas 
paraître  exagéré ,  si  l'on  se  rappelle  que ,  d'après  les  do- 
cumens  statistiques  pubUés  par  M.  Colquhoum  ,  il  se  trou- 
vait à  cette  époque,  dans  la  ville  de  Londres,  20,000  per- 
sonnes sans  moyen  d'existence,  ii5,ooo  voleurs,  filous 
ou  contrebandiers,  et  16,000  mendians. 


UU    COMMERCE,    UE    i.  IMîtSTUlE,    ETC.  1 8^ 


f^. 


SJ^ 


^0()ra|)§i^.-^^o^d()C5. 


Description  de  la  pioi'ince  aEnieriiia ,  dans  l'inté- 
rieur de  l'île  de  Madagascar.  —  Un  savant  voyageur , 
sir  William  Hooker ,  qui  s'est  surtout  appliqué  à  visiter  les 
lieux  peu  connus  ou  mal  explorés,  vient  de  donner,  dans 
la  huilièine  livraison  des  Mélanges  Botaniques ,  la  des- 
cription de  cette  partie  centrale  de  1  île  de  Madagascar, 
dont  aucun  traité  de  géographie  ne  fait  mention. 

<c  La  province  d'Emerina ,  dit-il ,  qui  doit  être  considé- 
lée  comme  la  partie  la  plus  centrale  de  File  de  Madagascar, 
est  divisée  en  plusieurs  subdélégalions.  C'est  le  district  le 
plus  élevé  de  cette  grande  île ,  et  par  conséquent  le  plus 
salubre ,  car  c'est  le  seul  exempt  des  fièvres  épidémiques 
({ui  déciment  la  population  européenne  établie  sur  la  côte. 
Toute  la  surface  de  celte  centrée  est  hérissée  de  montagnes 
l'ocheuses,  qui  sont  généralement  stériles.  Le  sol,  rou- 
geàtre  et  pierreux  ,  est  peu  productif^  le  manque  d'une 
culture  convenable  et  les  incommodités  du  climat ,  aug- 
mente» t  encore  sa  stérilité  naturelle.  On  ne  peut  con- 
sacrer aux  travaux  agricoles  que  cinq  mois  de  l'année  \  il  y 
règne  le  reste  du  tems  une  sécheresse  désastreuse ,  et  sur- 
tout depuis  la  fin  d'avril  jusque  vers  le  mois  de  septembre. 
A  cette  époque  même ,  les  matinées  sont  très-froides  -,  le 
vent  d  est  qui  y  souffle  avec  force  ,  ne  cesse  que  vers  la  fin 
dé  ce  liiois;  alors  le  thermomètre  descend  souvent  à  7" 
au-dessous  de  zéro-,  toute  végétation  est  anéantie;  il 
ne  tombe  pas  une  goutte  d'eau  ,  inconvénient  que  com- 
pense en  p'ïrlle  la  chute  d'un  épais  brouillard ,  qui  pendant 
la  nuit  couvre  les  montagnes ,  et  que  le  soleil  précipite  à 
soh  lever.  Du  mois  d'octobre  à  la  fin  de  mars ,  la  chaleur 
augmente  et  devient  parfois  excessive  j  la  {)luie,  qui  com- 


l88  NOUVELLES   DES  SCIENCES, 

mence  l'après-midi  et  continue  jusque  dans  la  nuit,  tombe 
régulièrement  chaque  jour,  et  souvent  avec  tant  de  vio- 
lence ,  qu  elle  entraîne ,  dans  les  torrens  qu'elle  forme , 
les  arbres,  les  tertres  et  jusqu'aux  rochers.  Il  survient  en- 
core dans  cette  saison  des  orages,  qu  accompagnent  sou- 
vent d'épouvantables  ouragans  d'une  impétuosité  extrême , 
dont  rien  ne  peut  suspendre  la  furie,  et  qui  portent  en  tous 
lieux  le  fracas  et  la  destruction  ^  des  tremblemens  de  terre, 
faibles ,  il  est  vrai ,  accroissent  encore  parfois  l'épouvante  ^ 
enfin,  la  chute  de  grêlons  énormes,  désolation  des  habi- 
tans ,  vient  menacer  de  ruine  leur  récolle  de  riz ,  qui  est 
sur  pied  à  cette  époque. 

»  L'agriculture,  à  Emerina,  est  dans  un  délaissement 
complet ,  de  même  que  dans  les  autres  parties  de  Tile.  Les 
naturels,  d'une  indolence  extrême,  s'en  remettent  à  la  na- 
ture du  soin  de  tout  disposer  ^  c'est  assez  pour  eux  de  tra- 
cer quelques  légers  sillons  ,  auxquels  ils  semblent  accorder 
à  regret  quelques  rares  semences,  dont  ils  attendent  en  sé- 
curité le  produit  qui  doit  suffire  à  leurs  besoins  d'une 
année.  Quoique  les  naturels  d'Emerina  dussent  être  exci- 
tés ,  par  la  nature  de  leur  sol ,  à  se  livrer  à  de  plus  sérieux 
travaux ,  il  est  douloureux  de  voir  des  quantités  immenses 
de  terrain  laissées  incultes  ,  et  qui ,  en  retour  de  quelques 
soins,  donneraient  d'énormes  produits,  terres  où  leurs 
mains  négligentes  cultivent  seulement  quelques  tiges  de 
riz.  Il  semble  qu'il  soit  encore  donné  à  l'industrie  euro- 
péenne de  rendre  habitables  ces  déserts ,  où  l'on  obtien- 
drait aisément,  par  une  culture  convenable,  six  fois  le 
produit  que  consomment  actuellement  les  habitans  de  cette 
contrée. 

»  Le  riz ,  ce  grand  objet  de  l'agriculture  des  Madécas- 
ses ,  et  qui  assure  en  grande  partie  leur  subsistance  ,  pré- 
fère ,  coiamo  on  sait ,  les  terrains  humides  :  aussi  les  habi- 


UU  COMMEUCE,    DE   l'inDUSTUIE  ,    ETC.  1  S<^ 

tans  d'Emerlna  choisissent-ils,  pour  sa  cuUurc,  les  basscs- 
lerres,  où  les  eaux  séjournent,  ou  bien  les  bords  des  ri- 
vières, que  Tinondation  atteint  aisément.  Lorsqu'ils  ont 
ouvert  avec  la  bêche,  nommée  par  eux  fangadi ,  d'étroits 
sillons,  ils  v  déposent  le  riz,  qui,  après  une  germination 
qui  ne  se  fait  point  attendre ,  est  aussitôt  transplanté.  Cette 
opération  terminée ,  ils  restent  plongés  dans  l'indolence  la 
plus  complète  jusqu'à  ce  que  le  moment  de  la  récolte  arrive. 
Il  faut  le  dire ,  cependant ,  l'industrie  agricole  n'est  pas 
aussi  négligée  dans  les  autres  parties  de  l'île  de  Mada- 
gascar ,  surtout  dans  les  districts  maritimes. 

»  Les  habitans  de  Behtanihména ,  territoire  maritime 
des  plus  fertiles ,  suivent  un  mode  de  culture  différent. 
Ils  ne  sèment  point  le  riz  préalablement  pour  le  transplan- 
ter ensuite,  mais  ils  le  mettent  en  terre  comme  nous  avons 
coutume  de  faire  pour  le  mais.  Ils  choisissent  les  lieux  les 
plus  sombres,  le  milieu  d'un  bois ,  par  exemple ,  où  ,  après 
avoir  essarté  un  certain  espace  de  terre,  ils  y  font,  au  moven 
d'un  bâton  pointu,  des  trous  dans  lesquels  ils  déposent 
ensuite  la  semence.  Cette  opération  a  lieu  deux  fois  par 
an.  Ils  passent  fréquemment  d'un  lieu  dans  un  autre,  pour 
y  faire  le  même  travail 5  mais,  au  bout  de  deux  ou  trois 
ans ,  ils  reviennent  à  la  place  qu'ils  ont  d'abord  occupée , 
qu'ils  cultivent  une  seconde  fois,  et  en  quelque  endroit 
qu'ils  s'établissent,  ils  sont  sûrs  d'obtenir  une  récolte  abon- 
dante, sur  laquelle  l'inconstance  du  ciel  ne  peut  rien. 
C'est  de  ce  district  que  Madagascar  tire  son  riz  le  plus 
blanc  et  le  plus  fin. 

»  Quelquefois  ils  choisissent  un  marais  presque  stérile, 
et  y  font  passer  et  repasser  leurs  bœufs,  jusqu'à  ce  que  la 
terre  ait  pris  de  la  consistance,  et  alors  ils  y  déposent 
la  semence.  Ils  ont  soin,  tous  les  quinze  jours  ou  tous  les 
mois ,  de  sarcler  le  terrain ,  tant  que  le  riz  n'a  pas  fleuri , 


iqO  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

et  ils  Tabandonnent  ensuite  à  sa  propre  croissonce.  La 
manière  de  récolter  le  riz  des  naturels  de  Behtanihména , 
est  encore  différente  de  celle  des  habitans  d'Emeriiia  ;  car 
ils  ne  prennent  que  l'épi ,  ils  laissent  la  tige  -,  et  au  lieu  de 
battre  le  riz  pour  en  faire  sortir  les  grains,  ils  le  recueillent 
à  la  main  ,  au-dessus  de  nattes  étendues  à  terre.  Au  tien 
de  brûler  la  paille,  comme  à  Emerina,  on  en  fait  usage 
pour  la  litière  du  bétail.  Les  femmes  et  les  enfans  sont 
seuls  employés  à  la  culture  du  riz  :  les  liommes  ne  s'oc- 
cupent que  des  travaux  préparatoires. 

))  Les  habitans  d'Emerina,  livrés  à  Tidolâtrie  la  plus 
abjecte,  sont  cruels  et  inhospitaliers-,  ils  adorent  tour-à- 
tour  Janka,  le  bon  génie ,  et  Agalticé ,  le  mauvais  génie. 
On  ne  remarque  dans  leurs  mœurs  aucune  trace  des  amé- 
liorations qu'ont  introduites  les  Européens  chez  les  autres 
tribus  madécasses.  » 


^g^ommcrce. 


Importance  du  commerce  de  l' Irlande  avec  l'Angle- 
terre. —  Parle-t-on  de  l'Irlande,  c'est  toujours  en  termes 
lamentables  qu'on  s'exprime  sur  son  compte  ;  ce  sont  ses 
pauvres,  ses  malfaiteurs,  qui  font  le  sujet  banal  de  tous 
les  discours  parlementaires  :  il  est  rare  qu'on  s'entretienne 
de  ses  ressources ,  de  l'industrie  de  ses  habitans ,  des  ri- 
chesses qu'ils  produisent.  On  dirait  que  l'Irlande  est  un 
pays  plus  sauvage  que  le  Groenland.  Aussi ,  pensons-nous 
qu'il  ne  sera  pas  sans  intérêt  d'indiquer  ici  limportance 
de  son  commerce  avec  l'Angleterre.  On  verra  par  ce  docu- 
ment quelles  ressources  immenses  l'Irlande  fournirait  à  la 
métropole  ,  si ,  au  lieu  de  lui  imposer  des  charges  oné- 
reuses, le  gouvernement  anglais  protégeait  et  encourageait 


Dtî  COMMERCE,    DE   L  INDUSTRIE,    ETC.  igl 

son  industrie ,  et  délivrait  ce  pays  de  toutes  les  sangsues 
qui  Tépuisent. 

Tableau  des  produits  agricoles  exportés  par  l'Irlande  en  Angle- 
terre ,  durant  f  année   i83t. 


NATURE 
des  objets  exportés. 


QUANTITES. 


chevaux i55 

Vaches 6,82 1 

Veaux 285 

Moutons i3,2i8 

Agneaux i^93i4 

Pourceaux 89,700 

Mulets 243 

Lard  salé 16,090  barils. 

Porc  salé 17,746   id. 

Bœuf  salé 9.44^   id- 

Langues  et  jambons 970   id. 

Saindoux 8,45?.  id. 

Beurre 5o4,o47  id.         i 

Œufs 3, 5o8  paniers. 

Blé 377,060 quarters. 

Orge 5i3,458  id. 

Avoine 460,786  id. 

Seigle 56o  id. 

Pois '•  2,736  id. 

Haricots 10,456  id. 

Drèche 8,65o  id. 

1"  leur  de  farine 115,194  sacs. 

Farine 25o,86o  charges. 


en  liv.  st. 
3,100 

54,568 
2  85 

i3,2i8 
438 

44,85o. 
2,43o 

37,725 

55,238 

5i,947 

2,910 

2  i,i5o 

,5l2,l4l 

7,016 

942,660 

470,187 

460,786 

840 

4.104 

i5,684 

21,626 

282,986 

376,290 


en  francs. 
77,600 
1,339,200 

7,125 

53o,45o 

10,960 

1,12 1,260 

60,760 

943, 126 

1,130,960 

1,298,676 

72,760 

628,260 

37,803,675 

176,400 

23,818,760 

12,764,676 

1 1,619,660 

22,000 

102,600 

392,200 

540,626 

7,074,626 

9,407,260 


4,38o,i47     109,605,675 


L'Irlande  exporte  en  outre  des  toiles  de  coton  et  de  lin , 
et  divers  autres  produits  de  l'industrie  manufacturière , 
qui  s'élèvent  à  plusieurs  millions. 


IQ2  NOUVELLES  DES   SCIENCES,    ETC. 

^ccroissemejit  des  produits  de  V agriculture  dans  la 
Grande-Bretagne.  —  Rien  ne  prouve  mieux  la  marche 
progressive  d'une  industrie  que  l'accroissement  de  ses  pro- 
duits ;  aussi ,  pour  constater  les  progrès  rapides  qu'a  faits 
l'agriculture  en  Angleterre ,  durant  ces  vingt  dernières 
années,  nous  ne  pouvons  rien  faire  de  mieux  que  de  pré- 
senter le  chiffre  de  la  valeur  de  ses  produits  aux  deux  épo- 
ques extrêmes  : 

Liv.  st. 

Eu  i8i3  ,  le  produit  net  de  l'agriculture  s'est  élevé  à.  .    97,590,608 
Celui  des  mines  à 2,260,000 


Total 99,840,608 

(  2,496,015,200  fr.  ) 


En  i83i ,  la  valeur  des  diverses  productions  du  sol  de 
la  Grande-Bretagne  s'est  élevée  à  160,000,000  livres  ster- 
ling (4,000,000,000  fr. ).  Mais  comme  nous  cherchons 
ici  le  produit  net,  à  deux  époques  déterminées ,  il  faut  dé- 
duire de  ce  premier  chiffre  26,000,000  liv.  st.,  qui  re- 
présentent les  frais  de  production.  Ainsi,  en  i83i  ,  le 
produit  net  de  l'agriculture  de  la  Grande-Bretagne  a  été 
de  i35,ooo,ooo  liv.  st.  (3,35o,ooo,ooo  fr. ),  c'est-à-dire 
36,000,000  liv.  st.  (900,000,000  fr.)  de  plus  qu'en  181 3. 
Ce  résultat  est  immense ,  surtout  si  l'on  considère  que 
chaque  année  le  cultivateur  anglais  est  obligé  de  recourir 
à  la  culture  de  terres  dont  les  facultés  productives  sont 
nécessairement  inférieures  à  celles  qui  étaient  déjà  culti- 
vées. En  sorte  que  ce  n'est  que  par  des  efforts  et  un  tra- 
vail inouis  ,  que  l'agriculteur  parvient  à  tirer  des  terres 
nouvellement  mises  en  rapport ,  les  utilités  ordinaires  du 
capital  qu'il  y  emploie. 


FÉVRIER    i833, 


REVUE 

rfJjL    s[^l  4^&  '^ 


Si^xètme. 


ETAT  POLITIQUE  DE   L'ANGLETERRE 

AVANT     LA    COXQOÊTE    DES     N'ORMANDS. 


L'organisation  politique  et  civile  de  l'Angleterre  porte, 
après  huit  siècles  de  luttes  intestines ,  et  conservera  long- 
teras  encore  l'empreinte  féodale  de  l'établissement  des  Nor- 
mands dans  les  états  conquis  sur  les  débiles  successeurs 
d'Alfred  et  d'Edouard-le-Confesseur.  Ces  huit  siècles  ont 
vu  tour-à-tour  surgir  la  domination  normande  et  dispa- 
raître celle  du  catholicisme  -,  ils  ont  vu  la  puissance  féodale 
de  l'Angleterre,  plus  compacte,  profiter  de  l'anarchie  féo- 
dale en  France,  pour  envahir  ses  provinces  5  puis,  dans 
l'enivrement  de  sa  victoire  ,  se  diviser  et  couvrir  de  sang 
et  de  ruines  le  sol  britannique ,  sous  les  bannières  rivales 
de  Lancastre  et  d  York-,  se  soumettre  ensuite  à  la  domina- 
tion politique  et  religieuse  des  derniers  Tudors ,  pour 
écraser  plus  sûrement  le  peuple  sous  la  coalition  d'une 
double  oligarchie.  Enfin,  sous  les  Stuarts,  vaincus  dans 
I.  i3 


194  ÉTAT   POLITIQUE  DE   l'aKGLETEIUIE 

une  lulle  où  dominait  le  caractère  d'un  républicanisme  de 
liturgie  opposé  à  leur  système  de  droit  divin ,  nous  voyons 
la  puissance  féodale  s'effacer  dans  le  cours  de  cinquante 
ans  de  guerre  civile  ,  et  faire  ensuite  leur  part  aux  libertés 
publiques  pour  se  perpétuer  en  les  dominant. 

Dès  la  bataille  de  Hastings ,  le  pouvoir  féodal ,  loin  d'i- 
nonder le  sol  britannique  et  de  s  écouler  avec  la  rapi- 
dité du  torrent,  y  prit  racine,  grâces  au  fameux  partage 
qui  distribua  toutes  les  terres  aux  compagnons  darmes 
du  conquérant,  d'après  la  loi  normande  de  la  primogéni- 
ture ,  et  d'après  un  système  de  suzeraineté  à  deux  degrés 
dont  le  dernier  anneau  était  rivé  au  trône  ;  système  dont 
l'admirable  simplicité  suffirait  pour  expliquer  en  quoi  les 
révolutions  féodales  de  la  France  et  de  l'empire  germanique 
diffèrent  des  guerres  civiles  d'Angleterre,  où  les  partis, 
rangés  dans  le  même  ordre,  ne  se  disputaient  que  le  sceptre 
et  l'encensoir. 

Mais  à  côté  et  au-dessous  de  cette  formidable  organisa- 
tion ,  se  continuait  à  travers  les  siècles ,  lent  ou  précipité , 
suivant  les  circonstances,  un  œuvre  de  civilisation  dont 
les  progrès,  aujourd'hui  bien  constatés,  n'ont  plus  besoin 
que  d'être  enregistrés  par  le  législateur,  et  de  passer  pai- 
siblement des  mœurs  dans  les  codes  britanniques.  Cet 
œuvre,  c'est  le  développement  de  la  liberté  de  l'homme 
et  de  sa  sûreté  ;  c'est  un  code  de  garanties  sociales  qui  lui 
assure  l'exercice  de  son  industrie ,  de  son  intelligence  ,  la 
conservation  et  la  libre  disposition  de  leurs  produits.  Du 
jour  où  l'économie  publique  a  pris  son  rang  parmi  les 
sciences ,  et  où  la  terre  a  été  reconnue  n'être  qu'un  instru- 
ment de  travail ,  la  propriété  territoriale  a  irrévocablement 
perdu  son  caractère  féodal ,  et  pour  lui  conserver  quelque 
puissance  en  présence  de  la  révolution  française,  il  n'a 
rien  moins  fallu  que  le  génie  de  Pilt  et  les  terreurs  que  le 


AVANT  LA   CONQUÊTE   DES  NORMANDS.  I  C)^ 

jacobinisme  inspirail  à  Tarislocratie  de  la  Grande-Bre- 
tagne. 

Nous  disons  que  cet  œuvre  de  civilisation  n'a  fait  que 
se  continuer  à  travers  les  siècles;  en  effet,  il  était  com- 
mencé avant  les  conquêtes  des  Normands  :  nous  le  dé- 
montrerons dans  le  cours  de  cet  article. 

Mais  avant  de  résumer  les  leçons  de  l'histoire  dans  ses 
rapports  avec  l'organisation  constitutionnelle  et  les  insti- 
tutions civiles  de  l'empire  britannique,  nous  déposerons 
ici  une  observation  qui  n'est  que  trop  fondée  ;  c'est  que 
les  réformes  politiques  ou  sociales  dont  l'enfantement  est 
si  laborieux,  n'ont  de  durée  que  lorsque  leur  tems  est 
venu  et  que  les  peuples ,  assez  forts  pour  les  conquérir , 
sont  assez  sages  pour  les  conserver.  La  grande  charte  ne 
fut  pas  octroyée  par  Jean-Sans-Terre  ;  elle  lui  fut  imposée 
par  la  puissante  oligarchie  qui  tenait  toutes  les  terres  du 
royaume;  les  sermens  multipliés  que  Henri  I"  lui  prêta, 
n'avaient  rien  de  volontaire,  et  ne  déposaient  que  de 
ses  velléités  despotiques  et  de  sa  faiblesse;  mais  ces  an- 
tiques garanties  conquises  par  les  barons ,  les  progrès  de 
la  civilisation  les  étendirent  sur  toute  la  population  bri- 
tannique. La  création  de  la  Chambre  des  Communes  ,  et 
le  droit  de  voter  les  subsides,  institutions  dues  unique- 
ment à  l'épuisement  où  les  guerres  contre  Philippe-le-Bel 
et  l'Ecossais  Wallace  avaient  jeté  le  trésor  d'Edouard  P', 
fondèrent  la  véritable  monarchie  constitutionnelle,  conso- 
lidée en  1688  par  le  Bill  des  Droits.  Enfin  c'est  à  l'attitude 
énergique ,  mais  calme ,  de  la  population  industrielle  et 
agricole  de  la  Grande-Bretagne  ,  que  la  réforme  parlemen- 
taire doit  la  sanction  que  la  pairie  n'a  plus  osé  lui  refuser. 

Nous  allons  otfrir  le  tableau  de  conquêtes  plus  paisibles  ; 
de  celles  que  l'invasion  normande  n'a  point  effacées,  dont 
la  trace  se  retrouve  dans  les  institutions  même  que  le 


\q6  ÉTAT  POLlTIQLt:   DR   I.'aNGI.F.TETîT.E 

système  féodal  a  le  plus  profondément  modifiées  -,  nous 
voulons  parler  principalement  des  lois  municipales ,  judi- 
ciaires ,  religieuses  et  politiques  des  Anglo-Saxons ,  telles 
que  M.  Palgrave  nous  les  a  présentées  dans  son  beau  tra- 
vail sur  la  Naissance  et  les  Progrès  de  l'Etat  Politique 
de  l'Angleterre  aidant  la  Conquête  des  Normands.  Ce 
rapide  examen  nous  servira  de  point  de  départ  pour  of- 
frir à  nos  lecteurs  les  modifications  importantes  qu'ont  suc- 
cessivement subies  les  institutions  politiques  de  la  Grande- 
Bretagne. 

Les  lois  et  les  coutumes  de  l'Angleterre ,  avant  la  con- 
quête des  Normands,  ne  sont  pas  toutes  d'origine  saxonne. 
Comme  chez  tous  les  peuples  barbares  subjugués  par  les 
Césars,  on  y  retrouve  la  trace  des  institutions  romaines. 
Nous  remarquerons  en  outre  que,  lors  de  l'invasion  des  Ro- 
mains, une  partie  de  sa  population  se  composait  des  Belges 
de  Lœgria,  compatriotes  d'origine  des  conquérans  nou- 
veaux ,  dont  l'étendard  succéda  aux  aigles  impériales.  Si  l'on 
en  croit  quelque»  antiquaires  gallois,  le  Code  appelé  Triads 
ofthe  Community  (littéralement  :  les  trois  parties  de  la 
chose  publique)  ,  ou  Code  Moelmutien ,  attribué  à  Djvn- 
wal  Moelmud ,  roi  de  Bretagne,  remonte  à  quatre  siècles 
avant  l'ère  chrétienne ,  et  n'a ,  depuis  cette  époque ,  subi 
aucune  altération.  Les  lois  de  Hoel  Dda  ditfèrent  com- 
plètement du  Code  Moelmutien ,  bien  que  les  coutumes 
qu'elles  consacrent  portent  l'empreinte  d'une  haute  an- 
tiquité. Malgré  les  interpolations  que  leur  examen  ferait 
soupçonner ,  le  fond  en  parait  authentique  ^  elles  sont  aussi 
supérieures  aux  coutumes  anglo-saxonnes ,  que  les  odes  de 
Taliessin  aux  ballades  (ÏEdda.  Ces  lois  ont  quelque  ana- 
logie avec  les  statuts  de  nos  rois  saxons ,  quant  au  taux  de 
la  composition  pour  homicide ,  et  quant  au  mode  de  juge- 
ment par  voie  d'épreuve  et  de  serment.  Aussi  serait-il  oi- 


AVAM'   LA  COJVQUtTE   UE6  JN0UMAKD6.  1  Q^ 

seux  de  discuter  si  celle  procédure  est  d'origine  leulonique 
ou  bretonne. 

La  jurisprudence  anglo-saxonne  a  sa  source  dans  les  sta- 
tuts de  riieplarcliie  et  des  monarques  qui  concentrèrent 
ensuite  dans  leurs  mains  l'autorité  royale.  Ces  statuts  se 
bornent ,  en  général ,  à  consacrer  les  droits  et  les  coutumes 
du  pays.  Le  plus  ancien  est  attribué  à  Ethelberl ,  le  pre- 
mier roi  chrétien  qui  occupa  le  trône  de  Kent ,  vers  la  fin 
du  dixième  siècle.  Ils  ont  été  recueillis  en  manuscrit,  sous 
le  règne  d'Henri  \" ,  par  Ernulphe ,  évèque  de  Rocliester. 
Il  est  évident  qu'on  a  maladroitement  cherché  à  en  rajeu- 
nir le  texte,  ce  qui  rend  certains  passages  inintelligibles.  Ces 
statuts  sont  suivis  d'autres  lois  rendues  par  les  rois  de 
Kent  et  par  Ina,  qui  régnait  dans  le  Wessex  ,  au  commen- 
cement du  huitième  siècle.  A  deux  siècles  de  là ,  nous 
trouvons  quelques  édits  peu  importans  d'Alfred  ;  mais  de- 
puis son  règne  jusqu'à  celui  de  Canut  inclusivement,  la 
collection  est  aussi  riche  que  le  permettait  l'état  politique 
de  ces  siècles  barbares ,  et  beaucoup  plus  que  les  archives 
des  autres  royaumes  à  la  même  époque.  Édouard-le-Con- 
fesseur  n'obtint  la  couronne  que  sous  la  condition  de  con- 
firmer les  lois  de  Canut,  qui  elles-mêmes  reproduisent  les 
dispositions  de  l'ancienne  législation.  Voilà  pourquoi  le 
corps  des  lois  anglo-saxonnes  a  reçu  plus  tard  le  nom  de 
Code  d"Edouard-le-Confesseur.  Quelques  nuances  distin- 
guaient la  législation  et  la  jurisprudence  dans  les  trois 
grandes  divisions  de  l'Angleterre  (i)^  mais  elles  sont  insi- 
gnifiantes ,  aux  yeux  même  de  l'antiquaire ,  si  on  les  com- 
pare aux  changemens  radicaux  qui  suivirent  la  conquête 
des  Normands. 

(i)  L'Angleterre  se  dÎTisait  alors  en  quatre  parties  :  le  Wessex ,  le 
W est-Saxenulage  (terres  saxonnes  de  l'ouest) ,  Mercie ,  et  région  sep- 
tentrionale ou  Danelage  (terres  danoises). 


198  ÉTAT  POLITIOVE  DE   L  ANGLETERRE 

S'il  faut  en  croire  d'anciennes  chroniques ,  Guillaume- 
le-Conquérant  réunit ,  en  1070,  les  notables  d'Angleterre, 
auxquels  il  avait  promis  la  conservation  de  leurs  anciennes 
lois.  De  ces  conférences  naquit  le  statut  conservé  en  langue 
française ,  par  Ingulphe  ,  sous  ce  tilre  :  Lois  garanties  au 
peuple  d'Angleterre,  après  la  conquête  par  le  roi  Guil- 
laume ,  les  mêmes  qui  awaiejit  été  promulguées  par  le 
roi  Edouard,  son  cousin.  Le  texte  français  est  accompa- 
gné d'une  version  latine  «  qui ,  d'après  JM.  Palgrave  ,  a  dû 
être  le  texte  primitif  -,  car  ,  à  cette  époque ,  on  ne  faisait  pas 
usage  du  français  dans  les  actes  du  gouvernement.  On  ne 
trouve  même  aucune  charte  ni  transaction  privée  écrile 
dans  cette  langue  avant  le  règne  d  Henri  III.  La  langue  la- 
tine ne  succéda  à  fanglo-saxon  que  sous  Henri  II.  »  Cette 
opinion  nous  parait  erronée  ,  et  en  voici  une  preuve.  Dans 
le  premier  chapitre  du  texte  d  Ingulphe,  nous  lisons  que, 
quiconque  porte  violemment  les  mains  sur  un  homme  qui 
s'est  réfugié  dans  une  église  ,  doit  le  rendre  à  son  asile  ,  et 
payer  en  outre  à  l'église  une  aumône.  Le  texte  français 
porte  ces  mots  :  Rendist  ceo  quil  aureisi  pj'is.  Mais  dans 
le  texte  latin  on  lit  :  Restituât  plenarie  «/;/a^«( les  choses 
prises)^  bien  que  de  l'ensemble  de  la  disposition  ,  il  ré- 
sulte que  la  personne  seule  devait  êlre  rendue. 

Le  dernier  monument  authentique  de  la  législation  an- 
glo-saxonne, est  le  Code  attribué  à  Henri  l".  Cette  compi- 
lation des  lois  anglaises  parait  avoir  été  faite  par  une  main 
inconnue ,  pour  fusage  des  justiciers  normands  qui  sié- 
geaient au  tribunal  du  roi.  Le  dépôt  de  ce  manuscrit  à  la 
chancellerie  de  l'échiquier  confirme  cette  conjecture.  Le 
texte  de  ces  lois  est  en  général  obscur  et  altéré,  et  leur  tra- 
duction latine  détestable.  Les  répétitions  y  fourmillent.  Ou 
y  donne  pour  des  lois  nouvelles ,  d'anciennes  institutions. 
Ainsi ,  lorsqu'on  y  fait  dire  à  Alfred  que  c'est  après  sa  cou- 


AV\KT   LA    CONQUÊTE  DES  NOUMANUS.  I  QQ 

version  au  christianisme ,  et  par  le  conseil  de  ses  évèques , 
rju'il  a  décrété  les  compositions  pécuniaires  en  réparation 
de  Thomicide  et  d'autres  crimes  ,  le  compilateur  oublie 
que  ces  compositions  étaient  d'usage  immémorial  parmi  les 
nations  teutoniques. 

Les  capitaines  anglo-saxons  se  vantaient ,  comme  toutes 
les  familles  royales  du  nord  ,  de  descendre  d  Odin  5  mais  ce 
sont  là  de  ces  traditions  fabuleuses  indignes  d  arrêter  un 
instant  l'attention  de  l'historien. 

Les  races  nobles  étaient  dans  l'origine  désignées  sous  le 
nom  de  Eorls  ou  Eorlcundmen.  Leur  noblesse ,  toute  per- 
sonnelle ,  ne  s'effaçait ,  ni  par  la  perte  de  leurs  biens ,  ni 
par  l'entrée  dans  le  cloître.  Le  mot  earle  (comte),  appli- 
qué exclusivement  aux  chefs,  aux  gouverneurs  de  pro- 
vince ,  est  d  origine  Scandinave ,  et  remonte  à  l'invasion  des 
Danois.  Plus  tard  ,  les  seigneurs  reçurent  le  nom  de  llia- 
nes ,  titre  impliquant  un  droit  de  suzeraineté  territoriale. 
Ce  qui  les  distinguait  aussi,  c'était  le  taux  des  composi- 
tions dont  ils  étaient  passibles,  en  punition  de  leurs  crimes, 
ou  qui  frappaient  leurs  meurtriers.  Ainsi  les  nobles  étaient 
divisés  en  twelfliyndmen  et  sixhjndmen  (passibles  de 
1,200  ou  de  600  schellings  de  composition).  Ces  der- 
niers sont  désignés,  dans  le  Domesdaj  (i),  sous  le  nom 
de  sokeman ,  possédant  librement  du  chef  d'un  seigneur, 
liés  envers  lui  à  des  devoirs  de  fidélité ,  mais  libres  de 
choisir  un  autre  suzerain ,  à  moins  que  le  domaine  ne  leur 
eût  été  transmis  à  titre  d'arrière-fief.  On  voit  par  quelques 
passages  de  ce  livre  que  cette  oblation  de  la  personne , 

(1)  Domesday  ou  Domesday-Book ,  est  le  livre  lenier  ou  cadastre 
géuéral  du  royaume  terminé  dans  la  vingtième  année  du  règne  de 
Guillaume-le-Conquérant,  et  qui  constate  le  partage  du  royaume  par 
ce  monarque,  eu  700  fiefs  de  grands  barons,  et  60,710  arrière-fiefs 
relevant  du  roi.  Ce  livre  existe  encore  aux  Archives  de  la  Tour. 


200  ÉTAT   POLlTIQrE  DE  L  AKGLETEHRE 

cette  recommandation  entraine  le  service  militaire  ,  en 
échange  de  la  protection  reçue.  Ainsi ,  une  sorte  de  ré- 
gime féodal  existait  en  Angleterre  avant  la  conquête.  Le 
reste  delà  population  formait  la  classe  des  ceorls,  d  où  sont 
dérivés  les  deux  mots  anglais  carie  et  churls  (manans).  Ils 
étaient,  comme  leurs  maîtres,  sous  la  dépendance  d'un 
seigneur  dont  ils  formaient  la  suite ,  et  dont  ils  cultivaient 
les  terres  -,  mais  ils  restaient  attachés  à  la  glèbe ,  et  ne  pou- 
vaient changer  de  maitre.  Ils  différaient  en  cela  de  la  classe 
des  sohemen  ou  francs-tenanciers.  Ceux  qui  acquéraient 
une  propriété  devenaient  libres  ;  ils  n'étaient  tenus  qu'aux 
services  stipulés  dans  leurs  contrats  ou  imposés  par  la  cou- 
tume. Sous  le  nom  de  law-worlhies  (protégés  de  la  loi)  , 
leur  vie  était  évaluée  à  200  schellings  de  composition  au 
profit  de  leur  famille.  Leur  condition  était  analogue  à  celle 
des  leucles,  chez  les  Francs,  et  ils  formaient  la  majorité 
de  la  nation. 

Les  ceorls  n'étaient  point  serfs;  leur  condition  différait 
de  celle  que  nos  lois  appellent  villenage.  Ils  ne  pouvaient 
être  vendus  séparément  de  la  terre  dont  ils  dépendaient. 
Le  Domesdaj  les  qualifie  de  villani,  hordaiii,  cottnni, 
expressions  correspondantes  à  celles  de  villageois,  bordiers 
ou  métayers. 

La  dernière  classe  de  la  population  anglo-saxonne  se 
composait  des  theowes,  véritables  serfs,  ne  jouissant  d'au- 
cun droit  légal,  et  végétant  misérablement  sous  la  seule 
protection  de  l'église.  Ces  familles  avaient  été  réduites  à  la 
condition  d'esclaves,  par  suite  de  l'impossibilité  où  elles 
se  trouvaient  de  répondre  pécuniairement  de  leurs  mé- 
faits, et  surtout  de  payer  la  composition  pour  homicide. 
Il  est  probable  que  plusieurs  d'entre  elles  descendaient  des 
captifs  faits  à  l'époque  des  invasions  primitives  de  la  Bre- 
tagne ou  dans  les  guerres  de  Iheptarchie. 


AVAJVT  LÀ  COIN QL" ETE  DES  WORMANDS.  20I 

L  inégalilé  des  conditions  entre  les  titanes  et  les  ceorls 
anglo-saxons,  s'explique  par  deux  hypothèses  également 
plausibles.  La  première,  c'est  qu'elle  existait  primitive- 
ment chez  les  peuples  qui  vinrent  des  bords  de  1  Elbe  con- 
quérir 1  Angleterre  \  la  seconde ,  c'est  qu'elle  s'est  intro- 
duite après  la  conquête  ,  comme  une  conséquence  de  la  vie 
à  demi  barbare  dont  les  brusques  vicissitudes  ont,  durant 
plusieurs  siècles,  dégradé  sur  le  continent  la  condition 
sociale  des  classes  pauvres.  M.  Palgrave,  sans  rejeter  ces 
deux  hypothèses  ,  insiste  sur  une  troisième  conjecture.  Il 
croit  que  les  ceorls  ne  sont  autres  que  les  peuples  conquis, 
les  anciens  Bretons  subjugués,  mais  non  exterminés,  par 
les  Jutes  et  les  angles.  Jusqu'à  l'époque  où  parut  le  Do- 
inesday^  on  ne  trouve  dans  la  longue  série  des  lois  anglo- 
saxonnes  ,  aucune  trace  de  ces  distinctions  tirées  de  l'ori- 
gine de  la  population.  Dans  celles  d'Ina,  roi  de  Wessex  , 
on  lit  des  dispositions  pénales  dont  la  graduation  n'est 
basée  que  sur  les  différences  de  fortune.  Ainsi  un  Welcïie 
ou  Gallois  propriétaire  d'une  hide  (120  acres)  déterre,  y 
est  évalué  à  120  schellings  de  composition,'  et  celui  qui 
possède  0  hides  (600  acres),  à  600  schellings  ;  un  thane  de 
second  ordre,  celui  qui  ne  possède  aucune  terre,  à  60  schel- 
lings seulement. 

Voici  quelle  était  l'organisation  primitive  des  états  teu- 
toniques.  C'était  une  véritable  fédération ,  composée  d'un 
assemblage  de  familles,  de  clans  et  de  tribus,  sous  la  juri- 
diction de  leurs  magistrats  et  sous  la  conduite  de  leurs  ca- 
pitaines. Chaque  chef  de  tribu  perdit  une  partie  de  son 
indépendance  primitive  ,  à  mesure  que  le  lien  fédératif  le 
resserra  dans  la  main  d'un  chef  suprême. 

Ainsi,  le  premier  élément  de  la  constitution  anglo- 
saxonne,  c'est  la  communauté,  le  clan,  désignés  en  An- 
gleterre, sous  la  période  saxonne,   par  le  mot  town  ou 


a02  ÉTAT   POLITIQUE  DE   l'akgLETERRE 

township  (cité  ,  circonscriplion  de  la  cité  )  ;  en  langue  teu- 
tonique,  lun ,  du  verbe  tynan,  qui  signifie  enclore.  Plus 
tard,  le  mot  town  ou  tun  a  été  souvent  remplacé  par  le 
mot  manor.  Cette  dernière  expression ,  d'origine  nor- 
mande ,  signifie  résidence ,  et  est  souvent  employée  dans 
les  anciens  actes  avec  cette  acception.  Elle  a  été  successive- 
ment étendue  à  l'ensemble  de  toute  possession  territoriale. 
Chaque  township  anglo-saxon  avait  un  chef  unique  [lord 
ou  ealdorman  )  \  parfois  elle  était  possédée  et  gouvernée 
en  commun  par  une  corporation. 

Les  droits  du  lord  sur  le  township  entraînaient  la. 
souveraineté  sur  les  terres  qui  en  dépendaient  :  nous  di- 
sons la  souveraineté  et  iK)n  la  propriété  ,  parce  qu'il 
avait  toute  autorité  sur  le  township ,  tandis  qu'il  pou- 
vait n'en  posséder  qu'une  partie ,  et  le  reste  appartenir 
à  des  sohemen,  en  vertu  des  Chartes  consenties  par  lui 
ou  par  ses  auteurs.  Les  concessions  étaient  des  substitu- 
tions à  deux  ou  trois  degrés ,  avec  clause  de  retour  au  sei- 
gneur. Quelques-unes  étaient  perpétuelles-,  elles  avaient 
quelque  analogie  avec  les  possessions  à  tenures  coutumiè- 
res.  Plus  tard,  chaque  township  ewi  pour  annexe  des  com- 
munaux dont  l'usufruit  se  partageait  entre  le  seigneur  et  la 
communauté.  Tel  est  le  tableau  du  clan  ou  de  la  com- 
mune chez  les  Anglo-Saxons  -,  son  organisation  a  une  grande 
analogie  avec  celle  des  bénéfices  chez  les  Francs  et  dans  les 
états  de  Charlemagne  ,  soustraits  à  l'influence  des  institu- 
tions romaines. 

Chez  les  Bretons,  le  premier  élément  de  la  société  était 
le  tref  on  hameau;  cinquante  formaient  le  commot ,  et 
deux  cents  composaient  le  cantred.  La  réunion  de  trois 
hameaux  formait,  sous  le  rapport  de  la  juridiction,  un 
maenaw ,  expression  analogue  à  celle  du  township.  Cha- 
que trefse  composait  d'alleux  ou  de  terres  nobles,  et  de 


AVA^T  LA   COKOtETE   DES  AORMA>DS.  2o3 

terres  tenues  en  villenage  :  celles-ci  n'étaient  possédées 
qu'à  litre  d'usufruit.  D'après  cette  coutume  des  sociétés  à 
demi  nomades,  à  la  mort  de  chaque  possesseur,  la  terre 
était  de  nouveau  distribuée  entre  ses  héritiers  mâles  par 
égales  portions.  Dans  le  pays  de  Galles ,  les  terres  des  ma- 
nans  {lands  in  villenage)  étaient  soumises  au  même  ré- 
gime 5  mais  les  terres  libres  (freeholds)  se  transmettaient 
par  hérédité,  comme  les  g-at^e/Am^5  (i)  d'Angleterre,  toute- 
fois avec  une  modification  qui  peint  bien  1  esprit  patriarchal 
des  institutions  celtiques.  A  la  mort  du  dernier  enfant  mâle, 
tous  les  petits-enfans  de  l'auteur  commun  pouvaient  de- 
mander un  second  partage  :  il  en  était  de  même  pour  la 
troisième  génération.  Il  n'est  pas  probable  que  les  Saxons , 
plus  civilisés  que  les  peuples  vaincus,  aient  subi  à  cet 
égard  leur  influence.  M.  Palgrave.  malgré  ses  préventions 
en  faveur  des  indigènes  de  la  Grande-Bretagne  ,  reconnaît 
que  la  facilité  avec  laquelle  les  tribus  celtiques  ont  été  sub- 
juguées,  malgré  le  courage  et  1  énergie  extraordinaire  qui 
les  distinguaient ,  doit  être  attribuée  à  ce  système ,  qui  ar- 
rêtait les  progrès  de  leur  industrie  ,  tarissait  la  source  des 
fortunes  individuelles,  et  exposait  la  nation  à  tous  les  maux 
qu'engendrent  la  paresse  et  le  défaut  d'union. 

La  race  teutonique ,  plus  éclairée ,  s'empressa  d'adopter 
le  système  du  domaine  privé  ^  mais  les  communaux ,  les 
terres  vagues,  qui  ont  couvert  si  long-tems  le  sol  anglais, 
et  dont  le  système  n  aété  abandonné  que  tout  récemment, 
témoignent  de  l'extrême  mobilité  des  possessions  primi- 
tives. Dans  TEst-Fries,  contrée  purement  agricole,  tout 
cultivateur  a  encore  droit  à  une  portion  de  terre  commune, 


(1)  Le  mot  gaveLkind  signilie  littéralement  anenlemenl ,  du  mot 
saxon  gavel ,  tribut.  On  donne  ce  nom  eu  Angleterre  au  mode  de 
possession  dérivant  d'une  concession  primitive  moyennant  un  cens. 


2o4  ÉTAT  POLITIQUE  DE  l'akgLETERRE 

à  laquelle  succède  exclusivement  le  dernier  de  ses  enfans  , 
tandis  que  ses  aînés  succèdent  seuls  à  son  patrimoine  5  s'il 
meurt  sans  postérité,  sa  part  dans  les  communaux  y  fait 
retour. 

Chaque  townshîp  était  sous  la  juridiction  d'un  seigneur, 
qui  ne  pouvait  l'exercer  sans  le  concours  des  habitans.  De 
là  vient  l'institution  des  cours  du  baron,  dont  il  n'existe 
pas  de  traces  distinctes  avant  la  conquête ,  bien  qu'il  sem- 
ble résulter  d'un  passage  du  Domesdaj ,  que  la  juridic- 
tion du  lord  n'était  point  légale  sans  l'assistance  d'un  cer- 
tain nombre  de  sokemen.  Ces  communautés  possédaient 
aussi  un  pouvoir  réglementaire ,  ainsi  que  l'indique  l'ex- 
pression bj-law ,  dérivée  du  mot  teuton  bj,  qui  signifie 
'village,  pagus.  Il  existe  des  traces  de  ce  pouvoir  dans  les 
by-law-courts  d'Ecosse  et  dans  les  bauren-gericht  ou  lois 
des  paysans,  dont  l'empire  s'étend  sur  une  partie  de  1  Al- 
lemagne. La  juridiction  du  seigneur  est  moins  contestée 
que  celle  de  ses  assesseurs.  Il  était  assisté  par  un  bailli 
(gerefa)^  élu  par  les  ceorls ,  sur  la  présentation  du  juri 
dont  nous  venons  de  parier. 

Les  habitans  du  townshîp,  chargés  d'y  maintenir  la  paix 
publique,  étalent  tenus,  en  cas  de  flagrant  délit,  de  crier 
haro  sur  le  prévenu,  et  de  lui  courir  sus.  Ce  mode  d'ar- 
restation fit  place  à  la  mise  en  liberté  sous  caution. 

Dans  les  assemblées  publiques  des  hundred  (centuries) , 
des  shires  (comtés),  le  bailli  (en  saxon,  gerefa),  accom- 
pagné de  quatre  habitans,  représentait  les  intérêts  de  la 
communauté,  et  défendait  les  accusés.  Le  tribunal  se  com- 
posait de  fonctionnaires  civils  et  ecclésiastiques  du  voi- 
sinage et  de  tous  les  terrariun  doTnini,  expression  latine 
consacrée  ,  et  qui  peut  s'appliquer  aux  simples  francs- 
tenanciers  ,  à  titre  de  socage  ou  roture.  Il  était  présidé 
par  le  Ealdorman ,  titre  qui  ,  dans  ces  tems  reculés  ^ 


AVANT  LA  COKQIÉTE  DES  NORMANDS.  2o5 

parait  s'appliquer  à  tlifférens  degrés  de  magislrature.  Le 
mot  h iindred  (cent) ^  dérivé  des  centena  ou  gau  de  l'Alle- 
magne, offre  un  singulier  disparate  avec  son  application 
à  une  division  territoriale,  qui  n'a  aucun  rapport  avec  la 
population.  Cette  application  est  probablement  postérieure 
à  l'établissement  des  Germains  en  Angleterre.  Ceux  qui 
ont  étudié  la  législation  des  barbares  savent  parfaitement 
que  le  centenier  y  est  souvent  représenté  comme  le  pre- 
mier magistrat  de  son  district,  et  que  cette  autorité  n'a 
cessé  quà  l'époque  où  le  système  féodal  a  effacé  les  der- 
niers débris  des  anciennes  institutions  teutoniques. 

La  cour  des  hundred .  quoique  composée  de  droit  de 
tous  les  thanes  ou  propriétaires  fonciers,  déléguait  sa  ju- 
ridiction à  douze  d  entre  eux,  qui,  ainsi  que  le  scbérif, 
étaient  tenus  de  jurer ,  comme  on  le  voit  dans  une  loi 
A'Ethelred ,  qu'ils  ne  condamneraient  et  n'absoudraient 
personne  injustement;  elle  possédait  à-la-fois  la  juridiction 
civile  et  criminelle.  C'est  dans  son  sein  qu'étaient  promul- 
gués les  actes  translatifs  de  propriétés  foncières  ,  et  que  le 
prix  des  ventes  était  payé. 

Les  hundred-courts  se  tenaient  tous  les  mois ,  et  celles 
du  shire  (comté),  deux  fois  par  an,  sous  la  présidence  de 
l'évèque  et  de  lalderman.  L'autorité  de  ce  dernier  s'éten- 
dait souvent  hors  du  comté;  ainsi ,  nous  lisons  dans  une 
vieille  chronique  qu'Avlwin  était  alderraan  de  XEst-An- 
glia.  Sous  Canut ,  ce  titre  fut  remplacé  par  celui  à'earle 
(comte).  L'institution  des  cours  de  comté  a  une  origine 
fort  obscure.  Dans  le  Code  d'Henri  J"  (chap.  7),  elle  se 
composait  des  mêmes  magistrats  que  les  cours  de  centurie 
(hundred-courts) ,  ce  qui  ferait  supposer  que  chaque  cen- 
turie V  était  représentée  par  douze  membres  correspondans 
aux  scabini  (chevaliers),  ou  aux  délégués  des  placités 
présidés  en  France  par  les  rnissi  dominici  de  Charlemagne. 


206  ÉTAT  POLITIQUE    DE   l' ANGLETERRE 

Ces  cours  connaissaienl  de  toutes  les  causes  où  le  roi  était 
partie,  et  des  crimes  connus  sous  le  nom  de  'violations  de 
la  paix  du  roi,  placés  au-dessus  de  la  juridiction  des 
cours  inférieures.  Elles  étaient  chargées  de  défendre  les 
droits  de  l'église  et  ceux  des  opprimés. 

C'est  dans  l'élection ,  faite  par  les  propriétaires  et  dé- 
tenteurs du  sol ,  de  représentans  chargés  de  paraître  dans 
les  cours  des  centuries  et  des  comtés ,  comme  jurés  com- 
purgateurs  (témoins  assermentés)  et  témoins  ordinaires  , 
que  M.  Palgrave  place  la  source  de  la  branche  démocrati- 
que du  pouvoir  législatif  dans  chaque  royaume.  «  J'ai  re- 
»  marqué,  dit-il,  que  la  nœmda  était  la  base  de  la  repré- 
»  sentation  du  peuple  dans  les  diètes  Scandinaves  -,  que 
»  chez  les  Teutons  les  jurés  ou  échevins  sont  devenus  les 
»  mandataires  de  la  nation,  et  ont  concouru,  à  ce  titre,  à  la 
»  confection  des  lois,  et  qu'une  pareille  transformation 
»  s'est  opérée  dans  presque  toutes  les  cours ,  parlemens  ou 
»  assemblées  dans  lesquelles  les  communes  ont  pris  part  à 
»  la  législation.  Ainsi,  la  compilation  nommée  le  Code  de 
»  Hoel ,  a  été  l'œuvre  d  une  assemblée  composée  de  six 
»  membres  de  chaque  commot,  dans  le  pays  de  Galles  ,  et 
»  de  douze  membres  de  chaque  comté  en  Angleterre , 
»  assemblés  par  Guillaume-le-Conquérant  pour  présenter 
»  les  lois  et  les  soumettre  à  la  sanction  royale.  Dans  la  cour 
»  du  duché  de  Cornouailles ,  quatre  jurés  de  la  session  , 
»  pris  dans  les  diverses  parties  du  comté  de  ce  nom  ,  et  un 
»  pareil  nombre  dans  le  Devonshire ,  élus ,  assermentés 
»  et  réunis  en  assemblée,  formaient  un  parlement  ayant 
))  à-la-fois  juridiction  et  droit  de  législation  en  matière  de 
»  mines.  Des  institutions  analogues  régissaient  l'île  de 
»  Man ,  ainsi  que  celles  de  Jersey  et  de  Guernesey.  » 

Existait-il  chez  les  Anglo-Saxons  de  véritables  élections 
po|)ulaires ,  d'après  le  sens  que  nous  attachons  actuelle- 


AVANT   LA   COAQl'ÉTE   DES  NOUMAIVDS.  'lOn 

ment  à  ce  mot  ?  cela  nous  parait  impossible.  Mais  si  quatre 
ceorls  et  leur  bailli  étaient  envoyés  par  le  township  à  la 
hundred-court^  si  dans  certaines  cours  ou  pailemens  d'Eu- 
rope, le  droit  de  faire  de  nouveaux  statuts  était  une  dé- 
pendance de  Tautorité  judiciaire  exercée  par  des  jurés  élus 
de  la  communauté,  le  droit  d'élection  populaire  devait  y 
être  reconnu  ;  et  si  depuis  il  est  arrivé  que  les  choix  aient 
été  faits  par  des  magistrats  supérieurs  ,  lacquiescement 
donné  à  ces  abus  n'a  pu  remplacer  une  abdication  qu'on 
ne  voit  formulée  nulle  part. 

Chez  les  peuples  du  nord,  la  justice  se  rendait  ordinai- 
rement en  plein  air,  sur  quelque  haute  montagne,  au  bord 
d'un  cours  d'eau,  à  l'ombre  dun  vieux  chêne,  autour  de 
quelque  roche  monumentale.  D'anciennes  superstitions 
consacraient  ces  lieux  divers ,  et  conspiraient  avec  les  pré- 
ceptes d'une  foi  plus  pure,  à  accroître  le  respect  religieux 
dû  à  la  justice  et  à  la  vérité.  Charlemagne  est  le  premier 
qui ,  sous  prétexte  de  ne  pas  exposer  en  hiver  les  juges  aux 
rigueurs  de  la  saison  ,  ou  sans  doute  pour  rendre  l'assem- 
blée moins  tumultueuse  et  mieux  choisie ,  fit  tenir  son 
mallus ,  sa  cour  de  comté,  dans  un  bâtiment.  Mais  si  la 
réduction  du  nombre  des  spectateurs  était  favorable  au 
bon  ordre ,  elle  rendait  moins  imposantes  l'autorité  des  té- 
moignages invoqués  et  la  solennité  des  jugemens.  A  ces 
époques  reculées,  les  cours  n'avaient  ni  greffes  ni  archives. 
Les  arrêts  étaient  enregistrés  dans  la  mémoire  des  parties 
et  de  leurs  témoins.  La  transmission  des  héritages  devait 
cependant  être  constatée  par  des  preuves  plus  durables  ;  à 
cet  effet ,  le  land-boc  ou  acte  écrit ,  constatant  la  mutation 
de  propriété,  était  lu  en  pleine  cour  devant  les  parties,  et 
soigneusement  conservé  par  le  nouveau  propriétaire. 

L'administration  de  la  justice  offrait  chez  les  Anglo- 
Saxons  des  singularités  qu'il  importe  de  signaler. 


ri08  ÉTAT  POLITIQUE   DE  l'aNGLETEURE 

Dans  le  premier  degré  de  jaridiclion,  il  n'exislail  ni 
procédure  ,  ni  décision  judiciaires  écrites  (wnts).  Le  de- 
mandeur ou  plaignant  se  faisait  d'abord  justice  lui-même  , 
en  s'emparant  des  effets  de  son  débiteur  ou  du  défunt 
dont  il  se  prétendait  l'héritier.  Les  statuts  de  Canut 
réglèrent  ce  privilège  et  ne  l'abolirent  pas.  Ce  droit  de 
saisie  s'est  continué  jusqu'à  nos  jours,  en  matière  de  dom- 
mages occasionés  dans  les  champs  parle  bétail,  et  d'arré- 
rages non  payés.  Le  même  droit ,  appliqué  aux  poursuites 
dirigées  contre  un  meurtrier  par  les  parens  de  la  victime , 
est  un  reste  précieusement  conservé  de  cette  indépendance 
naturelle,  jalouse  de  veiller,  à  défaut  de  loi,  à  la  sûreté 
de  l'individu  et  de  sa  famille.  C'est  au  même  principe  que 
se  rattache  le  système  de  responsabilité  mutuelle,  établi 
par  les  législateurs  anglo-saxons,  qui  successivement  im- 
posèrent la  peine  de  la  composition  due  par  l'offenseur  , 
aux  parens  qui  le  dérobaient  à  l'épreuve  du  jugement , 
étendirent  ensuite  celte  peine  au  lord ,  ou  à  la  commu- 
nauté des  habitans  du  township ,  et  en  dernier  lieu ,  n'y 
soumirent  que  chaque  décurie. 

Le  premier  mode  de  responsabilité  a  subsisté  long-tems 
chez  les  naturels  de  l'Irlande ,  spécialement  attachés  aux 
débris  de  leur  antique  état  social  -,  et  on  le  retrouve  dans 
les  lois  teutoniques ,  spécialement  dans  celles  des  Anglo- 
Saxons.  Il  existait  chez  les  Francs-Saliens,  et  peut-être  en 
Angleterre ,  un  singulier  usage ,  au  moyen  duquel  on  s'af- 
franchissait de  toute  responsabilité  à  raison  des  délits  com- 
mis par  un  parent.  On  entrait  dans  le  mallus;  et  là,  devant 
le  centenier,  on  rompait  au-dessus  de  sa  tête  cinq  baguettes 
d'ormeau,  et  en  les  jetant  à  terre,  on  déclarait  renoncer  à 
hériter ,  et  par  conséquent  à  répondre  des  actes  de  son 
parent. 

Le  mode  de  responsabilité  réglé  plus  tard  par  le  Code 


I 


AVANT  LA  CONQUETE  DES  NORMANDS.  '.10() 

anglo-saxon,  était  plus  en  harmonie  avec  un  système  régu- 
lier de  gouvernement,  et  n'était  pas  comme  le  précédent 
un  remède  pire  que  le  mal.  Le  lord  de  chaque  township 
répondait  de  la  comparution  de  ses  tenans  (commendati), 
et  tout  propriétaire  de  maison ,  de  celle  des  individus  qui 
logeaient  chez  lui  depuis  trois  jours.  Celui  qui  n'avait  pas 
de  répondant  était ,  par  cela  même ,  placé  hors  de  la  pro- 
tection de  la  loi,  et  en  état  de  suspicion  légitime. 

C'est  à  Alfred-le-Grand  qu'on  doit  l'institution  des  dé- 
curies ,  composées  de  dix  francs-tenanciers  et  de  leurs  fa- 
milles, résidant  ensemble,  et  responsables  les  uns  pour  les 
autres.  Il  est  probable  que  cette  disposition  territoriale  se 
liait  à  l'organisation  militaire  du  pays ,  ou  plutôt  au  svs- 
tème  de  police  intérieure,  connu  sous  le  nom  de  watch 
and  ward  (surveillance  et  garde).  Au  reste  ^  cette  institu- 
tion ne  s'étendait  pas  sur  toute  l'Angleterre-,  elle  resta 
étrangère  aux  comtés  du  nord  et  à  une  partie  du  royaume 
de  Mercie ,  où  la  responsabilité  pesait  sur  toute  la  cité. 

Les  crimes  étaient  rangés  endeux  classes  ;  ceux  qu'on  pou- 
vait expier  par  une  peine  pécun'aire,  et  ceux  qu'on  appelait 
inexpiables ,  et  qui  étaient  punis  de  mort  :  tels  que  le  vol 
avec  bris  des  portes  d'une  maison,  probablement  aussi  tout 
attentat  à  la  propriété  commis  avec  violence ,  et  le  meurtre 
avec  préméditation  et  guet-apens.  Quant  aux  meurtres 
commis  sur  un  homme  en  défense  ,  ils  figuraient  au  rang 
des  crimes  rachetables.  Si  la  preuve  par  serment  n'était  pas 
suffisante ,  il  avait  à  subir  à  son  choix  celle  de  l'eau  ou  du 
feu.  La  première  consistait  à  plonger  la  main  jusqu'au  poi- 
gnet dans  l'eau  bouillante  ,  ou  à  porter  un  fer  rouge  à  la  di- 
stance de  neuf  pas.  C'était  là  l'épreuve  simple.  Maissi  le  lord 
refusait  de  rendre  bon  témoignage  delà  conduite  antérieure 
de  l'accusé ,  le  nombre  de  ses  témoins  devait  être  triplé , 
ou  bien  il  devait  subir  une  triple  épreuve  par  l'eau  ou  ie 

i4 


210  ÉTAT   POLITIQUE  DE  l'aNGLETERRE 

feu,  c'est-à-dire  plonger  son  bras  jusqu'au  coude  dans  l'eau 
bouillante,  ou  porter  une  barre  de  fer  rouge  trois  fois  plus 
lourde.  Ce  mode  absurde  d'éclairer  le  débat  fut  abandonné 
aux  assises  de  Clarendon ,  sous  Henri  II.  On  le  retrouve 
cependant  en  vigueur  dans  crlaines  localités,  spécialement 
dans  le  Wincbelsea,  jusqu'au  règne  d'Henri  VI. 

On  ne  voit  dans  le  Code  anglo-saxon  aucune  trace  de 
l'épreuve  par  le  combat ,  si  célèbre  dans  les  fastes  judi- 
ciaires de  l'Europe  barbare.  Elle  ne  fut  introduite  en  An- 
gleterre que  par  Guillaume-le-Conquérant  ;  et  ce  qui  nous 
confirme  dans  cette  opinion,  c'est  que  Tépreuve  dont  il 
s  agit  était  inconnue  aux  peuplades  Scandinaves  qui  s'éta- 
blirent successivement  en  Angleterre. 

Le  système  de  procédure  anglo-saxon,  bien  que  modifié 
par  l'usage ,  s'est  conservé,  pur  de  toute  altération  écrite, 
jusqu'au  règne  d  Henri  II,  qu'on  pourrait  appeler,  sans 
trop  de  témérité,  le  fondateur  de  la  common-law.  C'est 
du  moins  sous  son  règne  que  le  jugement  par  juri  devint 
d'un  usage  constant  ^  bien  qu'en  remontant  à  l'époque  de 
la  conquête  on  trouve  une  ébauche  informe  de  cette  pré- 
cieuse institution.  Nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de 
citer  à  ce  sujet  le  passage  suivant  de  l'histoire  de  la  Corn- 
mon-Law ,  par  M.  Reeves. 

«  Le  juri ,  tel  qu'il  existait  dans  l'origine,  diffère  essen- 
»  tiellement  de  ce  qu'il  est  aujourd  hui.  Quelle  qu'ait  été 
»  autrefois  son  importance  ,  ses  bienfaits  ne  sauraient  se 
»  comparer  à  ceux  du  juri  actuel ,  ce  grand  palladium  de 
»  la  liberté  britannique.  Aujourd'hui,  les  jurés  sont  juges 
»  suprêmes  du  procès.  Ils  fondent  leur  conviction  sur  des 
K  preuves  orales ,  ou  écrites ,  produites  devant  eux ,  et 
»  leur  verdict  n'est  qu'un  jugement.  Les  anciens  jurés,  au 
))  contraire,  n  étalent  pas  appelés  à  apprécier  les  faits  de 
»  la  cause  comme  magistrats  :  ces  faits  n'étaient  pas  même 


AVANT   LA  COKQLtVK   DES  INOUMANDS.  211 

»  tléballus  devant  eux.  Ils  nélaienl  que  témoins,  elle 
))  verdict  n'offrait  que  le  résultat  de  leur  témoignage  ré- 
»  gulièrement ,  mais  exclusivement  invoqué  pour  consta- 
»  1er  les  faits  litigieux.  Ainsi ,  un  jugement  au  moyen  du 
»  juri,  n'était  à  vrai  dire  qu'une  enquête  5  les  jurés  n'é- 
»  talent  distingués  des  autres  témoins ,  que  par  le  serment 
»  qu'ils  devaient  prêter,  par  leur  nombre  limité ,  le  rang 
»  que  la  loi  leur  assignait ,  la  qualité  de  tenancier  dans  les 
»  divers  degrés  de  la  hiérarchie  territoriale,  et  l'influence 
»  qui  en  résultait. 

»  J'ai  cru  nécessaire  de  définir  les  fonctions  de  l'ancien 
))  juri ,  pour  prévenir  les  fausses  inductions  qu'on  pour- 
»  rait  tirer  de  cette  institution.  La  plupart  de  ses  apolo- 
)»  gistes  supposent  qu'elle  nous  a  été  transmise  sans  alté- 
»  ration  ,  depuis  le  règne  d'Alfred  ,  et  ne  se  doutent  pas 
»  du  véritable  caractère  qui  lui  appartenait  primitivement. 
»  D'après  la  loi  normande,  les  accusés  étaient  convaincus 
»  ou  déchargés  de  l'accusation  par  une  enquête  composée 
»  de  vingt-quatre  bons  et  loyaux  habitans  du  pays  ,  con- 
»  voqués  par  le  sergeant.  dans  le  voisinage  du  lieu  où  le 
»  crime  avait  été  commis.  Cet  officier  devait  choisir  les 
»  personnes  qu'il  supposait  les  mieux  instruites  de  toutes 
»  les  circonstances  du  fait.  L'accusateur  et  l'accusé  ré- 
»  cusaient  ceux  dont  la  probité  et  la  véracité  leur  parais- 
»  saient  suspectes  -,  les  amis  ou  ennemis  déclarés  et  les 
»  proches  parens  des  parties  étaient  également  écartés  de 
»  la  liste.  Ces  témoins  devaient  comparaître  sans  délai , 
»  et  sans  citation  préalable,  afin  de  ne  pas  être  intimidés, 
»  ni  corrompus.  Avant  que  l'accusé  fut  soumis  au  dé- 
»  bat,  on  procédait  à  une  information  préalable,  auprès 
»  de  quatre  chevaliers ,  à  qui  l'on  demandait  s'ils  le 
»  croyaient  coupable  \  puis  le  bailly ,  en  présence  de  ces 
»  chevaliers,  interrogeait  les  vingt-quatre  jurés  en  parti- 


21  2  ÉTAT  POLITIQUE  DK   l'aNGLETEHRE 

»  cuUer ,  et  séparément ,  et  les  confrontait  ensuite  avec 
»  Taccusé ,  qui  pouvait  les  reprocher  pour  cause  légi- 
»  time.  Si  le  reproche  était  accueilli,  le  témoignage  du 
»  juré  était  rejeté.  Enfin,  le  juge  récordait,  c'est-à-dire, 
»  consignait  au  plumitif  ou  registre  d'audience ,  et  décla- 
»  rait  le  verdict ,  lequel  n'était  valable  que  par  le  concours 
»  de  vingt  jurés.  » 

Sous  la  période  anglo-normande ,  les  jurés  conservaient 
encore  le  caractère  de  témoins  ;  ils  juraient  la  main  levée, 
et  en  ces  termes  :  «  Oyez  cela ,  vous  juges  !  nous  dirons  la 
»  vérité  concernant  les  choses  que  vous  nous  demanderez 
»  sous  la  foi  du  roi ,  et  aucune  crainte  ne  nous  empêchera 
»  de  la  dire.  »  Il  est  inutile  de  remarquer  que  le  mot  ver- 
dict (  verè  dictum)  ,  s'appliquait  avec  plus  de  justesse  en- 
core à  un  témoignage  qu'à  un  jugement. 

Il  est  difficile  d'admettre  comme  un  point  de  doctrine 
cette  convocation  de  douze  ou  vingt-quatre  individus  , 
pour  affirmer  par  serment ,  en  matière  civile  comme  en 
matière  criminelle ,  qu'ils  connaissaient  positivement  les 
faits  et  les  questions  litigieux.  Mais  nous  ferons  obser- 
ver que  dans  les  principaux  cas  civils ,  pour  lesquels  on 
eut  d'abord  recours  à  des  jurés,  tels  que  ceux  appelés 
par  la  loi  normande  mort  d'ancestor ,  et  novel  disseisin 
(  les  questions  de  pétition  d'hérédité  et  de  revendication), 
les  faits  pouvaient  être  prouvés  par  la  notoriété.  Ainsi ,  il 
pouvait  être  généralement  reconnu  dans  le  canton ,  que  le 
défunt  possédait  tel  ou  tel  domaine  \  que  le  demandeur 
était  son  héritier  ;  que  son  adversaire  avait  pris  indirec- 
tement possession  de  l'héritage  ;  que  tel  ou  tel  immeuble 
avait  été  usurpé  ;  et ,  en  matière  possessoire ,  que  le  de- 
mandeur ayant  été  récemment  expulsé  du  fonds  dont  il 
était  en  possession  ,  il  y  avait  lieu  à  réintégrande.  Ses  voi- 
sins pouvaient  déposer  de  tous  ces  faits.  Quant  aux  dif- 


AVAJST  LA  CONQUÊTE  DES  NORMANDS.  21  3 

ficultés  du  droit  en  matière  de  succession  et  d'éviction  , 
ce  ne  fut  que  dans  la  suite  des  tems  ,  et  avec  les  progrès 
de  la  civilisation,  qu  elles  durent  naître  et  se  compliquer; 
il  faut  croire  que,  primitivement,  le  juge  se  chargeait 
seul  de  les  résoudre.  On  s'étonne  avec  raison  que ,  dans 
les  causes  criminelles ,  on  eût  exclusivement  recours  au 
témoignage  isolé  des  jurés  5  mais  il  est  probable  que  le 
schérif  ne  plaçait  sur  sa  liste  que  ceux  qui  se  présentaient 
spontanément  pour  prouver  la  sincérité  de  l'accusation 
ou  de  la  demande. 

Il  serait  curieux  de  rechercher  à  quelle  époque  la  preuve 
orale  s'introduisit  dans  les  tribunaux  anglais ,  et  comment 
les  progrès  de  ce  mode  de  procédure  amenèrent  le  juri 
du  rôle  de  témoin  à  celui  de  juge  des  faits  litigieux.  Il  est 
probable  que  Ton  commença  par  lire  aux  jurés  quelques 
fragmens  d'information  écrite ,  usage  qui  ne  fut  entière- 
ment aboli  qu'à  l'époque  de  la  restauration.  On  chercha 
ensuite  à  obtenir,  n'importe  par  quels  moyens ,  l'aveu  de 
l'accusé  ;  mais  nous  hésitons  à  croire ,  et  rien  ne  constate 
que  la  preuve  orale  ait  jamais  été  reçue  devant  les  tribu- 
naux anglo-normands.  Il  semble  impossible ,  qu'en  certai- 
nes occasions,  la  conscience  des  jurés  n'ait  pas  eu  besoin 
d'être  éclairée ,  et  que  les  personnes  qui ,  sans  être  com- 
prises au  tableau  du  juri,  pouvaient  déposer  d'un  fait, 
n'aient  pas  été  entendues  avant  que  le  verdict  fût  prononcé. 
Tout  était  irrégulier  dans  cette  enfance  de  la  procédure  , 
jusqu'au  moment  où  une  tradition  constante  fixa  les  cou- 
tumes, et  où  les  écrits  des  juristes  en  firent  un  corps  de 
doctrine.  Mais  aucune  partie  de  notre  droit  n'a  été  aussi 
tard  érigée  en  loi ,  et  signalée  d'une  manière  plus  vague 
dans  les  textes  anciens ,  que  1  instruction  orale.  Ce  n'est 
que  sous  le  règne  de  Charles  U ,  qu'elle  devint  un  mode 
•légal  et  régulier  d'arriver  à  la  découverte  de  la  vérité. 


2l4  ÉTAT  VOLITIQUE  DE   l'aNGLEXERRE 

Dans  les  instances  civiles  en  matière   personnelle  ,  le 
iuri  était  employé  moins  souvent  que  dans  les  causes  cri- 
minelles ,  ou  en  matière  réelle.  Le  demandeur  affirmait 
son  droit  devant  le  juge  -,  et  le  défendeur  était  admis  à  of- 
frir son  serment,  wage  his  law  (engager  sa  loi),  qu'il  ne 
devait  pas  ,   ou  qu  il  avait  été  affranchi  de  l'obligation. 
Mais  cette  déclaration  devait  être  soutenue  par  la  présen- 
tation de  personnes  non-suspectes  qui ,  sous  le  titre  de 
co77ipurgateurs ,  juraient  qu'elles  avaient  foi  dans  son  ser- 
ment. Les  actions  réelles  portées  devant  les  cours  de  ma- 
noir, étaient  purgées  de  la  même  manière ,  ainsi  que  tous 
les  incidens  qui  pouvaient  s'élever  devant  la  cour  du  roi, 
tels  par  exemple  que  le  déftiut  d'assignation  opposé  par  un 
vassal  à  son  suzerain.  On  ne  sait  à  quelle  époque  le  juri 
fut  saisi  en  matière  personnelle  ,  mais  ce  ne  dut  être  que 
lorsque  son  rôle  primitif  s  étant  modifié ,  la  preuve  par  té- 
moins fut  admise  devant  lui. 

Bien  que  les  races  teutoniques  fussent  soumises  au  sys- 
tème fédératif ,  tous  les  pouvoirs  de  Tétat  étaient  concen- 
trés dans  les  mains  d'un  chef  suprêrtie.  Rois,  pontifes  et 
guerriers ,  les  chefs  anglo-saxons  exerçaient  une  juridic- 
tion souveraine  sur  toutes  les  causes  que  les  cours  ordi- 
naires n'avaient  ni  le  pouvoir,  ni  l'énergie  déjuger.  Ainsi, 
sans  remonter  aux  prérogatives  fort  obscures  dubretwalda 
ou  président  de  l'heptarchie,  les  princes  anglo-saxons 
étaient  juges  féodaux  de  leurs  thanes ,  et  magistrats  su- 
prêmes quant  à  l'exécution  des  lois  militaires.  Sans  l'inter- 
vention d'aucun  autre  juge,  ils  punissaient  les  déhts  com- 
mis dans  leurs  armées  et  ordonnaient  la  confiscation  des 
biens  des  condamnés  \  telle  est  du  moins  l'opinion  de 
M.  Palgrave.  Cette  opinion  nous  parait  très-hasardée  en 
ce  qui  touche  les  délits  militaires.  Il  la  fonde  sur  la  cita- 
tion suivante ,  extraite  de  Thistoire  ancienne  du  monastère* 


AVA>T   J.A   COKOIKTF.   DES  K01\MA^DS.  21  5 

d'Ély  :  Eodeni  teivpove  Oslacus  forte  fuit  accusntus 
apud  regem  Edgaî'uw ,  jussitque  rex  ut  dessaisitus  de 
tôt  a  terra  suâfuisset,  et  privaretur  omnibus  quœ  hahe- 
bat.  Rien  ,  dans  ce  passage  n  indique,  qu'Oslac  fût  accusé 
d'un  crime  militaire. 

En  matière  civile  ,  le  recours  à  la  cour  du  roi  n'avait 
lieu  que  pour  déni  de  justice,  à  l'instar  de  celui  que  la 
jurisprudence  féodale  de  France  accordait,  du  tems  de 
saint  Louis,  pour  défaute  de  droit,  lorsque,  dans  la  cour 
d'un  seigneur,  on  évitait  ou  on  refusait  de  rendre  la  justice 
aux  parties.  «  Nul ,  dit  un  statut  d  Edgard ,  ne  portera  son 
))  action  devant  le  roi,  à  moins  qu'il  n'ait  pas  été  traité 
»  dans  le  lieu  de  son  domicile ,  comme  digne  d'être  jugé 
»  suivant  son  droit  {law-worthj).  Si  la  loi  a  été  trop  sé- 
»  vère  à  son  égard  ,  il  pourra  solliciter  du  roi  que  sa  con- 
»  damnation  soit  mitigée.  »  La  partie  devait  se  présenter 
trois  fois  devant  la  Jiundredcoujt,  pour  demander  justice, 
suivant  son  droit.  Le  -wiit  de  n'ght  close ,  le  recours  par 
suite  àe  forclusion ,  qui  s'introduisit  d'après  la  jurispru- 
dence normande,  était  fondé  également  sur  la  supposition 
d'une  défaute  de  droit  dans  la  cour  du  seigneur.  L'an- 
cienne prérogative  que  possédait  la  couronne,  d'alléger 
la  sévérité  de  la  loi,  dans  son  apj)lication ,  s  est  continuée 
dans  la  juridiction  du  conseil  du  roi,  et  ensuite  dans  celle 
de  la  cour  de  chancellerie.  Au  reste ,  il  est  douteux  que , 
sous  la  période  anglo-saxonne,  ce  privilège  s'étendit  au-delà 
des  peines  pécuniaires  ou  compositions. 

Le  roi  était  le  conservateur  de  la  paix  publique  ;  il  con- 
naissait directement  des  crimes  commis  sur  les  grandes 
routes  (on  ne  comprenait  d'abord  sous  ce  nom  que  les 
quatre  voies  romaines  qui  traversent  1  Angleterre -,  on 
étendit  ensuite  cette  désignation  à  tous  les  chemins  allant 
d'une  ville  à  l'autre).  Le  trouble  causé  à  la  paix  du  roi. 


2l6  ÉTAT  POLITIQUE  DE   l'ajNGLETERRE 

dans  le  rayon  ou  'verge  de  sa  résidence ,  était  alors  bien 
plus  sévèrement  puni  qu'il  ne  le  fui  dans  la  suite.  Cette 
mesure  fantastique  était  de  trois  milles,  trois  stades,  trois 
acres  courans ,  neuf  pieds ,  neuf  palmes  et  trois  grains 
d'orge  de  longueur,  calculés  depuis  la  ville  ou  le  château 
où  le  roi  tenait  sa  cour.  L'enceinte  de  ce  rayon  offrait  un 
asile  inviolable  ;  aussi  le  vagabond ,  le  voleur  de  bétail ,  le 
dévastateur  de  bois ,  étaient-ils  à-peu-près  sûrs  de  l'impu- 
nité. Si  le  droit  de  guerre  n'était  pas  aussi  répandu  en 
Angleterre  que  dans  le  reste  de  l'Europe  féodale ,  les 
querelles  entre  les  thanes  tout-puissans  entretenaient  dans 
leurs  familles  et  parmi  leurs  vassaux ,  un  esprit  de  haine 
et  de  vengeance  marqué  par  le  meurtre  et  le  pillage.  Mais 
peu  de  tems  après  la  conquête ,  des  peines  sévères  furent 
portées  contre  tous  ceux  qui,  en  se  faisant  justice  par  le 
glaive ,  troubleraient  le  royaume  \  et ,  pour  mieux  assurer 
l'exécution  des  lois ,  Guillaume  tenait  tous  les  ans  trois 
placités  à  Winchester,  à  Westminster  et  à  Glocester. 

Le  christianisme  s'établit  chez  les  Anglo-Saxons  sous  le 
règne  d'Etelberg,  roi  de  Kent  5  son  épouse  Berthe,  fille 
de  Charibert ,  roi  de  Paris,  fut  le  premier  apôtre  du  nou- 
veau culte.  Le  moine  Augustin  ou  Austin,  envoyé  en  597 
avec  quatre  missionnaires ,  par  le  pape  Grégoire ,  y  prêcha 
avec  succès  la  foi  chrétienne  et  devint  le  premier  évêque 
de  Cantorbéry.  Peu  de  tems  après,  l'un  de  ces  mission- 
naires ,  nommé  Paulin ,  qui  avait  suivi  la  fille  d'Etelberg 
auprès  d'Edwin  ,  roi  du  Norlhumberland ,  le  convertit  à 
la  foi  chrétienne.  Dans  les  divers  états  composant  Theptar- 
chic ,  comme  chez  presque  tous  les  barbares ,  nous  voyons 
la  religion  s'introduire  par  les  femmes.  Ce  phénomène 
s'explique  aisément  par  l'ascendant  que  devait  exercer  sur 
elles  un  évangile  de  paix  et  d'amour,  s'intcrposant  partout 
entre  l'oppresseur  et  l'opprime,  tout  en  consacrant  les 


AVAKT  LA  COKQLÉTE  DES  NORMANDS.  21  ^ 

droits  de  Tun  et  l'obéissance  de  l'autre  -,  il  s'explique  aussi 
par  la  vénération  presque  religieuse  que  les  races  teutoniques 
professaient  pour  un  sexe  à  qui  seul  il  était  donné  d'adoucir 
leur  sauvage  rudesse.  Au  reste,  depuis  que  le  christianisme 
s  était  propagé  parmi  eux,  ils  n'avaient  rien  perdu  de  leur 
iérocité  et  de  leurs  vices  :  c'était  de  l'idolâtrie  sous  un  autre 
nom  ;  elle  consistait  dans  le  culte  des  saints  et  des  reliques, 
et  dans  des  pratiques  monstrueuses.  On  ne  voyait,  on  ne 
racontait  que  miracles.  Les  crimes  s'expiaient  en  prodi- 
guant des  largesses  aux  moines  et  aux  églises.  Les  grands 
eux-mêmes  croyaient  devenir  saints  en  prenant  l'habit  mo- 
nastique; et  ce  qui  achève  de  prouver  quelle  fausse  idée 
ces  barbares  avaient  de  la  vertu ,  c'est  que  dix  rois  et  onze 
reines  de  l'heptarchie  se  retirèrent  dans  le  cloitre ,  et  que 
d'autres  abandonnèrent  le  soin  du  gouvernement  pour 
faire  le  pèlerinage  de  Rome.  La  même  ignorance  produisit 
les  absurdes  querelles  dont  l'église  anglo-saxonne  fut  agi- 
tée pendant  plus  d'un  siècle  :  les  plus  vives  avaient  pour 
objet  le  choix  du  jour  où  devait  tomber  la  fête  de  Pâques, 
et  la  forme  de  la  tonsure  cléricale.  Les  Saxons  voulaient 
que  la  couronne  des  prêtres  fût  ronde ,  à  l'image  de  la  cou- 
ronne d'épines  de  Jésus-Christ,  et  prétendaient  que  la  ton- 
sure de  leurs  adversaires ,  les  Bretons  et  les  Écossaûs ,  s'é- 
tendant  d'une  oreille  à  l'autre,  était  une  invention  de 
Simon  le  magicien. 

Les  Bretons  et  les  Ecossais  n'étaient  point  soumis  à  la 
juridiction  du  pape  -,  ils  décidaient  les  affaires  ecclésias- 
tiques dans  leurs  synodes ,  selon  lancien  droit-commun 
des  églises-,  cette  juridiction  ne  s'exerçait  que  sur  l'église 
saxonne,  fondée  sous  le  pontificat  de  saint  Grégoire,  par 
des  moines  qu'il  avait  lui-même  envoyés.  Elle  fut  consa- 
crée par  le  célèbre  jugement  que  le  pape  Agathon  rendit 


2l8  ÉTAT  VOLITIQIE   DH   l'aNGLETERRE 

en  679,  sur  Tap'pel  de  Wilfrid,  archevêque  d'York,  con- 
tre une  sentence  de  Tarchevêque  de  Cantorbéry. 

Quant  aux  immunités  ecclésiastiques  ,  elles  étaient  sanc- 
tionnées ,  dans  ces  tems  barbares ,  par  de  fortes  composi- 
tions ,  et  ne  cédaient  que  devant  la  force  brutale  des  rois  , 
ou  des  thanes  les  plus  puissans ,  dont  l'église  ne  tardait 
point  à  se  venger  au  moment  où  leurs  revers  rendaient 
quelque  force  à  ses  anathèmes.  D'après  un  synode  tenu 
en  697,  quiconque  troublait  la  paix  de  l'église  était  obligé 
de  payer  5o  scheîlings  de  composition ,  équivalant  à  plus 
de  3oo  liv.  sterl.  (7,600  fr. ).  Les  membres  du  clergé  ne 
devaient  être  jugés  que  par  des  ecclésiastiques. 

Il  est  probable  que  le  mode  d'instruction  cl  de  jugement 
était  analogue  à  l'épreuve  du  juri ,  dans  chaque  congréga- 
tion religieuse ,  et  dans  les  divers  degrés  de  la  hiérarchie, 
et  que  les  accusateurs  et  les  accusés  produisaient  le  témoi- 
gnage assermenté  d'un  certain  nombre  de  moines  ou  prê- 
tres, appelés  par  analogie  jurés  ou  compurgateurs. 

Le  fameux  abbé  Dunstan ,  ministre  dirigeant  du  roi 
Edred  ,  vers  le  milieu  du  dixième  siècle,  le  même  qui, 
s'il  faut  en  croire  l'historien  de  sa  vie ,  se  voyant  soup- 
çonné à  la  cour  d'une  vie  licencieuse ,  s'enterra  dans  une 
petite  cellule  où  i!  ne  pouvait  pas  même  s'étendre  ni  dor- 
mir ,  établit  dans  le  monastère  une  réforme  sévère.  Jus- 
qu'alors les  moines  anglo-saxons  avaient  toujours  vécu 
comme  de  simples  ecclésiastiques ,  sans  lien  entre  eux , 
sans  règles  communes  aux  divers  ordres.  Ils  étaient  libres 
de  se  marier  ,  et  vivaient  avec  leurs  femmes  jusque  dans 
le  cloilre.  Dunstan  les  astreignit  à  un  célibat  rigoureux  :  il 
multiplia  les  monastères  qui ,  grâce  à  son  crédit  sur  Edred , 
Edgar  et  Edouard ,  dit  le  martyr,  s'enrichirent  de  domaines 
considérables ,  dont  les  thanes  rebelles ,  ou  condamnés  par 


AVAM'   LA   CO^QllÉTE   DES  NOTÎMANDS.  îi  1  f) 

les  princes  pour  des  crimes  privés,  avaient  été  dépouillés.  A 
cette  époque ,  la  construction  d'un  monastère  était  un  acte 
expiatoire  que  les  princes  s'imposaient  pour  racheter  les 
crimes  de  leur  ambition.  C'est  ainsi  que  la  belle-mère 
d'Edouard ,  dit  le  Martyr,  l'ayant  fait  poignarder  au  retour 
d'une  chasse  ,  bâtit ,  pour  expier  ce  forfait ,  l'un  des  cou- 
vens  lés  plus  riches  du  pays. 

Ce  n'est  que  sous  le  règne  du  Conquérant  que  le  pape 
envoya  des  légats  en  Angleterre.  Ce  prince  s'en  servit  ha- 
bilement pour  tenir  sous  sa  dépendance  les  évêques  d'ori- 
gine anglo-saxonne.  Au  reste,  il  exigea  que  les  actes  des 
synodes  et  les  bulles  même  de  Rome  fussent  revêtus  du 
sceau  de  ses  armes  ,  avant  d'être  mis  à  exécution  ,  et 
qu'aucun  de  ses  ministres  ou  de  ses  barons  ne  pût  être 
excommunié  sans  son  consentement,  pour  quelque  cause 
que  ce  fût.  Il  n'exempta  de  la  grande  division  féodale  du 
royaume  en  fiefs  de  grands  barons  et  arrière-fiefs  de  che- 
valiers, que  les  terres  possédées  par  les  petits  monastères, 
les  cures,  les  obituaires,  les  hôpitaux,  hospices  et  mala- 
dreries ,  sous  le  titre  de  possessions  tenues  en  franche  au- 
mône {frank  almoign).  Les  grands  monastères  ,  les  ab- 
bayes ,  y  furent  compris  ,  ainsi  que  les  domaines  concédés 
aux  évêques ,  et  le  nombre  de  leurs  fiefs  s'élevait  de  vingt- 
huit  à  vingt-neuf  mille.  Beaucoup  de  ces  fiefs  passèrent 
dans  les  mains  des  capitaines  normands,  par  l'efifet  des 
confiscations  qui  suivirent  la  révolte. 

Comme  grands  tenanciers ,  les  évêques  et  les  abbés  en- 
traient dans  l'assemblée  générale  de  la  nation  anglo-saxonne, 
connue  sous  le  nom  de  wittenagemote  (assemblée  des 
sages).  Quelles  étaient  la  composition  et  les  attributions  de 
cette  assemblée?  c'est  ce  qu'il  est  difficile  de  préciser  au 
milieu  des  ténèbres  épaissies  sur  celte  matière  importante 
par  le  silence  de  la  plupart  des  historiens ,  et  surtout  par 


220  ÉTAT  POLITIQUE  DE  L  ANGLETERRE 

les  fausses  lueurs  que  l'on  rechercherait  dans  les  écrits  des 
moines ,  plus  occupés  de  constater  les  privilèges  et  les  ac- 
quisitions de  leurs  monastères ,  que  de  recueillir  les  élé- 
mens  primitifs  du  système  représentatif  dans  leur  patrie. 
Cependant  on  peut  conjecturer ,  par  analogie  avec  ce  qui 
se  pratiquait  chez  les  races  teutoniques ,  que  ces  assem- 
blées se  composaient  de  tous  les  capitaines  qui ,  après  l'éta- 
blissement des  Saxons ,  prirent  successivement  le  nom  de 
eorls^  eorlcundmen ,  thanes;  les  évêques  et  les  abbés  y 
entrèrent  ensuite. 

Les  membres  du  wittenagemote  s'y  présentaient-ils  par 
un  droit  qui  leur  fût  propre  ou  par  suite  d'une  élection  ? 
On  ne  saurait  admettre  la  seconde  hypothèse  5  et  cependant 
on  ne  peut  se  dissimuler  que  si ,  sous  Theptarchie ,  Les 
grands  étaient  assez  peu  nombreux  pour  former  une  seule 
assemblée  dans  chacun  des  étals  qui  la  composaient ,  de- 
puis la  réunion  de  l'Angleterre  sous  un  sceptre  unique ,  il 
était  difficile  que  tous  les  thanes  ou  eorls,  que  tous  les  évê- 
ques et  abbés  du  royaume  se  rendissent  au  grand  conseil  de 
la  nation.  Mais  ils  en  avaient  le  droit;  et  ce  droit  était  at- 
taché ,  non  à  leurs  propriétés ,  mais  à  leur  personne.  Ce 
n'est  que  depuis  l'établissement  du  gouvernement  anglais 
d'après  les  principes  du  système  féodal ,  par  Guillaume-le- 
Conquérant ,  que  le  droit  de  siéger  au  parlement  a  été  ter- 
ritorial ,  et  a  appartenu  à  chaque  tenancier  grand  ou  petit , 
qui  tenait  immédiatement  ses  terres  du  roi. 

Le  grand  conseil  de  la  nation  ne  se  composait  que  d'une 
seule  assemblée ,  formée  des  grands  du  royaume ,  dans 
l'ordre  civil  ou  ecclésiastique.  Le  gouvernement  saxon 
était  donc  une  monarchie  aristocratique,  tempérée  par  la  su- 
perstition. Quant  aux  attributions  du  w  itlenagemole ,  il  ne 
parait  pas  qu  il  exerçât  cette  puissance  législative  qui  consiste 
à  présenter  ou  à  discuter  et  rédiger  les  lois.  Il  se  prononçait 


AVANT  LA  CONQLÊTE   DES  KOKMANDS.  2?.  I 

comme  conseil  sur  la  paix  et  la  guerre  j  il  offrait  au  roi  les 
ressources  dont  il  pouvait  disposer-,  il  recherchait  la  cause 
des  abus  intérieurs,  en  indiquait  le  remède,  et  le  prince 
rédigeait  les  statuts  conformément  à  ce  qui  avait  été  résolu 
ou  simplement  conseillé  dans  le  wittenagemote-  Au  reste  , 
c'est  ainsi  que  procédaient ,  au  tems  de  Charlemagne ,  les 
assemblées  du  Champ-de-Mai  ;  et  il  n'est  pas  probable  que 
les  deux  rois  anglo-saxons,  Offa  et  Egbert,  qui  avaient  été 
les  amis  de  ce  grand  monarque,  dont  l'un  avait  même  ré- 
sidé long-tems  auprès  de  lui ,  n'aient  point  introduit  dans 
les  assemblées  générales  de  leur  pays  des  formes  analogues. 
Tel  est  le  tableau  des  institutions  anglo-saxonnes, 
aussi  abrégé  que  les  limites  de  cet  article  l'exigeaient.  Cet 
examen  offre  d'autant  plus  d'intérêt,  que  notre  belle  pa- 
trie n'a  jamais  bouleversé  son  état  social  et  politique  ni 
fait  table  rase  de  ses  institutions,  au  sein  même  des  guerres 
civiles  les  plus  sanglantes.  On  se  plait  à  remonter  à  travers 
les  âges ,  vers  ce  berceau  de  notre  liberté  :  on  aime  à  la 
voir  surgir  du  sein  des  ténèbres  de  la  barbarie ,  et  de  ré- 
forme en  réforme ,  de  siècle  en  siècle  ,  s'offrir  plus  impo- 
sante et  plus  pure  à  l  admiration  des  peuples. 

(  Edinburgh  Review.  ) 


Commerce,  -©^nbttsf  r  te. 


SITUATION  ACTUELLE  ET  AVENIR 


PECHE  DE  LA  BALEINE  ET  DE  LA  MORUE. 


«  Ce  ne  sont  pas  tant ,  disait  Burke  au  Parlement ,  les 
immenses  profits  que  donne  la  pêche  de  la  baleine ,  que 
le  nombre  considérable  de  marins  qu'elle  forme  tous  les 
ans,  qui  doivent  attirer  votre  attention.  Allez  sur  les  lieux , 
assistez  aux  travaux  de  ces  infatigables  pêcheurs  ^  voyez- 
les  poursuivre  leur  proie  à  travers  des  montagnes  de 
glaces  flottantes ,  et  la  saisir  dans  les  profondes  eaux  du 
détroit  de  Davis  ou  de  la  baie  d'Hudson.  Du  cercle  po- 
laire arctique ,  ils  voguent  vers  les  mers  australes  -,  lile 
Falkland  est  devenue  leur  entrepôt ,  le  comptoir  de  leur 
triomphante  industrie.  Ils  ont  bravé  les  glaces  des  pôles 
comme  ils  affionlent  les  feux  de  la  zone  torride  ;  rien  ne 
peut  abattre  leur  courage.  Tandis  que  les  uns  jettent  leurs 
harpons  sur  les  côtes  d'Afrique ,  c'est  sur  celles  du  Brésil 
que  d'autres  vont  exercer  leur  périlleuse  industrie.  Quelles 
mers  n'ont-ils  pas  parcourues  ?  quels  climats  n'ont  pas  été 
témoins  de  leurs  gigantesques  efforts?  » 

Tel  a  toujours  été  le  prétexte  qu'ont  mis  en  avant  les 
défenseurs  du  système  des  primes  et  des  privilèges.  Nous 
sommes  loin  de  nier  que  ces  entreprises  difficiles  et  péril- 
leuses forment  d'habiles  marins  ;  mais  d  abord  l'on  exa- 
gère le  nombre  de  matelots  employés  dans  celte  pêche ,  car 


SITUATION    DE  LA   l'ÈCHE   DE    LA    BALEl>E,    ETC.  2l3 

M.  Barrow  lui-même  ,  qui  est  à  la  source  des  documens 
officiels ,  porte  le  nombre  des  navires  expédiés  pour  la 
pèche  de  la  baleine  dans  les  mers  du  Nord  ,  en  i8i4î  à 
143,  et  leur  équipage  à  7,i5o  hommes^  et  celui  des  na- 
vires expédiés,  en  181 5,  dans  les  mers  du  Sud,  à  107, 
et  leur  équipage  à  3,2 10  hommes.  Il  est  certain  cependant 
qu'il  n  est  sorti  pour  la  pèche  du  Nord  ,  en  1814,  que  112 
navires  baleiniers  portant  /\,'joS  hommes;  et  qu'en  i8i5 
il  n'a  été  envoyé,  dans  les  mers  du  Sud ,  que  vingt-deux 
navires  montés  par  692  marins.  Dans  le  même  article, 
M.  Barrow  porte  la  valeur  totale  annuelle  des  pèches  an- 
glaises, sans  distinction ,  à  une  somme  de  8,3oo,oooliv.  st. 
(207,500,000  fr.).  D'après  les  recherches  auxquelles  nous 
nous  sommes  livrés ,  nous  pensons  que  ce  chififre ,  pour 
èlreexact,  doitétre  réduità3,5oo,oool.  s.  (87,500,000  f.). 
Nous  pensons  d'ailleurs  que  les  voyages  au  long  cours, 
qu'entreprennent  un  grand  nombre  de  navires  marchands, 
servent  tout  aussi  bien  que  la  pèche  de  la  baleine  à  former 
des  matelots.  Ceci  est  incontestable.  Dès-lors,  s'il  est  juste 
d'accorder  des  primes  pour  l'éducation  de  nos  jeunes  ma- 
rins, pourquoi  en  donner  aux  uns  et  les  refuser  aux 
autres? 

On  dit  aussi,  pour  soutenir  le  système  des  primes ,  que 
la  pèche  de  la  baleine  enrichit  la  nation  ;  mais  comme  la 
nation  ne  peut  s'enrichir  qu'après  que  les  entrepreneurs 
de  la  pèche  se  sont  eux-mêmes  enrichis,  pourquoi  faut- 
il,  au  détriment  de  toutes  les  industries  ,  concourir  à 
la  prospérité  rapide  d'une  seule  branche  qui,  au  dire  de 
ses  partisans,  réalise  déjà  de  grands  bénéfices  ?  Règle  gé- 
nérale ,  chaque  industrie  doit  se  récompenser  elle-même. 
Si  elle  n  est  pas  en  rapport  avec  les  besoins  de  la  société , 
les  primes  et  les  encouragemens  ne  serviront  qu'à  lui  don- 
ner un  essor  artificiel  de  peu  de  durée  ;  si  elle  est  réelle- 


224  SITUATION    ACTUELLE  ET  AVENIR 

ment  utile,  les  bénéfices  qu'elle  procure  doivent  être  une 
récompense  suffisante  pour  ceux  qui  l'entreprennent.  Mais, 
ajoutera-t-on,  depuis  1824  le  gouvernement  n'accorde  plus 
de  primes  à  la  pêche  de  la  baleine.  N'est  ce  pas  lui  accorder 
indirectement  une  prime ,  répondrons-nous ,  que  de  pro- 
hiber ou  d'imposer  des  droits  exorbitans  sur  l'importation 
des  huiles  végétales  ?  Les  grandes  améliorations  que ,  de- 
puis quelques  années,  on  a  introduites  sur  le  continent 
dans  la  fabrication  des  huiles  végétales,  nous  permet- 
traient de  nous  procurer  à  un  quart  meilleur  marché  toute 
la  quantité  d'huile  nécessaire  à  notre  consommation,  si 
elles  étaient  raisonnablement  imposées.  En  1829,  la  pèche 
de  la  baleine  a  produit  10,672  tonneaux  d'huile,  et  on  n'a 
importé  que  le  tiers  environ  de  cette  quantité  en  huiles 
végétales.  Il  est  incontestable  que  ,  si  les  droits  sur  l'huile 
d'olive ,  au  lieu  d'être  de  8  liv.  st.  8  sch.  par  tonneau 
(210  fr.) ,  étaient  réduits  à  la  moitié,  et  si  les  huiles  de  lin 
et  de  colza ,  celles  qui  peuvent  être  le  plus  avantageuse- 
ment substituées  à  l'huile  de  baleine  ,  au  lieu  de  supporter 
un  droit  de  89  liv.  sterl.  18  schell.  (997  fr.  5o  c.  ),  par 
tonneau,  n'avaient  à  en  payer  que  le  dixième,  il  serait 
arrivé  sur  nos  marchés  une  plus  grande  quantité  d'huiles 
végétales.  Si  celles-ci  étaient  soumises  à  un  droit  modéré , 
et  si ,  en  outre ,  l'entrée  des  huiles  de  baleine  provenant 
de  la  pèche  américaine ,  celle  qui  se  fait  à  moins  de  frais , 
n'était  pas  prohibée ,  notre  approvisionnement  d'huile 
serait  le  double  de  ce  qu'il  est  aujourd'hui  ,  et  nous 
coûterait  un  tiers  de  moins.  Ainsi  donc,  la  pêche  de  la  ba- 
leine n'a  que  fort  peu  d'influence  sur  la  prospérité  natio- 
nale ,  et  alors  même  que  ses  produits  vinssent  à  diminuer, 
comme  tout  nous  porte  à  le  croire ,  notre  industrie  n'en 
souffrira  pas-,  il  est  donc  très-impolitique  de  chercher 
à  la  faire  prospérer,  soit  au  moyeu  du  fatal  système  des 


DE  LA   PECHE   DE  L.V  B.VLEIKE   ET   DE   LA.   MORUE.         aaO 

primes,  soit  par  1  inijjosilion  de  droits  énormes  sur  kr» 
huiles  et  les  graines  oléagineuses  provenant  de  l'étranger. 
«  Quoique  la  Grande-Bretagne ,  dit  M.  Pilkin ,  ait  à  di- 
verses époques  accordé  des  primes  considérables  aux  na- 
vires baleiniers,  les  pécheurs  améiicains  de  New-Bedfort 
et  de  Nantuket  n'en  ont  pas  moins  été ,  quoique  sans  pro- 
tection ,  des  concurreus  redoutables  pour  les  Anglais  sur 
les  marchés  étrangers,  parce  quils  ont  tous  les  moyens 
de  faire  cette  pèche  à  moins  de  frais  que  nous.  Nous 
pourrions  donc  jouir  nous-mêmes  de  cet  avantage ,  en 
laissant  arriver  librement  sur  nos  marchés  les  huiles  qui 
proviennent  de  leur  pèche.  » 

Que  les  gouvernemens  se  bornent  à  éclairer  les  peuples 
qu'ils  régissent ,  qu'ils  protègent  leur  propriété  au-dedans 
comme  au-dehors ,  et  que  ,  pour  tout  le  reste  ,  ils  laissent 
agir  l'intérêt  privé.  L  histoire  de  la  pêche  de  la  baleine  et 
les  phases  diverses  qu'elle  a  parcourues  chez  tous  les  peu- 
ples qui  l'ont  entreprise  ,  serviront  à  démontrer  ,  mieux 
que  tous  les  argumens ,  qu'il  n'y  a  qu'une  liberté  absolue 
qui  puisse  hâter  le  développement  du  commerce  et  de  l'in- 
dustrie. 

La  pèche  anglaise ,  de  même  que  celle  des  Hollandais  , 
tut  primitivement  entreprise  par  une  société  privilégiée. 
La  Compagrde  3Ioscovite  fut ,  il  est  vrai,  bientôt  dissoute; 
mais  d  autres  compagnies  également  privilégiées  lui  suc- 
cédèrent, et  n  eurent  pas  plus  de  succès.  En  1726,  la 
Compagnie  de  la  Mer  du  Sud,  qui  avait  entrepris  ce 
commerce  sur  une  grande  échelle ,  et  l'avait  continué 
pendant  huit  ans ,  le  cessa  tout  -  à  -  coup ,  après  avoir 
fait  des  pertes  considérables.  Mais  la  législature ,  ayant 
pris  la  résolution  de  soutenir  ces  sortes  d'entreprises  ,  ac- 
corda, en  1782,  une  prime  de20ScheUings(25  fr.)par  ton- 
I.  i5 


226  SITUATION  ACTUELLE   ET  AVENIR 

neau  à  chaque  navire  d'une  jauge  supérieure  à  deux  cents 
tonneaux.  Cette  prime  ayant  été  reconnue  insuffisante, 
fut  portée,  en  1749-1  à  4o  schellings  (5o  fr.)  par  tonneau  ^ 
aussi  vit-on  sortir,  cette  année,  un  grand  nombre  de  vais- 
seaux des  ports  de  l'Angleterre,  plutôt  dans  le  but  d'ob- 
tenir la  prime  que  de  pêcher  réellement. 

Trompé  par  la  prospérité  apparente  de  cette  pêche ,  le 
Parlement  la  crut  solidement  établie,  et ,  en  1777 ,  il  ré- 
duisit la  prime  à  3o  schellings  (i'j  fr.  5o  c).  Cette  réduc- 
tion décela  la  nature  factice  de  cette  industrie;  car  le 
nombre  de  vaisseaux  qu'elle  employait  fut  réduit,  dans 
l'espace  des  cinq  années  suivantes ,  de  io5  à  89.  En  raison 
de  cette  décroissance  alarmante ,  la  prime  fut  reportée  à 
son  ancien  taux ,  et  le  commerce  maritime  reprit  aussitôt 
son  état  de  prospérité  apparente.  Les  hostilités  qu'amena 
la  guerre  d'Amérique  réduisirent  la  pêche  hollandaise  de 
moitié  ,  et  accrurent  la  pêche  anglaise  dans  la  même  pro- 
portion. Grâces  à  cette  circonstance  favorable,  la  prime 
put  être  abaissée  ;  en  1787  ,  elle  fut  réduite  à  3o  schellings 
par  tonneau  ;  en  1 792  ,  elle  subit  une  nouvelle  diminution 
de  5  schellings ,  et  ne  fut  plus,  en  1 796 ,  que  de  20  schel. , 
taux  qu'elle  conserva  jusqu'en  1824,  époque  où  elle  a 
cessé  d'être  payée.  De  celte  année  date  aussi  la  décadence 
de  la  pêche  anglaise. 

D'après  les  évaluations  consignées  dans  les  annales  du 
Commerce  de  Macpherson ,  le  total  des  primes  d'encou- 
ragement accordées  en  Angleterre  à  la  pêche  de  la  baleine  , 
depuis  1760  jusqu'à  1788,  ne  s'élève  pas  à  moins  de 
1,577.935  liv.  st.  (89,448,625  fr.  ).  On  verra  par  le 
rapport  officiel  suivant,  publié  aujourd  hui  pour  la  pre- 
mière fois,  qu  on  manque  de  documens  qui  puissent 
servir  à  établir  le  compte  exact  des  sommes  pavées  à  litre 


DE   LA   PÊCHE  DR   LA   ltALEU>E  ET   DE    LA    MORLE.        'J.'!-^ 

de  primes,  de  1789  à  181 3  inclusivement;  mais  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  le  total  des  primes  payées ,  de 
1789  à  1824,  s'élève  à  plus  de  deux  millions  et  demi  de 
liv.  st.  Maintenant,  si  nous  cherchons  à  évaluer  le  hénéfice 
annuel  de  la  pèche,  nous  verrons  quelle  disproportion  il 
y  a  entre  les  profits  qu'elle  a  procurés  et  l'importance  des 
primes  qu'elle  a  reçues  durant  ces  trente  cinq  années. 
Nous  pensons  qu'en  portant  la  valeur  du  bénéfice  net  de 
la  pèche  de  la  haleine  dans  les  mers  du  Nord ,  seuls  pa- 
rages où  elle  ait  été  faite  sur  une  grande  échelle ,  à  une 
somme  annuelle  de  375,000  liv.  st.  (9,376,000  tV.) ,  nous 
serons  fort  peu  éloignés  de  la  vérilé. 

A  présent  que  nous  connaissons  ces  deux  termes  ,  sup- 
posons que  la  somme  de  2,600,000  liv.  st.  (62,600,000  fr.), 
dépensée  pour  développer  cette  industrie,  eût  reçu  l'em- 
ploi ordinaire  des  capitaux  ,  elle  aurait  donné  annuelle- 
ment un  produit  net  de  is>5,ooo  liv.  st.  (3,126,000  fr.}. 
Ainsi  donc,  l  intérêt  seul  du  capital  accordé  en  primes, 
de  1789  à  1824,  représente  le  tiers  du  produit  net  annuel 
de  la  pèche  !  Il  faut  convenir  que  ces  encouragemens  ont 
été  bien  libéralement  accordés;  et  si  toutefois  ils  ont  servi 
à  accroître  le  nombre  des  matelots ,  on  peut  dire  que  le 
gouvernement  a  adopté  le  moyen  le  plus  onéreux  pour  la 
nation  ,  et  le  moins  efficace.  En  effet,  comme  il  ny  a  que 
la  moitié  des  marins  occupés  à  cette  pèche  ,  qui  soit  réel- 
lement employée  à  la  manœuvre  du  navire,  et  comme  il 
faut  au  moins  deux  campagnes  pour  former  un  matelot , 
il  est   évident  que  l'apprentissage  de  chaque  matelot  a 
coûté  à  la  nation  ^o  liv.   st.  (1,000  fr.  ) ,  en  sup[)osant 
toutefois  que  les  armateurs  aient  renouvelé  tous  les  deux 
ans  leur  équipage. 


220  SITUATION    ACTUELLE  KT   AVENIU 

Tableau  du  nombre  âe  navires  sorfis  chaque  année  des  ports  de 
la  Grande— Bretagne ,  pour  la  pèche  de  la  baleine ,  dans  1rs 
mers  du  Nord,  avec  l'indu  ation  de  leur  tonnage  et  du  montant 
des  primes  qui  leur  ont  été  accordées  de  1789  à  i824' 

ANNÉES.  NOMBRE  TONNAGE  NOMBRE    d'HOMMES         MONTANT 

de  navires,     des  navires.  d'équipage.  des  primes. 

1789 161  46,599          ?    \ 

1790 116  53,252  4i4S3 

iqgi 116  35,906  4.520 

1792 90  26,985  3,667 

1795 83  25,487  5,9 10  I    Par  suite  de 

1794 60  16, 586  2,q5o  I  l'incendie  dt 

1795 44  11,784  1,601  I  riiôlel  de  la 

1796 5i  i5,833  I1910  |Doiiaac,   il 

I7q7 60  16,371  2,265  \étéimpossil)!e 

1798 66  18,754  2.653  Me  se  procurer 

179g 67  19,560  2,685  1  les  renseigne- 

1800 «  61  17,729  2,459  I  mens  relalifs 

1801 64  18, 568  2,544  I    à  la  prime 

1802 79  25,559  5,129  I    durant  ces 

i8o5 95  28,608  3,806  1    18  années. 

1804 92  28,034  5,597  1 

i8o5 91  27,570  5.656  ) 

1806 91  27,697  3,716  / 


1807^ 


Les  documcns  relali  fs  à  ces  six  années  n'ont 
^   ^  1  pas  été  conservés. 
1810  r 

Liv.   st. 

i8i4 112  36,576  4.708  45,799 

i8i5 i34  43,520  5.785  41,487 

1816 i3o  41,767  5,542  42,746 

1817 i55  45,548  5,768  45,461 

1818 i4o    45,040    5,905   45,806 

1819 i4o  45,093  6,291  45,o5i 

1820 142  45,092  6,i57  44,749 

1821 i4o  44.864  6,074  42,164 

1822 124  58, 18a  5,204  32,547 

1825 120  57,628  4,984  32,980 

1824 112  55,194  4,867  29,i3i 

Quoique  les  Norwégiens  aient  été  les  premiers  qui  se 
soient  livrés  à  la  pèche  de  la  baleine,  c'est  sans  contredit 
aux  Basques  qu'appartient  la  priorité  d'avoir  fiùt  de  cette 
pèche  une  industrie  régulière.  Ils  s'y  livrèrent  avec  ardeur 


DE  LA.  PÈCHE   DE  LA   BALEIJNE  ET  DE  LA   MOUL'E.         2y() 

dans  les  douzième ,  treizième  et  quatorzième  siècles ,  et  y 
obtinrent  de  grands  succès.  A  la  vérité,  les  baleines  prises 
par  les  navires  basques  sur  les  côtes  de  France  n'étaient 
pas  d'aussi  grande  dimension  que  celles  qu'on  trouve 
dans  les  mers  polaires,  elles  ne  donnaient  point  une  grande 
quantité  d'huile 5  mais  leur  chair,  moins  coriace,  servait 
à  la  nourriture  des  habitans. 

Depuis  long-tems  les  Basques  ont  abandonné  cette  in- 
dustrie ,  par  le  même  motif  qui  y  a  fait  renoncer  sur  d'au- 
tres points  :  l'absence  des  baleines.  Soit  que  l'instinct  des 
dangers  auxquels  les  aurait  exposées  leur  direction  vers 
le  Sud,  les  ait  retenues  dans  la  mer  Glaciale  -,  soit  que  l'es- 
pèce ait  été  en  grande  partie  détruite ,  il  n'en  est  pas  moins 
vrai  qu'elles  devinrent  de  plus  en  plus  rares  dans  le  golfe 
de  Biscaïe ,  et  qu'elles  cessèrent  enfin  de  fréquenter  ces 
parages,  ce  qui  ruina  les  pêcheries  françaises. 

Les  explorations  entreprises  par  les  Hollandais  et  les 
Anglais  dans  lOcéan  septentrional  ,  pour  y  découvrir 
un  passage  vers  l'Inde,  quoique  n'ayant  pas  atteint  ce  but, 
ouvrirent  toutefois  une  vaste  carrière  à  la  pèche  des  ba- 
leines. Les  compagnons  de  Barentz ,  qui  découvrit  le 
Spitzberg  en  1696 ,  et  ceux  d  Hudson,  qui  explora  bientôt 
après  les  mêmes  mers ,  apprirent  à  leurs  compatriotes 
qu'un  nombre  prodigieux  de  baleines  peuplait  ces  pa- 
rages. Des  navires  montés  par  des  harponneurs  et  des  ma- 
telots ,  la  plupart  basques ,  furent  aussitôt  envoyés  dans 
ces  mers  par  les  Anglais  et  les  Hollandais.  La  com- 
pagnie anglaise ,  qui  prit  le  titre  de  Compagnie  Mos- 
covite,  obtint  un  privilège  royal  qui  excluait  les  navires 
étrangers  de  la  pèche  de  la  baleine  dans  les  mers  circon- 
voisines  du  Spitzberg ,  sous  le  prétexte  que  sir  Hugh  Wil- 
longhby  avait  découvert  ces  parages ,  et  qu'il  en  avait  pris 
possession  au  nom  de  la  Gi  an  de-Bretagne.  C'est  cependant 


33o  SITUATION   ACTIJELLE    ET   AVE>'irv 

à  Barentz ,  et  non  à  sir  Hugh  Willonghby ,  que  l'on  doit  la 
découverte  du  Spilzberg.  Quoi  qu  il  en  soit,  ce  monopole  , 
qui  excluait,  sous  un  tel  prélexle,  les  navires  étrangers  des 
mers  environnantes,  était  réellement  intolérable.  Les  Hol- 
landais ,  toujours  prêts  à  se  livrer  aux  entreprises  qui 
leur  donnaient  quelque  espoir  de  succès  ,  entrèrent  avec 
ardeur  dans  celte  carrière  nouvelle,  et  envoyèrent  dans 
ces  mers  des  navires  tout  à-la-fois  équipés  pour  la  pèche , 
et  armés  de  manière  à  pouvoir  repousser  les  attaques  de 
ceux  qui  prétendaient  leur  en  interdire  l'entrée.  La  Com- 
pagnie Moscovite  ayant  essayé  de  faire  prévaloir  ses  pré- 
tentions par  la  force ,  quelques  rencontres  eurent  lieu  entre 
ses  navires  et  ceux  des  pêcheurs  hollandais  ;  et  elle  en  vint 
à  reconnaître  que  les  mers  du  Nord  étaient  assez  vastes 
pour  que  les  navires  de  toutes  les  nations  y  eussent  accès. 
Afin  d'éviter  à  l'avenir  toute  collision ,  le  Spitzberg  et  les 
mers  qui  le  baignent  furent  divisés  en  districts ,  dont  les 
Anglais,  les  Hollandais,  lesHambourgeois,  les  Danois,  etc., 
eurent  leur  lot  respectif. 

Les  Hollandais ,  n'avant  plus  d  attaques  à  redouter ,  pu- 
rent alors  se  livrer  à  la  pêche  avec  sécurité,  et  obtinrent 
bientôt  sur  tous  les  autres  armateurs  une  supériorité  mar- 
quée. Lorsque  les  Européens  vinrent  pour  la  première  fois 
pêcher  dans  le  voisinage  du  Spitzberg,  ils  y  rencontrèrent 
partout  lesbaleines  en  très-grand  nombre.  Ignorant  quelles 
étaient  les  ruses  et  la  force  de  l'ennemi  redoutable  qui  ve- 
nait les  attaquer,  les  baleines  ne  manifestaient  aucune 
crainte  ,  elles  entouraient  les  navires  et  se  jouaient  au 
milieu  des  cables  des  harponneurs.  Il  n'était  pas  alors  dil- 
ficile  de  s'en  emparer^  aussi  fut-on  obligé  souvent  d'a- 
bandonner une  partie  de  la  pêche  ,  tant  les  captures  étaient 
nombreuses. 

L'extension  et  l  importance  que   prirent  les  pêcheries 


DE  LA   PÊCHE  DE   LA    BALEIKE    ET  DE  LA    MORUE.        2^1 

hollandaises,  vers  le  milieu  du  dix-seplième  siècle,  devin- 
rent si  considérables ,  que  les  armateurs  firent  construire 
sur  le  rivage,  au  nord  du  Spitzberg,  un  village  en  bois, 
dont  toutes  les  parties  avaient  été  disposées  en  Hollande. 
Ce  fut  le  rendez-vous  général  des  navires  hollandais. 
Là,  ils  trouvaient  des  chaudières  et  des  bassins  pour  cuire 
la  chair ,  et  en  général  tous  les  ustensiles  nécessaires  à  la 
j)réparation  de  l'huile  et  des  fanons.  Cet  établissement , 
appelé  Smereniberg ,  était  en  outre  le  dépôt  central  des 
approvisionnemens  destinés  aux  baleiniers  \  et  tout  le  teins 
<(ue  durait  la  pèche,  il  y  avait  des  boutiques  et  des  au- 
berges ouvertes  et  abondamment  fournies  ;  de  sorte  qu  à 
onze  degrés  du  pôle ,  on  trouvait  autant  de  commodités 
<  t  de  jouissances  réunies  qu'à  Amsterdam  même. 

La  même  cause  qui  avait  empêché  les  Basques  de  con- 
tinuer la  pêche  sur  les  côtes  de  France,  amena  la  ruine 
de  celle  entreprise  dans  le  voisinage  du  Spitzberg.  Les 
captures  devenant  chaque  jour  plus  rares  et  plus  difficiles , 
les  pécheurs  furent  obligés  de  se  diriger  vers  les  grands 
bancs  de  glace  de  la  côte  est  du  Groenland.  Alors  on 
trouva  qu'il  serait  plus  économique  d'envoyer  directement 
en  Hollande  le  corps  entier  du  cétacée ,  et  la  station  de 
Smereniberg  fut  abandonnée;  aujourd'hui  Ton  ne  retrouve 
plus  que  quelques  vestiges  de  cet  établissement. 

Quoique  la  pêche  des  Hollandais  ait  pris  une  grande  ex- 
tension,elle  n'eut  cependant  pas,  durant  les  cinq  premières 
années,  des  résultats  très-satisfaisans.  On  doit  en  attribuer 
la  cause  au  privilège  exclusif  qui  fut  accordé,  en  i6i4,  à 
une  compagnie.  Les  pertes  qu'entraînent  toujours  de  telles 
associations,  les  dilapidations  et  les  infidélités  commises  par 
leurs  agens,  augmentaient  tellement  les  dépenses,  que  les 
produits,  quelque  considérables  qu'ils  fussent ,  couvraient 
à  peine  les  frais  de  la  pèche.  Mais  après  l'abolition  du  pri- 


"zil  SITUATION  ACTUELLE  ET   AVEA'IR 

vilége,  en  1642,  lorsque  tous  les  armateurs  purent  libre- 
ment équiper  des  vaisseaux  pour  cette  pèche ,  elle  prit  une 
extension  considérable  ;  et  quoique  la  rareté  des  baleines 
la  rendit  de  plus  en  plus  difficile,  elle  fut  cependant  plus 
profitable  aux  simples  armateurs  qu'elle  ne  l'avait  été  jus- 
qu'alors à  la  Compagnie,  et  pendant  un  siècle  environ 
elle  fut  continuée  avec  le  même  succès.  Voici  comment 
s'exprime  à  cet  égard  le  célèbre  Jean  de  Witl ,  grand-pen- 
sionnaire de  Hollande. 

«  Il  est  remarquable ,  dit-il ,  que  la  Compagnie  du 
Groenland  n'ait  retiré  de  la  pèche  de  la  baleine  que  de 
très-minces  avantages ,  en  raison  des  dépenses  énormes  que 
lui  occasionaient  l'équipement  et  l'armement  de  ses  vais- 
seaux ,  et  que  l'huile  et  la  chair  apportés  ici  et  mis  en  ma- 
gasin ,  se  soient  toujours  mal  vendus.  Maintenant  que 
chacun  est  libre  damier  des  vaisseaux,  d'inspecter  sa 
pèche  et  de  tout  disposer ,  la  vente  de  la  chair ,  de  l'huile 
et  des  fanons  produit  des  bénéfices  si  considérables ,  que , 
malgré  les  prohibitions  dont  la  Trance  et  d  autres  pays  ont 
frappé  les  produits  de  cette  pèche,  et  quoique  le  nombre 
des  vaisseaux  expédiés  soit  quinze  fois  plus  grand  qu'au- 
paravant, et  que  les  pêcheurs  nous  rapportent  un  plus 
grand  nombre  de  baleines ,  ces  articles  ont  tellement  aug- 
menté de  valeur  depuis  que  le  monopole  des  Compagnies 
a  cessé,  que  ,  non-seulement  les  armateurs,  mais  encore 
plusieurs  branches  de  commerce  et  d'industrie,  en  tirent 
des  profils  immenses.  » 

Les  navires  particuliers  équipés  pour  celte  pèche  par 
les  Hollandais,  1  étaient  d  après  un  principe  qui  garantis- 
sait la  |)ius  grande  économie  et  une  vigilance  extrême 
de  la  part  des  individus  qui  y  étaient  emj)loyés.  La  coque 
du  vaisseau  était  fournie  par  celui  qui  ordinairement  rem- 
plissait les  fonctions  de  capitaine  j  le  maitrc-voili*  r  tour- 


'    DE   LA  PÈCHE   DE   LA   UALEIKE  ET  DE   LA  MORIE.        233 

nissait  les  voiles  et  les  cordages  5  le  tonnelier ,  les  ton- 
neaux, etc.  -,  tous  étaient  engagés  à  la  part  dans  Tentreprise, 
et  recevaient  une  partie  du  produit  proportionnée  à  leur 
mise.  L'administration  était  organisée  d'après  le  même 
principe ,  de  sorte  que  chacun  était  intéressé  à  ce  qu'il  ne 
fût  pas  fait  de  dépenses  inutiles. 

Ce  système  a  été  généralement  adopté  en  Angleterre 
et  dans  quelques  autres  pays  ,  mais  il  n'a  reçu  nulle  part 
d'aussi  grands  développemens  qu'en  Hollande.  Le  tableau 
suivant  fera  voir  les  bénéfices  considérables  que  cette  pèche 
a  procurés  à  la  Hollande  pendant  le  dix-huitième  siècle. 

TABLEAU  de  la  Pêche  hollandaise  au  Groenland  et  dans 
le  détroit  de  Daois ,  de  l'-^iq  à  1778. 


- — — -U..      .1 '— 

PÉRIODES 

NOMBRE 

TOTAL  DES  FBAIS 

PHODIIT 

BE>ÉFICE 

DE     KAVIRtS 

•rarmement 

générnl 

DtCESSiLES. 

>-ÏT. 

e.p.die^. 

,1  .^V^iuMuion. 

,lr  In   jHchc. 

Florin?. 

florins. 

Plor...     1 

1719  à   l^'îS 

î,^^^ 

9.(), ".06.280 

28,146.808 

1,942,528    j 

1729  à  1738 

1,833 

21,431,910 

29,209,627 

..-77.:., 

îySgà  1748 

1.724 

21,336,120 

31,290,832 

9.963.712 

1749  a  17^8 

1.679 

196, 35,6  jo 

22,022,520 

2,387,020 

1759  h  1768 

1 ,620 

18,491,910 

2'.873,979 

3,282,069 

1769  à  1778 

',■337 

15,507,740 
Total  des 

bénéfices.  .  .  . 

5,990.786 

0       n,           .        f 

il  ,041,702 

A  DÉDUIRE 

ponr  frais 

extraordinaires 

occasiones  par 

! 

l'expedit 

ion  do  3,16 

I  navires  au  dtt 

roit  de  Da^is. 

3,161,000 

De 

>ÉFIf,E    >iT 

rcalist-  en  soixf 

mtc  anntcs. .  . 

28,180,702 

(Go,C3o,4i8fr.) 

Après  la  paix  de   181 5,  les  capitalistes  et  les  arma- 
teurs anglais  craignirent   que  les  Hollandais  ne   rccom- 


234  SITUATION    ACTL'F.l.LE   ET   AVENIR 

niençassent  leur  pèche  avec  une  nouvelle  ardeur ,  et 
qu'ils  n'y  obtinssent  comme  autrefois  les  mêmes  succès. 
Mais  cette  crainte  n  était  nullement  fondée.  Les  Hollandais, 
dans  les  vingt  années  durant  lesquelles  la  mer  leur  avait 
été  fermée ,  avaiejit  perdu  toutes  les  connaissances  prati- 
ques qui  les  avaient  rendus  si  supérieurs,  et  qui  sont 
indispensables  au  succès  de  la  pèche  de  la  baleine.  Le  nou- 
veau gouvernement  néerlandais  essaya  cependant  de  rani- 
mer l'ancienne  énergie  des  armateurs,  en  leur  offrant  des 
primes  considérables  et  d'autres  avantages.  Pour  répondre 
aux  vues  du  gouvernement ,  trois  compagnies  se  formè- 
rent :  une  à  Rotterdam  ,  une  autre  à  Harlingen ,  une  troi- 
sième à  la  Nouvelle-Hollande;  mais  elles  ne  firent  que  de 
faibles  et  infructueux  efforts.  En  1826,  la  Compagnie  de 
la  Nouvelle-Hollande  n  existait  plus  ;  celle  de  Harlingen 
expédiait  quatre  vaisseaux;  celle  de  Rotterdam,  deux. 
En  1827  ,  Rotterdam  n'envoya  qu'un  vaisseau,  Harlingen 
en  expédia  deux,  et,  en  1828,  un  seul  navire  baleinier 
quitta  la  Hollande  :  faible  et  dernier  effort  de  la  Compa- 
gnie de  Harlingen. 

Telles  sont  les  phases  qu'a  parcourues  la  pèche  de  la 
baleine  en  Hollande.  Si  les  tentatives  faites  pour  la  rele- 
ver ont  été  infructueuses  ,  ce  n'était  pas  que  les  vaisseaux 
qu'on  y  employait  n'y  fussent  appropriés ,  mais  les  marins 
qui  les  montaient  étaient  inexpérimentés.  Dans  les  pre- 
miers tems  de  la  pèche,  ce  n'eut  pas  été  là  un  obstacle 
invincible ,  parce  que  le  peu  de  concurrence  permet- 
tait qu'on  retirât  un  haut  prix  de  ses  produits ,  qui  suffi- 
saient toujours  pour  payer  les  frais  ;  mais  aujourd  hui 
(|ue  la  pèche  est  faite  sur  une  grande  échelle  par  les  An- 
glais ,  les  Américains ,  les  Hambourgeois ,  etc. ,  et  que  les 
bénéfices  sont  moindres,  un  nouveau  concurrent  ne  peut 
espérer  d'obtenir  du  succès  (ju  en   possédant  les  mêmes 


DE  LA  PÈCHE  DE  LA  BALEINE  ET  DE  LA  MOKl  E.    235 

avantages.  Les  Hollandais,  en  abiindonnant  la  pèche  de  la 
baleine ,  ont  donc  agi  avec  prudence.  Tout  établissement 
de  pèche  soutenu  par  des  primes  ou  par  d'autres  encou- 
ragemens  factices  ,  ne  peut  donner  que  des  résultats  éphé- 
mères et  fort  peu  satisfaisans.  Pendant  les  vingt  années  qui 
ont  immédiatement  précédé  la  guerre  qu'elle  soutint  contre 
la  France ,  la  Hollande  avait  vu  sa  pèche  diminuer  gra- 
duellement ;  elle  avait  même  cessé  de  lui  être  d'aucun 
profit.  Il  était  donc  déraisonnable  de  vouloir  relever  à 
grands  frais  une  branche  d'industrie  quand  rien  ne  fai- 
sait présumer  qu'elle  devait  de  nouveau  donner  les  mêmes 
avantages. 

Nous  avons  déjà  dit  que  la  pêche  de  la  baleine  avait  été 
faite  successivement  sur  différens  points.  Les  mers  situées 
entre  le  Spitzberg  et  le  Groenland  sont  aujourd'hui  entiè- 
rement abandonnées  des  pêcheurs  baleiniers ,  qui  se  por- 
tent de  préférence  dans  le  détroit  de  Davis  et  la  baie  de 
Baffin  ,  ou  vers  les  parages  de  la  côte  occidentale  du  Groen- 
land. Les  pécheurs  hollandais  pénétrèrent  pour  la  pre- 
mière fois  dans  le  détroit  de  Davis  en  1719,  où  ils  trou- 
vèrent des  baleines  en  plus  grand  nombre  que  dans  les 
mers  voisines  du  Spitzberg ,  parce  qu'elles  n'y  avaient  pas 
encore  été  poursuivies.  Ce  ne  fut  que  long-tems  après  que 
des  navires  anglais  y  pénétrèrent.  Lorsquen  1820  ,  le  ca- 
pitaine Scoresby  publia  son  ouvrage  sur  la  pêche  de  la 
baleine  ,  celle  qu'on  faisait  dans  les  mers  du  Groenland 
était  la  plus  considérable. 

Mais ,  depuis  quelques  années ,  le  Groenland  a  été  de 
nouveau  abandonné.  Les  voyages  de  découvertes  entre- 
pris par  les  ordres  du  gouvernement  anglais,  pour  explorer 
les  mers  à  l'ouest  du  détroit  de  Davis  et  de  la  baie  de 
Baffin,  ayant  appris  qu'il  existait  dans  ces  parages  plu- 
sieurs points  convenables  pour  cette  pèche ,  les  armateurs 


236  SITUATION   ACTUELLE   ET   AVENIR 

s'y  sont  portés  en  foule.  On  ne  saurait  prévoir  quels  doi- 
vent être  les  nouveaux  théâtres  de  la  pèche  de  la  haleine  ; 
mais  il  est  permis  de  douter  qu'elle  ait  dans  le  détroit  de 
Davis  des  résultats  long-tems  satisfaisans  ;  peut-être  fau- 
drait-il poursuivre  la  baleine  dans  des  parages  encore  in- 
connus ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  l'espèce  en  soit  tout-à-fait 
éteinte.  On  trouve,  il  est  vrai,  dans  le  détroit  de  Davis 
nîoins  de  glaces  qu'au  Spitzberg  et  que  dans  le  Groen- 
land ;  mais  les  rochers  de  glace  flottans  y  rendent  la  pêche 
plus  dangereuse  que  partout  ailleurs. 

Voici  quel  a  été  le  produit  de  la  pêche  de  la  baleine  dans 
les  mers  du  Nord,  de  iSaS  à  1827. 

ANNÉES.  NOMBRE  NOMBRE  TONNEAUX  TONNEAUX 

de  navires         de  baleines  d'huile,  de 

expe'diés.         capturées.  spcrniaeetti. 

1825 110  5oi  6,597  ^^^ 

1826 94  5io  7*087  690 

1827 88  i,i55  i3,i79  702 

De  1820  a  1 824,  le  nombre  de  navires  destinés  à  la  pêche 
de  la  haleine  a  insensiblement  diminué  5  mais  depuis  1824  9 
époque  où  la  prime  a  été  totalement  abolie,  cette  diminution 
est  devenue  de  plus  en  plus  sensible  ^  ce  qui  prouve  combien 
les  bases  sur  lesquelles  était  fondée  la  prospérité  de  la 
pêche  anglaise  étaient  fausses.  Cette  progression  décrois- 
sante que  suit  aujourd'hui  la  pêche  de  la  baleine  peut  aussi 
être  attribuée  au  plus  grand  nombre  de  sinistres  qui  sur- 
viennent depuis  que  les  pêcheurs  sont  obligés  de  pénétrer 
dans  la  baie  de  Baffin  ou  dans  certaines  passes  du  détroit 
de  Davis;  ce  qui  doit  beaucoup  intimider  les  armateurs. 
D'après  les  tables  de  M.  Scoresby,  sur  586  navires  partis 
pour  les  mers  du  Nord,  de  i8i4  à  1817,  huit  ont  été 
perdus.  En  1819  ,  sur  6'5  navires  qui  avaient  fait  voile 
pour  le  détroit  de  Davis,  10  firent  naufrage;  en  1821, 
la  perle  fut  de  11  sur  79  ;  en  1822,  de  7  sur  60.  Mais  Tan- 
née 1829  a  été,  sous  ce  rapport,  la  plus  désastreuse  :  sur 


DE    LA  PÈCHE  DE  LA   BALEiAE   ET   DE   LA  MOULE.         l'i'^ 

87  navires  partis  pour  le  détroit  de  Davis ,  la  perte  s'est 
élevée  de  18  à  a?,  pour  100  sur  la  totalité  ;  24  sont  revenus 
sur  lest,  sans  avoir  pris  une  seule  baleine;  quant  aux 
autres,  aucun  ne  portait  cargaison  entière  :  un  ou  deux  seu- 
lement étaient  à  moitié  chargés.  Si  l'on  évalue  à  7,000  l.  s. 
la  perte  de  chaque  vaisseau ,  y  compris  les  frais  d'arme- 
ment,  les  sinistres  de  1829  représentent  une  somme  de 
ia6,ooo  liv.  st.  (3,i5o,ooo  fr.).  Daprès  ce  résultat  et  le 
peu  de  bénéfice  que  donne  aujourd  hui  la  pèche  de  la 
baleine,  il  est  assez  probable  qu'elle  ne  se  relèvera  jamais 
de  l'état  précaire  où  elle  se  trouve. 

TABLEAU  général  de  la  pé/he  anglaise  en  182g. 


Poi;TS 

qui  oot  expédii 

DES    NAVIRES. 


ALerdeen 

Cerwick 

Dundee 

Hull 

Kiikcal.ly 

Lcith 

Londres 

Montrose 

Newcastle 

Peterliead... .  . . 

Wliithy 

ToT.MX.  . 


navires 


9 
33 


89 


de-s 
navire.- 


3,32-2 

3o9 

3,o3i 

10,899 

2,393 

i,3oi 
i,io3 
3,429 

I,o5r> 


28,812 


de 
baleines 
capturées. 


84 


339 

Si' 


39 

118 
34 


147 
i,oo5 
3,982 

G49 
862 

32 

481 

i4i5 

35t 


Sper 


63 
8 

54 

235 

3; 

48 


29 


571 


ro,6-^ 


607 


Nota.  La  vente  des  io,G-2  toiin.  d  huile  a  produit     266,800  liv.  sterl. 
Colle  des  Gc"  tonneaux  de  spermacctti.      10g, 35o 


ToTvL 3^6,1 5o  liv.  steil. 

il,4o3,ïoofr.) 


238  SITUATION  ACTUELLE  ET   AVENIR 

Il  s'est  opéré  presque  autant  de  changemens  dans  les 
ports  qui  ont  successivement  expédié  des  navires  baleiniers 
que  dans  les  lieux  que  ceux-ci  ont  choisis  pour  le  théâtre  de 
leur  pêche.  Il  ne  sera  pas  sans  intérêt  de  jeter  un  coup- 
dœil  sur  ces  déplacemens  successifs.  Cette  revue  donnera 
une  idée  de  la  mobilité  du  commerce-,  et  fera  voir  que 
s'il  est  impossible  de  concentrer  long-tems  une  industrie 
sur  un  seul  et  même  point ,  il  est  bien  absurde  de  vouloir, 
à  l'aide  de  stimulans  artificiels ,  en  faire  la  propriété  d'une 
seule  nation. 

C'est  de  Londres  qu'ont  été  faites  les  premières  expédi- 
tions 5  et  le  monopole  en  est  resté  quelque  tems  aux 
grandes  compagnies  qui  se  sont  formées  dans  cetle  ville. 
De  1^80  à  1790,  Londres  a  équipé  pour  celte  pêche 
quatre  fois  autant  de  vaisseaux  qu'il  en  est  sorti  des  autres 
ports.  On  a  remarqué  toutefois  que  sa  pêche  a  été  moins 
heureuse  que  celle  des  nouveaux  concurrens  ;  aussi ,  le 
découragement  est  devenu  si  grand,  qu'en  18 10,  le  port 
de  Londres  n'a  expédié  que  17  à  18  navires.  Depuis  cette 
époque ,  les  armateurs  ont  presque  entièrement  abandonné 
cette  entreprise,  car  ils  n'ont  expédié,  en  1829  et  i83o, 
que  deux  vaisseaux. 

Le  port  de  Hull  devint  bientôt  le  rival  de  celui  de  Lon- 
dres ,  quoique  entravé  d'abord  par  le  monopole  des  grandes 
compagnies  ;  mais  dès  que  la  liberté  fut  accordée  au  com- 
merce, il  se  signala  par  la  hardiesse  et  le  succès  de  ses 
entreprises.  Cette  ville  est  devenue ,  vers  la  fin  du  siècle 
dernier ,  et  depuis  est  demeurée  le  premier  port  baleinier 
de  la  Grande-Bretagne. 

Whilby  entreprit  celte  pèche  en  1753.  et  Ta  conti- 
nuée quelque  tems  avec  succès  ;  mais  ses  expéditions  ont 
été  depuis  très-reslreintes.  Liverpool.  qui  lavait  entreprise 
avec  intelligence  ,  l'a  entièrement  abandonnée.  A  la  même 
épo([ue  ,  les  ports  de  l'est  de  l  Ecosse  s  y  sont  livrés  avec 


DE  LA.  PÊCHE   DE   LA   BALEIWE  ET  DE   LA  MOUUE.         l'iq 

ardeur,  et  ont  même  étendu  le  cercle  de  leurs  opérations. 
L'extension  que  lui  a  donnée  Pelerhead  a  surtout  été  re- 
marquable ;  celte  ville  a ,  particulièrement  sur  Londres , 
le  grand  avantage  de  pouvoir  éviter,  tant  à  Tentrée  qu'à  la 
sortie  ,  600  milles  d'une  navigation  qui  présente  de  gran- 
des difficultés. 

Ce  fut  au  commencement  de  la  guerre  d'Amérique  que 
les  Anglais  firent,  pour  la  première  fois,  la  pêche  dans  la 
mer  du  Sud.  Les  Américains,  qui  s'y  étaient  déjà  livrés 
avec  ardeur  et  qui  y  avaient  obtenu  de  grands  succès, 
leur  fournirent  deux  harponneurs  par  vaisseau.  Celte  nou- 
velle direction  offrait  de  nombreux  avantages  aux  arma- 
teurs :  leurs  navires  couraient  moins  de  risques  que  dans 
les  mers  du  Nord  ,  les  marins  avaient  plus  de  facilités  pour 
saler  et  dépecer  leurs  prises ,  et  ils  y  trouvaient  en  grand 
nombre  le  cachalot  { spermacetti  whnle)  qui  fournit  des 
produits  si  précieux  (i).  Mais  les  baleiniers  américains 
avaient  déjà  envahi  ces  parages,  et  par  leur  courage  et 
leur  habileté ,  ils  ont  su  s'en  maintenir  les  possesseurs 
presque  exclusifs.  En  1791  ,  7 5  navires  baleiniers  firent 
voile  des  ports  de  l'Angleterre  pour  la  mer  du  Sud ,  mais 
le  nombre  de  ceux  qui  fréquentent  aujourd'hui  cette 
mer  a  bien  diminué,  comme  on  le  verra  par  le  tableau 
suivant  : 

(1^  Note  nu  Tn.  C'est  le  physiter  macrocephalus  (cachalot  à  grosse 
tête).  Ce  cétacée  non-seulement  fournit  rbuile  la  plus  estimée,  mais 
en  outre  le  spermacetti ,  si  recherché  pour  l'éclairage  de  luxe.  Sa  tête 
énorme  fait  plus  d'un  tiers  de  l'animal  entier.  C'est  dans  une  vaste 
cavité  placée  dans  la  partie  supérieure  de  la  tête ,  que  se  trouve  la 
substance  qu'on  a  nommée  spermacetti  ;  elle  y  est  dans  un  étal  presque 
fluide  ;  mais  elle  devient  concrète  et  forme  dos  masses  opaques  lors- 
qu'elle reste  exposée  à  l'air.  Il  est  arrivé  de  retirer  jusqu'à  un  demî- 
teuneau  de  celte  matière  de  la  tête  d'un  (seul  cachalot. 


2/^0  SITUATION   ACTUELLE  ET  AVENIR 

Tableau  du  nombre  de  naoires  expédiés  par  la  Grande-Bre- 
tagne pour  la  pêche  de  la  baleine  dans  la  mer  du  Sud,  avec 
l'indication  de  leur  tonnage,  des  marins  qui  les  maniaient  et 
des  primes  qu'ils  ont  reçus. 

ANNÉES.  NAVIRES.  TONNAGE.  MARINS.  PBIHES. 

Llv.   -t. 

i8i4 5o  8,999  794  5.600 

iSi5 22  6,985  592  8,000 

1816 34  10,552  85a  4.5oo 

1817 42  14^785  1,201  10,000 

1818 58  i8,2i4  1,645  6,600 

1819 l[~  i4,568  1,545  9,100 

1820 68  i9>755  1,827  9îio(' 

1821 55  i4»398  1,596  8.3oo 

1822 44  11,452  1,022  7,400 

i8a3 59  17,669  1,556  6,800 

1824 5i  9.122  796  7,000 

1828 55  10,374  902  ? 

1829 21  7,000  604  ? 

i85o 5i  »o,997  957  ? 

Les  premiers  arméniens  entrepris  par  les  Anglo- Amé- 
ricains, pour  la  pêche  de  la  baleine,  datent  de  1690; 
pendant  cinquante  ans  ils  ont  retiré  de  cette  pèche  des 
profits  immenses.  Quoiqu  ils  aient  beaucoup  diminué , 
depuis  que  la  baleine  a  quitté  les  mers  qui  baignent  Leurs 
côtes,  les  navigateurs  américains  n'ont  pas  ralenti  leurs 
efforts  et  Tont  opiniâtrement  poursuivie  dans  les  mers  du 
Sud  et  du  Nord.  De  1771  à  1775,  l'état  seul  de  Massa- 
chussetts  a  expédié  annuellement ,  pour  la  pèche  de  la 
mer  du  Nord ,  1 83  navires  jaugeant  1 3,820  tonneaux  j  et , 


DE  LA  PÈCHE  DE  LA  BALEINE  ET  DE  LA  MORUE.    o..^  l 

pour  celle  de  la  mer  du  Sud  ,  121  juu[;eiinl  14,026  ton- 
neaux. Il  serait  aujourd  hui  difficile  d'indiquer  le  chiffre 
exact  des  navires  qui  partent  chaque  année  des  divers 
ports  de  l  Union  ;  mais,  sans  crainte  d'être  démenti,  on 
peut  dire  que  les  Anglo-Américains  sont  les  rois  de  la 
pèche  de  la  baleine.  Doués  d'un  caractère  entreprenant, 
audacieux  au-delà  de  toute  expression,  on  les  a  vus,  sans 
le  stimulant  des  primes  et  des  encouragemens ,  affronter 
constamment  les  dangers,  et  retirer  des  bénéfices  im- 
menses d'une  entreprise  à  laquelle  les  marins  d'Europe 
ont  presque  renoncé,  malgré  les  extravagantes  prodigalités 
de  tous  les  gouvernemens. 

La  France ,  la  première  de  toutes  les  nations  d  Europe  qui 
ait  entrepris  la  pèche  de  la  baleine ,  la  a  bandonnée  depuis 
long'  tems.  En  1 7  84 ,  Louis  XVI  fit  quelques  tentatives  pour 
la  ranimer  i  à  cet  effet,  il  équipa  à  ses  frais,  dans  le  port 
de  Dunkerque  ,  six  vaisseaux  qui  lui  furent  livrés,  montés 
de  harponneurs  et  d'un  certain  nombre  de  marins  expéri- 
mentés ,  par  la  ville  de  Nantuket.  L'entreprise  eut  des  ré- 
sultats plus  heureux  qu'on  ne  devait  raisonnablement  f  es- 
pérer; aussi ,  plusieurs  particuliers  suivirent  l'exemple  de 
ce  monarque,  et  la  France  comptait,  en  1790,  environ 
quarante  navires  baleiniers.  Les  guerres  de  la  révolution 
et  de  fempire  anéantirent  cette  entreprise  naissante.  De- 
puis la  paix,  le  gouvernement  a  fait  de  grands  efforts  pour 
le  rétablissement  de  cette  pèche  ;  mais  ils  ont  été  jusquà 
présent  infructueux  ,  et  il  est  remarquable  qu'à  1  exception 
d'une  maison  américaine  établie  à  Dunkerque ,  personne 
nait  songé  à  équiper  un  seul  vaisseau  (1).  Toutefois,  nous 


(1)  Note  du  Tr.  L'assertion  de  l'auteur  anglais  est  inexacte,  voici 
le  tableau  des  arméniens  effectués  en  France  pour  la  pêche  de  la 
baleine,  de  1817  à  i85i,  dressé  par  M.  Marec ,  chef  de  bureau  au 

I.  iG 


242  SITUATION    ACTtELLE  ET   AVENIR 

pensons  que  la  nouvelle  loi  sanclionnéc  par  les  chambres 
doil  donner  un  développement  faclice  à  celte  industrie , 
car  la  prime  qu  elle  accorde  aux  baleiniers  est  assez  forte 
pour  les  rémunérer  de  tous  leurs  frais  ,  dans  le  cas  même 

ministère  de  la  marine,  qui  fera  connaître  la  situation  de  cette  in- 
dustrie en  France  : 

TABLEAU  des  Expéditions  françaises  pour  la  Pèche  de  la  Baleine, 
de  1817  h  t83i. 


Nombre 

Hommes 

1 
Di^IGNATION   DtS  POKTS 

ASSKES. 

de 

Xavires. 

T0N->»G£. 

réquipaje. 

AVEC    LE  NOMBRE  DE  NAVIRES   Qu'iLS  ONT 
ESPtDiis. 

i8t7. 

4 

.,2S5 

88 

385 

Havre  2,  Bordeaux  i  ,  Nantes  i 
Nantes  3,  Havre  i),  Bordeaux  1  ,  Lo- 

1818. 

16 

4,90.'; 

rient  1  ,  Calais"  i. 

263        j 

Nantes  i,  Havre  3  ,  Bordeaux  3,  Saint- 

.8if). 

II 

2,705 

Servan3,  Honûeur  i. 

..3    { 

Havre  7  ,  Saint- Malo    i  ,    Nantes  4, 

1870. 

■: 

4,6:: 

Honûeur  i,  Dunkcique  2  ,  Dieppe  i . 

„,    1 

Havre    2,  Saint-Malo  2,  Nantes  3  , 

iSai. 

9 

2,077 

Lorient  i  ,  Dieppe   i. 

1832. 

9 

2,9?.". 

„.    . 

Havre  3  ,    Nantes    4  ,    Bordeaux    1  , 
Dieppe  i. 

i8î3. 

4 

1,376 

ii5 

Havre  3,  Dieppe  1. 

1824- 

9 

3,0-8 

25l 

Havre  3,  Nantes  5,   Dieppe   i. 

1825. 

7 

',49: 

^  7 

Havre  5,  Nantes   i,    Dieppe    1. 

.Sî6. 

: 

2,,';4i 

173 

Havre  6,  GranviHe  1. 

1827. 

(j 

2,12 1 

i54 

Havre  4  1  Nantes  2. 

1828. 

7 

2,039 

■:: 

Havre  7,  Dieppe   1,  Nantes    i. 

182(1. 

9 

2,573 

270 

Havre   6  ,    Granville    i  ,    Dieppe  2  , 
Nantes  4. 

18S0. 

>G 

0,198 

.^52 

Saint-Malo  2,    La  Rochelle   i. 

i83i. 

iG 

6,412 

55i 

Havre   10  ,    Granville  3  ,    Dieppe    i  , 
Nantes  a. 

'HT 

48,079 

4,o32 

NoTi. 

Sur  les.  47 

navi.es  e^i,. 

die;  dans  cet 

te  période,    19  seulement  ont  fait  voile 

Ters  le  N 

ord.  Parmi 

es  4,o32  ma 

rins  qui  les  n 

lonlaient  ,   i  ,124  étaient  étrangers. 

DE   LA  PECHE  DE   LA   BALEINE   ET  DE   LA   MOULE.  2^'i 

OÙ  ils  ne  prendraient  aucune  baleine.  Elle  accorde  une 
prime  de  90  fr.  par  lonneau ,  à  chaque  navire  expédié , 
pour  la  pèche  du  Nord  5  la  prime  est  même  doublée  lorsque 
le  navire  va  au-delà  du  60"  degré  de  latitude  nord.  Tout 
le  monde  sail  sans  doute  ,  excepté  ceux  qui  ont  établi  de  si 
précieuses  règles,  quil  est  impossible  de  rencontrer  une 
seule  baleine  dans  le  Groenland,  avant  d'avoir  atteint  le  70" 
degré  de  latitude  ;  et  que  ,  même  dans  le  détroit  de  Davis , 
les  pêcheurs  sont  obligés  de  dépasser  le  60."  degré.  En 
sorte  qu  un  navire  de  5oo  tonneaux,  équipé  pour  la  pêche, 
qui  ferait ,  en  plein  été  ,  une  excursion  dans  les  mers  qui 
avoisinent  l'Islande,  acquerrait  par  cela  même  à  son  pro- 
priétaire ,  quoiqu'il  n'eût  pas  eu  une  seule  occasion  de 
jeter  le  harpon ,  des  droits  à  l'obtention  d'une  prime  de 
2,800  liv.  st.  (70,000  fr.  ).  Nous  ne  craignons  pas  d'af- 
firmer que  si  notre  gouvernement  nous  traitait  avec  tant 
de  générosité ,  ce  ne  serait  pas  huit  ou  neuf  navires  qui 
sortiraient  tous  les  ajQS  de  nos  ports ,  mais  bien  huit  ou 
neuf  cents. 

Sans  doute  le  gouvernement  français  s'est  laissé  en- 
traîner à  cet  acte  de  libéralité  un  peu  trop  débonnaire , 
par  les  beaux  résultats  qu'offre  la  pêche  de  la  morue  en- 
treprise par  ses  marins.  Cependant  on  ne  peut  voir  du 
même  point  de  vue  ces  deux  industries.  Dans  les  deux 
pêches ,  il  est  vrai ,  des  bàtlmens  sont  armés  d'une  ma- 
nière complète  et  soigneusement  approvisionnés  ,  dans 
toutes  les  deux  des  marins  entreprennent  un  voyage  de 
longue  durée ,  et  deviennent  habiles  aux  manœuvres  les 
plus  délicates  et  les  plus  compliquées.  Mais  la  pêche  de  la 
morue  a  une  importance  maritime  bien  plus  grande  que 
celle  de  la  baleine  5  et  elle  exporte  des  produits  indigènes 
tandis  que  l'autre  n'exporte  que  des  objets  d'armement. 
La  morue  est  en   outre  devenue  l'aliment  ordinaire  des 


2^4  SITUATION   ACTUELLE  ET   AVEMR 

classes  inférieures  des  Antilles  et  du  midi  de  l'Europe; 
de  toutes  parts  des  débouchés  immenses  lui  sont  assurés  ; 
tandis  que  les  produits  de  la  baleine  sont  purement  de 
luxe,  ou  peuvent  être  aisément  remplacés  par  des  huiles 
végétales.  Nous  allons  indiquer  la  part  que  prennent  à 
cette  industrie  les  principales  nations  maritimes  de  l'Eu- 
rope et  de  l'Amérique. 

La  pêche  de  la  morue  sur  les  bancs  de  Terre-Neuve  et 
le  long  des  côtes  de  l'Amérique -Septentrionale  a  com- 
mencé peu  de  tems  après  la  découverte  de  ces  parages.  En 
1617,  on  fait  mention  du  premier  navire  anglais  qui  ait 
été  à  Terre-Neuve;  vers  la  même  époque,  cinquante  na- 
vires espagnols ,  français  et  portugais  y  vinrent  pêcher. 
En  1678  ,  l'Espagne  envoyait  à  la  pêche  de  Terre-Neuve 
cent  vaisseaux,  le  Portugal  cinquante,  et  l'Angleterre 
quinze  seulement.  Le  petit  nombre  de  vaisseaux  anglais 
alors  affectés  à  cette  branche  de  commerce ,  provient  de 
ce  qu'à  cette  époque  ils  se  portaient  de  préférence  vers 
l'Islande.  Dans  ce  tems  ,  les  Basques  avaient  à  Terre- 
Neuve  de  vingt  à  trente  vaisseaux  occupés  à  la  pèche  de 
la  morue  et  de  la  baleine.  En  i6i5  ,  l'Angleterre  expédiait 
pour  Terre-Neuve  deux  cent  cinquante  vaisseaux  du  port 
de  i,5oo  tonneaux;  les  Français,  les  Basques  et  les  Por- 
tugais en  envovaient  quinze  cents. 

Le  traité  d  Utrecht  eut  particulièrement  pour  but  de 
développer  1  importance  de  nos  pêcheries  de  Terre-Neuve. 
Cependant  la  France  n  en  a  pas  moins  continué,  quoique 
privée  de  ses  possessions  dans  T Amérique-Septentrionale  , 
de  nuire  aux  pêcheurs  anglais.  En  1784,  les  Anglais ,  qui 
avaient  établi  des  pêcheries  très-considérables  et  très-pro- 
(juetives  à  Caso ,  dans  la  Nouvelle-Ecosse,  élevèrent  des 
plaintes  très-vives  contre  les  Français ,  qui  nuisaient  à 
leurs  entreprises  par  tous  les  moyens  qui  étaient  en  leur 


DE  LA    PECHE   DE  LA   BALKINE   ET  DE  LÀ   MORUE.         ^45 

pouvoir.  A  celte  époque  la  pèche  des  habitans  de  la  Nou- 
velle-x\ngleterre  et  celle  des  Anglais  à  Terre-Neuve,  étaient 
loin  d  égaler,  prises  ensemble,  celle  des  Français.  On 
pourra  juger  de  son  importance  par  le  fait  suivant. 

Après  la  prise  de  Louisbourg  ,  en  1745,  on  constata 
que  la  valeur  annuelle  de  la  pêche  des  Français,  dans  les 
mers  de  TAmérique-Septentrionale,  alors  qu  ils  possédaient 
le  cap  Breton,  s'élevait  à  982,000  liv.  st.  (  24t55o,ooo  fr.). 
Par  le  traité  de  1748  ,  1  Angleterre  fut  obligée  de  restituer 
à  la  France  le  cap  Breton ,  en  échange  de  Madras  que 
cette  dernière  avait  conquis  deux  ans  auparavant  ;  moyen- 
nant cet  échange,  les  Français  jouirent,  dans  toute  leur 
plénitude ,  des  avantages  de  la  pèche  ,  jusqu'en  lyôg  ;  mais 
la  remise  à  l'Angleterre  du  cap  Breton,  de  Saint-John  et 
du  Canada,  détruisit  leur  puissance  dans  l'Amérique-Sepr 
tentrionale. 

Par  le  traité  de  Fontainebleau,  signé  en  1762,  il  fut 
stipulé  que  les  Français  auraient  la  liberté  de  pêcher  sur 
les  côtes  des  lies  de  Terre-Neuve  spécifiées  dans  le  traité 
d'Utrecht,  et  d'y  faire  sécher  leur  poisson-,  qu'ils  pour- 
raient pareillement  pêcher  dans  le  golfe  Saint-Laurent, 
comme  ils  l'avaient  fait  jusque-là  ,  mais  seulement  à  la  dis- 
tance de  trois  lieues  des  côtes  possédées  par  la  Grande-Bre- 
tagne, tant  du  continent  que  des  îles  ;  et  pour  les  pêcheries 
hors  du  golfe ,  à  la  distance  de  1 5  lieues  des  côtes  du  cap 
Breton.  Par  ce  même  traité  ,  la  Grande-Bretagne  cédait  à 
la  France  les  iles  de  Saint-Pierre  et  de  Miquelon  pour 
servir  seulement  de  station  aux  pécheurs  ;  et  sa  majesté 
très-chrétienne  s'obligea,  sous  sa  parole  royale,  de  ne 
pas  fortifier  ces  îles  ,  de  n'y  faire  construire  aucun  autre 
bâtiment  que  ceux  nécessaires  à  l'exploitation  des  pêche- 
ries ,  et  de  n'y  pas  envoyer  plus  de  cinquante  employés 
pour  leur  surveillance. 


24t)  SITLAXION   ACTUELLE   ET  AVEJVIU 

L'histoire  des  pêcheries  n'offre  rien  d'impoi iant  depuis 
cette  époque  jusqu'au  commencement  de  la  guerre  avec 
l'Amérique ,  la  France  et  l'Espagne  ,  qui  suspendit  les  ar- 
méniens. Le  traité  de  paix  de  i^83  laissa  aux  Français 
tous  les  avantages  qui  leur  avaient  été  garantis  par  le  traité 
de  Fontainebleau ,  et  il  accorda  aux  sujets  des  États-Unis 
le  droit  de  pécher  sur  toutes  les  côtes  de  l'Amérique  an- 
glaise ,  concurremment  avec  les  sujets  de  la  Grande-Bre- 
tagne ,  mais  sans  réciprocité. 

Pendant  la  guerre  continentale  ,  un  concours  d'événe- 
mens  accrut  à  un  point  extraordinaire  la  prospérité  des 
pêcheries  anglaises,  particulièrement  à  Terre-Neuve.  La 
Grande-Bretagne  était  alors  en  possession  presque  exclu- 
sive de  la  pêche  sur  les  bancs  et  les  côtes  de  Terre-Neuve, 
du  Labrador,  de  la  Nouvelle-Ecosse,  de  Newbrunswick 
et  dans  le  golfe  Saint-Laurent.  Nous  avions  le  monopole 
de  la  vente  en  Espagne ,  en  Portugal ,  à  IVIadère ,  sur  di- 
vers points  de  la  Méditerranée,  aux  Indes-Occidentales, 
dans  l'Amérique-Septentrionale  ;  alors  nos  pêcheries  fleu- 
rissaient ,  et  les  marchands ,  ainsi  que  les  armateurs  ,  réa- 
lisaient des  bénéfices  considérables. 

Mais  la  cessation  des  hostilités  contre  la  France  fut  fatale 
à  nos  pêcheries  ;  ce  qu'on  doit  attribuer  d'abord  aux  pertur- 
bations qui  sont  la  suite  nécessaire  du  passage  subit  de 
1  élat  de  guerre  à  l'élat  de  paix  ,  mais  surtout  aux  stipula- 
tions avantageuses  que  nous  avions  consenties  dans  nos 
derniers  traités  en  faveur  de  la  France  et  de  l'Amérique, 
et  qui  durent  avec  la  paix  reprendre  leur  cours. 

Il  est  digne  de  remarque  que,  dans  tous  nos  traités  avec 
la  France  ,  les  pêcheries  ont  été  de  la  part  de  cette  puis- 
sance lobjcl  de  stipulations  particulières.  Les  ministres  de 
cette  nation  ,  de  tout  tcms  babiles  négociateurs,  ont  bien 
connu  l'importance  des  pêcheries  ,  soit  sous  le  rapport  cora- 


DE   LA   VÉCUE   DE   LA    BALEINE   ET  DE   LA  IIORLE.         2/}^ 

mercial,  soit  sous  le  rapport  de  leur  influence  sur  l'accrois- 
semen  t  delà  puissance  maritime  ;  mais  les  négociateurs  char- 
gés des  intérêts  de  la  Grande-Bretagne  paraissent  ne  pas 
avoir  apprécié  le  résultat  des  concessions  qu'ils  faisaient 
sans  nécessité  à  la  France  et  à  l'Amérique  5  les  Français , 
depuis  l'établissement  de  leurs  colonies  en  Amérique ,  se 
sont  particulièrement  appliqués  à  augmenter,  par  leurs 
pêcheries,  le  nombre  de  leurs  marins.  En  ce  moment 
(1829),  la  France  emploie  de  260  à  3oo  vaisseaux  sur 
les  bancs  et  les  côtes  de  l'Amérique  anglaise,  et  26,000 
pêcheurs,  qui,  suivant  les  traités,  n'ont  pas  le  droit  de 
s'y  fixer.  Les  navires  français  destinés  aux  pêcheries ,  sont 
du  port  de  100  à  4oo  tonneaux,  montés  chacun  de  4®  à 
1 20  hommes  ,  qui ,  par  la  pratique  seule ,  doivent  devenir 
bientôt  d'excellens  marins  (i). 

En  cédant  à  la  France  le  droit  de  pêcher  sur  les  côtes 
de  Terre-Neuve,  depuis  le  cap  John  jusqu'au  cap  Bay , 

(1)  jNote  dd  Tb.  D'après  M.  M  arec ,  les  ports  de  France  expédient 
aunuellemeut  pour  la  pêche  de  la  morue  quatre  cents  navires  jaugeant 
48,5oo  tonneaux  et  montés  par  12,000  marins.  Il  est  vrai  que,  dans 
ce  chiffre,  nesont  pas  comprisesles  expéditions  faites  par  Saint-Pierre 
et  Miquelon.  Voici  quel  est  le  produit  annuel  de  la  pêche  française 
de  la  morue  sur  les  différens  théâtres  où  elle  s'exploite  : 

Kilogrammes. 

Côte  de  Terre-Neuve 16,000,000 

Saiut-Pierre  et  Miquelon 4>o<)OiOOO 

Islande 5,ooo,ooo 

Grand  Banc 5, 000, 000 

Total 3o, 000, 000 

Le  prix  de  vente  sur  les  marchés,  en  France  ,  étant  de  f\2  fr.  les 
cent  kilogr.  ,  ces  produits  représentent  une  somme  de  12,600,000  fr. 
dans  laquelle  ne  su  trouve  pas  comprise  la  valeur  de  Ihuile  qu'on 
titrait  du  poisson. 


^4^  SllLATIOK   ACTtELLE  EX  AVEMU 

avec  les  iles  de  Saint-Pierre  et  de  Miquelon ,  nous  avons 
donné  à  celle  nation  tous  les  movens  de  créer  une  ma- 
rine formidable  ;  aussi  n  a-t-elle  pas  manqué  d'en  profiter. 
L'extension  que  les  Français  ont  donnée  à  leurs  pêcheries  , 
et  le  grand  nombre  de  marins  qu'ils  y  emploient ,  sont  une 
preuve  de  limportance  qu ils  attachent  à  cette  industrie. 
Notre  générosité  nous  a  créé  des  rivaux  si  redoutables , 
qu'il  nous  est  impossible  de  faire  entrer  en  concurrence 
les  produits  de  noire  pèche  avec  ceux  de  la  leur  sur  les 
marchés  étrangers.  Les  Français  ont  encore  d  autres  avan- 
tages, que  ne  possèdent  pas  les  pécheurs  anglais;  ils  se 
procurent  tous  leurs  articles  d  équipement  à  meilleur 
compte  ;  les  salaires  sont  chez  eux  moins  élevés ,  et  ils  ont , 
outre  les  marchés  du  monde  entier ,  qui  leur  sont  ouverts . 
un  immense  marché  intérieur. 

Quelques  vaisseaux  irançais  font  deux  voyages  au  banc 
de  Terre-Neuve ,  et  transportent  le  poisson  en  France ,  où 
il  reçoit  les  préparations  nécessaires  -,  d'autres  ne  font 
qu  un  seul  voyage ,  et  après  avoir  complété  leur  cargai- 
son ,  ils  se  rendent  à  Saint-Pierre ,  sur  les  côtes  d^  Terre- 
Neuve,  ou  ils  préparent  le  poisson.  La  majeure  partie  de 
l'équipage  est  par  ce  moyen  employée  à  la  pèche ,  dans 
des  bateaux ,  le  long  des  côtes.  Quelquefois  ces  navires , 
si  leur  cargaison  n  est  pas  complète,  sarrètent  sur  les 
bancs,  à  leur  retour  des  côtes,  et  transportent  le  poisson 
encore  humide  ou  en  vert. 

Depuis  que  les  côtes  de  Terre-Neuve  .  qui  comprennent 
la  moitié  des  rivages  de  l'Islande  et  les  parages  les  plus 
poissonneux ,  ont  été  cédées  à  la  France ,  nos  pécheurs  en 
ont  été  expulsés  et  se  sont  vus  dans  la  nécessité  de  porter 
leur  pèche  à  deux  ou  quatre  cents  milles  plus  au  nord  , 
vers  les  côtes  du  Labrador,  ou  ils  rencontrent  encore  un 
nombre  prodigieux  d'Américains.  Ainsi,  malgré  tous  nos 


DE   LA   PECHF,   DK    LA    BALEINE   ET   DE    LA   MORUE.        249 

efiforts,  nous  nous  trouvons  sans  cesse  dépossédés  des 
avantages  que  nous  avions  acquis  par  nos  conquêtes. 

La  convention  de  1808  accorde  aux  Américains  la  fa- 
culté de  pêcher,  le  long  de  nos  côtes  et  hàrres,  à  tiois 
lieues  maritimes  du  rivage  ,  et  de  préparer  le  poisson 
sur  tous  les  attérages  et  baies  inhabités,  ou,  s'ils  sont 
habités ,  avec  le  consentement  des  habitans.  Les  Améri- 
cains, expérimentés,  industrieux  ,  prompts  à  saisir  toutes 
les  chances  favorables,  ont  bientôt  senti  l'avantage  qu'ils 
pouvaient  tirer  d'une  concession  si  large. 

On  sait  que  les  Américains  se  rendent  par  masses  à  la 
pèche;  ce  n'est  pas  sans  un  dessein  adroitement  calculé 
qu'ils  s'y  présentent  en  si  grand  nombre  ;  ils  s  emparent 
le  plus  souvent  de  toute  létendue  des  meilleurs  bancs, 
et  en  excluent  nos  pêcheurs.  Ils  ont  poussé  la  hardiesse 
de  leurs  agressions  jusqu'à  chasser  de  vive  force  nos  vais- 
seaux et  nos  barques  de  leurs  stations  -,  ils  ont  déchiré  le 
pavillon  britannique,  etlont  remplacé  par  celui  des  Etats- 
Unis.  Leur  nombre  les  met  en  état  de  tout  oser.  Très- 
fréquemment  ils  se  servent  de  seines ,  qu  ils  promènent 
le  long  des  côtes  aux  endroits  les  plus  favorables ,  et  dé- 
truisent ainsi  à  lavance  l'industrie  des  pêcheurs  anglais. 
L'année  dernière ,  l'équipage  d'un  vaisseau  américain  , 
arrivé  sur  les  côtes  du  Labrador,  jeta  l'ancre  en  face  d'un 
établissement  anglais ,  mit  en  pièces  les  filets  des  habitans, 
les  remplaça  par  les  siens,  et  menaça  de  tirer  sur  ceux 
qui  en  approcheraient.  S'ils  craignent  l'apparition  de  quel- 
ques croiseurs  de  S.  M.  B.  ,  ils  jettent,  pendant  le  jour, 
l'ancre  à  trois  milles  du  rivage ,  et  dès  que  la  nuit  peut 
dérober  leurs  mouvemens ,  ils  se  laissent  aller  à  la  dérive 
et  tendent  leurs  filets.  Ils  ont  soin ,  en  outre ,  au  moyen  de 
débris  de  salaisons,  d'attirer  le  poisson  des  bancs  voisins, 
et  y  rendent  ainsi  la  pêche  plus  difficile. 


aSo  SITUATION   ACTUELLE  ET   AVEMR 

Le  privilège  accordé  aux  Américains  de  pénétrer  dans 
nos  colonies  par  les  bois ,  leur  offre  en  outre  de  grandes  fa- 
cilités pour  faire  la  fraude,  genre  d'industrie  dans  lequel 
ils  excellent.  Ce  commerce  ils  le  font  sans  mesure  aux 
îles  de  la  Madeleine ,  sur  plusieurs  points  du  golfe  Saint- 
Laurent  ,  à  Fox-Island  et  dans  quelques  autres  endroits 
delà  Nouvelle-Ecosse  et  sur  les  côtes  de  New-Brunswick, 
où  le  rum,  la  mélasse,  les  provenances  de  France  et  des 
Indes-Orientales,  les  produits  des  manufactures  améri- 
caines, sont  généralement  échangés  contre  le  meilleur  pois- 
son. Les  Français  ont  également  adopté  le  même  moyen 
pour  placer  leur  sel ,  leurs  eaux-de-vie  ,  leurs  vins  et  les 
produits  de  leurs  manufactures.  Il  en  résulte  que  les  revenus 
de  la  Grande-Bretagne  éprouvent  une  diminution  consi- 
dérable ,  et  que  les  marchands  anglais ,  qui ,  dans  le  prin- 
cipe ,  fournissaient  à  nos  pécheurs  les  vétemens ,  les  co- 
mestibles de  toute  espèce  et  les  ustensiles  de  pèche ,  sont 
privés  de  ce  débouché. 

Les  Américains  ont  d'ailleurs  adopté  un  système  d'ar- 
mement tout-à-fait  économique  qui  leur  donnera  toujours 
une  grande  supériorité  sur  toutes  les  autres  nations. 
Six  ou  sept  fermiers  construisent  un  schooner  pendant 
Thiver ,  car  tous  les  Américains  du  littoral  sont  à-la-fois 
marins  et  cultivateurs.  Après  avoir  pourvu  leur  embarca- 
tion de  tout  ce  qui  est  nécessaire,  ils  vont  aux  bancs  de 
Terre-Neuve,  au  golfe  Saint-Laurent,  ou  au  Labrador, 
et  chargent  leur  navire  de  poisson.  De  retour  chez  eux, 
ils  se  partagent  le  bénéfice  et  se  livrent  aux  travaux  de  la 
moisson.  Quelquefois  aussi,  un  marchand  fournit,  à  dix 
ou  douze  individus  qui  s'associent,  le  navire  et  les  filets; 
les  associés  achètent  toutes  les  provisions,  les  hameçons, 
les  lignes  et  le  sel.  Un  d'entre  eux  est  reconnu  pour  com- 
mandant 5  et  reçoit  20  schellings  par  mois  pour  diriger  la 


DE  LA  PÈCHE  DE  LA   BALEIISE  ET  DE   LA    MORLE.  'jS  I 

navigation.  Voilà  la  seule  dépense.  L'équipage  a  cinq  hui- 
lièmes  de  la  tolalilé  du  poisson  péché ,  et  le  propriétaire 
du  navire  les  trois  autres  huitièmes. 

Les  Américains  emploient  annuellement,  aux  pêcheries, 
de  i,5oo  à  2,000  schooners,  manœuvres  par  environ 
3o,ooo  hommes.  La  plupart  de  ces  navires  sont  occupés, 
pendant  l'hiver,  au  commerce  du  cabotage,  ou  au  trans- 
port du  poisson  et  des  marchandises  sur  les  côtes  de  lA- 
mérique-Méridionale  ou  pour  les  Indes-Orientales.  Les 
Etats-Unis  exportent  annuellement  près  de  400,000 
quintaux  de  morue,  et  en  consomment  plus  de  1,200,000 
quintaux  par  an. 

On  peut  attribuer  le  dépérissement  toujours  croissant 
des  pêcheries  anglaises  au  peu  de  demande  des  huiles 
de  poisson  sur  nos  marchés ,  et  surtout  aux  concessions 
que  nous  avons  faites  aux  Français  et  aux  Américains. 
En  effet ,  les  pêcheurs  de  ces  deux  nations ,  soit  par  leur 
situation ,  soit  par  suite  des  largesses  de  leur  gouverne- 
ment ,  peuvent  équiper  leurs  navires  à  moins  de  frais  que 
nous ,  et  par  conséquent  vendre  leurs  produits  à  meilleur 
marché.  D'un  autre  côté,  les  droits  énormes  que  Ion  a 
récemment  imposés  sur  la  morue,  dans  les  principaux 
foyers  de  consommation  ,  ont  contribué  aussi  à  en  dimi- 
nuer la  demande.  En  Espagne ,  ces  droits  s'élèvent  de  12 
schellings  6  deniers  à  i4  schellings  (de  i5  fr.  60  c.  à 
17  fr.  5o  c.)  par  quintal 5  en  Italie,  à  8  schellings  (10  fr.); 
en  Portugal  et  au  Brésil ,  à  i5  pour  "/„  sur  la  valeur. 

La  pêche  de  rivage,  ou  la  pêche  par  bateaux,  à  laquelle 
sont  actuellement  réduits  les  pêcheurs  anglais  résidens,  par- 
ticulièrement à  Terre-Neuve ,  ne  suffit  plus  à  leur  subsis- 
tance, et  les  huit  ou  dix  navires  anglais  qui  fréquentent 
aujourd  hui  ces  parages  ,  ne  valent  pas  un  des  gros  navires 
français.  Environ  H,  000  habilans  de  Terre-jNeuve,  seule- 


% 


202  SlTtlATIOIS   ACTUELLE  ET  AVENIR 

ment ,  peuvent  être  considérés  comme  hommes  de  mer  ; 
ils  forment  en  majeure  partie  les  équipages  des  vaisseaux 
qui ,  pendant  l'été ,  vont  au  Labrador,  à  la  pèche  du  veau- 
marin.  Cette  pêche,  depuis  quelques  années,  prend  beau- 
coup de  développement ,  mais  ne  tardera  pas  à  décroître. 

Les  gouvernemens  provinciaux  de  la  Nouvelle- Ecosse 
et  de  New-Brunswick  ,  ont ,  autant  qu'il  leur  a  été  possi- 
ble ,  encouragé  les  pêcheries  ,  en  accordant  des  primes  ; 
mais  comme  ces  dépenses  sont  prises  sur  les  revenus  de 
ces  colonies ,  elles  seraient  plus  judicieusement  appliquées 
à  leurs  besoins  intérieurs.  Cependant  elles  sont  absolu- 
ment nécessaires  pour  prévenir  la  ruine  immédiate  des 
milliers  de  pêcheurs  qui  habitent  ces  contrées. 

Telle  est  aujourd'hui  la  situation  de  la  pêche  de  la  ba- 
leine et  de  la  morue.  De  tout  tems  on  a  considéré  ces  deux 
pêches  comme  les  branches  les  plus  productives  du  com- 
merce britannique  ;  et  cependant  ce  n'est  qu'à  l'aide  de  sti- 
mulans  artificiels  qu'elles  ont  pris ,  par  intervalles ,  une 
apparence  de  prospérité  :  tantôt  c'est  à  la  prime ,  tantôt 
c'est  aux  circonstances  politiques  qu'elles  ont  dû  leur  essor. 
Mais  une  fois  livrées  à  elles-mêmes,  en  dehors  de  toute 
influence  étrangère ,  elles  sont  tombées  dans  le  dépérisse- 
ment. En  i8i4i  les  produits  de  la  pêche  de  la  morue  s'é- 
taient élevés  à  2,83o,ooo  liv.  sterl.  (70,750,000  fr.), 
tandis  qu'en  1827  ils  ont  été  réduits  à  278,400  liv.  sterl. 
(6,460,000  fr.  ).  Vainement  aujourd'hui  tenterait-on  de 
ranimer  la  pêche  de  la  baleine  et  de  la  morue  par  le  réta- 
blissement des  primes.  Il  faut  que  les  gouvernemens  re- 
noncent enfin  à  ce  déplorable  système.  Laissons  la  France 
continuer  ses  inutiles  essais  ;  quant  à  nous ,  si  nous  vou- 
lons nous  ressentir  des  bénéfices  que  font ,  dans  ces  deux 
pêches ,  les  Anglo-Américains ,  les  seuls  qui  en  posséderont 
un  jour  le  monopole  exclusif,  parce  que  seuls  ils  se  trou- 


DE   LA.   PÈCHE  DE    LA    BALEIAE   ET  DE   LA  MORUE.         253 

vent  dans  des  condilions  favorables  pour  les  exploiter , 
ouvrons  nos  ports  à  leurs  navires ,  et  affranchissons  leurs 
produits  de  ces  droits  exorbitans  qui  nuisent  à  nos  plus 
chers  intérêts.  En  échange  de  son  poisson,  le  pêcheur  amé- 
ricain prendra  les  produits  de  nos  manufactures  -,  les  in- 
dustriels et  les  consommateurs  y  gagneront  à-la-fois.  Le 
poisson  salé  et  les  huiles  nous  reviendront  meilleur  mar- 
ché ,  et  la  demande  de  nos  produits  sera  plus  considérable. 
Quels  que  soient  les  stimulans  qu'emploient  les  gouverne- 
mens  pour  développer  une  industrie ,  ils  seront  en  pure 
perte,  si  les  habitans  ne  se  trouvent  pas  dans  des  condi- 
lions favorables  pour  l  exploiter  5  dans  le  cas  contraire, 
sans  efforts,  sans  encouragement,  l'industrie,  livrée  à 
elle-même,  fera  de  rapides  progrès.  Quels  sont  les  encou- 
ragemens  ,  quelle  est  la  protection  accordée  à  la  pêche  du 
hareng  ,  qui  se  fait  sur  nos  côtes  ?  cependant  elle  occupe 
1 2,000  bateaux,  62,000  pêcheurs  ,  83, 000  saleurs  ou  ma- 
rineurs,  et  ses  produits  s'élèvent  annuellement  à  plus  de 
600,000  liv.  st.  (17,000,000  fr.)! 

(^Quarterlj  Review.^ 


i^^motr^^.-^gto^frtjjÇt^. 


VIE   PRIVEE   DES  ALLEMANDS 


AU     SEIZIEME     SIECLE. 


Les  compositions  historiques  dont  les  bibliothèques  sont 
remplies  ne  nous  apprennent,  sur  l'histoire  des  hommes, 
que  les  choses  qui  dépendent  du  hasard  :  guerres ,  sièges , 
révolutions,  usurpations.  La  vie  humaine  n'y  est  pas 
représentée.  Combien  de  livres  ai-je  ouverts  ,  dans  l'es- 
poir d"y  trouver  un  siècle,  une  époque,  des  êtres  vivanè, 
agissans  et  pensans.  Désappointemens  cruels  !  Presque  tou- 
jours on  m'instruit  de  ce  que  je  ne  veux  pas  savoir ,  on 
glisse  rapidement  sur  ce  qui  m'intéresserait  le  plus.  Après 
une  longue  lecture,  je  ne  sais  rien  des  habitudes,  des  plai- 
sirs ,  des  sentimens ,  des  idées ,  des  manières  de  voir,  des 
passions  qui  se  jouaient  et  se  combattaient  alors.  A  quoi 
bon  ces  dates  ?  Pourquoi  ces  chiffres?  Que  ferais-je  de  ces 
descriptions  de  batailles  ?Charles-le-Téméraire  fut  vaincu , 
dites-vous ,  dans  cette  journée  -,  vous  décrivez  les  lieux  ; 
vous  faites  marcher  les  armées ,  vous  faites  sonner  la  trom- 
pette ,  et  j'assiste  à  la  mêlée.  Malheureusement,  les  êtres 
que  vous  jetez  dans  la  scène  sont  imaginaires  :  je  ne  les 
connais ,  ni  ne  les  comprends.  Les  fails  abondent  5  mais  les 
témoins  manquent  à  votre  histoire.  On  dirait  un  peintre 
qui ,  peuplant  son  tableau  de  squelettes  bien  dessinés  , 
dans  des  attitudes  exactes ,  appellerait  cela  une  peinture 
historique. 


VIE  PRIVÉE  DKS  ALLEMA^DS.  ^55 

Vivent  les  auteurs  de  Mémoires,  et  surtout  de  Mémoires 
égoïstes!  En  s'occupant  d  eux-mêmes,  ils  nous  disent  ec 
qu'ils  savent  le  mieux,  etee  dont  nous  ne  nous  douions  plus. 
La  personnalité  de  Montaigne ,  qui  a  beaucoup  contribué 
à  son  succès  \  Dangeau ,  qui  écrit  mal  ^  Pepys ,  le  bavard  ; 
M^^d'Eplnav,  cette  rouée  du  dix-neuvième  siècle  ;  Retz ,  le 
renard-coadjuteur -,  ne  sont-ils  pas,  pourl  histoire,  bien  au- 
trement précieux  que  Mézeray,  Daniel,  et  même  Clarcndon? 
Qui  ne  donnerait  tous  les  poèmes  de  Stace,  de  Claudien  , 
de  Silius-Italicus  et  d'Ausone ,  si  le  gouffre  de  l'anliquilé 
voulait  nous  rendre  en  échange  le  journal  secret  de  César, 
ou  la  gazette  de  Rome,  les  Diurnalia?  Si  quelque  bour- 
geois d'Herculanum  avait  pris  soin  de  noter  jour  par  jour 
tous  les  événemens  de  sa  vie  obscure ,  ses  glorioles  muni- 
cipales et  ses  plaisirs  et  ses  achats ,  un  tel  livre  ,  tout  dénué 
de  valeur  littéraire  qu'on  veuille  le  supposer,  ne  serait-il 
pas  un  document  plus  curieux  que  toutes  les  scolies  des 
grammairiens  et  de  leurs  élèves  ? 

Trop  souvent  l'auteur  de  Mémoires  passe  sous  silence 
les  circonstances  et  les  détails  qui  ne  l'intéressent  pas 
lui-même.  L'importance  que  les  événemens  ont  eus  à 
ses  yeux,  décide  du  rang  qu'il  leur  donne  :  il  se  trompe. 
Tous  les  historiens  nous  apprennent  que  Seanderberg  a 
gagné  une  victoire  en  telle  année  \  mais  personne  ne  nous 
apprend  ce  que  c'était  positivement  que  Seanderberg.  La 
figure  de  Henri  YIII  était  vague  ,  indécise  ,  inconnue. 
Quand  un  savant  a  exhumé  ses  livres  de  compte,  et  publié 
l'aride  inventaire  des  meubles  de  son  palais,  tout  le  monde 
lui  en  a  su  gré.  Ces  minces  détails  éclairaient  l'histoire. 

Suivons  un  bon  Allemand  du  seizième  siècle,  noble  de 
race,  chevalier  par  la  grâce  de  Dieu ,  buvant  sec  ,  en  ad- 
miration devant  un  bel  habit  et  une  frange  d'or ,  loyal 
quant  à  lui-même ,  friponnant  dans  les  intérêts  du  puis- 


256  VIE  PRIVÉE   DES   ALLEMANDS 

sant  seigneur  auquel  il  est  attaché  ;  bon  et  bizarre  carac- 
tère qui  a  pris  la  peine  de  dire  à  la  postérité  :  Voici  monpor- 
trait.  Hans  de  Schweinichen  n  est  pas  un  personnage  fac- 
tice, un  point  central,  vers  lequel  l  antiquaire  fait  conver- 
ger toutes  les  particularités  recueillies  par  sa  science.  Hans  a 
vécu  ;  son  tombeau  occupe  un  coin  de  l'église  de  Liegnitz  ; 
et  le  style  rude  et  naïf  de  son  autobiogiaphie ,  la  prolixité 
du  chevalier,  le  peu  d'art  avec  lequel  son  ouvrage  est  tissu, 
en  attestent  l'authenticité.  Un  éditeur  moderne  a  donné 
au  manuscrit  sans  litre  un  titre  complètement  moderne  : 
Liehen,  Lust,  und  Leben  der  Deutschen  der  SechszeheV' 
ten  Jarhundeits  {^étnours ,  Plaisirs ,  Vie  des  Germains 
au  seizième  siècle  ).  Le  pauvre  chevalier  ne  se  doutait  pas 
qu  il  aurait  un  jour  tant  d'esprit,  et  qu'on  le  regarderait, 
lui  Ritter  de  Schweinichen,  comme  représentant  d'un 
siècle. 

On  était  dans  une  époque  singulière  ,  ou  les  révolutions 
de  la  pensée  et  des  arts ,  les  découvertes  de  la  science  et  le 
progrès  de  la  philosophie  entraînaient  dans  un  tourbillon 
impétueux  la  religion  et  la  politique.  La  féodalité  n'était 
plus  qu'un  cadavre.  La  maison  d'Autriche  avait  posé  le 
pied  sur  le  cou  des  nobles  \  des  armées  régulières  proté- 
geaient les  droits  du  citoyen.  Le  suzerain  brigand  ,  qui , 
perché  dans  sa  forteresse ,  avait  coutume  de  fondre  sur  les 
villes  et  les  plaines  ,  qu'il  rançonnait ,  voyait  ses  anciennes 
ressources  paralysées  et  le  Faustrecht  détruit.  La  force 
physique  cédait  à  la  force  intellectuelle  :  depuis  l'invention 
de  la  poudre  à  canon ,  il  ne  suffisait  plus,  pour  gagner  des 
batailles,  d'être  vaillant  ni  d  être  robuste.  Tout  changeait. 
Le  vassal  dormait  enfin ,  sinon  libre  ,  au  moins  paisible , 
sous  son  toit  de  chaume  ou  d'ardoise.  La  société ,  telle  que 
l'a  faite  l'industrialisme  ,  commençait  à  éclore.  On  impri- 
mait beaucoup  de  livres ,  et  la  Germanie ,  couverte  jus- 


At   SKIZlkME   SlkCLE.  aS^ 

qu'alors  de  ténèbres  cimmériennes,  s  ouvrait  à-la-fois  à 
l'influence  du  commerce  et  des  richesses ,  à  celle  de  lin- 
telligence  et  de  la  science.  A  la  voix  de  Luther,  la  con- 
sécration des  vieux  préjugés  tombait  en  poudre  ^  les  esprils 
s'éveillaient.  Jusqu  alors  on  avait  cru  que  l'analyse  était  un 
crime  5  mais  le  charme  était  rompu  :  l'examen  s'empara 
des  matières  religieuses ,  et  bientôt  après  de  tout  ce  qui 
intéresse  1  homme.  Les  rapports  du  sujet  avec  le  roi,  du 
seigneur  avec  le  vassal ,  furent  discutés. 

Déjà  la  vieille  Allemagne  s'écroulait;  déjà  les  institu- 
tions populaires  allaient  naître ,  et  les  fragmens  du  corps 
germanique,  long-tems  dispersés  et  éparpillés,  tendaient 
à  se  fondre  au  feu  brûlant  des  guerres  religieuses ,  pour  se 
réunir  ensuite  en  un  formidable  faisceau.  Peu-à-peu  vous 
voyiez  les  mœurs  domestiques  et  patriarcales  s  éteindre , 
et  l'hospitalité  sévère  du  foyer  féodal  céder  la  place  à  des 
mœurs  plus  sociales  peut-être,  mais  moins  pures,  moins 
austères,  moins  grandes.  A  la  poétique  étiquette  de  ce 
raoyen-àge ,  ou  chaque  homme  avait  sa  place  fixe  et  son 
costume  arrêté  ;  à  ces  guerres  acharnées ,  mais  peu  san- 
glantes ;  à  ces  attaques  courageuses  ;  à  ces  vengeances  de 
famille  ^  à  ces  discordes  presque  royales  qui  divisaient  les 
seigneurs  suzerains  ;  à  ces  rudes  vertus  mêlées  de  férocité, 
de  loyauté  ,  de  dévoùment  et  d'honneur,  succédaient  len- 
tement un  luxe  plus  vaniteux,  une  élégance  jusqu'alors 
inconnue ,  et  une  avidité  de  richesses  qui  détrôna  bientôt 
1  antique  valeur  guerrière.  La  Germanie  avait  été  un  camp  ; 
elle  devint  un  marché. 

A  peine  quelques  rayons  lointains  de  la  gloire  chevale- 
resque coloraient-ils  encore  cette  époque  transitoire.  Les 
rangs  se  mêlaient  \  la  bourgeoisie  levait  la  tête  \  Luther 
sonnait  le  tocsin  -,  le  positif  et  l'utile  acquéraient  du  prix. 
I.  17 


•2d8  vie  pkivke  des  allemands 

La  prose  en  un  mot,  pour  nous  servir  d'une  locullon  toute 
allemande ,  héritait  de  la  poésie.  Le  commerce  prenait 
l'essor.  Le  règne  de  l'idéalisme,  que  la  religion  romaine 
avait  protégé,  reculait,  pâlissait,  fuyait  dans  les  profon- 
deurs du  sanctuaire,  devant  la  prépondérance  nouvelle 
et  sans  cesse  plus  forte  du  protestantisme  à  peine  éclos. 
C'est  de  cette  époque,  c'est  de  la  réformation  que  datent, 
on  ne  l'ignore  pas  ,  la  révolution  française ,  la  philosophie 
analytique  et  les  premiers  essais  de  l'économie  politique  5 
à  elle  aussi  se  rapporte  la  naissance  de  nos  théories  finan- 
cières. Le  trois  pour  cent ,  les  emprunts  publics  et  la 
dette  nationale  n'ont  pas  d'autre  berceau.  Les  princes  alle- 
mands, sous  l'influence  des  passions  religieuses  qui  les 
agitaient ,  eurent  recours  les  premiers  à  ces  panacées  mer- 
veilleuses; et  les  mémoires  authentiques  du  héros  dont  je 
m'occupe  prouvent  que  nous  aurions  tort  de  nous  attri- 
buer la  gloire  de  cette  découverte  et  le  privilège  exclusif 
de  ces  sublimes  ressorts. 

Le  narrateur  ingénu  dont  je  parle  était  attaché  par  des 
liens  de  vasselage  et  de  dévoûment  au  fils  de  l'une  des  an- 
tiques familles  féodales.  Henri,  duc  de  Liegnîtz ,  dont 
les  secrets  domestiques  et  la  vie  privée  ont  eu  pour  histo- 
riographe son  écuyer  Hans  de  Schweinichen ,  n'avait  pas 
seulement  du  courage ,  de  l'esprit ,  de  la  vigueur  et  des 
aïeux  \  il  connaissait  à  fond  l'art  de  faire  des  dettes.  Je 
doute  que  les  plus  experts  dans  la  science  de  vivre  à  crédit 
(ces  fashionables  dont  la  colonie  ruinée  se  réfugie  à  Bou- 
logne comme  dans  un  port ,  où  l'on  radoube  son  navire 
après  le  naufrage,  en  attendant  le  beautems),  aient  appro- 
fondi plus  philosophiquement  que  ce  héros  du  seizième 
siècle  la  théorie  de  lemprunt  considéré  comme  un  impôt 
prélevé  par  l'adresse  sur  la  société  bénévole.  Quelle  que 


AU   SEIZIÈME  SIÈCLE.  35(") 

fût  sa  devise  clievaleresque ,  la  seule  épigraphe  qui  con- 
vint à  sa  vie ,  ce  fut  :  De  l'argent  à  tout  prix. 

Quaercncla  pecuuia  prlraum  est  ! 

Lisez  ,  étudiez  ce  vieux  livre  j  admirable  Lréviairc ,  ma- 
nuel complet  de  1  art  que  nos  jeunes  dandj s  nomxneni 
tick  dans  leur  jargon  convenu,  et  qui  consiste  à  détournei' 
à  son  profit  la  circulation  des  métaux  précieux.  Fécondité 
de  ressources,  front  d'airain,  facilité  de  mensonges,  dis- 
parutions subites  et  préméditées ,  nonchalance  admirable , 
à-plomb  de  gentilhomme  ,  habileté  à  éconduire  le  créancier 
mécontent ,  belles  paroles  dont  le  seigneur  Don  Juan ,  do 
Molière ,  chatouille  la  vanité  de  31.  Dimanche  :  tous  les 
caractères  de  l'Emprunteur-modèle  se  retrouvent  dans  ce 
personnage  intéressant;  et  ce  qui  lui  donne  une  couleur 
bien  plus  piquante,  c'est  qu'il  est  noble  -,  il  a  des  titres, 
un  glaive ,  une  bannière  ,  des  varlels  5  Figaro  blasonné , 
portant  casque,  heaume,  brassards,  il  s'environne  de  beaux 
pages  dorés  qui  le  secondent  dans  ses  expéditions  d'escroc 
sérénissime,  et  l'aident  à  prélever  sur  le  coffre-fort  des 
bourgeois  le  tribut  dû  à  son  adresse. 

If  ans  de  Schweinichen ,  le  FalstafF  ou  le  Sancho  Panca 
de  ce  Don  Quichotte,  n'est  pas  indigne  de  celui  qu'il  sert. 
Compagnon  de  ce  noble  maître ,  il  pratique  avec  succès 
les  mêmes  procédés ,  et  se  modèle  sur  le  type  inimitable 
que  lui  offre  l'héritier  des  Liegnitz.  Cependant  le  caractère 
du  confident  est  plus  complexe  et  plus  curieux.  Imaginez 
la  loyauté  dans  l'escroquerie ,  la  probité  dans  la  friponne- 
rie ,  un  domestique  fidèle  à  son  maitre  et  déloyal  envers 
tous  les  hommes.  Déterminé  fripon  ,  il  a  pour  ce  maitre  , 
sans  honneur  et  sans  foi  comme  lui-même,  un  amour 
d'instinct,  une  préférence  dont  il  ne  se  rend  pas  compte; 
c'est  à  lui  qu'il  livre  toute  sa  vie ,  son  ame ,  son  corps ,  ses 


260  VIE  VTIIVÉE   DES   ALLEMANDS 

actions;  heureux  de  se  damner  pour  le  suzerain  qui  le 
vole  et  le  maltraite  ,  vous  retrouvez  son  invincible  fidélité, 
son  inaltérable  dévoûment ,  toujours  debout  sur  les  ruines 
d  une  fortune  que  tant  d'artifices  ne  parviennent  pas  à 
réparer.  La  morale ,  c'est  son  maître  -,  sa  vertu ,  son  es- 
poir, sou  Dieu,  son  avenir,  toujours  son  maître.  Il  cou- 
pera votre  bourse  pour  la  donner  au  duc  ;  et  si  vous  tou- 
chez un  cheveu  de  ce  seigneur,  Hans  vous  tuera.  Faut-il 
à  Liegnitz  un  fripon  complaisant  et  secondaire,  qui  se 
charge  des  expéditions  difficiles  ?  Hans  s'y  précipite.  A-t-il 
besoin  d  un  propagateur  de  mensonges  ,  d  un  compère  ha- 
bile et  discret  ?  voici  Hans,  Que  demande-t-il  au  duc  pour 
paiement  de  tant  de  sacrifices  ?  rien  5  la  bourse  même  du 
pauvre  écuyer,  il  la  vide  courtoisement  dans  les  coffres  du 
dissipateur.  Si,  pour  dernier  résultat,  le  prodigue -traite 
son  Séide  avec  Tingralitude  ,  légoïsme  et  la  dureté  qui  ca- 
ractérisent les  hommes  sans  mœurs ,  Hans  souffrira  tout , 
ne  se  plaindra  pas  et  ne  demandera  rien,  pas  même  un 
sourire.  Trouvez  une  anomalie  comparable  à  celle-ci,  une 
juxta-position  aussi  tranchante  du  désintéressement  et  de 
l'escroquerie.  Ainsi  va  flottant  cette  pauvre  ame  humaine, 
entre  la  loyauté  et  la  lâcheté  ,  entre  la  bassesse  et  le  dévoû- 
ment, entre  les  vertus  les  plus  ditficilcs  et  les  vices  les  plus 
bas. 

La  famille  de  Hans  était  protestante.  Sur  la  léte  du  jeune 
Schweinichen  flottait  la  bannière  héréditaire  et  glorieuse 
de  deux  nobles  familles  silésiennes.  Seize  quartiers  (il  a 
soin  de  nous  lapprendre)  faisaient  lorguoil  du  château 
paternel  de  Merhschutz.  Toutefois  sa  jeunesse  s'écoula 
livrée  à  des  soins  assez  vulgaires.  «  Ma  mère,  dit-il,  la 
noble  châtelaine,  me  donnait  une  troupe  d  oies  à  conduire, 
et  me  chargeait  de  recueillir  sous  la  paille  de  lécurie  et 
des  étables  les  œufs  qu  un  l)ataillon  de  poules  errantes  y 


AU  SlilZIKME  SIECLE. 


t6i 


avait  semés.  »  Dès  que  celte  première  éducation  de 
l'apprenti  chevalier,  qui  devait  soutenir  Tlionneur  de  deux 
maisons  antiques  fut  terminée  on  chercha  pour  lui  une 
autre  école.  Les  ducs  de  Liegnitz  l'acceptèrent  pour  page. 
La  forteresse  féodale  des  ducs  de  ce  nom ,  devenue  un  lieu 
de  plaisance  et  un  llu'àtre  de  bacchanales  ,  ouvrit  ses  portes 
HU  jeune  homme.  C'était  dans  son  propre  chàleau  que  le 
vieux  duc  Frédéric  III  était  retenu  prisonnier  pour  dettes. 
Successeur  d'un  père  prodigue  ,  que  l  empereur  avait  puni 
en  le  déposant ,  Frédéric,  au  lieu  de  profiter  de  celte  leçon, 
avait  trop  bien  imité  son  père,  et  lui-même  allait  subir  le 
même  sort.  L'arrêt  était  déjà  rendu ,  et  Frédéric  ,  criblé 
de  dettes,  cédait  la  place  à  son  propre  fils,  lorsque  Schwei- 
nichen  lui  fut  présenlé. 

Gardé  à  vue  dans  une  salle  de  son  castcl ,  le  due  se 
consolait  en  buvant,  et  jouait  aux  dés  avec  ses  gardes. 
Henri,  le  jeune  duc,  émancipé  avant  letems,  Adsait  avi- 
dement l'inventaire  de  ses  richesses  nouvelles  ,  et ,  plongé 
dans  la  joie  de  cet  héritage  anticipé  ,  il  se  eonsullait  sur 
les  moyens  de  suivre  avec  le  plus  de  rapidité  possible  la 
trace  de  ses  aïeux.  Que  nous  parlez-vous  des  mœurs  de  la 
régence  et  du  règne  de  Charles  II?  Telle  fut  l'école  de 
morale  offerte  à  Schweinichen  par  ces  chevaliers  bardés  de 
1er.  Ici  les  orgies  perpétuelles  du  vieux  prince  condamné 
aux  arrêts.  Là,  son  fils  dévorant  d'avance  ce  patrimoine 
endetté  :  maîtresses ,  chevaux  de  prix ,  chiens  et  faucons 
du  nouveau  seigneur  ,  se  croisant  avec  les  vieux  com- 
pagnons de  débauche  du  suzerain  détrôné.  D'ailleurs  le 
père  et  le  fils  vivaient  en  bonne  intelligence  ;  le  cheva- 
lier à  cheveux  blancs  enseignait  à  son  successeur  le  talent 
de  boire  sec,  le  seul  à-peu-près  qui  restât  à  ses  vices  décré- 
pits. Vie  édifiante  et  chevaleresque  !  Les  auteurs  de  nos 


262  VIE   PKIVÉË   DES   ALLE.MAADS 

romans  féodaux  ne  l'ont  pas  devinée  ,  et  certes  la  peinture 
naïve  de  ces  mœurs  est  du  plus  piquant  intérêt. 

Le  pédagogue  chargé  spécialement  d'endoctriner  le  jeune 
page,  ancien  soldat,  homme  de  quarante  ans,  pauvre,  et 
qui  était  entré  ddv.s  les  ordres,  n  avait  conservé  de  son 
premier  état  quun  penchant  très-prononcé  pour  le  heau 
sexe.  Peu  de  grâce,  peu  d'esprit  et  peu  d'argent  ne  de- 
vaient pas  lui  préparer  de  grands  succès.  Schweinichen  , 
faut-il  le  dire  ?  se  chargea  de  le  secourir.  Entrer  dans  le 
détail  circonstancié  des  services  que  le  jeune  Hans  rendit 
compjaisamment  à  son  maître,  ce  serait  blesser  la  pudeur 
moderne  ;  elle  s'effaroucherait  avec  raison  de  ces  quipro- 
quos dont  la  comédie  indécente  remplit  les  premières  pages 
des  Mémoires  de  Hans.  Que  de  jeunes  filles,  trompées  par 
les  douces  paroles  du  page  ,  par  sa  jolie  figure  et  les  ténè- 
bres ,  maudirent  leur  méprise ,  leur  confiance  ,  le  méchant 
page  et  le  vieux  soldat  libertin  !  Quant  à  Hans ,  il  ne  voulait 
que  se  dérober  à  la  toute-puissance  du  martinet ,  grand  mo- 
bile de  l'éducation  des  pages ,  et  qui ,  régulièrement ,  deux 
fois  par  jour,  les  rappelait  à  la  discipline  et  à  la  morale. 
Beau,  bien  fait,  aimable,  et  muni  de  quelques g^ro55c7ie«5 
que  sa  mère  lui  avait  donnés,  il  léussit ,  à  force  d'artifices 
et  d'une  bonne  volonté  que  nous  ne  qualifierons  pas ,  à  es- 
quiver le  terrible  martinet,  l'épouvante  de  ses  confrères  -, 
Hans ,  grâce  à  ses  loyaux  services ,  ne  fut  soumis  que  deux 
fois  à  celte  correction  ignominieuse  :  il  n'a  pas  oublié,  dans 
sGs  Mémoires ,  les  dates  de  ces  événeraens. 

Quand  tous  les  habitans  du  château  s'étaient  enivrés , 
et  (|ue  le  vieux  duc  dormait  sur  les  tapis  de  la  salle  suzeraine 
qui  lui  servait  de  prison  ,  alors  commençaient  les  tours  des 
pages.  Souvent  aussi  le  jeune  duc  ,  ivre  comme  son  père, 
hillall  (Dnlrc  ceux  (jui  voulaient  le  transporter  dans  son 


( 


' 


AU  SEIZIÈME  sii:ci.E.  ^63 

lit  :  Hans ,  qu'il  aimait ,  avait  seul  le  droit  de  le  calmer 
un  peu.  Il  couchait  dans  la  chambre  du  jeune  duc ,  qui  se 
relevait  furieux  et  assommait  son  gardien. 

Le  dégoût  d'une  telle  vie  développa  le  talent  poétique 
du  page,  et  Hans  de  Scliweinichen,  imitant  les  ven- 
geances provençales  des  troubadours ,  lança  contre  le 
père  et  le  fils  un  Si/vente  en  vers  allemands.  Aussitôt  le 
château  retentit  de  ce  chant  satirique  ;  et  la  pasquinade  , 
apprise  par  cœur,  répétée  par  les  pages  et  les  varlets  du 
château,  redite  par  les  dames  des  environs,  parvint  aux 
oreilles  des  mailres.  Ce  crime  de  lèze-majesté  ducale  ne 
pouvait  être  pardonné.  Hans  ,  dépouillé  de  ses  jeunes  hon- 
neurs, fut  renvoyé  chez  son  père.  Imaginez  son  chagrin. 
Aux  vétemens  de  soie,  de  velours  et  d'or,  succédèrent  le 
pourpoint  gris  et  la  toque  de  feutre.  Rester  confiné  dans 
la  solitude  champêtre  du  vieux  château  de  Merkschutz  ; 
diriger  un  troupeau  d  oies  et  surveiller  les  poules  pon- 
deuses ,  quelles  occupations  vulgaires  !  et  que  ce  triste  ma- 
noir ressemblait  peu  aux  salles  de  Liegnitz ,  tout  étince- 
lantes  de  torches  et  de  dorures ,  toutes  retentissantes  de 
chants  joyeux ,  toutes  remplies  de  convives  et  de  buveurs 
insoucians  ! 

Un  seul  amusement  restait  au  jeune  homme,  le  plaisir 
de  conter  fleurettes  :  c'était  ainsi  qu'il  se  consolait.  Les 
enviions  n'offraient  pas  une  seule  beauté  quil  n'eût  invitée 
à  la  danse  et  amusée  de  ses  discours.  Boire  à  pleine  rasade , 
fatiguer  le  parquet  en  noyer  des  salles  de  bal,  méditer  lon- 
guement sur  la  coupe  et  la  nuance  d'un  nouvel  habit  :  telle 
était  sa  vie.  Le  dandy  n'a  jamais  varié.  Les  costumes  chan- 
gent j  l'homme  ne  change  pas.  Lisez  ces  Mémoires.  Quelle  es- 
time pour  un  bel  habit!  Quelle  admiration  pour  une  coupe 
élégante!  Avec  quel  amour  Hans  décrit  la  longue  plume 


264  VIE  PRIVÉE   DES   ALLEMANDS 

blanche  qui  flollail  sur  sa  toque  et  le  pourpoint  defulaine 
tailladé  qui  faisait  l'envie  de  tous  les  seigneurs  !  Grammont 
et  Termes  n'étaient  pas  plus  profonds  dans  celte  science  : 
ils  n'attachaient  pas  plus  de  prix  à  la  recherche ,  à  la 
splendeur,  au  bon  goût  des  vètemens.  Il  faut  le  voir  ac- 
compagner la  cour  à  Lublin  :  Hans  ne  s'occupe  ni  des 
intérêts  politiques  ni  des  personnages  qu  il  rencontre.  Il 
n'y  a  pour  lui  qu'une  pensée  ,  un  intérêt  et  un  sujet  d  or- 
gueil -,  c'est  ce  beau  pantalon  de  soie  qui  dessine  ses  for- 
mes :  une  jambe  noire,  l'autre  jaune ,  et  bordé  de  galons 
écarlates. 

Son  journal  otïre  un  mélange  amusant  de  détails  de 
costumes  ,  de  sentimens  pieux,  de  recettes  économiques  , 
de  comptes  tenus  avec  des  fournisseurs ,  de  mémoranda 
sentimentaux  ,  d'éjaculations  pieuses ,  de  confessions  peu 
édifiantes  et  de  notes  licencieuses.  Le  prix  du  grain  ;  l'au- 
monière  donnée  à  une  jeune  Italienne  voyageuse  5  les  trois 
brocs  de  vin  fumeux  engloutis  la  veille  dans  un  grand  re- 
pas ;  le  gain  du  jeu  ;  la  valeur  courante  des  marchandises  ; 
quelques  souvenirs  tendres  ou  mélancoliques  tout  cela  est 
confondu  de  la  manière  la  plus  grotesque  et  la  plus  carac- 
téristique. Hans  est  économe  ,  religieux  ,  libertin  ,  vani- 
teux, buveur,  avide  de  gain,  prodigue  d'argent,  tout 
cela  dans  une  seule  phrase  et  sans  jamais  s'apercevoir  du 
contraste  de  tous  ces  traits. 

«  Cette  année,  dit-il,  j  ai  eu  le  mall^eur  de  perdre  ma 
mère  :  que  Dieu  ait  son  ame  ,  je  la  pleurerai  jusqu  à  la 
fin  de  ma  vie.  — Le  blé  se  vend  deux  grosschcnsXe  setier. 
—  Mon  pèie  a  augmenté  ma  pension  de  onze  thalers. — Il 
m'a  donné  un  bel  habit  de  deuil  en  velours  noir,  qui 
pourra  ne  pas  manquer  de  plaire  à  Augustine. — Il  va  de- 
main grande  réunion  à  la  taverne  des  Trois  ériges ,  on 


AU  SEIZIÈME   SIÈCLE.  l65 

y  boira  rudement.  —  Dieu  me  fasse  la  grâce  de  vivre  dans  la 
paix ,  Tinnocence  et  la  santé  ,  Amen  l  —  \  oici  quelle  est 
la  valeur  actuelle  des  comestibles  ,  etc.  » 

Augustine  de  Trébec ,  jeune  fille  aux  yeux  iioirs  et 
qui  chantait  divinement,  l'occupa  quelque  tems -,  mais 
l'intrigue  la  plus  curieuse  de  sa  jeunesse  est  celle  qu'il 
noua  vers  l  âge  de  vingt-un  ans  avec  la  belle  Catherine 
de  Boek ,  fille  d'un  savant  humaniste.  Entrez  dans  celte 
maison  aux  panneaux  de  chêne,  dans  lesquels  sont  incrus- 
tées des  verroteries  et  de  la  porcelaine.  Au  fond  de  celte 
salle  ovoïde ,  derrière  un  petit  escalier  à  vis ,  est  assis  le 
vieux  de  Boek ,  entouré  de  bouquins  comme  d'une  triple 
muraille.  C'est  un  tvpe  allemand ,  cet  Albert  de  Boek  :  il 
nestirae  que  deux  choses  :  son  latin  et  sa  bouteille.  Il  ne 
comprend  pas  le  latin  sans  boire ,  ni  l'ivresse  sans  la  gram- 
maire. Ses  libations  sont  toutes  accompagnées  de  tirades 
latines  ,  et  c'est  en  mots  Cicéroniens  et  \  irgiliens  ,  qu'il 
boit  à  votre  santé  ,  qu'il  vous  enivre  et  qu  il  s'enivre. 
Auprès  de  ce  savant  au  bonnet  de  fourrure  ,  entouré 
d  in-folios  tachés  de  vin,  une  jeune  personne  blonde 
se  tient  debout.  Son  innocent  sourire  et  ses  yeux  bleus 
éclairent  d'une  douce  lumière  cette  caverne  de  la  lexico- 
logie. C'est  elle  qui  verse  le  vin  dans  la  tasse  d'argent  ci- 
selé ,  vieille  relique  de  la  famille.  Pour  gagner  le  père  , 
Hans  se  remit  au  latin,  et,  dès  qu  il  fut  capable  de  trin- 
quer scientifiquement  avec  de  Boek ,  ses  entrées  dans  la 
maison  lui  furent  assurées  :  c'était  ce  qu  il  désirait.  Une 
autre  dame  de  Souabe  attira  aussi  ses  hommages  :  un  ac- 
cident alors  commun  rompit  le  cours  de  celte  nouvelle  in- 
trigue. Hans  était  inquiet  de  ne  plus  revoir  celle  je^ne 
personne:  en  allant  demander  de  ses  nouvelles,  il  ajiprit 
quelle  était  mère  avant  d  être  épouse.  Mœurs  de>  tems 


^66  VIE   PRIVÉE  DES  ALLEMANDS 

jiassés ,  chevalerie  !  poésie  !  chimères  !  pourquoi  faites-vous 
honte  à  vos  panégyristes. 

Lovelace  de  son  tems  et  buveur  infatigable ,  Hans  narre 
avec  complaisance  ses  exploits  variés.  L'amour  du  vin, 
passion  toute  septentrionale  ,  était  alors  à  son  apogée. 
L'hospitalité  enivrait  impitoyablement  son  convive ,  dût- 
il  en  mourir.  La  capacité  des  gobelets,  témoignage  de 
la  capacité  absorbante  des  héros  de  l'époque,  serait  un 
objet  de  terreur  pour  nous.  Toutes  les  cours  de  princes 
avaient  leurs  Hercules  buveurs.  On  élevait  et  on  exer- 
çait, dans  cet  art,  quelque  monstre,  quelque  manant, 
un  nain  difforme  chargé  de  soutenir  la  lutte  du  vin  avec 
les  étrangers  qui  se  présentaient.  Ivrognerie ,  courage , 
vertu  ,  étaient  devenus  identiques  aux  yeux  du  peuple  : 
il  faut  voir  avec  quelle  humilité  de  repentir  le  jeune  homme 
avoue  la  faiblesse  de  son  coup  d'essai  dans  la  science  de 
boire. 

«  Je  ne  m'étais  pas  encore  exercé,  dit-il,  et  le  jeune 
Gaspar  Ecke  von  Tscheswitz  eut  peu  de  peine  à  me  bat- 
tre :  il  suffisait  alors,  je  l'avoue,  de  six  bouteilles  pour  me 
faire  quitter  ma  position  horizontale.  Pendant  deux  jours 
et  deux  nuits  je  <lormis  profondément.  Hélas  !  c'est  une 
honte ,  je  le  sens  ,  mais  cela  ne  m'arrivera  plus.  J'ai  ap- 
pris mon  métier,  je  suis  maître  ,  et  je  défie  le  plus  habile 
de  me  vaincre  à  ce  combat.  » 

En  effet,  jusqu'à  la  dernière  vieillesse,  la  réputation  ba- 
chique deSchweinichen  ne  fit  que  s'accroître  et  occupa  bien- 
tôt une  place  importante  dans  le  drame  de  sa  vie.  Les  cour- 
tisans s'humiliaient  devant  sa  supériorité  :  un  pauvre  con- 
seiller du  prince ,  assez  téméraire  pour  le  provoquer,  perdit 
la  vie  dans  ce  noble  combat,  A  Gustrow ,  dans  le  Mecklem- 
bourg  ,  il  avait  passé  une  nuit  presque  entière  à  s'exoicer, 


AU   SEIZIEME  SIÈCLE.  267 

(  omme  il  s'exprime ,  avec  une  douzaine  déjeunes  écuvers. 
Quand  il  fallut  descendre  de  la  salle  haute  qui  servait  de 
théâtre  à  leur  orgie  ,  on  appela  les  valets,  porteurs  de  tor- 
ihes.  Ivres,  à  l exemple  de  leurs  maîtres,  les  valets  ne  se 
j-iiésentèrent  pas  ,  et  la  troupe  joyeuse  ,  incapable  de  re- 
trouver sa  route,  à  travers  les  escaliers  obscurs,  y  resta 
éparse  et  étendue  jusqu'à  l  aurore.  Le  moment  du  dé- 
part arriva  :  on  chercha  Hans ,  et  personne  ne  put  le 
trouver.  Vers  la  fin  du  jour  suivant,  un  cri  plaintif  sortit 
d'une  tonne  vide  placée  au  bas  de  l'escalier.  C'était  l'asile 
qui  avait  accueilli  Hans  dans  sa  chute  :  nouveau  Régulus, 
il  y  était  resté  ,  livré  à  une  insensibilité  complète. 

Avec  tous  ces  défauts,  Hans  était  bon  fils,  ami  dévoué, 
homme  vertueux  à  sa  manière*,  il  parle  de  sa  mère  avec 
une  tendresse  sentie  et  profonde.  Le  duc  de  Liegnitz 
rendit  enfin  ses  bonnes  grâces  au  jeune  page  qui  l'avait 
chansonné  :  depuis  ce  tems  ses  heures  furent  partagées 
d'une  manière  assez  égale,  entre  les  visites  de  famille  et 
les  visites  à  la  cour.  Voluptueux ,  frappé  des  objets  exté- 
rieurs, amoureux  du  luxe,  de  l'éclat,  et,  il  faut  bien  le 
dire,  épris  de  toutes  les  femmes  à-la-fois,  Hans  devient 
poétique  lorsqu'il  décrit  les  amusemens  de  cette  cour  et  les 
plaisirs  qui  l'embellissent.  Il  vante  surtout  le  beau  jardin 
du  château  de  Liegnitz ,  avec  ses  grandes  allées  régulières , 
ses  pelouses  veloutées,  les  dames  qui  s'y  promènent  tenant 
leurs  faucons  sur  le  poing,  vêtues  de  robes  de  salin  à 
(jueues  trahiantes  que  soutiennent  de  jeunes  pages.  On 
chiisse ,  on  court  la  bague ,  on  danse  le  soir  aux  lumières  ; 
le  vin  est  bon,  les  femmes  sont  charmantes. 

«  \  rai  paradis  sur  terre  !  s'écrie  le  jeune  homme  en- 
thousiaste \  je  ne  me  souviens  pas  d'y  avoir  aperçu  une  seule 
figure  triste  et  pensive^  le  deuil  cl  la  mauvaise  humeur  en 
étaient  bannis.  » 


268  VIE   PRIVÉE   DES  ALLEMANDS 

Hans  offrit  ses  hommages  à  plus  d'une  de  ces  habi- 
tantes du  paradis  de  Liegnitz.  Il  brûla  son  encens  au  pied 
de  plus  d'une  belle.  Ne  croyez  pas  que  le  seizième  siècle 
et  la  mélancolique  Allemagne  valussent  mieux  que  nous. 
Hans  est  fort  mauvais  sujet.  Sa  manière  de  procéder  est, 
iirvariable.  Au  début ,  sa  passion  est  extrême  5  à  mesure 
que  le  dénoûment  approche ,  il  se  refroidit  ;  et  dès  qu'il 
entend  résonner  ce  mot  fatal  :  mariage ,  il  abandonne  son 
projet  et  rompt  avec  une  brusquerie  et  un  sang-froid  im- 
perturbables. Tour-à-lour  Lucile  Pronmùz  ,  Jungfer 
Hédée,  NicJieline  Geissler,  sont  victimes  de  ses  promesses 
et  de  ses  belles  paroles.  Elles  acceptent  sa  main  et  le  voient 
s£  désister  au  moment  du  contrat.  Il  refuse  l'une,  parce 
qu'elle  mange  trop  de  sucre  et  qu'en  une  seule  fois  elle 
en  a  consommé  ])cur  deux  ducats^  l'autre,  parce  quelle 
est  trop  jeune,  dit-il-,  une  troisième,  parce  qu'elle  ne  sait 
pas  faire  la  cuisine  et  surtout  parce  qu  elle  manque  ses  gà~ 
teaux.  Dans  le  cours  de  sa  liaison  avec  la  fille  de  Fran  Kilt- 
liltzen,  un  incident  fut  sur  le  point  de  le  décider  enfin  à 
cette  grande  résolution.  Un  vieux  juif  îrès-riche  demanda 
la  main  de  la  jeune  fille  5  le  duc  lui-même  invita  son  page 
à  ne  pas  balancer  plus  long-lems ,  et  promit  sa  faveur  et  sa 
protection  aux  deux  époux. 

«  Ce  fut  pour  moi,  dit  le  naïf  auteur  de  ces  confession> 
antiques,  un  lems  de  trouble  et  de  crise.  L'indécision  la 
plus  mortelle  m'agitait,  je  me  couchais  sans  pouvoir  m  en- 
dormir; et  je  fus  incapable  de  prendre  aucun  parti;  la 
sueur  découlait  de  mon  front  et  baignait  mon  oreiller  ;  cette 
question  mille  fois  répétée  retentissait  à  mou  oreille  :  l'e- 
pouserai-je  ?  Fatigué  ,  j  allais  m'assoupir  quand  une  voix 
secrète  sembla  me  crier  :  N'épouse  pas!  non,  n  épouse 
pas  l 

»  Aussitôt  je  me  levai  précipitamment.  Sou  Altesse  était 


AU  SEIZIÈME  SIÈCLE.  26c) 

encore  occupée  à  boire  dans  la  «jrancle  salle.  J  y  entrai  à 
demi  velu  et  remerciant  le  duc  de  sa  bonté  pour  moi,  je 
lui  déclarai  que  l  état  actuel  de  mes  affaires  ne  me  per- 
met lait  pas  de  songer  au  mariage.  Aussitôt  je  me  sentis 
le  cœur  joyeux  et  léger  ;  prouve  évidente  que  telle  n  é- 
tait  pas  la  volonté  de  Dieu.  Beauté,  ricbesse,  jeunesse, 
vertu,  candeur,  un  caractère  excellent,  Anna  Kittlittzen 
avait  tout  cela  5  mais  Dieu  est  tout  puissant,  il  ne  la  pas 
voulu.  » 

Le  roman  de  notre  héros  se  termine  ici  ;  mais  son  drame 
commence.  Les  orgies  du  château,  le  luxe,  les  dames  et 
les  damoiselles  brillantes  du  jardin  de  Liegnitz ,  ont  vidé 
l'escarcelle  de  son  altesse.  Il  faut  vivre  ;  le  pays  est  en  paix  ^ 
et  les  revenus  du  duc  sont  dilapidés.  Don  Quichotte  de 
Taumône  et  chevalier  errant  de  l'emprunt .  il  sort  de  sa 
forteresse.  Un  nouveau  plan  de  conduite  va  réparer  les  torts 
de  la  fortune ,  il  vivra  de  son  adresse.  Partout  les  bour- 
geois s'enrichissent  :  le  commerce  grandit  ;  1  or  roule  à 
flols  dans  les  comptoirs  dAugsbourg  et  de  Magdebourg. 
Il  y  a  là  force  commerçans  à  rançonner  et  bourgue- 
mestres  à  faire  dupes.  Le  tems  n'est  plus  où  une  bande  cou- 
verte de  fer  et  commandée  par  un  suzerain,  prélevait  sur 
les  villages  et  sur  les  villes  la  dime  du  faustrec/it.  Le  duc 
de  Liegnitz  comprit  admirablement  son  époque  ^  de  i5']i 
à  15^6,  il  battit  tous  les  buissons  de  la  Germanie,  par- 
courut toutes  les  villes  ,  bourgs ,  châteaux  ,  villages  ,  com- 
munautés et  cours  princières,  vivant  aux  dépens  de  tous; 
empruntant  de  toutes  mains,  mendiant  sans  scrupule, 
bon  faiseur  de  dupes,  Panurge  infatigable  .  buvant  le  vin 
des  manans ,  s'asseyant  à  la  table  des  altesses ,  débiteur 
universel  de  fAUemagne  ,  et  gagnant  à  cet  aventureux  mé- 
tier une  facilité  d'élorution,  une  grâce  de  manières  et  une 
adresse  d'escamotage  difficiles  à  surpasst  r.  Mans  l  accom- 


l'jO  VIE   PRIVÉE   DES   ALLEMANDS 

pagnait  dans  toutes  ses  courses  et  Taidall  dans  ses  exploits  : 
il  exécutait  avec  une  consciencieuse  probité  les  commis- 
sions dont  le  chargeait  son  maître ,  et  dupait  le  bourgeois 
pour  le  compte  du  seigneur ,  sans  s'approprier  un  seul 
pfenning  de  la  recelte  commune.  De  château  en  château  , 
de  ville  en  ville  5  princes  de  l'empire,  nobles,  paysans, 
grandes  dames,  juifs,  abbés,  nonnes,  courtisanes,  écuyers, 
valets,  jusqu'aux  nains  et  aux  bouffons  des  princes,  tout 
le  monde  payait  contribution  au  duc  de  Liegnitz  et  à  son 
factotum.  La  plus  petite  somme  était  bien  accueillie  et 
payée  exactement  en  reconnaissance  et  en  belles  paroles. 
Deux  fois  arrêté  pour  dettes  à  Cologne  et  à  Emmerich  ,  il 
multiplia  si  bien  le  montant  total  du  déficit  paternel,  que 
l'empereur  ,  fatigué  de  tant  d'extravagances ,  le  déposa 
comme  son  père,  et  transféra  la  couronne  ducale  sur  la  tète 
de  Frédéric ,  son  jeune  frère.  Frédéric  ne  fut  pas  meilleur 
économiste  que  son  frère. 

Les  trois-quarts  du  patrimoine  de  Hans  avaient  été  ab- 
sorbés par  les  prodigalités  du  maître,  qui  empruntait 
même  à  son  écuyer ,  fidèle  serviteur  qui  ne  se  plaignit  pas , 
qui  ne  fit  pas  une  seule  observation ,  qui  continua  brave- 
ment à  servir  le  duc  de  toute  son  ame.  Cette  vie  lui  plai- 
sait. Aujourd'hui,  couvert  de  brocard  et  d'hermine;  de- 
main ,  réduit  à  la  besace-,  tour-à-tour  mendiant  chez  un 
bourgeois  et  fêté  par  les  comtes  de  l'empire  ;  salué  jusqu'à 
terre  par  les  Fuggers  d'Augsbourg,  lesRotschild  de  leur 
époque  ;  puis  poursuivi  par  les  gens  d'armes  et  les  recors , 
et  forcé  de  mettre  en  gage  les  pierreries  et  les  riches  armures 
achetées  trois  jours  auparavant  pour  briller  dans  un  tour- 
noi :  cette  vie  de  haillons  et  de  splendeur,  cette  vie  bigarrée, 
étincelante  et  misérable,  avait  un  attrait  infini  pour  l'i- 
magination aventureuse  et  1  ame  novice  du  jeune  homme. 
Rapides  changemens  de  décoration ,  scènes  variées ,  per- 


1 


AU   SEIZIEME  SIÈCLE.  2^  I 

sonnagesdifferens  ;  ruses  de{;uerre,  stratagèmes  comiques, 
périls  de  toute  espèce ,  ricliesse  et  détresse  :  c'était  vrai- 
ment 1  intérêt  d'un  drame  d  intrigue. 

Le  duc  de  Liegnitz,  dont  le  lecteur  apprécie  mainte- 
nant les  qualités  rares  et  la  haute  moralité ,  prétendit  au 
trône  de  Pologne.  Il  s'y  rendit  en  15^6,  escorté  de  son  in- 
séparable Schweinichen.  Le  tableau  de  la  Pologne  ,  au 
seizième  siècle ,  offre  des  traits  curieux  que  nous  ne  dé- 
daignerons pas  de  reproduire  ,  et  qui  appartiennent  à 
Ihisloire.  A  Cracovie,  le  duc  Henri  fut  invité  à  un  magni- 
fique festin  par  le  waivode  Pierre  Parovshjn;  et  les  liba- 
tions polonaises  éclipsèrent,  s'il  faut  en  croire  le  narrateur, 
la  magnifique  ivrognerie  allemande.  Tous  les  convives  , 
pour  prouver  leur  attachement  au  futur  roi  de  Pologne  , 
dont  ils  juraient  de  soutenir  la  cause,  brisèrent  à-la-fois  , 
sur  leurs  occiputs,  leurs  grandes  coupes  de  cristal  remplies 
de  vin  de  Tokai.  Sauvages,  mais  probes,  les  Polonais 
donnèrent  un  témoignage  irrécusable  de  cette  probité  pres- 
que fabuleuse.  Le  duc,  ivre  après  le  repas,  avait  essayé 
de  figurer  dans  un  quadrille.  Sa  bourse,  qui  contenait 
raille  florins,  et  une  chaîne  d'or  de  la  valeur  de  1,700  rix- 
dallers ,  le  gênaient  dans  ses  mouvemens.  Il  confia  l'une  et 
l'autre  aux  premiers  valets  qu'il  rencontra.  De  la  main  des 
subalternes,  ces  précieux  objets  passèrent  dans  celles  des 
seigneurs.  Liegnitz ,  qu'on  emporta  chez  lui,  dans  un  état 
peu  raisonnable ,  oublia  de  redemander  la  bourse  et  la 
chaîne  \  et  le  soir ,  Hans  s'aperçut  avec  douleur  que  ces 
deux  objets  précieux  lui  manquaient. 

En  s'éveillant ,  le  duc,  revenu  à  lui,  ne  put  se  rap- 
peler ni  la  figure  ni  le  nom  des  dépositaires.  Mais  dans 
toute  celte  foule  bruyante  du  bal ,  nul  n'avait  songé  à  s'ap- 
proprier les  deux  objets.  A  dix  heures  du  matin ,  deux 
Polonais  se  présentèrent ,  et  remirent  entre  les  mains  de 


2^2  VIE  PRIVÉE  DES  ALLEMANDS 

Hans  la  bourse  et  la  chaîne  :  c'étaient  de  nobles  person- 
»iages .  des  courtisans  et  des  seigneurs.  Hans  donna  dix 
ducats  de  gratification  à  chacun  d'eux,  et  leur  joie  fut 
extrême  :  ce  qui  complète  le  tableau. 

Les  habitans  d  Augsbourg  furent  très-consciencieuse- 
ment rançonnés  par  le  duc  de  Liegnitz.  Il  demeura  long- 
tems  dans  cette  ville ,  que  la  bonhomie  des  habitans  et 
leur  facilité  de  duperie  lui  rendait  précieuse.  Ses  jours  et 
ses  nuits  se  passaient  à  la  table  de  jeu ,  dont  il  corrigeait 
habilement  les  chances ,  s'il  faut  en  croire  Schweinichen. 
Trois  ou  quatre  cents  ducats  par  séance  étaient  le  résultat 
et  le  trophée  de  ses  travaux.  Hans  lui-même  marchait  sur 
les  pas  de  son  général , 

Haud  passibus  aequis , 

mais  enfin  avec  gloire.  Les  riches  citoyens  d  Augsbourg  se 
trouvaient  honorés  d  un  tel  hôte.  11  faut  voir  avec  quelle 
vénération  ils  accueillaient  ce  noble  personnage  qui  volait 
leur  argent.  Fugger  d' Augsbourg ,  le  plus  riche  négociant 
de  Tépoque,  celui  qui  donna  une  dot  de  200,000  rix- 
dallers  à  sa  fille  aînée,  fut  l'objet  d'une  attaque  vigoureuse 
dirigée  par  le  duc  et  secondée  par  son  premier  ministre. 
Mais  le  vieux  marchand  était  rusé  ;  il  repoussa  scientifi- 
quement l'assaut.  Il  voulut  bien  satisfaire  sa  propre  vanité 
en  invitant  le  duc  à  des  banquets  splcndides;  mais  de  l'ar- 
gent, «  il  n'en  avait  pas,  disait-il,  attendu  qu'il  venait  de 
prêter  au  roi  d'Espagne  une  somme  de  4,000  ducats  d'or 
comptant.  «  Force  fut  à  notre  héros  d  accepter  cette  ré- 
ponse et  de  s'en  contenter. 

Désappointé  par  Fugger ,  il  se  retourna  vers  le  grand 
conseil.  Au  lieu  d'exploiter  les  bourgeois  individuellement, 
il  résolut  de  les  assaillir  en  masse.  Le  voilà  donc ,  devant 
tous  les  bourguemestres  etcommerçans  composant  le  grand 


AU  SEIZIÈME  SIECLE.  2"]  i 

•  onseil  de  la  ville.  Couvert  de  son  armure,  il  exposa  ses 
nécessités  et  ses  détresses  à  tous  ces  vieillards  attentifs , 
couverts  de  drap  gris  et  de  velours  usé.  C'est  un  axiome 
évident ,  que  la  stupidité  des  hommes  s'accroît  en  raison 
de  leur  nombre ,  et  que  rien  n'est  plus  sot  que  la  foule  ! 
Fugger  n'avait  pas  été  dupe  de  Liegnitz  ^  soixante  com- 
merçans  réunis  cédèrent  à  ses  séductions.  A  l'aspect  de 
ses  pages ,  de  ses  écuyers ,  de  ses  fauconniers  ,  de  tout  cet 
appareil  qui,  en  prouvant  son  goût  de  la  dépense,  devait 
exciter  la  défiance  générale  et  décréditer  ses  promesses , 
nos  marchands  furent  saisis  d'un  superstitieux  respect.  Un 
pauvre  homme  les  aurait  trouvés  inexorables  ;  ce  grand 
personnage  ,  qui  les  éblouissait  de  sa  splendeur,  avait  droit 
à  leur  hommage.  Mille  ducats  d'or  lui  furent  prêtés, 
sur  sa  reconnaissance  pure  et  simple  ,  sans  intérêt ,  et 
sous  la  condition  de  rendre  celte  somme  dans  un  an.  Le 
vieux  Fugger  lui-même  eut  presque  honte  d'avoir  eu 
du  bon  sens.  Il  se  reprocha  son  avarice ,  et  pria  Liegnitz 
d'accepter ,  faute  de  mieux ,  un  petit  vaisseau  en  verre 
fondu,  filé,  coulé  et  tordu,  chef-d'œuvre  d'industrie, 
que  détruisit  la  maladresse  de  Hans ,  dont  la  gaité  ba- 
chique était  alors  un  peu  trop  vive.  Les  mille  ducats 
prêtés  par  la  bonhomie  du  grand-conseil  servirent  à  liqui- 
der les  dépenses  que  le  duc  avait  faites  à  Augsbourg.  Il 
solda  le  compte  de  son  aubergiste ,  et  laissa  crier  les  autres 
fournisseurs.  Grâce  à  la  générosité  du  sénat  mercantile ,  le 
séjour  de  Liegnitz  dans  cette  ville ,  séjour  marqué  par  des 
traits  de  dissipation  et  d  extravagance  incroyables,  se  pro- 
longea. 

Beaucoup  de  traits  de  mœurs  peignent  de  couleurs  vives 

celte  époque  aujourd'hui  si  peu  connue.  Un  bourgeois 

avait  prié  Hans  de  Schweinichen  d'assister  à  ses  noces.  Le 

duc  aurait  bien  voulu  être  de  la  partie;  mais  le  rang  et  le 

I.  i8 


2^4  ^'E   PRIVÉE   DES  ALLEAIANUS 

titre  d'altesse  ne  s^accordaient  pas  avec  la  manifestation 
d'un  tel  désir ,  et  Ton  n'avait  pas  osé  lui  faire  une  propo- 
sition si  hardie. 

«  Hans,  dit-il  à  son  écuyer ,  tu  m'emmèneras,  en  qualité 
de  domestique. 

—  Mais,  seigneur  duc,  c'est  vous  compromettre. 

—  Ne  raisonne  pas.  Je  m'enivrerai  tout  aussi  noble- 
ment que  le  dernier  valet  de  ma  suite.  » 

En  effet ,  ils  se  rendirent  ensemble  au  lieu  du  festin  ; 
mais  le  prétendu  valet  se  conduisit  si  mal,  et  son  ivresse 
fut  si  scandaleuse ,  que  Schweinichen  se  trouva  forcé  de 
l'emporter.  Le  duc,  après  un  sommeil  de  vingt-quatre- 
heures  ,  regretta  celte  fête  charmante  ;  et  comme  le  bal  de- 
vait recommencer  le  soir ,  il  sacrifia  l'orgueil  de  son  rang 
à  son  plaisir,  et  écrivit  un  mot  de  sa  main  ducale  au  nou- 
veau marié,  qui  fut  singulièrement  flatté  de  cette  demande. 
La  vanité  bourgeoise  de  M.  Jourdain  n'appartient  pas  seu- 
lement au  teras  de  Molière.  Un  tel  honneur  fut  apprécié 
comme  il  devait  l'être ,  et  une  députation  solennelle  vint 
remercier  le  noble  duc,  et  le  conduire  en  grande  pompe 
à  la  salle  du  bal.  Mais  laissons  parler  Schweinichen. 

«  A  Augsbourg ,  dit-il ,  c'était  alors  la  coutume  que  deux 
personnes ,  vêtues  de  longs  manleaux  rouges  doublés  d'her- 
mine, ouvrissent  le  bal  et  exécutassent  un  menuet  fort 
lent ,  une  espèce  de  pavane  ,  avec  force  révérences  et  gra- 
cieusetés. Quand  les  deux  danseurs  ont  exécuté  toute  la 
figure  ,  deux  autres  personnes  suivent  leur  exemple  -,  puis 
un  troisième  couple  les  imite  •,  à  ce  troisième  succède  un 
quatrième,  et  ainsi  de  suite  jusqu'aux  derniers  danseurs. 
S'il  plait  au  couple  qui  ouvre  le  bal  de  changer  les  figures , 
chacun  est  tenu  de  faire  comme  lui;  s'il  se  retourne,  on  se 
retourne  -,  s'il  balance ,  on  balance  5  si  le  danseur  embrasse 
sa  danseuse,  chacun  en  fait  autant.  Les  danseurs  qui  de- 


•vu   SRIZli-.ME  SIÈCLE.  9.^5 

N. lient  ouvrir  le  bal  avaient  reçu  la  veille  de  nombreux 
eadeaux  de  la  plupart  des  jeunes  danseurs  qui  devaient 
les  imiter  et  les  suivre  5  et  ces  cadeaux  fort  magnifiques 
étaient  le  pot-de-vin  d'un  traité  que  je  vais  expliquer.  Ce 
premier  couple  devait  multiplier  les  marques  de  tendresse 
autant  que  possible  ;  et  le  pacte  était  déclaré  nul  d'avance , 
si  le  nombre  de  ces  embrassemens  ne  s'élevait  pas  à  quatre- 
vingts.  Moi-même  je  pris  part  à  cette  contribution  bizarre, 
qui  rapporta  plus  de  cent  ducats  aux  deux  premiers  dan- 
seurs, et  pour  quelques  florins  j'en  fus  quitte  :  plus  d'une 
bouche  fraîche  et  riante  ,  sur  laquelle  mes  lèvres  empres- 
sées déposaient  un  baiser,  ignorait  quel  était  le  prix  de  cette 
caresse. 

»  Cependant  mon  domestique  de  la  veille  avait  changé 
de  rôle  ;  mon  seigneur  et  maître  entra  lout-à-coup  dans 
le  bal ,  chargé  de  pierreries  et  d'or.  J'ignorais  la  démarche 
qu  il  avait  faite  ^  sa  présence  m'étonna. 

»  Comment  vous  trouvez-vous  ici  ?  lui  demandai-je. 

»  —  J'y  viens ,  répondit-il  gravement ,  pour  le  salut  et 
l'honneur  des  damoiselles  ici  présentes.  Je  vous  connais  de 
loin  ,  mon  fidèle  écuyer  5  je  sais  que  vous  venez  ici  pour  v 
tendre  vos  pièges  accoutumés,  et  comme  je  les  respecte 
infiniment ,  je  viens  les  proléger. 

—  Merci ,  lui  dis-je-,  et  je  suis  vraiment  louché  de  l'in- 
térêt que  vous  inspirent  la  décence  et  la  morale  chrétiennes. 

»  En  effet,  elles  étaient  là  ,  continue  le  naïf  et  galant 
narrateur,  elles  étaient  là ,  plus  de  soixante-dix  dames  ad- 
mirablement belles  et  parées ,  et  qui  faisaient  plaisir  à 
voir.  Vierge  du  ciel!  quelle  soirée!  quelle  nuit!  éclatante 
de  figures  d'anges  ,  rayonnante  de  gracieux  sourires ,  or- 
née de  mille  clartés  j  toutes  ces  dames  en  damas  blanc  et 
moiré  pour  faire  honneur  à  la  fiancée  !  Tant  de  chaînes  d'or 
et  de  pierreries  qui  se  jouaient  sur  des  cous  nus  !  Des  rivières 


Ol'jG  vie  l'RlVÉE  DES  ALLEMANDS 

de  diamans,  moins  belles  à  l'œil  que  la  blancheur  des  jeunes 
femmes.  On  brûlait  des  parfums  dans  des  vases  d'argent. 
La  grande  salle  était  éclairée  par  des  candélabres,  et  res- 
semblait à  une  église  tendue  de  lampasses  rouges  brochées 
d'or  et  d'argent,  chargées  de  dessins  qui  représentaient  des 
fleurs  et  des  fruits.  Vous  eussiez  dit  le  paradis  du  ciel.  Une 
cornemuse ,  deux  théorbes ,  trois  saquebutes ,  trois  tam- 
bourins et  six  flûtes  lançaient  dans  l'espace  et  guidaient 
dans  leur  vol  rapide  toute  cette  foule  enivrée  et  rayonnante  ; 
c'était  le  bonheur  des  élus ,  un  spectacle  que  je  ne  reverrai 
jamais. 

»  Le  soir ,  je  reconduisis  chez  elle  une  jeune  fille 
belle  et  riante ,  et  qui  se  recommandait  en  outre  à  mon 
attention  par  la  beauté  non  moins  remarquable  de  sa  for- 
tune. Son  père  lui  donnait  pour  dot  deux  tonnes  pleines 
d'or.  11  m'accueillit  comme  si  j'avais  été  prince  de  l'empire  ; 
et  quand  j'eus  ramené  sa  fille  chez  lui ,  il  eut  la  complai- 
sance de  me  faire  asseoir,  de  placer  devant  moi  d'excellent 
vin  de  Tokai ,  et  de  boire  avec  moi  pendant  deux  heures  ^ 
après  quoi  il  m'offrit  son  grand  carrosse  ,  autour  duquel 
chevauchaient  huit  pages  armés  de  torches ,  qui  me  re- 
conduisirent chez  moi.  w 

Telles  étaient  les  véritables  mœurs  du  seizième  siècle , 
mal  peintes  parles  romanciers,  complètement  ignorées  des 
historiens. 

Tant  que  les  Augsbourgeois  voulurent  être  dupes,  le 
duc  leur  fit  la  grâce  de  les  duper-,  mais  cette  résidence  à 
Augsbourg,  cet  âge  d'or  du  prince  et  de  son  compagnon, 
ne  pouvait  durer  long-tems.  A  force  de  traiter  l'altesse  et 
sa  suite,  à  force  de  la  combler  de  présens,  les  bourgeois 
tâtèrent  leurs  poches,  consultèrent  leurs  caisses,  y  trou- 
vèrent un  déficit  considérable  ,  et  réfléchirent  aux  incon- 
vcniens  que  peut  entraîner  le  plaisir  d'avoir  un  duc  sou- 


AU   SËlZlk.ME  klÈCLE.  'X'JJ 

veiain  pour  hôle  el  pour  coiomeiisal.  Celle    leçon   leui; 
apprit 

Que  tout  flatteur 

Vit  aux  dépens  de  celui  qui  l'écoute. 

Et  ils  pensèrent  que  la  leçon  élait  complète  ,  que  l'honneur 
de  défrayer  un  noble  et  de  le  fêter  était  payé  un  peu  cher, 
et  qu'il  élait  tems  de  congédier  cet  honorable  escroc.  Tout 
fut  fini  pour  Liegnilz.  Se  présentait-il  à  une  table  de  jeu  :* 
les  joueurs  disparaissaient  :  on  savait  ce  qu'il  en  cotitait 
de  résister  à  la  supériorité  de  sa  fortune  et  aux  chances 
qu  il  maitrisait.  Le  ministre  des  finances  Schweinichen 
frappait  en  vain  à  toutes  les  portes  ;  marchands,  juifs,  usu- 
riers, brocanteurs,  nobles  vaniteux,  boutiquiers  timides , 
femmes  honnêtes ,  religieuses ,  et  filles  folles  de  leur  corps , 
étaient  devenus  sourds  et  insensibles.  Chacun  trouvait  de 
bonnes  raisons  pour  échapper  à  la  contribution  prélevée 
par  Schweinichen  et  son  maître.  Les  fonds  des  deux  aven- 
turiers baissaient  tous  les  jours  \  et  le  bon  Hans ,  touche 
de  la  détresse  du  prince ,  fut  obligé  de  vendre  pour  une 
somme  de  soixante-cinq  ducals  la  belle  chaîne  d'or  que 
lui  avait  donnée  son  père. 

Or,  admirez  un  trait  inimitable  du  gentilhomme  féodal. 
Hans  ,  qui  venait  de  donner  du  pain  à  la  nécessiteuse  al- 
tesse ,  et  de  céder  à  bas  prix  un  bijou  qui  lui  était  cher, 
se  trouvait  sans  un  denier  5  il  n  avait  pas  gardé  un  seul 
des  soixante-cinq  ducals.  Quand  il  eut  besoin  de  quel- 
que argent  pour  faire  raccommoder  sa  chaussure,  le  sei- 
gneur se  moqua  de  lui ,  le  tança  vertement  et  refusa ,  non 
de  lui  rendre,  mais  de  lui  prêter  la  plus  faible  partie  de 
cette  somme,  due  au  généreux  sacrifice  de  Schweinichen. 

Après  une  telle  marque  d'ingratitude ,  ne  croyez  pas  que 
Schweinichen  se  soit  rebuté.   Le  chien  n'appartient  pas 


SJ»  VIE   PRIVEE  DKS   ALLEMAKD5 

plus  complètement  à  son  maître  que  ce  pauvre  Hans  au 
duc  de  Liegnitz.  On  partit  d'Augsbourg  pour  se  rendre  à 
Cologne.  Dès  le  début ,  le  duc ,  dont  l'escarcelle  était  dé- 
serte ,  invita  à  diner  toute  la  ville ,  donna  grande  fête ,  et , 
huit  jours  après ,  il  devait  cinq  cents  ducats  au  maître  de 
son  auberge.  Les  antécédens  du  suzerain  vagabond  étaient 
parvenus  jusqu'aux  oreilles  du  tavernier.  Il  réclama  vive- 
ment son  solde  de  compte  et  ne  l'obtint  pas.  A  force  de 
diplomatie ,  Hans  obtint  quelque  répit  ;  mais  le  délai  de 
quinze  jours  expiré ,  l'aubergiste  devint  plus  menaçant 
que  jamais.  Que  faire  ?  quelle  ressource  trouver  dans 
celte  circonstance  difficile  ?  Le  duc  avait  si  bien  réussi 
près  du  conseil-général  d'Augsbourg  ,  qu'il  résolut  de  se 
soumettre  à  la  même  épreuve  auprès  du  conseil-général  de 
Cologne. 

Hans  reçut  plein  pouvoir  de  son  maître  pour  traiter 
avec  les  bourgeois.  Il  ne  demandait  qu'un  faible  emprunt 
de  dix  mille  ducats  seulement  pour  deux  années,  avec 
tous  les  intérêts  imaginables.  Hans  se  présenta  devant  la 
vénérable  assemblée,  qui  le  reçut  avec  le  respect  dû  à 
un  si  vénérable  plénipotentiaire.  On  f  écoula  d'autant  plus 
patiemment,  (ju'on  était  résolu  d'avance  de  ne  pas  lui 
prêter  un  denier.  Tout  le  monde  se  leva  quand  l'élocjuenle 
oraison  fut  terminée.  On  vota  à  lunanimité  qu'une  garde 
d'honneur  serait  accordée  à  l'orateur;  que  celte  garde  le 
reconduirait  jusqu'à  son  domicile,  et  que  l'on  délibérerait 
en  séance  solennelle  avant  de  donner  réponse  au  noble 
duc. 

Trois  jours  aj)rès  ,  la  députation  des  bourgeois  revint 
trouver  Hans  de  Schweinichen  et  lui  apporter  la  réponse 
écrite  et  la  délibération  du  conseil.  Celte  réponse  était 
aussi  longue,  aussi  verbeuse,  aussi  respectueusement  hy- 
pocrite (jue  le  discours  de  l'ambasbudeur  avail  été  adroit 


Au  SEIZIÈME  SIÈCLE.  37J) 

cl  Uitius.  «On  admirait,  disait-on,  1  éloquence  Lrillaute 
de  Hans  :  on  avait  pour  le  duc  et  ses  aïeux  une  grande  ad- 
miration. Toutefois,  dans  l'impossibilité  où  se  trouvait  la 
ville  de  prêter  de  l'argent  aux  grands  seigneurs ,  elle  se 
contentait  d'offrir  à  son  altesse,  non  le  prêt,  mais  le  don 
gratuit  de  deux  cents  ducats.  »  Cette  offre  humiliante  fut 
acceptée  par  la  bassesse  du  duc  ! 

On  vivait  ainsi  d'emprunt  et  d'aumônes  ;  on  effrayait  un 
fournisseur  exigeant^  on  esquivait  les  atteintes  de  la  jus- 
tice ;  on  fuyait  d'une  ville  dans  un  couvent  et  d'une  bour- 
gade dans  un  château  :  en  désespoir  de  cause  on  cherchait 
asile  au  fond  d'une  église 5  ce  genre  de  vie  continuait, 
quand  une  nouvelle  douloureuse  parvint  jusqu'aux  deux 
aventuriers.  La  noblesse  héréditaire  et  les  domaines  que 
les  ancêtres  de  Liegnitz  lui  avaient  transmis ,  se  trouvaient 
réduits  à  rien.  Le  duc  avait  cessé  d'être  duc;  son  frère  lui 
succédait  par  décret  de  l'empereur ,  et  Frédéric  de  Lieg- 
nitz, possesseur  du  château  et  des  terres  actuelles  de  ce 
nom,  s'occupait  déjà  du  soin  de  continuer  le  travail  si 
bien  commencé  par  ses  prédécesseurs.  Les  créanciers  du 
duc  Henri,  apprenant  cette  déchéance,  accoururent  en 
foule  :  l'un  d'eux ,  à  qui  l'on  devait  2,364  ducats  ,  fit  saisir 
les  chevaux  et  équipagef>  de  son  altesse.  On  voulu!  bien 
laisser  au  duc  la  liberté ,  par  considération  pour  son  titre 
et  pour  son  rang-,  mais  on  vendit  impitoyablement  tout 
ce  qu'il  possédait;  et  la  chambre  électorale  de  Cologne, 
auprès  de  laquelle  il  porta  sa  réclamation  ,  répondit  •. 
«  Que,  tout  prince  de  l'empire  qu'il  était ,  il  devait  payer 
ses  dettes ,  et  que  Ton  ferait  saisir  et  vendre  à  l'enchère  les 
effets  de  l'empereur  lui-même ,  le  cas  échéant,  m 

Telles  furent  les  paroles  remarquables  de  l'arrêt  rendu 
par  la  cour  électorale  de  Cologne.  Ainsi  naissait  dans 
l'ombre  la   fierté  nouvelle  de  la  bourgeoisie  ;  ainsi  elle 


2b0  ME  PRIVEE  DES  ALLEMA>DS 

préludait  à  ses  conquêtes  futures  et  à  sa  longue  résistance 
contre  tous  les  privilèges.  A  ces  désastres  une  calamité 
inattendue  vint  se  joindre  ;  la  peste  se  déclara  dans  la  ville , 
où  elle  exerça  de  grands  ravages.  De  Cologne ,  nos  aven- 
turiers partirent  pour  Emmerich.  Nous  avons  pu  juger 
la  loyauté  de  cette  époque.  Un  petit  incident,  que  rapporte 
Sclivieinichen  ,  nous  donnera  une  idée  de  ce  qu'était  de- 
venu le  courage  des  chevaliers ,  au  commencement  du  sei- 
zième siècle. 

«  Parmi  les  suivans  de  son  altesse,  dit-il,  se  trouvait  un 
certain  capitaine  Grottieken ,  le  plus  fanfaron  des  liom- 
mes.  Deux  dagues  et  trois  pistolets  ornaient  sa  ceinture  ^  sa 
magnifique  épée  à  poignée  de  fer  en  croix  valait  bien,  pour 
la  longueur  et  la  largeur  de  la  lame ,  deux  de  nos  épées  or- 
dinaires ^  vous  eussiez  dit  que  cet  homme  allait  dépeupler 
la  terre  et  dévorer  le  genre  humain.  Il  ne  parlait  que  de 
ses  duels  et  de  ses  exploits. 

»  Un  soir  il  se  prit  de  querelle  avec  un  soldat  flamand  , 
et  les  deux  braves  fixèrent  le  jour  et  l'heure  du  combat. 
Le  lendemain  de  très-bonne  heure ,  le  soldat  flamand  vint 
trouver  Grottieken  ,  qui  dormait  encore  ;  ce  dernier  avait 
une  jambe  de  bois.  Il  laissa  le  Flamand  s  approcher  de 
son  lit ,  causa  quelque  lems  avec  lui  de  très-bonne  amitié  , 
détacha  sans  bruit  sa  jambe  de  bois,  et,  au  moment  où 
son  adversaire  s'approchait  de  son  lit  pour  répondre  à  une 
question ,  il  assena  sur  les  épaules  de  son  antagoniste  plu- 
sieurs coups  de  cette  arme  inusitée.  Ces  coups  furent  si 
vigoureux  et  si  multipliés ,  que  le  malheureux  roula  par 
terre,  sans  connaissance,  en  poussant  de  longs  cris;  on 
emporta  la  victime  de  cet  assassinat  d'une  nouvelle  es- 
pèce, » 

Voilà  ce  qu  était  devenu ,  en  Allemagne  ,  le  duel  cheva- 
leresque. Une  seconde  saisie  lancée  contre  les  objets  que 


AU  SEIZIEME  SIECLE.  201 

1  adresse  du  prince  s'était  procurés  depuis  la  mésaventure 
de  Cologne,  vint  le  surprendre  à  Emmerich.  Le  duc  dé- 
campa sans  avertir  Hans  de  sa  fuite.  Un  beau  matin  ce 
dernier  trouva  sur  la  table  de  son  maitre  uneépilre  conçue 
en  ces  termes  : 

«  Je  pars  ;  l'oisiveté  m  ennuie.  Cberche-moi  de  Tar- 
»  gent.  Adieu ,  tu  me  retrouveras  sans  peine. 

Signé  Henri.  » 

Admirez  donc  ce  bénévole  écuyer,  qui,  sur  cette  épilre 

de  son  maitre ,  se  met  aussitôt  à  parcourir  la  ville  et  les  fau- 
bourgs pour  trouver  l  argent  que  son  maitre  désirait.  Un 
juif,  nommé  Humpel,  et  une  vieille  fille  retirée,  appa- 
remment très-ignorante  de  ce  qui  se  passait  dans  le  monde,, 
lui  prêtèrent  cinq  cents  ducats. 

A  quoi  bon  détailler  tous  les  actes  et  tous  les  détails 
d'une  carrière  d'extravagances  et  d  escroqueries  ,  de  men- 
dicité et  de  débauche.?  Tout  ce  que  le  romancier  espagnol 
a  prêté  de  bassesse  à  son  Lazarille  ,  se  retrouve  chez  l'al- 
tesse -,  mais ,  ce  qui  est  merveilleux ,  c'est  qu'après  avoir 
servi  de  compagnon  ,  d'esclave ,  d'instrument  à  cet  homme 
sans  foi  ni  loi,  Hans  de  Schweinichen  revint  paisible- 
ment au  château  de  ses  pères ,  où  il  mena  une  existence 
très-honnête  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours  :  c'était  une  na- 
ture passive  ,  bonne  au  fond ,  facile  à  entraîner  vers  le  bien 
ou  vers  le  mal  -,  un  de  ces  êtres  naïfs ,  sans  forme  et  sans 
caractère ,  qui  flottent  au  gré  de  tous  les  vents  et  envers 
qui  l'on  serait  injuste,  si  on  leur  imputait  les  méchantes 
actions  qu'ils  commettent  par  bonhomie.  Au  milieu  de 
cette  vie  assez  peu  morale  ,  on  ne  peut  s'empêcher  d  ai- 
mer le  vieil  écuyer  souabe ,  et  de  reconnaître  ce  quil 
y  a  de  bienveillance  ,  de  tendresse  et  d'honnêteté  au  fond 
de  son  cœur. 


aSa  VIE  PRIVÉE  DES  ALLEMANDS. 

Dans  l'église  de  Saint-Jean  ,  à  Liegnitz ,  vous  aperce- 
vez un  vieux  tombeau  carré  sous  lequel  est  endormi  depuis 
deux  siècles  un  chevalier  couvert  de  son  armure ,  c'est 
notre  ami  Schweinichen.  Une  épée ,  fort  bien  conservée, 
reluit  dans  sa  main  5  et  sur  une  bannière  en  lambeaux 
vous  lisez  la  date  de  sa  mort,  23  août  16 16.  Ne  le  mé- 
prisez pas  ,  lui  et  ses  vieux  Mémoires.  C'est  le  Dangeau , 
le  Brantôme,  le  Pepys  ,  le  raconteur  sans  fard,  le  peintre 
ingénu  de  son  époque  :  un  de  ces  écouteurs  aux  portes 
qui  nous  dédommagent  des  menteries  de  l'histoire  et  des 
folies  des  romanciers. 

(  Foreign  Quarterly  Review.  ) 


'W9 


($. 


MISSION   DESIR   STEWART  (i) 


DANS    L'ARCHIPEL  SANDWICH. 


JNoBLE  et  généreux  dévoûment  que  celui  de  ces  hommes 
qui,  loin  de  leur  patrie,  mus  par  un  sentiment  religieux 
et  éclairé ,  vont  au-delà  des  mers  ,  affrontant  des  périls 
sans  nombre,  étendre  les  bienfaits  de  la  civilisation!  A 
leur  voix  des  coutumes  barbares  se  modifient,  les  voiles 
de  l'ignorance  et  de  la  superstition  se  dissipent  -,  par  leur 
influence,  des  relations  nouvelles  s'établissent,  et  des  peu- 
ples inconnus  se  trouvent  ainsi  reliés  à  la  grande  famille. 
Heureux  encore ,  si  pour  prix  de  travaux  si  périlleux ,  si 
utiles,  si  désintéressés,  ces  hommes  recevaient  de  leurs 
concitoyens  des  témoignages  unanimes  de  reconnaissance 
et  d'estime.  Bien  loin  de  là ,  de  toutes  parts  des  voix  ca- 
lomnieuses s'élèvent  contre  les  missionnaires  ;  ce  sont  eux 
qui  abrutissent  les  peuplades  au  milieu  desquelles  ils  ré- 
sident ,  ce  sont  eux  qui  altèrent  la  pureté  de  leurs  mœurs 
primitives  ;  ce  sont  eux  qui  ont  changé  leurs  champs  au- 

(i)  Note  DU  Tr.  M.  Stcwart,  missionnaire  américain,  s'embarqua 
eu  1829  ,  à  Norfolk  ,  sur  la  Guerrière,  iVégalc  des  ttats-Luis,  qui  le 
couduisil  d'abord  à  Rio-Jaueiro  ,  puis  à  Lima.  A  Callao,  M.Stewarl 
passa  sur  le  vaisseau  de  guerre  le  Vincennes,  destiné  à  ouvrir  des  re- 
lations avec  les  insulaires  de  la  mer  du  Sud.  M.  Stewarl ,  qui  avait 
Juug-icms  résidé  dans  cet  archipel  en  qualité  de  missionnaire ,  fut 
cliuisi  pour  diiigcr  cette  eulreprise. 


284  MISSION   DE  Sir.   STEWAUT 

trefois  cultivés  en  stériles  guérets.  Malheureusement, 
quelques  voyageurs  superficiels  n'ont  que  trop  accrédité 
ces  erreurs ,  que  le  public ,  toujours  avide  de  médisance  , 
s'est  empressé  d'accueillir  sans  examen.  Cependant  les  faits 
témoignent  hautement  contre  ces  allégations  mensongères. 
Et  d'abord  nous  demanderons  si  les  récits  que  nous 
ont  légués  Cook,  Furneaux,  Clerke  et  quelques  autres  na- 
vigateurs ,  des  mœurs  douces  et  pures  de  ces  peuplades , 
ne  doivent  pas  être  considérés  plutôt  comme  des  tableaux 
poétiques  embellis  par  leur  imagination  ,  que  l'expression 
fidèle  de  la  réalité.  Ce  doute  nous  est  permis,  lorsque  nous 
voyons  des  hommes  qui,  après  avoir  apporté  dans  leurs 
recherches  le  calme  et  la  méditation  convenables ,  assurent 
que  presque  tous  les  insulaires  de  la  mer  du  Sud  ont  été 
cannibales.  Cependant  l'anthropophagie  y  devient  chaque 
jour  plus  rare  5  l'odieuse  institution  du  tabou  a  été  abrogée  ] 
les  arts  d'Europe  sont  cultivés  ;  dans  la  plupart  de  ces  îles , 
où  l'on  ne  connaissait  que  la  pêche  pour  toute  industrie  ; 
on  construit  des  grandes  routes ,  on  creuse  des  ports 
et  des  canaux  -,  des  villes  régulièrement  bâties  s'élèvent , 
des  lois  sages  et  positives  ont  remplacé  l'arbitraire^  une 
religion  épurée  a  fait  place  à  la  superstition  ;  enfin ,  de 
toutes  parts  le  grand  œuvre  de  la  civilisation  marche  et 
s'accomplit.  Et  ces  résultats,  à  qui  sont-ils  dus  ?  est-ce  aux 
marchands  qui  vont  faire  la  coupe  du  bois  de  sandal,  ou 
aux  pêcheurs  qui  vont  harponner  des  phoques  et  des  veaux 
marins?  Soyons  donc  de  bonne  foi ,  ne  dépossédons  pas  si 
légèrement  des  hommes  du  seul  patrimoine  qui  leur  reste  ^ 
c'est  aux  missionnaires  qu  appartient  la  gloire  de  ces  con- 
quêtes paisibles-,  c'est  du  séminaire  d  Eimeo  que  partent 
les  rayons  qui  fécondent  la  civilisation  dans  tout  le  Monde 
Maritime.  Pour  nous  en  convaincre,  suivons  un  instant  le 
révérend  Sir  Stewart  dans  sou  voyage  de  la  mer  du  Sud. 


DAIVS   LAUCHIPEl.  SANDWICH.  !i85 

Un  vaisseau  de  guerre  n'est  pas  un  champ  favorable 
po.ur  l'étude  et  la  méditation  philosophique;  cinq  cents 
hommes  voyageant  sur  une  petite  lie  flottante  y  sont  trop 
pressés  pour  ne  pas  se  gêner  réciproquement  ;  mais  ce 
peuple  bruyant  qui  entourait  M.  Stewart  était  lui-même 
un  sujet  d'observation  du  plus  haut  intérêt.  Depuis  long- 
tems  cet  homme  vraiment  religieux  avait  appris  à  aimer  et 
à  estimer  le  caractère  du  matelot.  Il  s'occupait  avec  un 
zèle  infatigable  d'instruire  sa  paroisse  voyageuse.  Grâce  à 
l'empire  qu'exerce  sur  tous  les  hommes  une  piété  sin- 
cère, il  captivait  l'attention  de  l'équipage  et  l'intéressait 
aux  exercices  religieux.  Ces  hommes,  habitués  à  lutter 
avec  les  élémens  et  dont  les  mœurs  brutales  étaient  en 
harmonie  avec  la  grossièreté  de  leurs  fonctions  journaliè- 
res ,  se  laissaient  toucher  à  la  mansuétude  de  ses  discours 
au  point  de  modifier  sensiblement  leur  langage  et  leurs 
habitudes.  Aussi,  lorsque  M.  Stewart  quitta  la  Guerrière 
pour  passer  sur  le  Vincennes  ,  il  reçut  les  témoignages  les 
plus  empressés  et  les  plus  touchans  de  vénération  et  de  re- 
connaissance. 

Le  vaisseau  sur  lequel  M.  Stewart  était  destiné  à  pour- 
suivre ses  explorations,  était  commandé  par  le  capitaine 
Finch  ,  et  mit  à  la  voile  de  Callao,  le  4  juillet  1829,  pour 
les  îles  Washington.  Le  service  divin  se  fit  régulièrement 
sur  le  Vincennes  comme  à  bord  de  la  Guerrière.  Les 
matelots  ,  au  lieu  de  se  réunir  au  coup  de  sifflet  du  maître 
d'équipage,  s'assemblaient  à  heure  fixe  au  son  de  la  cloche. 
A  ce  signal ,  chacun  arrivait  en  silence  de  tous  les  points 
du  vaisseau,  auprès  du  chapelain,  qui,  à  défaut  de  chaire, 
se  tenait  debout  sur  une  caisse  à  boulets  auprès  du  ca- 
bestan surmonté  du  drapeau  des  Etats-Unis.  Le  dimanche 
qui  précéda  le  mouillage  du  Vincennes  aux  lies  Washing- 
ton ,  le  capitaine  Finch  fit  connaître,  par  un  ordre  du  jour 


286  MISSION  DE  Sni  STEWAllT 

qui  fut  lu  après  la  prière ,  qu'entre  autres  motifs  fexpt"  - 
dition  avait  pour  but  de  créer  des  rapports  de  bonne  in- 
telligence et  d'amitié  entre  les  insulaires  de  ces  parages , 
et  ceux  des  Américains  que  des  intérêts  commerciaux  ou 
des  recherches  scientifiques  pourraient  y  amener  5  de  ré- 
clamer ceux  de  leurs  compatriotes  qui  auraient  été  laissés 
ou  retenus  dans  ces  îles  \  enfin  ,  d'inspirer  à  ces  peuplades 
une  juste  considération  pour  le  nom  américain  et  de  les 
élever  par  degrés  au  rang  des  nations  civilisées.  A  ces  fins , 
il  recommandait  à  l'équipage  une  grande  circonspection , 
et  il  donnait  avis  qu'à  moins  de  graves  motifs  les  insu- 
laires ne  seraient  point  reçus  à  bord.  L'ordre  du  jour  était 
terminé  par  l'injonction  faite  à  tous  indistinctement  de 
traiter  les  naturels  avec  les  égards  dus  à  un  peuple  in- 
dépendant ,  qui  ne  s'était  montré ,  dans  certaines  circon- 
stances ,  fier  et  vindicatif  envers  les  étrangers ,  que  pour 
répondre  aux  provocations  d'un  injuste  mépris  et  d'une 
lâche  cupidité. 

Le  vaisseau  arrivé  à  la  hauteur  de  Huahuka ,  la  pre- 
mière île  de  cet  archipel,  poursuivit  sa  route  jusqu'à 
Nukuhiva ,  située  à  trente  milles  plus  loin  vers  le  sud . 
C'est  l'ile  où  relâcha  le  capitaine  Porter  pour  réparer  son 
Vaisseau ,  dans  le  cours  de  la  dernière  guerre ,  dont  il  a 
publié  le  récit ,  et  dans  laquelle  il  figure  comme  l'auxiliaire 
de  l'une  des  tribus  belligérantes.  M.  Stewart  fait  une  des- 
cription ,  qui  n'est  pas  sans  intérêt ,  de  l'aspect  pittoresque 
de  celte  île  \  des  mœurs  et  du  genre  de  vie  de  ses  habitans 
qui  ne  se  sont  pas  encore  élevés  beaucoup  au-dessus  de 
l'état  sauvage.  Ce  sont  les  mêmes  usages  qu'aux  îles  Mar- 
quises, situées  plus  loin  vers  l'ouest  5  si  toutefois  ou  s'en 
réfère  à  la  description  donnée  par  un  missionnaire , 
M.  Crook,  dans  son  Journal,  daté  de  1797  à  1798;  or, 
selon  le  témoignage  de  ce  voyageur,  il  n'y  a  rien  dans  les 


DANS   l'archipel  SANUWICM.  287 

îles  Marquises  tranalogue  au  pouvoir  civil  chez  les  peu- 
ples de  l'Europe.  On  n'y  reconnaît  ni  frein,  ni  autorité  : 
si  quelqu'un  a  été  maltraité  ou  dépouillé ,  au  lieu  de 
porter  plainte  devant  le  chef  de  la  tribu  et  de  demander 
réparation  de  l'injure  qu  il  a  éprouvée,  il  invoque  non 
la  puissance  des  lois  qui  n'existent  point ,  mais  celle  de 
son  bras  ,  il  rend  violence  pour  violence  5  et ,  s'il  triom- 
phe,  il  donne  la  mort  à  l'offenseur.  Si,  au  contraire. 
la  crainte  l'empêche  de  se  mesurer  contre  des  forces  supé- 
rieures ,  il  se  tient  prudemment  à  distance ,  et  se  borne  à 
manifester,  par  des  menaces  inoffensives  et  des  gestes  im- 
puissans ,  le  ressentiment  qui  lanime.  Les  chefs  de  ces 
tribus  n'ont  point  d'autorité  directe  sur  les  membres  qui 
la  composent  5  seulement  la  noblesse  de  leur  origine  et  la 
supériorité  de  leurs  biens  attirent  sur  eux  les  hommages 
et  le  respect  que  les  sauvages ,  semblables  en  ce  point  aux 
peuples  civilisés ,  ne  refusent  jamais  à  la  force. 

M.  Stewart  a  remarqué  l'analogie  singulière  qui  existe 
à  quelques  égards  entre  la  mythologie  des  insulaires  de 
Sandwich  et  celle  des  Grecs  j  puisque  dans  leurs  préjugés 
religieux  tout  héros ,  c'est-à-dire  tout  homme  fort  et  puis- 
sant est  mis  ,  après  sa  mort ,  au  rang  des  dieux.  Mais  aux 
îles  Marquises ,  le  culte  de  l'homme  est  beaucoup  plus  ex- 
plicite. Les  héros  ou  plutôt  les  sorciers  n'y  attendent  pas  la 
mort  pour  arriver  à  l'apothéose  ^  ils  réclament  eux-mêmes 
et  reçoivent  en  personne  les  honneurs  et  les  sacrifices  dus  à 
leur  divinité.  Ils  fondent  ce  droit  sur  un  pouvoir  direct  qu'ils 
exerceraient  sur  les  élémens ,  comme  s'ils  disposaient  de  la 
foudre  et  des  vents ,  et  qu'ils  pussent  à  leur  gré  rendre  la 
terre  féconde  ou  la  frapper  de  stérilité.  Quoique  les  dieux 
ne  manquent  pas  chez  ces  peuples  superstitieux ,  ceux  de 
l'espèce  que  nous  venons  de  décrire  n'y  sont  pas  très- 
nombreux,  et  l'on  n'en  compte  guère  qu  un  ou  deux  au 


a88  MISSION    DE  SIK   STEWAKT 

plus  dans  chaque  ilôt.  Il  n'y  en  avait  aucun  dans  cette 
partie  de  Nukuhiva  où  le  Vincennes  avait  abordé.  On  dé- 
signa cependant  à  M.  Stewart  la  place  ou  Tun  d'eux  avait 
fait  sa  résidence;  mais  M.  Crook  ,  plus  heureux  pendant 
son  séjour  aux  iles  Marquises,  a  pu  donner  d'après  na- 
ture le  portrait  de  l'un  de  ces  dieux  terrestres. 

«  C'était,  dit-il ,  un  homme  d'un  âge  très-avancé,  et 
retiré  dans  une  maison  entourée  d'un  vaste  enclos.  Aux 
solives  dans  l'intérieur,  ainsi  qu'aux  arbres  en  dehors  ,  on 
voyait  l'horrible  spectacle  de  cadavres  suspendus  par  les 
pieds  ,  et  dont  les  tètes  avaient  été  séparées  du  tronc.  Nul 
autre  que  l'esclave  employé  à  son  service  ne  l'approchait 
à  moins  que  ce  ne  fût  pour  lui  offrir  des  holocaustes 
humains ,  dont  on  le  gratifiait  plus  souvent  que  ses  autres 
collègues  en  divinité.  Pendant  ces  sacrifices ,  il  était  assis 
sur  une  estrade  élevée  devant  sa  maison.  »  L'usage  de  ces 
sacrifices  était  familier  aux  iles  Sandwich  et  aux  Mar 
quises.  Les  prisonniers  en  tems  de  guerre,  et,  à  défaut  de 
prisonniers,  des  malheureux  enlevés  par  surprise  aux  tri- 
bus voisines  ,  défrayaient  ce  culte  abominable  ,  qui  subsiste 
encore  partout  où  les  missionnaires  n'ont  pas  étendu  la 
bienfaisante  influence  de  leurs  prédications.  Tels  sont  ces 
peuples  dont ,  pendant  les  voyages  de  Cook ,  on  avait 
prôné  si  haut  la  douceur  et  la  sociabilité. 

A  Tépoque  de  l'arrivée  du  Vincennes  à  Nukuhiva,  une 
guerre  terrible  venait  d'éclater  entre  deux  tribus  de  cette 
ile  ;  l'enlèvement  d'une  famille  sacrifiée  à  cette  coutume 
barbare  en  avait  été  l'origine.  Mais  la  guerre  et  l'enlève- 
ment n'étaient  pas  les  seules  ressources  des  sacrificateurs. 
S'il  arrivait  qu'un  prêtre,  au  nom  de  ses  dieux,  réclamât 
un  sacrifice  humain .  on  avait  parfois  recours  au  tabou , 
qui  consiste  à  interdire,  après  une  publication  préalable, 
l'usage  de  etrlaines  choses.   L  interdit  loinLait  ordinaire- 


DANS    I.AT^CIlUT.l.  SANDWICH.  981) 

ment  sur  l'eau ,  ou  il  était  délc  ndu  de  se  plonger,  sur 
certains  alimens,  ou  même  sur  certaines  personnes,  qu'on 
ne  pouvait  toucher  sans  crime.  Si  quelqu'un,  soit  surprise, 
soit  humanité,  soit  ignorance,  violait  le  tabou,  il  était 
aussitôt  saisi  et  immolé.  M.  Ellis  raconte  que,  pendant 
son  séjour  dans  l'ile  d'Oahu,  un  individu,  qui  était  sur  le 
bord  de  la  mer,  y  tomba  comme  par  mégarde  ,  et  fit  mine 
de  s'y  noyer.  Un  vieillard ,  trompé  par  ce  danger  simulé , 
se  précipita  pour  le  sauver.  Mais  le  traître  ,  s'étant  dégagé 
de  ses  mains,  se  mit  à  nager  vigoureusement,  et  disparut 
bientôt.  Le  vieillard,  resté  seul,  fut  pris,  et  sacrifié  comme 
coupable  d'avoir  violé  le  tabou. 

Il  existe  chez  ce  peuple  une  espèce  de  féodalité  qui  lui 
est  propre ,  et  dont  la  consistance  est  en  raison  de  l'idée 
qu'il  s'est  faite  de  la  propriété  territoriale.  Ainsi,  le  sol  ap- 
partient en  totalité  aux  classes  les  ])lus  élevées  dans  l'ordre 
civil  et  religieux.  Chaque  fief  ou  manoir  a  ses  Hmites  pré- 
cises et  déterminées,  et  comme  tous  sont  également  inalié- 
nables ,  le  reste  de  la  population ,  sans  espoir  d'entrer  tn 
partage  du  sol,  végète  dans  la  dépendance,  et  gémit  sous 
le  joug  de  cette  vigoureuse  aristocratie  foncière. 

M.  Stewart  raconte  un  trait  de  barbarie  qui  soulève 
l'indignation  :  mais  ici  ce  ne  sont  pas  les  sauvages  qui  jouent 
le  mauvais  rôle.  Dans  une  excursion  dans  la  vallée  déli- 
cieuse du  Hapas ,  au  moment  où  notre  digne  chapelain , 
en  compagnie  de  quelques  amis ,  passait  devant  une  mai- 
son d'agréable  apparence,  un  homme  âgé  d'environ  qua- 
rante ans,  de  fort  bonne  mine,  et  qui  se  promenait  sur 
une  terrasse  qui  régnait  autour  de  son  habitation,  les  salua 
de  son  éventail ,  et  les  pria  d'entrer  chez  lui.  S'étant  ren- 
dus à  cette  invitation  ,  ils  furent  frappés  de  l'air  de  mélan- 
colie profonde  répandu  sur  le  visage  du  maître  de  la 
maison  et  de  sa  famille.  Ils  eurent  bientôt  le  mot  de  cette 
I.  19 


ago  MISSION  de  sir  stewart 

douleur.  Quelque   tems  avant  l'arrivée  du    J-^incennes  à 
Nukuhiva  ,  un  baleinier  américain  ,  s'élant  approché  de  la 
côte ,  avait  stationné  à  une  petite  distance  comme  pour  té- 
moigner le  désir  d'entrer  en  communication  avec  les  habi- 
tans  de  Tile.  Dans  cette  persuasion  ,  un  canot ,  monté  par 
sept  hommes ,  s'avança  rapidement  vers  le  bâtiment  amé- 
ricain 5  mais  à  peine  cinq  de  ces  trop  confians  insulaires  y 
furent-ils  montés  que  le  baleinier  reprit  brusquement  sa 
course,  en  emportant  sa  proie.  Un  instant  après  on  vit  deux 
des  prisonniers  tomber  à  la  mer,  et  regagner  le  rivage  en 
nageant.  Ils  racontèrent  qu'on  les  avait  jetés  par-dessus  le 
pont  pour  se  débarrasser  d'eux ,  et  que  leurs  trois  compa- 
gnons avaient  été  retenus  à  bord  pour  y  faire  le  service  de 
quelques  matelots  qui  manquaient  à  l'équipage.  Pendant 
ce  tems ,  le  canot  avait  regagné  la  rive  à  force  de  rames. 
M.  Stewart  apprit  avec  douleur  que  Tune  des  trois  vic- 
times de  cet  acte  de  piraterie  appartenait  à  cette  famille 
désolée  ,  qu'il  était  f  époux  d'une  des  femmes  présentes  et 
le  frère  des  autres.  Leur  tristesse  était  surtout  fondée  sur 
la  crainte  que  ce  malheureux  jeune  homme  ne  fût  aban- 
donné sur  quelque  plage  déserte  ,  à  plusieurs  centaines  de 
lieues  de  sa  patrie,  sans  espoir  de  retour.  Afin  de  fixer 
l'époque  de  cet  enlèvement ,   qui  remontait  au  mois  de 
mars  1829 ,  la  famille  avait  soin  de  marquer  par  un  nœud 
fait  à  une  corde  chaque  retour  de  la  pleine  lune.  Ce  triste 
récit,  qui  fut  fait  au  milieu  des  larmes  de  la  famille ,  émut 
vivement  les  auditeurs ,  et  surtout  M.  Stewart ,  qui  promit 
d'engager  le  capitaine  Finch  à  poursuivre  avec  activité  la 
réparation  de  cette  criminelle  infamie.  On  doit  espérer, 
dans  l'intérêt  de  Thumanité,  que  les  auteurs  d'un  pareil 
attentat  ne  demeureront  ni  inconnus  ni  impunis. 

Le  séjour  de  M.  Stewart  à  Nuhukiva  n'a  pas  été  stérile. 
Tout  ce  qu'il  en  raconte  est  plein  d'intérêt  ;  les  descri- 


DANS  L  ARCH1P12L   SANDWICH.  2Qf 

plions  qu'il  donne  mettenl  réellement  sous  les  yeux  les  sites 
variés  du  pays ,  et  les  réflexions  dont  il  sème  ses  tableaux 
et  ses  récits  portent  toutes  un  caractère  remarquable  de 
candeur  et  de  bon  sens.  Cependant  le  journal  de  ses  obser- 
vations n'était  pas  destiné  à  voir  le  jour  :  sa  femme  seule 
devait  le  connaître  par  une  correspondance  épistolaire. 

Le  Vincennes  ne  tarda  pas   à  faire  voile  vers  Otaiti, 
situé  à  sept  cents  milles  à  l'ouest  de  Nubukiva.  Cette  île , 
ainsi  que  celles  de  la  Société ,  avait  été  le  théâtre  d'une 
grande  révolution  morale  depuis  le  séjour  des  mission- 
naires envoyés  en  1797  par  la  société  de  Londres.  Cepen- 
dant leurs  travaux  avaient  lentement  prospéré ,  puisque  le 
nombre  des  conversions  ne  s'élevait  pas  au-delà  de  cin- 
quante en  1 8 1 3.  En  1 8 1 5  ,  le  progrès  avait  été  très-rapide. 
On  comptait  alors  près  de  cinq  cents  nouveaux  chrétiens 
répartis  entre  toutes  les  îles  de  cet  archipel ,  et  la  plupart 
étaient  sortis  de  l'école  des  missionnaires  établis  dans  la 
petite  île  d'Eimeo  -,  ce  qui  prouve  que  les  croyances  reli- 
gieuses n'ont  pas  de  plus  puissant  véhicule  que  l'enseigne- 
ment des  sciences  et  des  arts  de  la  civilisation.  La  science 
et  la  religion  triompheront  de  concert  dans  ces  contrées 
barbares ,  en  se  prêtant  un  mutuel  appui.  Depuis  cette 
époque ,  un  renfort  de  missionnaires  a  favorisé  ce  mouve- 
ment progressif.  La  vieille  idolâtrie  a  été  vaincue  sur  tous 
les  points  par  la  puissance  de  la  parole  et  l'exemple  des 
bonnes  mœurs.  Les  niasses ,  entraînées  par  l'autorité  des 
chefs ,  ont  renoncé  à  leurs  sanglantes  superstitions  ;  les 
idoles  de  bois  ont  été  brûlées ,    et  d'ardens  néophytes  en- 
combrent aujourd'hui  les  écoles  et  les  temples  nouveaux  , 
pour  s'y  instruire  aux  connaissances  de  l'Europe  et  pour 
rendre  hommage  au  Dieu  des  chrétiens,  vainqueur  de 
l'ignorance  et  de  la  barbarie. 

L'académie  de  la  Mer  du  Sud ,  établie  à  Eimeo ,  située 


192  MISSION  Vr.  SIR  STEWART 

à  quinze  milles  à  rouest  crOlaili ,  est  le  foyer  d'où  rayon- 
nent les  lumières  qui  s'étendent  sur  les  archipels  environ- 
nans.  Les  élèves  que  renferme  ce  séminaire  de  la  civili- 
sation océanienne  puisent  linstruclion  dans  des  livres 
imprimés  dans  leur  propre  langue ,  à  l'aide  d'un  système 
de  signes  alphabétiques  imaginé  en  Europe  et  publié  par 
les  soins  de  M.  John  Pickering  en  Amérique,  dans  les 
transactions  de  l'Académie  Américaine  des  Arts  et  des 
Sciences.  Les  bâtimens  de  cette  école  sont  situés  à  Afa- 
reitu,  sur  la  côte  orientale  de  l'ile.  Le  séminaire,  la  cha- 
pelle et  les  maisons  habitées  par  les  naturels  du  pays  sont 
bâtis  en  pierres  blanches ,  sur  le  bord  de  la  mer,  au  pied 
des  montagnes  qui  s'élèvent  presque  perpendiculairement 
à  la  hauteur  de  trois  mille  pieds  environ ,  et  forment  un 
paysage  magnifique  où  lame  s'élève  à  la  vue  des  merveilles 
de  la  nature  et  des  monumcns  de  la  civilisation.  Un  second 
édifice,  bâti  dans  une  autre  partie  de  la  même  ile ,  y  té- 
moigne encore  du  double  triomphe  du  christianisme  et 
des  arts;  c'est  une  chapelle  de  forme  octogone,  d'un  dia- 
mètre de  soixante  à  soixante-dix  pieds,  construite  en  corail 
poli  qu'on  prendrait  pour  du  marbre.  Les  murs  intérieurs 
sont  crépis  en  plâtre.  Des  bancs  fort  propres ,  une  galerie 
et  une  chaire  d  élégante  construction  complètent  cet  en- 
semble de  simple  et  noble  architecture. 

L'île  d'Otaïti  offre  un  monument  non  moins  remarqua- 
ble du  progrès  de  l'industrie.  C'est  une  route  à  barrières 
qui  règne  autour  de  l'ile ,  sur  un  espace  d'environ  cent 
milles.  Elle  est  l'ouvrage  des  repris  de  justice.  C'est  une 
chaussée  de  gravier  fort  douce  et  solidement  encaissée, 
coupée  de  distance  en  distance  par  de  petits  ponts  de  bois 
dont  les  arches  livrent  passage  aux  courans  d'eau  qui  des- 
cendent des  montagnes  voisines.  Ce  beau  travail  et  son  exé- 
cution par  le*  condamnés,  honorent  doublement  le  gouver- 


DAJNS  L  ARCHIPEL   SANDWICH.  4^3 

nemciit,  puisqu'il  prouve  une  haute  iulclligence,  ou  du 
moins  uu  heureux  instinct  des  principes  de  rëcononiie 
politique  et  morale.  Car  le  travail  accroît  la  richesse  pu- 
hlique  et  moralise  ceux  qu'il  arrache  à  Toisivelé.  Un  peu- 
ple qui  accomplit  de  pareils  travaux  sur  une  telle  hase^ 
nous  semble  assez  engagé  dans  les  voies  de  la  civilisation 
pour  n'être  plus  à  l'avenir  qualifié  de  barbare.  Un  autre 
témoignage  constate  encore  la  marche  progressive  de 
ces  peuplades ,  c'est  le  Code  de  Lois  Ecrites  rédigé  par 
M.  Nott ,  l'un  des  missionnaires ,  adopté  et  mis  en  vigueur 
dans  le  ressort  administratif  des  iles  de  la  Société.  Ce 
code  définit  clairement  tous  les  crimes  et  tous  les  délits  , 
et  place  à  côté  le  châtiment  qui  sanctionne  la  défense. 

Vers  le  milieu  de  septembre  1829,  le  Vincennes  quitta 
les  iles  de  la  Société  ,  et ,  après  une  traversée  de  cent  vingt- 
cinq  milles ,  arriva  aux  iles  Sandwich ,  où  M.  Slewart  se 
retrouva  sur  le  théâtre  de  ses  premiers  travaux  apostoli- 
ques ,  après  une  absence  de  quatre  ans.  Dix  ans  s'étaient 
écoulés  depuis  l'abolition  de  l'ancienne  idolâtrie,  par  le 
roi  Rihoriho.  Peu  de  tems  après  ce  décret ,  qui  mit  un 
terme  aux  pratiques  homicides  de  l'ancien  culte,  quatre 
missionnaires  envoyés  des  Etats-Unis  s'étaient  établis  dans 
l'île  avec  un  médecin,  un  imprimeur  et  un  agriculteur. 
Ce  fut  immédiatement  après  l'arrivée  de  cette  colonie  reli- 
gieuse, scientifique  et  industrielle  ,  que  M.  Stewart  aborda 
pour  la  première  fois  dans  cet  archipel ,  accompagné  de 
M.  Ellis,  autre  missionnaire,  dont  les  prédications  avaient 
laissé  d'heureuses  semences  dans  les  iles  de  la  Société, 
son  premier  séjour.  Mais  bientôt  ils  virent  arriver  qua- 
torze nouveaux  missionnaires  qui  formèrent  avec  eux  une 
phalange  respectable.  Quoique  la  suppression  des  dieux 
anciens  eût  favorisé  l'introduction  du  culte  nouveau ,  ce- 
pendant de  nombreux  obstacles  arrêtaient  encore  l'essor  de 


2^4  MISSION   DE  SIR  STEVVART 

la  morale  évangélique.  Les  naturels  restaient  plongés  dans 
les  ténèbres  de  la  plus  profonde  ignorance,  et  leurs  mœurs 
gardaient  l'empreinte  de  la  barbarie  qui  avait  immolé  tant 
de  victimes  humaines  aux  autels  des  faux  dieux.  La  cou- 
tume autorisait  encore  l'exposition  des  vieillards  malades 
dont  la  faim  terminait  les  souffrances. 

L'infanticide  était  fréquent  ^  les  mères ,  quand  elles 
étaient  fatiguées  d'élever  des  enfans  malades  ou  impor- 
tuns ,  creusaient  dans  leur  cabane  un  trou  qu'elles  re- 
fermaient sur  ces  innocentes  créatures ,  après  avoir  pris 
soin  de  prévenir  leurs  cris  en  les  bâillonnant.  Le  senti- 
ment maternel ,  si  puissant  d'ordinaire  sur  les  femmes , 
était  si  complètement  effacé  du  cœur  de  ces  mères  dénatu- 
rées ,  qu'on  les  voyait  passer  sans  émotion  sur  la  terre  fraî- 
chement remuée  de  ces  tombeaux  domestiques ,  et  vaquer 
aux  soins  du  ménage  aussi  tranquillement  que  de  cou- 
tume. A  la  mort  d'un  chef  important,  au  milieu  des  trans- 
ports de  douleur  qui  éclataient  avec  la  plus  grande  vio- 
lence, toutes  les  lois  étaient  momentanément  suspendues, 
les  ressentimens  particuliers  se  faisaient  jour  par  le  pillage 
et  le  meurtre  et  toutes  les  passions  brutales  profitaient  de 
Tinterrègne  pour  se  donner  satisfaction.  La  licence  faisait 
partie  de  tout  deuil  public.  En  un  mot ,  la  population  se 
composait  de  larrons,  d'ivrognes  et  de  joueurs  incurables. 
Les  femmes,  que  ledit  de  Rihoriho  avait  relevées  d'un 
esclavage  abrutissant,  n'avaient  pas  perdu,  en  arrivant  à 
une  condition  meilleure,  les  mœurs  honteuses  et  cette 
licence  effrénée  qu'encourageait  encore  le  goiit  de  nos  ma- 
rins pour  les  plaisirs  faciles.  Tel  élait  l'héritage  de  bar- 
barie et  de  corruption  que  les  dieux  dépossédés  laissaient 
au  culte  nouveau. 

Toutes  les  îles  Sandwich  présentaient  le  même  specta- 
cle dix  ans  avant  1  arrivée  du  Vincennes.  Le  champ  ouvert 


DANS  l'archipel  SANDWICH.  SqS 

aux  travaux  des  missionnaires  était  donc  semé  d'obstacles 
nombreux,  qui  auraient  arrêté  des  courages  vulgaires; 
mais  l'esprit  religieux  s'anime  en  présence  des  difi&cullés. 
C'était  une  belle  conquête  que  cinquante  mille  sauvages  à 
tirer  de  lignorance  et  de  l'abrutissement.  La  guerre,  le 
meurtre  et  les  vices  avaient  ainsi  réduit  cette  population , 
que  Cook  évaluait  à  quatre  cent  mille  âmes  en  1778.  Les 
changemens  et  les  progrès  opérés  pendant  les  dix  années 
qui  avaient  précédé  le  voyage  de  M.  Stewart ,  et  surtout 
pendant  les  quatre  dernières  ,  sont  vraiment  surprenans  -, 
aussi  ne  sait-on  comment  qualifier  les  attaques  de  quelques 
résidens  étrangers  qui  ont  accusé  les  missionnaires  d'exer- 
cer sur  ces  contrées  une  influence  désastreuse.  Les  té- 
moignages les  plus  imposans  protestent  contre  ces  asser- 
tions mensongères.  Mais  il  est  pénible  de  penser  que 
l'intérêt  puisse  pervertir  des  hommes  au  point  d'en  faire 
des  fauteurs  d'ignorance  et  de  corruption ,  pour  donner 
plus  beau  jeu  à  la  fraude  et  au  libertinage.  Car  tel  est  le 
secret  de  ces  honteuses  calomnies. 

C'est  un  fait  bien  connu  que  les  résidens  des  îles  de  la 
mer  du  Sud  se  sont  montrés ,  dès  l'origine ,  les  adversaires 
des  missions.  Leurs  préjugés  et  leurs  passions  ont  mal- 
heureusement trouA'é  crédit  auprès  de  lord  Byron,  qui 
s'en  est  fait  l  interprète  dans  le  récit  de  son  Voyage  sur 
la  Blonde.  La  Quarterlj-Review  de  Londres  a  reproduit 
ces  accusations  dans  ses  colonnes  ,  et  elle  a  en  outre  publié 
une  prétendue  lettre  de  Boki ,  chef  des  iles  Sandwicli , 
dirigée  contre  les  missionnaires.  Cette  lettre,  fabriquée 
sans  doute  aux  iles  Sandwich ,  et  arrangée  par  quelque 
fourbe  pour  paraître  convenablement  dans  les  journaux 
de  Londres,  semblait  donner  gain  de  cause  aux  détracteurs 
de  ces  apôtres  de  l'Evangile.  C'était  là  une  attaque  peu 
généreuse  et  une  véritable  persécution  contre  des  hommes 


ar)6  Missio:^  de  sir  stewart 

f|ui  ont  iciulu  à  la  cause  de  la  civilisation  le  plus  signalé 
service  depuis  la  réforme,  et  dont  le  nom  mérite  de  figurer 
honorablement  à  côlé  du  grand  nom  de  Martin  Luther. 
Mais  en  admettant  que  quelques-uns  de  ces  hommes  aient 
commis  des  fautes  en  sortant  de  la  sphère  de  leurs  fonc- 
tions, il  n'en  faudrait  pas  moins  rendre  hommage  aux  tra- 
vaux de  l'ordre  qui  ont  amélioré  le  sort  de  tant  de  tribus 
Ijarbares,  et  conquis  à  la  religion  et  à  l'humanité  de  nom- 
breuses peuplades  abruties  par  Tignorance  et  la  supersti- 
tion. 

Quelques  faits  suffiront  pour  renverser  tout  cet  écha- 
faudage de  calomnies.  En  rapprochant  le  présent  et  le 
passé,    on   mesurera  facilement  le  progrès   accompli  en 
quelque  peu  d'années  sous  les  auspices  du  prosélytisme 
religieux.  M.  Stewart  visita  Owhyhée  ,  la  plus  orientale  et 
la  plus  importante  des  îles  Sandwich,  en  iSaS,  sur  le 
même  vaisseau  que  lord  Byron.  Les  travaux  des  mission- 
naires venaient  de  s'ouvrir  ;  deux  ou  trois  fois  le  jour  ces 
prédicateurs  réunissaient  autour  d'eux  une  cinquantaine 
d'auditeurs  dans  les  villages  qu'ils  parcouraient.  Quatn- 
ans  après,  à  la  place  même  ou  débarqua  iéquipage  de  lu 
Blonde  ^  ]\L  Stevvart  et  les  officiers  du  Vincennes  assistè- 
rent à  l'office  du  dimanche.  Ils  entrèrent  dans  un  vaste 
édifice  capable  de  contenir  plusieurs  milliers  d'auditeurs , 
et  Tenceinte  en  était  si  bien  remplie  qu  ils  ne  purent  arri- 
ver au  pied  de  la  chaire  qu  en  traversant  avec  beaucoup 
de  difficulté  et  de  lenteur  la  foule  qui  obstruait  le  passage 
au  moment  de  leur  arrivée.  Le  ministre,  M.  Goodrich, 
fut  forcé  d'interrompre  son  discours ,  qu'il  reprit  aussitôt 
quils  furent  assis.  L  attention  des  fidèles  ne  fut  pas  long- 
tems  suspendue ,  quoique  les  aiguillettes  et  les  ehapeaux 
tmplumés  des  officiers  de  marine  offrissent  un  speelacle 
a^.->e/  étrange  aux  spectateurs  de  cette  scène,  u  Je  décrirais 


DAISS   L   AKCHIPEL   SANDWICH.  2()J 

dilViciloraeut,  ajoute  M.  Stewart,  l'impression  que  pro- 
iluisil  sur  mon  ame  la  vue  de  celle  foule  pressée  sur  un 
espace  de  plus  de  neuf  mille  pieds  carrés.  IVIes  compa- 
{'jUons  parlagèrenl  celte  émotion.  Il  me  semblait  que  la 
majesté  divine  était  rehaussée  par  la  conquête  de  tous  ces 
cœurs  naguère  souillés  par  le  vioe ,  et  nraintenant  purifiés 
])ar  la  parole  sainte.  La  rapidité  de  ce  changement  me  pa- 
raissait miraculeuse,  el  me  rappelait  dans  un  autre  ordre 
d  idées  reffel  de  cette  toute-puissance  qui,  d'un  seul  mol , 
ivait  fait  luire  la  lumière  au  sein  des  ténèbres.  » 

Le  même  esprit  anime  les  habitans  de  toutes  ces  iles ,  et 
ce  n  est  pas  un  enthousiasme  aveugle  et  passager,  mais 
une  ardeur  réfléchie  et  durable.  La  meilleure  part  de  la 
population  montre  sur  tous  les  points  un  sérieux  empres- 
sement à  se  faire  initier,  non-seulement  aux  doctrines 
du  christianisme  ,  mais  aux  usages  et  aux  arts  de  la  vie 
civihsée.  Certes,  c'est  un  grand  et  beau  spectacle  (jue  cette 
foule  d'enfans,  de  femmes,  d'hommes,  ou  même  de  vieil- 
lards, se  rendant  régulièrement  aux  écoles  pour  y  appren- 
dre à  lire  et  à  écrire,  et  faisant  ainsi  les  premiers  pas  dans 
l  immense  carrière  de  progrès  ouverte  devant  eux.  Com- 
ment penser  qu'il  y  ait  sous  le  ciel  des  hommes  disposés  à 
arrêter  un  élan  si  noble,  parce  qu'il  contrarie  de  miséra- 
bles intérêts. 

Pendant  la  semaine  qui  avait  précédé  l'arrivée  du  Fin- 
cennes,  un  examen  public  des  écoles  avait  réuni  sur  le 
même  point  près  de  dix  mille  personnes.  Quelque  tems 
après ,  les  officiers  du  Vincennes  assistèrent  à  un  autre 
examen  qui  eut  lieu  à  Honoloulou ,  résidence  du  jeune  roi , 
et  le  principal  port  de  cet  archipel.  L'enseignement  des 
classes  supérieures,  comprenant  plusieurs  centaines  d'é- 
lèves ,  embrassait  la  lecture,  l'écriture,  les  clémons  du 
ralcul,  la  géographie.' ,  l  histoire  suinte  et  le  chant.  Le  rc- 


298  MISSION   DE  SIR  STEWART 

sultat  de  cette  épreuve  fut  très-favorable  au  plus  grand 
nombre  des  élèves  ,  et  les  témoins  avouèrent  que  les  écoles 
de  TEurope  trouvaient  là  une  assez  redoutable  concur- 
rence. Le  roi ,  alors  âgé  de  seize  ans ,  et  quelques-uns  des 
vieux  compagnons  d'armes  et  des  conseillers  de  Taraéha- 
méba  (i)  figuraient  à  la  tète  de  leurs  classes ,  et  se  mon- 
traient jaloux  de  tenir  et  de  mériter  au  gymnase  le  rang 
qu'ils  avaient  dans  l'état.  Le  roi  fit  une  lecture  en  anglais. 
Sa  prononciation  étonna  l'équipage  par  la  netteté  des  sons 
et  la  pureté  de  l'accent.  On  avait  exposé ,  dans  la  salle 
d'examen,  des  ouvrages  d'aiguille  sortis  d'une  école  de 
jeunes  filles,  tenue  par  missWard^  ces  travaux  étaient 
fort  bien  exécutés.  Déjà  un  assez  grand  nombre  de  femmes 
sont  devenues  d'babiles  couturières  ,  et  gagnent  leur  vie  à 
faire  des  robes  ou  des  habits.  A  côté  de  ces  symptômes 
d'une  vie  nouvelle ,  on  doit  s'attendre  à  trouver  encore 
des  traces  de  l'ancienne  barbarie  ^  mais  elles  sont  moins 
nombreuses  et  moins  profondes  qu'on  ne  serait  tenté  de 
le  croire.  L'opulence  des  chefs ,  enrichis  par  les  visites  des 
vaisseaux  étrangers  et  le  commerce  du  bois  de  sandal ,  au- 
rait dû  produire  un  luxe  de  mauvais  goût  et  des  extrava- 
gances de  parvenus  -,  cependant  ces  barbares  de  la  veille 
se  montrent  fort  judicieux  dans  le  choix  des  ornemens  qui 
attestent  la  supériorité  de  leur  richesse  et  de  leur  condition. 
M.  Stewart  décrit  en  détail  l'ameublement  du  palais  du 
roi  et  des  maisons  des  chefs  principaux ,  et  l'on  ne  trouve 
rien  dans  ces  descriptions  qui  indique  une  préférence 
puérile  pour  le  clinquant  et  les  colifichets. 

On  lit  dans  une  leltre  adressée  par  les  missionnaires  au 
capitaine  Finch,  le  passage  suivant  :  «  Il  n'y  a  pas  de  nation 
plus  tempérante  et  moins  adonnée  au  jeu  que  la  popu- 

(1)  Ce  roi  des  iles  Sandwich  est  connu  par  son  voyage  en  Europe. 


DANS  L  AUCHIPEL  SAKDWICH.  2fjr) 

lalion  des  îles  Sandwich.  L'induslrie  a  été  encouragée ,  le 
commerce  s'est  accru  dans  une  proportion  de  cinq  cents 
pour  cent.  Des  écoles  ont  été  fondées  partout  ;  trente  mille 
habitans  ,  et  peut-être  davantage ,  y  reçoivent  une  instruc- 
tion solide.  Cinq  cents  feuilles  sur  différens  sujets,  dans  la 
langue  du  pavs ,  ont  été  imprimées  par  nos  soins.  Elles 
contiennent  plus  de  la  moitié  du  Nouveau-Testament  et 
une  centaine  dhymnes.  Ces  matériaux,  imprimés  et  pu- 
bliés dans  des  formats  différens,  composent  une  masse  de 
sept  millions  de  pages  environ.  ■»  Si  le  tems  permettait  aux 
missionnaires  de  travailler  à  la  rédaction  d'un  journal, 
cette  entreprise  trouverait  de  nombreux  soutiens  ,  et  nous 
aurions  déjà ,  au  dire  de  jVI.  Stewart ,  une  feuille  poly- 
nésienne sous  le  titre  de  Havaiian  Herald  andSandwich 
Island  Register. 

Plusieurs  tentatives  ont  été  faites  pour  l'établissement 
d'un  code  de  lois  écrites  ;  mais  elles  n'ont  pas  été  complè- 
tement heureuses.  La  plupart  des  résidens  étrangers, nous 
n'osons  pas  dire  tous,  se  sont  opposés  à  cette  utile  innova- 
lion  ,  en  déclinant  la  juridiction  du  gouvernement  insu- 
laire. Il  est  vrai  qu  ils  ne  reconnaissent  pas  davantage  celle 
de  leurs  gouvernemens  -,  de  sorte  qu'entre  cette  double 
incompétence ,  ils  se  trouvent  de  fait  au-dessus  de  toutes 
les  lois.  Jusqu'à  présent  ils  ont  défendu  avec  quelque  suc- 
cès cette  sauvage  et  immorale  indépendance.  A  l'époque 
de  la  visite  de  lord  Bvron  ,  on  agitait  la  question  d'un 
code  de  lois  générales  qui  devaient  régler  les  rapports  po- 
litiques du  gouvernement  avec  les  administrés,  garantir 
les  droits  de  la  propriété  territoriale,  et  organiser  le  com- 
merce. Ces  dernières  sont  les  seules  qui  paraissent  avoir 
été  adoptées  ,  et  leur  influence  a  déjà  produit  d'heureux 
efièts.  La  régence  ,  qui  gouvernait  alors  au  nom  du  jeune 
roi ,  essava  dans  le  même  tems  d  introduire  quelques  lois 


3oO  MISSIONS   DE  SIU   STEWAllï 

de  police  inlérieure  pour  favoriser  la  répression  tks 
crimes.  Quelques-uns  des  missionnaires  furent  appelés 
pour  éclairer  la  discussion  5  mais  ,  pendant  la  délibération, 
une  émeute ,  organisée  et  dirigée  par  les  résidens  étran- 
gers, troubla  violemment  les  séances  du  conseil,  et  inti- 
mida les  chefs  du  gouvernement,  qui  jugèrent  prudent 
d'ajourner  l'exécution  de  leur  projet.  Cependant ,  malgré 
Us  efforts  de  la  même  opposition ,  les  régens  se  détermi- 
nèrent, en  1827,  à  promulguer,  contre  le  meurtre,  le  vol 
et  l'adultère ,  des  lois  qui  portaient  la  peine  de  mort  contre 
le  premier  de  ces  crimes  ,  et  l'emprisonnement  avec  les 
fers  contre  le  vol  et  l  adultère.  Ces  lois  furent  publiées  par 
le  roi  en  personne  devant  une  immense  assemblée  ^  plus 
lard  on  en  ajouta  quelques  autres  contre  le  jeu ,  l'ivrogne- 
rie ,  la  prostitution  et  la  violation  du  sabbat.  Un  fait ,  qui 
se  passa  dans  les  premiers  tems  de  la  mission ,  prouvera 
comment  quelques-uns  des  résidens  étrangers  se  jouent  de 
ce  qu  il  y  a  de  plus  sacré.  Mistress  Bingham  avait  réuni 
dans  une  école  un  certain  nombre  de  jeunes  filles  du  pays, 
qu'elle  avait  habillées  à  ses  frais ,  et  auxquelles  elle  était 
parvenue  à  donner  des  habitudes  laborieuses  et  quelques 
connaissances,  lorsqu'elles  furent  enlevées  en  plein  jour  et 
de  vive  force  à  leur  institutrice ,  qui  ne  put  opposer  que 
ses  larmes  à  la  violence  des  ravisseurs.  11  est  inutile  d'a- 
jouter que  ces  malheureuses  devaient  servir  aux  plaisirs 
des  auteurs  de  ce  rapt  infâme. 

Voici  un  autre  fait  qui  s'est  passé  en  1829,  et  qui  jette 
quelque  lumière  sur  les  habitudes  et  les  prétentions  des 
résidens  étrangers.  Dans  le  voisinage  de  Honoloutou  s'é- 
tend un  vaste  pâturage ,  propriété  communale  dans  la- 
quelle les  résidens  et  les  naturels  ont  le  droit  de  faire  paître 
les  chevaux  et  les  bétes  à  cornes.  Ce  pâturage  est  bordé  de 
plantations  qui  sont  des  propriétés  particulières,  et  lusage 


DANS  l'aRCHIPKL   SAKDWiCfl.  3ol 

adjuge  aux  propriétaires  de  ces  enclos  les  animaux  qui  en 
forcent  la  clôture.   Ordinairement  le  propriétaire  n'use 
pas  rigoureusement  de  son  droit  et  transige  moyennant 
une  indemnité  proportionnée  au  dommage  qu'il  a  souffert. 
Un  résident  anglais ,  possesseur  de  l'un  de  ces  enclos ,  avait 
l'habitude  de  tuer  sans  autre  forme  de  procès  les  animaux 
qui  violaient  la  consigne.  Un  jour  une  des  vaches  de  notre 
impitoyable  compatriote  s'introduisit  dans  la  plantation 
d'un  voisin ,  qui  la  retint  en  garantie  du  dommage  fait  à 
sa  propriété  ;  mais  il  céda  bientôt  aux  menaces  de  l'An- 
glais, qui  reprit  sa  bête  sans  dépens.  La  même  vache 
ayant  violé  une  seconde  fois  la  même  enceinte ,  le  proprié- 
taire prit  le  parti  de  la  tuer  pour  en  finir.  Indigné  de  cette 
représaille  violente ,  l'Anglais ,  accompagné  d'un  Améri- 
cain ,  arrive  à  cheval  chez  l'audacieux  ,  se  saisit  de  sa  per- 
sonne, lui  garrotte  les  mains,  et,  après  lui  avoir  passé  une 
corde  autour  du  cou ,  Taltache  derrière  son  cheval  et  l'em- 
mène à  toute  bride  à  la  ville  ,  située  à  trois  railles  environ. 
Il  aurait  sans  doute  rendu   l'ame  pendant  ce  périlleux 
trajet ,  si  un  charitable  insulaire  n  eût  coupé  la  corde 
qui  lui  serrait  la  gorge.  Toutefois  les  ravisseurs  continuè- 
rent leur  course  jusqu'à  la  ville,  où  leur  prisonnier  fut 
enfermé  sur  leur  dénonciation  et  mis  aux  ferg. 

Cette  affaire  fit  grand  bruit  à  Oahou.  Les  résidens  an- 
glais adressèrent  un  Mémoire  au  gouverneur,  dans  lequel 
ils  représentaient  que  leurs  jours  et  leurs  propriétés  ne 
seraient  plus  en  sûreté  dans  l'île ,  si  on  ne  réprimait  pas 
l'audace  de  leurs  adversaires.  Ils  sommaient  en  outre  le 
gouverneur  Boki  de  faire  à  leur  requête  une  réponse  ca- 
tégorique qu'ils  transmettraient  à  leur  gouvernement.  Un 
conseil  extraordinaire  s'assembla ,  et  la  réponse  fut  rédi- 
gée en  anglais  et  en  langue  hawayane.  Elle  était  digne  et 


302  MISSIOJN  DE  SIK  STEWATIT 

modérée.  Le  gouvernement  y  déclarait  que  sa  protection 
était  assurée  aux  résidens  5  mais  qu  ils  étaient  tous  justi- 
ciables des  lois  du  pays  -,  que ,  dans  l'espèce ,  les  plaignans 
avaient  eu  tort  de  se  livrer  à  des  violences  contre  celui 
qu'ils  accusaient,  et  que  ces  voies  de  fait  étaient  un  véri- 
table crime.  Cette  pièce  était  terminée  par  cette  allocution 
vraiment  touchante  :  «  Ceci  s'adresse  à  vous  tous ,  à  vous 
nos  pères ,  qui  êtes  venus  des  régions  d'où  soufflent  les 
vents  -,  ayez  pitié  d'une  nation  de  petits  enfans ,  tout  jeunes 
et  tout  faibles ,  dont  l'esprit  est  encore  couvert  de  ténè- 
bres j  aidez-nous  à  marcher  droit  et  recherchez  avec  nous 
ce  qui  doit  être  le  plus  utile  à  notre  pays.  »  Cette  réplique 
fut  peu  agréable  aux  auteurs  du  Mémoire ,  qui  menacè- 
rent de  châtier  rudement  ceux  qui  donneraient  de  la  pu- 
blicité à  ce  document.  Des  personnes  attachées  de  cœur  aux 
missionnaires  ,  essayèrent  de  les  détourner  de  prêter  leur 
presse  à  cette  œuvre  ^  mais  ceux-ci  n'écoutèrent  pas  ces 
conseils  de  prudence ,  et  nous  n'avons  pas  appris  qu'ils 
aient  eu  à  se  repentir  de  leur  courage. 

Si  les  résidens  étrangers  étaient  réellement  favorables  à 
la  cause  du  progrès,  et  s'il  avaient  sérieusement  le  désir 
d'améliorer  la  condition  des  insulaires,  ils  useraient  de  leur 
influence  pour  seconder  les  efforts  des  missionnaires.  Ce 
serait  là  le  seul  moyen  de  partager  la  confiance  que  ceux-ci 
inspirent  à  ce  peuple  enfant ,  qui  se  porte  naturellement 
vers  ceux  qui  lui  promettent  l'appui  dont  sa  faiblesse  a 
besoin.  Dans  le  conflit  qui  s'est  élevé  entre  les  résidens  et 
les  missionnaires ,  les  insulaires  ne  pouvaient  pas  hésiter 
à  prendre  parti  pour  ceux  qui  les  relèvent  de  l'ignorance 
et  de  la  corruption  par  de  pieuses  leçons  et  de  bons  exem- 
ples. La  force  des  choses  amène  les  missionnaires  sur  le 
terrain  de  la  politique ,  lors  même  que ,  fidèles  aux  instruc- 


DANS  l'archipel   SANDWICH.  3o3 

lions  reçues  de  leurs  supérieurs ,  ils  voudraient  s'en  tenir 
aux  matières  de  foi  et  de  conscience.  Leur  puissance  est 
le  prix  de  leur  dévoûment. 

Le  capitaine  Finch  était  porteur  d'une  lettre  du  secré- 
taire de  la  marine ,  M.  Southard ,  écrite  par  ordre  du 
président  Adams  au  jeune  roi  des  iles  Sandwich.  Cette 
lettre,  à  la  date  du  20  janvier  1829,  exprimait  Tadmira- 
tion  du  président  pour  les  progrès  des  insulaires  dans  la 
connaissance  des  lettres  et  de  la  vraie  religion  ;  elle  les  en- 
courageait à  persévérer  dans  la  même  voie  et  à  traiter  fa- 
vorablement les  missionnaires  à  cause  de  leur  dévoûment 
aux  véritables  intérêts  du  pays.  Le  ministre  ajoutait  que 
les  résidens  étaient  soumis  à  la  loi  commune  5  qu'ils  ne 
pouvaient  pas  la  braver  sans  violer  leurs  devoirs  envers  le 
gouvernement  insulaire  et  celui  de  leur  patrie ,  et  que  le 
capitaine  Finch  avait  ordre  d'accueillir  les  plaintes  que 
leur  conduite  avait  provoquées,  et  d'en  tirer,  dans  la  li- 
mite de  ses  pouvoirs ,  une  éclatante  réparation.  Cette  com- 
munication répandit  la  joie  parmi  les  insulaires  5  le  roi  et 
les  chefs  de  lile  en  écoutèrent  publiquement  la  lecture 
avec  une  émotion  qui  alla  jusqu'aux  larmes.  En  se  mon- 
trant sensibles  à  ce  point  à  un  témoignage  d'estime  donné 
par  un  gouvernement  étranger,  les  chefs  des  iles  Sand- 
wich reconnaissaient  naïvement  qu  ils  se  considèrent  comme 
des  enfaus  que  les  hommes  faits  de  l'Europe  et  de  l'Amé- 
rique doivent  guider  et  soutenir  pendant  les  années  de 
leur  laborieuse  éducation.  Toutefois,  les  résidens  améri- 
cains rédigèrent  contre  cette  lettre  une  protestation  ,  dans 
laquelle  ils  accusaient  le  secrétaire  de  la  marine  d'avoir 
outrepassé  son  droit  en  déclarant  que  la  Bible  chrétienne 
était  la  vraie  religion ,  et  en  recommandant  les  mission- 
naires à  la  bienveillance  du  peuple  et  du  gouvernement. 
Ils  affirmaient  en  outre  qu'aucun  résident  américain  ne 


3o4  MISSION   DE  SIR   STEWART 

s'élalt  mis  eh  contravention  avec  les  lois  du  pays,  et  que 
d'ailleurs,  quelle  qu'eût  été  leUr  conduite,  le  gouverne- 
ment des  Etats-Unis  n'en  était  pas  juge. 

Tel  est  l'état  des  choses  dans  cette  partie  du  monde 
océanien.  L'influence  de  l'Europe  et  de  l'Amérique  s  y 
fait  sentir  par  la  présence  des  missionnaires ,  des  résidens 
étrangers  et  des  voyageurs  que  le  commerce  attire  dans 
ces  parages.  Les  peuplades  indigènes  y  sont  appelées  à  la 
civilisation  par  la  religion  et  l  industrie  -,  mais  les  repré- 
sentans  des  intérêts  moraux  et  des  intérêts  matériels ,  di- 
visés par  le  désir  d'une  domination  exclusive,  se  livrent  à 
des  débats  dont  l'animosité  pourrait  amener  une  lutte 
fâcheuse.  Les  étrangers  qui  s'expatrient  pour  aller  s'éta- 
blir aux  îles  de  la  mer  du  Sud  ne  sont  pas ,  il  s'en  faut  de  |j 
beaucoup ,  la  fleur  de  nos  populations  ;  pour  la  plupart ,  'I 
ils  apportent  à  leurs  hôtes ,  déjà  flétris  par  les  vices  de  la 
barbarie,  les  vices  de  la  civilisation.  S'ils  agissaient  seuls 
sur  l'esprit  des  peuples,  il  faudrait  désespérer  de  l'a- 
venir de  ces  belles  contrées  :  la  décadence  morale  et  ma- 
térielle qui  avait  frappé  tous  les  observateurs  depuis  les 
voyages  de  Cook  n'aurait  eu  d'autre  terme  que  l'anéantis- 
sement complet  de  toutes  ces  tribus  sauvages,  si  l'inter- 
vention des  missionnaires  évangéliques  n'avait  pas  com- 
mencé l'œuvre  de  régénération  qui  se  poursuit  depuis 
quelques  années  avec  tant  de  succès.  Dans  cette  collision, 
l'instinct  des  insulaires  ne  s'est  pas  mépris  sur  les  véri^ 
tables  défenseurs  de  leurs  intérêts  :  d'un  côté  ,  ils  ont  vu  la 
cupidité  qui  s'enrichissait  à  leurs  dépens ,  et  limmoralilé 
qui  exploitait  leurs  vices  et  leurs  ftiiblesses  ^  de  l'autre  ,  ils 
ont  reconnu  un  dévoùment  sincère ,  qui  leur  donnait  le 
précepte  et  l'exemple  du  sacrifice.  Ils  ont  senti  leur  cœur 
ému  et  fortifié  par  une  parole  qui  échauffe  et  nourrit 
l'amc ,  et  ils  ont  comj)ris  qu'il  n'y  avait  pour  eux  de  vrai 


DANS  i.'^p.cnrpr.L  sandwich.  3o5 

bonlicur  et  de  dignité  que  dans  les  voies  qui  leur  étaient 
tracées  par  de  véritables  amis  de  rhumanité.  Espérons  que 
les  clameurs  de  l'intérêt  et  les  sourdes  menées  de  la  cor- 
ruption ne  prévaudront  pas  contre  les  efforts  d'un  héroïque; 
désintéressement. 

(  Norlh  American  Roi^iew.  ) 


ao 


JOURNAL   D'UN  MÉDECIN  (i). 

N^  XI. 
FAUTE  ET  REPENTIR. 


La  dernière  et  la  plus  méprisable  de  toutes  les  créatu- 
res, une  pauvre  fille  rebutée  du  monde,  sera  l'objet  et  non 
riiéroine  de  ce  récit.  Lecteur,  vous  n'exigez  pas  sans  doule 
que  ma  plume  embellisse  et  colore  pour  vos  menus  plaisirs 
ces  rêves  sans  vie  et  sans  chaleur ,  que  les  romanciers  ap-  ^ 
pellent  un  héros  et  une  héroïne  :  j'arrache  des  feuilles  de 
ma  vie  quelques  lambeaux  épars,  tels  absolument  qu'ils 
se  présentent,  flétris,  décolorés,  lacérés,  humides  de  larmes 
et  quelquefois  de  sang.  Puisse  cette  reproduction  de  mes 
souvenirs  et  de  mes  impressions  trouver  de  l'écho  dans  les 
amesî  Je  dirai  tout  ce  que  j'ai  senti  et  tout  ce  que  j'ai  vu  ; 
je  ne  reculerai  pas  même  devant  la  honte  de  me  montrer 
accessible  à  des  sentimens  de  pitié  que  le  monde  pourrait 
trouver  inconvenans  et  déplacés.  Pauvre  enfant!  fragile 
femme  !  punie  si  cruellement!  brebis  égarée  du  bercail,  et 
marquée  d'une  lèpre  hideuse  ,  quelques  larmes  seront 
consacrées  à  ton  souvenir. 

Que  l'on  imagine,  si  l'on  peut,  une  misère  plus  com- 
plète ,  une  victime  plus  abjecte.  On  a  du  le  deviner 
déjà  ;  je  veux  parler  d'une  femme  dont  la  seule  désigna- 
tion émeut,  chez  les  femmes,  non  la  pitié,  mais  la  colère 

(i)  V'^oyez  les  arlicles  précétlens  dans  les  Numéros  2,4»  5  .  6  ,  7  , 
8,9,  II,  1 5  et  24  de  la  seconde  série. 


FALTK   ET  REPE^T^K.  3o^ 

et  le  dé{»oûl  de  l'ame  la  \Aas  luMinête  et  la  pUis  tendre. 
Nul  èlrc  ne  pensait  à  loi ,  ^icrsonne  ne  s  intéressait  à  ton 
sort,  et  ton  agonie  était  celle  du  crime  en  horreur  à  tous, 
quand  j'ai  pris  pitié  de  toi. 

Voici ,  dans  toute  sa  simi>licité  ,  le  récit  du  houte  et  de 
douleur ,  mais  aussi  de  repentir  et  de  réconciliation  mo- 
rale, que  je  recueillis  près  de  ce  lit  de  mort  abandonné. 
En  lisant  ces  pages,  que  Ion  s  arrête  un  moment,  et  que 
l'on  réfléchisse  que  c'est  là  une  histoire  de  tous  les  jours, 
un  fait  commun  et  trivial  comme  le  pavé  de  nos  capitales^ 
que  îon  y  pense  avec  angoisse,  cette  jeune  fille,  ce  soal 
des  milliers  déjeunes  filles,  enlevées  par  le  même  mons- 
tre ,  englouties  par  le  même  gouffre.  La  cinquième  partie 
/.  au  moins  de  la  |)opulalion  féminine  n'a  pas  d'autres  an- 
nales. Epouvantable  pensée  sur  laquelle  les  hommes  du 
gouvernement  et  de  la  philantropie  devraient  enfin  arrêter 
leurs  regards  ! 

L'automne  de  1818  allait  finir.  Nous  étions  assis  au- 
tour du  foyer  de  la  famille,  dont  le  poker  (i)  ranimait  la 
flamme  ^  j'étais  fatigué  de  mes  courses,  et  nous  nous  tai- 
sions ;  la  pluie ,  qui  avait  tombé  pendant  le  jour ,  con- 
tinuait avec  violence ,  et  le  bruit  sourd  de  sa  chute  se 
mêlait  au  sifllement  lugubre  du  vent  d  automne.  Je  goû- 
tais vivement  cette  paix  de  la  famille,  dont  le  tumulte  ex- 
térieur augmentait  le  charme.  Arrivé  enfin  à  celte  époque 
de  la  vie,  où  tout  homme  laborieux  peut  recueillir  le 
fruit  de  ses  fatigues  et  de  ses  travaux,  j'arrêtais  avec  com- 
plaisance mes  regards  sur  cette  scène  intérieure  5  sur  un 
de  mes  enfans  répétant  sa  leçon  aux  genoux  de  sa  mère  ; 

(1)  Morceau  de  fer  ;m  iiioveu  tluqucl  on  attise  lo  cliaiiiou  de  terre 
déposé  dans  la  grille- 


3o8  FAUTE  ET   REPENTIR. 

sur  un  autre  qui  se  jouait  auprès  du  foyer ,  jouissances 
bien  simples  assurément ,  mais  qui  seront  toujours  les 
plus  vives  et  les  plus  profondes  qu  un  homme  de  bien 
puisse  sentir. 

«  Qu'y  a-t-il  donc?  demandai-je  au  domestique  qui  en- 
trait. 

—  Une  femme  est  en  bas ,  et  demande  à  vous  parler , 
monsieur.  » 

Je  descendis  et  j'aperçus,  assise  sur  la  banquette,  dans 
le  corridor  du  rez-de-chaussée ,  une  6gure  grasse  ,  noire , 
flétrie  et  matïlée,  que  la  lampe  suspendue  à  la  voûte  éclai- 
rait à  demi ,  et  qui  se  leva  quand  je  m'approchai  d'elle  ^ 
c'était  une  femme  mal  velue,  ramassée  dans  sa  taille,  et 
dont  l'œil  éteint  semblait  nager  encore  dans  l'ivresse  du 
jour  précédent;  elle  me  présenta  un  fragment  de  papier 
sale  ,  et  me  dit  d'un  air  nonchalant  : 

«  C'est  une  jeune  dame  qui  a  besoin  de  vous,  mon- 
sieur le  docteur.  » 

Je  lus  ces  mots  écrits  sur  le  morceau  de  papier  :  «  Miss 
»  Edwards,  cour  du  Lion,  rue  de  Blenheim,  n°  1 1 ,  au  troi- 
»  sième  étage.  »  Ces  lignes  étaient  tracées  d'une  main 
tremblante  et  débile ,  mais  je  fus  frappé  de  la  légèreté  et  de 
la  délicatesse  des  caractères. 

«  Cette  dame  est  malade?  demandai-je  à  la  vieille 
femme. 

—  Malade  ?  oh  !  je  vous  en  réponds  !  C'est  une  femme 
qui  n'a  pas  long-lems  à  vivre  ;  elle  est  usée ,  voyez-vous  ! 
c'est  fini  1  » 

L'air  d'insouciance  et  d'impudence  de  cette  femme  me 
choquait  singulièrement,  et  il  ne  fallait  pas  une  grande 
sagacité  pour  savoir  à  qui  j'avais  afifaire.  D'ailleurs,  je  Ta- 
voûrai,  la  nuit  était  si  mauvaise  et  la  rue  de  Blenheim 
si  éloignée  de  ma  maison ,  que  je  ne  me  souciais  guère 


FAUTE   ET   KEPEWTIR..  3of) 

de  me   déplacer  inutilement  et  de  suivre  l'élrange  guide 
que  Ton  m'envoyait. 

«  A-l  on  réellement  besoin  de  moi  ?  demandai-je  à  la 
femme. 

—  Elle  veut  absolument  vous  voir  5  elle  s'est  trouvée 
très-mal. 

—  Est-ce  un  mal  subit,  une  indisposition  momentanée  ? 

—  Non  ,  monsieur.  Voici  déjà  long-tems  qu'elle  traîne  ^ 
je  ne  Tai  jamais  vue  bien  portante  depuis  qu'elle  est  venue 
loger  chez  moi. 

—  Je  vous  conseille  de  la  conduire  au  dispensaire. 

—  N'ayez  pas  peur,  monsieur,  n'ayez  pas  peur  :  par- 
dieu!  vous  serez  payé. 

—  Très-bien ,  très-bien,  je  vous  suis ,  »  lui  dis-je  vive- 
ment ,  pour  me  débarrasser  d'elle ,  car  sa  présence  dans 
ma  maison  me  révoltait.  Elle  descendait  les  marches  du 
perron,  et  je  fermais  la  porte  sans  cérémonie,  lorsque 
se  retournant  elle  s'écria  : 

«  Ma  maison  est  un  peu  bruyante.  Mais  que  cela  ne 
vous  effraie  pas  :  j'y  tiendrai  la  main ,  et  je  dirai  à  mes...» 

Elle  allait  continuer  son  explication ,  dont  je  n'avais  nul 
besoin  :  commentaires  inutiles  que  je  devinais  sans  peine, 
et  que  j'interrompis  brusquement  en  fermant  la  porte  de 
la  rue.  Je  restai  indécis  pendant  quelques  momens,  sur  ce 
que  je  devais  faire 5  enfin,  le  sentiment  du  devoir  l'em- 
porta sur  toutes  les  autres  considérations.  Armé  de  mon 
parapluie  et  couvert  de  mon  manteau ,  je  m'aventurai  dans 
ces  rues  ,  que  des  torrens  fangeux  traversaient ,  dont  les. 
lampes  nocturnes  s'effaçaient  sous  le  voile  de  la  pluie  on- 
doyante ,  et  dont  le  silence  et  la  solitude  avaient  quelque 
chose  d'effrayant.  Quelques  téflexions  peu  rassurantes  s'é- 
veillèrent dans  mon  esprit.  Après  avoir  marché  pendant 
un  quart-d'heure,  j'atteignis  le  quartier  de  Lambeth,  où  se 


dlO  FAUIE  ET  r.ErENTIR. 

trouvait  située  la  maison  que  je  cherchais.  Dans  ces  rues 
tortueuses  ,  pas  un  réverbère  allumé ,  pas  une  lumière  qui 
scintillât  à  travers  les  volets,  pas  un  watchraan  de  garde. 
Je  me  souvins  d'avoir  lu  dans  les  journaux  de  la  semaine 
précédente  Thistoire  d'un  médecin  qui,  comme  moi,  s'é- 
tait hasardé  pendant  la  nuit  dans  ce  quartier  immonde, 
habité  par  une  population  vicieuse.  Son  guide  l'avait  con- 
duit dans  une  maison  isolée,  d'où  il  était  sorti  dépouillé 
de  ses  vêtemens,  de  ses  objets  précieux,  et  cruellement 
battu.  J'enfonçai  dans  mon  gousset  la  chaîne  d'or  de  ma 
montre  ;  et ,  boutonnant  avec  soin  ma  redingote  ,  j'entrai 
bravement  dans  la  cour  du  Lion. 

La  vieille  porte  de  chêne  peinte  en  rouge  restait  tou- 
jours ouverte.  Un  carré  de  maisons  de  brique  à  trois  étages 
étak  éctairé  par  un  seul  réverbère  central ,  dont  le  vent  et 
la  pluie  ballottaient  et  obscurcissaient  les  lueurs  inégales 
et  blafardes  ;  ce  demi-rayon  incertain  se  promenait  toufr- 
à-lour  sur  dix  ou  douze  portes  ouvertes  :  là  des  femmesr 
étaient  groupées ,  chantent  à  pleine  gorge  ,  conversanjt  avec 
une  familiarité  vulgaire  d'un  bout  de  la  cour  à  Tautre, 
ébranlant  l'air  de  leurs  cris  et  de  leurs  risées.  J'étais 
dans  un  affreux  repaire,  véritable  nid  de  guêpes.  Je  trou- 
vai enfi»  le  n°  1 1 ,  dont  la  porte  était  ouverte  comme  toutes 
les  autres.  Assise  sur  la  natte  intérieure,  une  femfme  que 
je  heurtai  dans  l'obscurité  coramença  pat  me  mau^dire , 
et  quand  je  lui  appris  qui  j  étais  : 

a  Ah  !  s'écria-t-elle  ,  c'est  le  docteur  qui  vient  voir 
Sally.  » 

La  ménve  figure  noire  et  tout  empreinte  d»  vice,  qu& 
j'avais  congédiée  si  lestement,  paru*.  C'éfait  la  maîtresse  du 
logis,  la  mère,  selon  l'argof  de  ces  lieu«  i^ifàitïes  ^  e.Uie 
tenait  à  la  ma'rn  un  Htrnïl)cau  de  cuivre,  armé  de  ssa  chan- 
delle. 


FAUTE   ET   UErEMlR.  3ll 

«  Par  ici,  monsieur,  par  ici^  je  vais  vous  conduire. 
Belly,  prenez  le  parapluie  de  monsieur. 

•^—  Je  vous  remercie  ^  il  n'esl  pas  très-mouillé.  » 

Je  suivis  cetle  femme  ,  toujours  armé  du  parapluie  , 
dont  leau  qui  dégouttait  traçait  un  long  ruisseau 5  les 
mains  auxquelles  il  aurait  fallu  le  confier  me  semblant 
peu  sûres  ,  je  ne  voyais  pas  de  raison  pour  me  priver, 
non -seulement  d  un  ustensile  nécessaire,  mais  dune 
arme  défensive  dans  le  besoin.  Le  vieil  escalier  chan- 
celant s'ébranla  sous  mes  pas ,  et  la  porte  de  la  chambre  à 
coucher  s'ouvrit.  Alors  ma  crainte  et  mon  inquiétude 
firent  place  à  d'autres  émotions.  Qui  peindrait,  sans  in- 
spii'er  le  dégoût,  la  malpropreté  de  cet  asile?  Une  chan- 
delle commune  était  plantée  dans  une  bouteille  placée  sur 
la  cheminée ,  et  tenait  compagnie  à  deux  ou  trois  tasses 
ébréchées ,  à  quelques  pots  de  pommade  en  débris.  La 
lon^e  mèche  de  la  chandelle  fumeuse  répandait  une 
clarté  sombre  sur  deux  ou  trois  chaises  déjetées,  sur  une 
petite  commode  brisée  eu  plusieurs  endroits,  sur  une  petite 
table  ronde  à  dessus  de  marbre  fendu,  sur  une  vieille 
malle  de  crin ,  veuve  de  la  moitié  de  son  couvercle.  Une 
saveur  lourde  ,  épaisse ,  maladive  ,  soulevait  le  cœur  en 
entrant  \  il  y  faisait  très-chaud ,  et  un  bon  feu  de  tourbe 
brûlait  dans  une  petite  cheminée  à  grille.  Pour  suppléer 
à  l'absence  de  toutes  les  vitres  cassées ,  vieux  livres ,  robes 
en  lambeaux,  avaient  été  entassés  dans  les  interstices. 
J  éprouvais  dans  ce  repaire  un  sentiment  de  malaise  j  je 
fus  un  moment  tenté  de  me  retirer. 

((  La  voilà ,  cetle  pauvre  fille ,  me  dit  la  vieille  en  en- 
trant -,  cela  ne  va  pas  bien ,  comme  vous  allez  voir,  mon- 
sieur. »  » 

Et  toute  pantelante  de  l'effort  que  lui  avaient  coûté  les 
marches  qu  elle  avait  |;ravies ,  elle  s'appuya  sur  la  chemi- 


3l2  FAUTE  ET  KEl'ENTlIÎ. 

née  ^  puis ,  après  avoir  mouché  la  cliandelle  et  attisé  le  feu, 
elle  s'en  alla  en  me  disant  : 

«  Je  crois  que  miss  Edwards  désire  être  seule  avec  vous, 
monsieur;  je  vous  laisse.  Si  vous  avez  besoin  de  quelque 
chose,  il  y  a  du  monde  dans  la  maison.  » 

Elle  referma  la  porte ,  et  je  respirai  un  peu  plus  libre- 
ment; sa  présence  me  suffoquait.  J'approchai  du  lit  une 
des  chaises  et  la  table ,  sur  laquelle  je  plaçai  la  chandelle. 
Une  femme  était  étendue  sur  le  lit ,  au  milieu  de  ses  véte- 
mens  en  désordre  et  la  figure  cachée  dans  ses  deux  mains. 

((  Vous  souffrez  beaucoup,  v  lui  dis-je  en  essayant  de 
détacher  une  de  ses  mains.  Je  voulais  à-la-fois  tâter  son 
pouls  et  voir  sa  figure  ;  mais  ses  doigts  étaient  fortement 
serrés,  et  je  ne  pus  y  réussir;  quand  je  renouvelais  cette 
tentative ,  un  gémissement  imperceptible  s'échappait  de 
son  sein. 

«  Vous  souffrez  donc  beaucoup  ,  repris-je  ;  permettez- 
moi,  du  moins,  madame,  de  faire  tout  ce  qui  sera  en  mon 
pouvoir  pour  vous  soulager.  » 

Sa  figure  restait  cachée  ;  ses  mains  ne  remuaient  pas. 

«  Allons,  lui  dis-je,  je  suis  le  docteur  ***.  Vous  m'avez 
fait  demander ,  me  voici  ;  dites-moi  où  vous  souffrez. 
Pourquoi  me  cacher  ainsi  votre  visage? 

—  Eh  bien  !  me  connaissez-vous  ?  » 

C'étaient  moins  des  paroles  qu'un  cri  faible  et  gémis- 
sant ;  elle  s'était  levée  en  disant  ces  mots  ,  et  de  ses  deux 
mains  elle  ramenait  vers  les  tempes  ses  touffes  de  cheveux 
noirs.  Je  vis  une  figure  pâle  et  décharnée,  dont  les  re- 
gards s'arrêtaient  sur  moi,  pleins  d'angoisse  et  d'effroi.  La 
soudaineté  imprévue  et  la  singularité  de  ce  mouvement 
m'avaient  surpris.  Elle  resta  long-lenis  dans  la  même  atti- 
tude, respirant  péniblement  et  par  saccades,  et  continuant 
d'arrêter  sur  moi  son  œil  morne  el  terrible ,  qui  me  frap- 


FAITE  ET  REPENTIR.  3l3 

pait  de  stupeur.  Pcu-à-peu  ,  lenlcmcnt,  je  la  reconnus  5 
s(>s  Irails  se  représentèrent  à  ma  mémoire  tels  que  je  les 
avais  vus  jadis  :  un  frisson  involontaire  fit  trembler  tout 
mon  corps,  et  cette  sensation  pénible,  cette  sueur  glacée 
qui  se  promenèrent  sur  tous  mes  meml^res  agités,  je  ne 
les  oublirai  jamais. 

((  Hortense  !  est-ce  possible  ?  » 

J  élevais  les  mains,  consterné  :  je  doutais  encore,  et  ne 
savais  si  mes  yeux  ne  me  trompaient  pas.  Elle  ne  répondit 
rien  ^  mais  elle  remua  la  tcle  vivement  pendant  quelques 
secondes ,  et  tomba  épuisée  sur  son  chevet.  Taurais  voulu 
lui  parler,  lui  prendre  la  main  ;  mais  j'étais  si  agité ,  je 
venais  de  recevoir  une  si  étrange  secousse  ,  que  ,  pendant 
quelques  momens ,  je  me  trouvai  incapable  de  parler  et 
d  agir.  Quand  je  revins  à  moi ,  elle  s  était  évanouie.  Dieul 
quelle  ruine!  et  qu'était  devenue  cette  beauté?  Quoi!  cet 
être  usé ,  vieilli  dans  sa  jeunesse  et  dans  sa  fleur ,  dé- 
charné ,  frappé  du  sceau  de  la  débauche ,  cette  femme 
repoussée  de  tous  et  mourant  dans  la  tanière  du  vice  vul- 
gaire et  grossier,  c'était  elle!  c'était  la  jeune  fille  brillante 
qui  avait  fait  les  beaux  jours  de  Bath  et  de  la  plus  élégante 
société  des  Trois  -  Royaumes  !  Hortense,  l'amie  de  ma 
femme  ,  une  jeune  fille  charmante  ,  que  j'avais  vue,  avant 
notre  mariage,  si  fraîche,  si  riante  et  si  digne  d'estime 
et  d'amour! 

Une  bouteille  de  sels,  que  je  portais  toujours  avec  moi , 
lui  rendit  l'usage  de  ses  sens  :  ses  paupières  se  soulevèrent 
lentement ,  et  quand  sa  prunelle  se  découvrit  et  s'arrêta 
sur  moi ,  elle  se  voila  aussitôt.  Hortense  se  retourna  par 
un  mouvement  brusque  et  convulsif ,  et  croisa  de  nouveau 
ses  mains  sur  son  visage  qu'elle  voulait  cacher. 

«  Miss  Bentley,  lui  dis-je  en  me  rappelant  son  nom  de 


3l4  FAUTE  El   REPENTIR. 

l"aftiiUe,ati  nom  da  ciel  calmez-vous,  si  vous  continuez 
ainsi  je  ne  pourrai  vous  être  utile  à  rien.  » 

^lais  quand  elle  entendit  son  nom  de  famille  sortir  de 
mes  lèvres ,  1  impression  que  ce  mot  fit  sur  elle  eut  quel- 
que chose  de  vraiment  affreux.  Elle  remua  de  nouveau  la 
télé  comme  si  elle  eût  voulu  dire  :  «  Non  ,  non  ,  je  ne 
m'appelle  plus  ainsi.  » 

«  Vous  n'avez  pas  peur  de  moi ,  lui  dis-je ,  vous  ne 
pouvez  pas  en  avoir  peur.  Je  désire  sincèrement  vous  être 
utile,  veuillez  donc  me  dire  où  vous  souffrez.  » 

—  Là!  »  s'écria- t-elle  ,  en  plaçant  sa  main  gauche  sur 
son  cœur ,  avec  une  expression  si  tragique ,  et  si  amère- 
ment profonde ,  que  si  l'homme  le  phis  dépravé ,  le  plus 
habitué  aux  artifices  de  la  séduction,  eût  pu  la  voir  et 
l'entendre  lorsqu'elle  prononça  ce  mot  unique,  il  se  serait 
repenti.  J'essavai  de  cacher  mon  émotion  ^  je  pris  sa  main , 
je  lui  tâtai  le  pouls ,  et  j'essayai  de  me  renfermer  dans  les 

devoirs  de  mon  état. 

(i  Ressentez-vous  ,  lui  demandai-je  ,  quelques  douleurs 

de  l'autre  côté  ?  » 

Elle  répondit  par  un  signe  de  tète  af&rmatif. 

<t  Crachez-vous  le  sang  ?  répondez-moi ,  miss  Bentley. 

—  Miss  Bentley  !  miss  Bentley  !  Pourquoi  ce  nom  ?  pour- 
(|uoi  me  le  donnez-vous?  Je  ne  m'appelle  pas  ainsi;  vous 
vous  moquez  :  ah  !  cela  est  cruel  !  cela  est  cruel  !  Au  sur- 
plus, je  m  y  attendais...  » 

Après  avoir  prononcé  ces  mots,  Hortense  laissa  couler 
un  torrent  de  larmes  qui  la  soulagèrent;  je  me  rassis; 
pendant  quelque  tems  nous  gardâmes  le  silence.  Enfin, 
elle  me  dit  à  demi-voix  : 

u  Je  pense  bien  que  vous  êtes  étonné  et  choqué...  de  me 
voir  ici...  sans  doute...  Sans  doute...  on  vous  a  tout  appris. 


FAljTE  ET  UEPEJNTIR.  3l5 

—  Nous  parlerons  de  cela  plus  tard  ;  occupons-nous 
(iabord  de  votre  santé.  Vous  êtes  très-mal ,  à  ce  qu  il  me 
semble  ;  pourquoi  ne  m'avez-vous  pas  fait  demander  plus 
loi?  Y  a-t-il  long-lems  que  vous  son  tirez  ?  Si  j'avais  su 
(iue  vous  aviez  besoin  de  mes  soins ,  je  me  serais  empressé 
de  vous  les  offrir.  Assurément,  Hortense  ,  vous  ne  me  les 
auriez  pas  demandés  deux  fois. 

—  Je  n'osais  pas ,  je  n'osais  pas ,  docteur  ^  je  regrette 
même  de  vous  avoir  envoyé  cliercher.  Votre  présence  et 
vos  paroles  m'ont  fait  du  mal ,  et  m'ont  rendue  pres- 
que folle  -,  comme  vous  voyez  ,  je  souffre  horriblement  ; 
là,  là  dans  le  cœur.  C'est  un  enfer  ,  ajouta-t-elle ,  en  pro- 
nonçant cette  dernière  syllabe  avec  une  vibration  pénétrante 
(  t  une  intonation  qui  révélait  une  insupportable  douleur. 

—  Réprimez  ,  lui  dis-je ,  cette  violence,  ou  ma  présence 
loi  deviendrait  absolument  inutile.  Quelle  est  cette  folie  ? 
.1  quoi  peut-elle  vous  servir  ?  et  pourquoi  resterais-je  ici 
f[uanJ  vous  m'ôtez  les  moyens  de  vous  être  utile.  « 

Elle  ne  dit  rien ,  mais  toussa  violemment  5  puis  elle  se 
eva  sur  son  séant,  chercha  son  mouchoir.  Un  moment 
.j)rès  je  le  vis  tout  baigné  de  sang  ;  un  vaisseau  s'était  brïsé 
wuns  sa  poitrine. 

J'étais  extrêmement  effrayé.  Comme  elle  était  forcée  de 
se  servir  incessamment  de  son  mouchoir ,  jl  fut  bientôt 
hors  d'état  de  lui  servir  à  rien.  D'un  signe  de  main  el'î'e 
indiqua  les  tiroirs  de  la  vieille  commode  j  je  la  compris, 
et  j'en  tirai  un  mouchoir  blanc  -,  bientôt  il  fut  comïne 
l'autre,  souillé,  flétri  et  inutile;  il  fallut  le  remplacer. Dans 
i(  s  intervalles  de  cette  cruelle  manœuvre ,  elle  essayait  de 
me  parler,  mais  je  l'arrêtais;  et,  la  regardant  de  l'air  le 
plus  solennel  et  le  plus  grave  :  «  Au  nom  de  Dieu  !  lui  dis- 
je,  taisex-vous;  un  mot  de  plus  et  vous  êtes  morte.  Votre 
vie  ne  tient  à  rien.  » 


3l6  FAUTE  ET   UEPENTin. 

Ses  lèvres  s'agitaient  encore  pour  me  parler. 

«  Je  vous  répète,  mV-criai-je  en  lui  saisissant  le  bras, 
que  cette  mort  sera  un  suicide ,  et  que  toutes  les  consé- 
quence d'un  tel  acte  pèseront  sur  vous.  » 

Un  sourire ,  qu'il  serait  difficile  de  caractériser  et  de 
faire  comprendre  ,  un  sourire  tel  que  des  lèvres  humaines 
n'en  avaient  peut-être  jamais  formé ,  effleura  sa  bouche 
un  moment  :  puis  elle  se  tut.  Je  résolus  de  la  saigner. 
Peut-être  s'étonnera-t-on  de  me  voir  agir  ainsi ,  et  enlever 
encore  du  sang  à  une  femme  qui  en  avait  tant  perdu  5  mon 
but  était  d'affaiblir  l'action  du  cœur,  et  de  diminuer  ainsi 
le  volume  de  sang  qu'il  déverse  dans  le  vaisseau  brisé. 

Lorsqu'elle  vit  mes  préparatifs ,  la  lancette  qui  brillait 
dans  ma  main  et  la  vieille  aiguière  fendue  que  je  venais 
d  apporter ,  elle  me  montra  tous  les  linges  empourprés  de 
sang  qui  jonchaient  le  lit  :  puis  elle  murmura  très-faible- 
ment et  d'un  air  surpris  : 

«  Encore  du  sang  !  » 

—  Restez  tranquille,  lui  dis-je.  et  fiez-vous  à  moi.  » 
Saignée  à  blanc,  elle  s'évanouit;  celle  teinte  grise  et 

matte  qui  annonce  la  mort  passa  sur  son  visage  comme  une 
nuée  sombre ,  et  elle  dit  en  respirant  à  peine  : 

«  Est-ce  que  je  meurs  ?  » 

Je  bandai  son  bras  de  mon  mieux  5  j'écrivis  une  or- 
donnance sur  le  premier  lambeau  de  papier  qui  s'offrit ,  et 
quelle  que  fût  ma  répugnance,  j'ouvris  la  {)orle  cl  j'appelai. 

«Ah!  dit  la  femme  qui  entra  dans  ce  taudis,  toute 
couverte  de  rubans  flétris  et  de  fleurs  fanées ,  c'est  donc 
une  affaire  finie  5  Sally  a  déménagé. 

—  Taisez-vous,  lui  dis-je  ;  qu'on  porte  ceci ,  à  l'instant 
même,  chez  le  pharmacien  le  plus  voisin.  » 

J'épargnerai  au  lecteur  une  foule  de  détails  dont  la  nu- 
dité révollanle  n'ajouterait  rien  à  linlérêl  de  ce  récit.  Ce 


FAUTE    ET   IIEPKNTIK.  Sl^ 

lut  la  mère ,  comme  on  Tappc^lail  ,  qui  se  chargea  d'aller 
chercher  la  poùon.  Quand  elle  rentra  ,  elle  s  approcha  du 
lit  comme  si  elle  eût  pris  intérêt  à  la  malade ,  et  me  dit 
tout  bas  : 

«  Est-elle  beaucoup  plus  mal  ? 

—  Ouv,  madame  ;  elle  demande  les  plus  grands  soins; 
si  l'on  n'y  prend  garde ,  elle  ne  passera  pas  la  nuit. 

—  Ne  vaudrait-il  pas  mieux  l'envoyer  à  Thôpilal  tout 
simplement  ?  »  Et  elle  fixait  sur  moi  de  gros  yeux  stupides 
et  hébétés. 

«  Il  ne  faut  pas  qu'elle  bouge  de  son  lit ,  entendez-vous  ? 
il  faut  qu'elle  y  reste  long-tems  et  dans  le  plus  grand 
calme  ,  je  vous  en  préviens  ! 

—  Vous  m'en  prévenez  I  et  que  diable  voulez-vous  que 
j'en  fasse  ?  je  ne  tiens  pas  un  hôpital  de  femmes  malades.» 

J'eus  peine  à  étouffer  mon  indignation. 
«  Allons,  ma  bonne  femme,  ayez  un  peu  pitié  de  cette 
malheureuse  \  c'est  son  lit  de  mort. 

—  A  tous  les  diables  d'enfer  les  lits  de  mort  !  Qui 
paiera  les  frais  de  sa  maladie?  Ce  n'est  pas  moi  assuré- 
ment, et  je  défie  la  paroisse  de  m'y  forcer.  Mais,  à  propos, 
Sally ,  continua-t-elle  en  s'approchant  du  lit ,  vous  aviez 
de  l'argent  il  y  a  quelques  jours  ,  qu  en  avez-vous  fait?  w 

Je  l'éloignai  du  lit  en  lui  disant  : 

«  Descendez  chez  vous ,  nous  arrangerons  tout  cela.  » 

Mais  elle  n'avait  pas  l'air  de  vouloir  m'entendre.  Je  me 

plaçai  devant  elle  \  et ,  la  regardant  d'un  œil  courroucé , 

je  lui  dis  : 

«Vous  tuez  celte  femme  ;  allez  vous-en.  » 

Et  je  la  poussai  par  les  épaules  en  refermant  la  porte. 

La  malade  avait  entendu  toute  cette  conversation ,  qui 

l'avait,  comme  on  le  pense  bien,  cruellement  agitée.  Je 

saisis  le  moment  où  elle  voulait  me  parler  : 


3l8  KAtTE  ET   REPEKTIU. 

«  Il  faut  que  vous  me  laissiez  parler  seul ,  lui  dis-je-,  un 
mouveraenl  de  tète  suffira  pour  me  faire  conuaîlre  votre 
approbation  ou  votre  désapprobation  \  vous  direz  oui  et 
non  par  signes.  Croyez-vous  que ,  si  une  femme  âgée  et 
respectable  ,  attachée  à  un  dispensaire  de  Londres ,  venait 
ici  vous  soigner,  les  gens  de  la  maison  y  consentii^aient  ? 
Croyez-vcMis  qu'elle  pût  vous  rendre  les  services  néces- 
saires ,  jusqu'au  moment  où  vous  quitteriez  cette  mai- 
son ?  » 

Je  vis  que  mes  dernières  paroles  Tétonnaient.  Elle  baissa 
la  tète  en  signe  d'assentiment. 

«  Quand  vous  irez  mieux  ,  consentez-vous  à  être  trans- 
portée dans  un  dispensaire  que  je  connais,  et  où  vous 
seriez  très-bien  soignée  ? 

—  Oui,  répondit-elle  par  un  signe. 

—  Devez-vous  quelque  chose  ici  ? 

—  Ahl  mon  crime  a  payé,  »  répondit-elle  faiblement. 
Je  lui  ordonnai  le  silence  ^  et  je  repris  : 

«  Nous  nous  entendons  fort  bien  maintenant;  adieu.  Je 
ne  peux  pas  rester  davantage,  iet  vous  avez  besoin  de  repos. 
Il  faut  qu'on  donne  de  Tair  à  cette  chambre  et  que  l'on  vous 
fasse  prendre  la  potion.  Je  vais,  en  descendant,  recom- 
mander aux  gens  de  la.  maison  de  vous  laisser  tranquille  ; 
surtout  ne  parlez  pas-,  sî>u§  ^upun  prétexte,  pour  aucun 
motif ,  au  nom  de  toutes  vos  espérances  pour  cette  vie ,  de 
toutes  vos  craintes  pour  lautre...  je  vous  l'ordonne!  Que 
Dieu  vous  protège  !  à  demain .  » 

J'allais  sortir ,  elle  me  rappela  ,  chercha  long-tems  quel- 
que chose  sous  le  chevet  de  son  lit ,  et  en  tira  une  bourse 
qu'elle  me  présenta. 

«  Allons  ,  lui  dis-je ,  laissez  cela. 

—  Mais  votre  visite  doit  être  payée,  murmura-t-clle. 

—  Vous  clos,  pour  moi,  une  malade  du  dispensaire,  et 


FA,l)TU  Eï  nJEPE^TIn.  3<() 

mon  devoir  est  de  vous  soigner...  Tout  cela  est  inutile  ; 
finissons-en...  ou  vous  ne  me  reverrez  pas.  » 

La  bourse  retomba  sur  le  lit  ;  elle  prit  ma  main  ,  leva 
les  yeux  vers  moi  avec  une  expression  bien  douloureuse , 
et  je  sentis  des  larmes  qui  tombaient  brûlantes  sur  mes 
doigts. 

«  Un  mot,  un  seul  mot,  murmura-t-elle ,  vous  ne  direz 
pas  à  votre  femme...  » 

Je  lui  promis  de  ne  rien  dire,  persuadé  que  mes  pre- 
mières paroles  ,  en  rentrant  chez  moi ,  seraient  contraires  à 
ce  que  j'avais  promis.  Elle  soupira,  et  je  vis  avec  plaisii' 
que  la  potion  calmante  commençait  à  produire  son  etTet. 
Je  m'esquivai.  La  chandelle  s'était  éteinte  ,  et  je  descendis 
à  tâtons  les  escaliers  aux  marches  brisées  et  aux  murs 
crayeux  qui  déteignaient  sur  mon  habit.  Des  voix  de 
femmes  et  d'hommes ,  des  cris  de  colère ,  des  hurlemens , 
des  imprécations  qui  partaient  du  rez-de-chaussée  ,  ar- 
rivaient jusqu'à  moi.  Une  querelle  violente  telle  que  ces 
lieux  en  voient  éclater,  s'y  était  engagée.  Quel  asile  de 
repos  pour  la  malheureuse  ,  étendue  sur  le  grabat  du  troi- 
sième étage  ! 

Ce  fut  une  scène  bien  significative  et  bien  digne  d'un 
peintre  ,  que  celle  dont  je  fus  témoin  -,  mais  je  n'oserais 
pas  faire  poser  ici  ces  personnages  hideux  ,  leur  donner  la 
parole  et  la  vie ,  ni  copier  leurs  gestes  dégoûtans.  Toute- 
fois, ni  le  moraliste,  ni  l'artiste  ne  se  seraient  arrêtés  là 
sans  que  leur  curiosité  fût  fortement  excitée  ,  sans  qu'un 
tel  tableau ,  une  telle  leçon  fissent  sur  eux  une  impression 
singulièrement  profonde  ;  c'était  la  dernière  expression  du 
vice  social  tel  que  nos  capitales  immondes  le  fabriquent  et 
le  répandent.  Appuyé  sur  le  parapluie  que  j'avais  sauvé  , 
je  m'arrêtai  sur  les  dernières  marches  de  l'escalier,  d'où 
je  contemplai  cette  scène.  L'allée  était  remplie  de  femmes 


320  F\UïE  ET  REPEATin. 

et  d'hommes  de  la  dernière  classe ,  qui  entouraient  une 
femme  furieuse  dont  les  cris  de  rage  étouffaient  toutes  les 
autres  voix.  Il  s  agissait  d'une  montre  volée.  Un  watchman, 
attiré  par  les  clameurs ,  essayait ,  son  bâton  à  la  main ,  de 
s'ouvrir  un  passage.  Un  jeune  homme,  dont  le  costume 
était  à-la-fois  plein  de  recherche  et  remarquable  par  la  né- 
gligence avec  laquelle  il  était  attaché ,  répétait  sans  cesse  : 
"  Elle  ma  volé  1  elle  m'a  volé I  »  Il  détaillait  toutes  les  cir- 
constances du  vol ,  et  Faccusée  l'interrompait  par  des  cla- 
meurs épouvantables  et  des  malédictions  obscènes  qu'on 
n  exigera  pas  que  je  reproduise.  L'entrée  de  la  porte  était 
obstruée.  Je  cherchais  en  vain  à  me  frayer  un  passage 
au  milieu  des  habitantes  de  la  maison  et  de  leurs  scanda- 
leux amis.  Je  me  déterminai  à  tirer  par  le  pan  de  sa  robe 
la  propriétaire ,  qui  se  retourna ,  les  yeux  en  feu .  l'air 
courroucé  ,  et  me  dit  : 
«  Que  voulez-vous  ? 

—  J'ai  deux  mots  à  vous  dire. 

—  Deux  mots  à  me  dire?  vous  prenez  bien  votre  tems, 
et  i  ai  grande  envie  de  bavarder  avec  vous.  Ce  coquin  . 
ajouta-t-elle  en  me  montrant  le  jeune  homme  ,  veut  perdre 
ma  maison  de  réputation  ;  il  prétend  qu  on  Ta  volé  !  il 
fait  descendre  la  justice  chez  moi  !  » 

Elle  continua  ses  malédictions  et  ses  blasphèmes  avec 
une  violence  nouvelle. 

({  Je  vous  en  prie,  lui  dis-je,  songez  qu'il  y  a  là-haul 
une  malheureuse  qui  se  meurt. 

—  Eh  bien  !  Joséphine  ,  cause  avec  monsieur  *,  j  ai  autre 
chose  à  faire  ,  moi.  » 

Celle  à  qui  la  vieille  femme  adressait  la  parole  se  déga- 
gea de  la  foule  qui  l'entourait  et  me  conduisit  dans  une 
espèce  de  parloir  obscur  et  mal  tenu.  Là ,  toute  agitée 
encore  de   la  dispute  véhémente  à  laquelle  elle  avait  pris 


FAITE   ET    RKPENTII!.  i'.il 

part,  ollc  me  demanda  civilemiiU  ce  quo  j'avais  à  lui 
dire. 

«  Pvien  ,  sinon  que  miss  Edwards  est  ma  malade ,  el  que 
je  la  connais. 

—  Oh  !  pour  cela ,  interrompit-elle  ,  mille  autres  la  con- 
naissent. 

—  Silence  !  femme  !  interrompis-je  indigné  ;  je  vous  dis 
que  c  est  moi  qui  prends  soin  ,  et  un  soin  spécial,  de  miss 
Edwards  ;  qu  elle  est  au  plus  mal  5  que  la  moindre  né- 
gligence causera  sa  perte ,  et  que  vous  en  répondez.  Si 
les  mauvais  traitemens  ou  le  bruit  de  la  maison  l  achèvent 
ou  hâtent  sa  mort,  vous  serez  coupable  de  meurtre ,  et  je 
porterai  témoignage  contre  vous. 

—  Vraiment!  cela  me  fait  de  la  peine,  monsieur;  la 
pauvre  fille  est  si  douce,  si  bonne!  il  n'y  a  personne  ici 
qui  la  vaille-,  que  peut-on  faire  pour  elle? 

—  Lui  permettre  de  se  reposer ,  tâcher  que  la  maison 
soit  tranquille;  j'enverrai  dans  une  ou  deux  heures  une 
garde  pour  la  soigner. 

—  Mais ,  mon  Dieu  !  monsieur,  comment  fera-t-elle 
pour  payer  vous  et  la  garde  ?  Il  y  a  déjà  long-tems  qu'elle 
est  malade ,  et  elle  n'a  pas  d'argent. 

—  Que  cela  ne  vous  embarrasse  pas;  tout  ce  que  je 
vous  demande,  c'est  de  faire  attention  à  ce  que  je  viens 
de  vous  recommander.  Je  serai  ici  demain  matin  de  très- 
bonne  heure,  et  j'espère  que  mes  recommandations  n'au- 
ront pas  été  inutiles  ;  si  par  hasard  on  les  négligeait ,  ce 
ne  serait  point  une  affaire  dont  vous  pourriez  vous  tirer 
facilement.  Prenez-y  garde ,  je  connais  particulièrement  le 
constable  de  ce  quartier,  et  un  mot  de  moi  vous  coûterait 
cher.  » 

Elle  me  promit  de  m  obéir,  me  reconduisit  respectueu- 
sement ,  et  parvint  à  calmer  el  à  (aire  taire  la  foule.  Ce  fut 

I.  21 


3^2  FAUTE  ET  nEPENTIR. 

avec  plaisir  que  je  me  retrouvai  dans  cette  rue  sombre , 
battue  de  la  pluie,  sur  ce  pavé  glissant  et  inégal.  Le  cloaque 
d'où  je  sortais  m'avait  causé  un  afFreux  dégoût-,  Tatmo- 
splière  en  était  souillée.  J'étais  heureux  de  respirer  enfin 
l'air  extérieur.  Un  flot  amer  de  souvenirs  confus  vint 
assaillir  ma  pensée ,  et  me  montra  cette  pauvre  Hortense, 
aux  jours  de  son  éclat  et  de  sa  beauté,  vertueuse,  heu- 
reuse, brillante,  adorée-,  maintenant  coupable,  souillée, 
mourante  \  et  ce  contraste  puissant  écrasa  mon  esprit  d'un 
poids  douloureux.  A  travers  quels  malheurs  et  quelles  fautes 
i:ette  infortunée  créature  avait-elle  passé  pour  arriver  là? 
Comment  avait-elle  pu  résister  aux  remords,  au  déses- 
poir de  sa  position ,  à  la  tentation  du  suicide  ?  J'aurais 
voulu  pénétrer  le  secret  de  cette  vie  ,  et  je  redoutais  de  le 
pénétrer  ;  un  intérêt  sombre  s'attachait  à  cette  existence 
criminelle. 

Deux  heures  du  matin  sonnaient,  lorsque  je  me  trou- 
vai à  la  porte  du  dispensaire.  J'eus  beaucoup  de  peine  à 
me  procurer  une  garde.  Je  prescrivis  les  remèdes  néces- 
saires, et  je  dis  à  la  femme  que  je  choisis,  pour  remplir 
cet  office ,  que  si  pendant  la  nuit  le  mal  prenait  un  carac- 
tère alarmant,  elle  me  fit  avertir.  Quand  je  rentrai ,  ma 
lemme  me  questionna  curieusement ,  et  me  contraignit  de 
manquer  à  la  parole  que  miss  Edwards  avait  exigée  de 
moi.  Celte  nouvelle  singulière  fit  sur  ma  femme  une  im- 
pression difficile  à  rendre.  Le  lecteur  comprendra  mieux 
son  étonnement  quand  il  saura  dans  quelles  circonstances 
s'est  formée  la  liaison  de  ma  femme  avec  celte  infortunée. 

La  mère  d'Hortense ,  lorsque  nous  la  connûmes,  élait 
veuve  d'un  capitaine  au  service  de  la  Compagnie  des  Indes- 
Orientales  -,  son  mari  l'avait  laissée  sans  fortune ,  et  elle 
avait  loué  ,  auprès  de  Bath ,  une  maison  dont  la  sous-loca- 
iion  lui  rapportait  quelques  bénéfices.  Celait  une  femme 


FAUTE   ET  HEPKNTIR.  HsS 

de  très-bon  ton ,  d'un  caractère  doux  el  amène ,  mais  faible 
et  dénuée  de  volonté  dans  les  actions  décisives  de  la  vie. 
L'élégance  el  la  grâce  de  ses  mneurs,  ses  manières  excel- 
lentes ,  sa  conversation  pleine  d'intérêt ,  captivaient  au  pre- 
mier abord,  et  c'était  plaisir  de  loger  sous  le  même  toit 
qu'une  femme  dont  la  société  avait  tant  de  charmes  et 
d'attrait.  J'avais  connu  son  mari,  et  la  jeune  Hortense 
avait  laissé  dans  mon  esprit  une  impression ,  un  souvenir 
agréables  ;  mais  j'avais  perdu  de  vue  toute  la  famille  depuis 
assez  long-tems.  La  santé  de  ma  femme  me  força,  pendant 
la  troisième  année  de  notre  mariage,  de  la  conduire  à  la  cam- 
pagne, et  je  choisis  les  environs  de  Bath.  Nous  cherchions 
ensemble  le  logement  que  nous  désirions  habiter;  le  ha- 
sard nous  conduisit  chez  M"^  Bentley ,  mère  d'Hortense. 
Une  domestique  nous  avait  servi  de  guide  à  travers  plu- 
sieurs appartemens  décoi'és  avec  élégance ,  lorsque  nous 
passâmes  devant  un  parloir  dont  la  porte  était  entr'ou- 
verte.  Assise  devant  un  pupitre  et  occupée  à  lire,  une  jeune 
fille  de  la  physionomie  la  plus  douce  et  la  plus  mélanco- 
lique ,  frappa  nos  regards  ;  sa  mère  sortit  du  même  par- 
loir ,  je  les  reconnus  l'une  et  l'autre.  Les  années  avaient 
développé  ,  chez  la  jeune  fille,  un  caractère  de  beauté  tou- 
chant et  sévère  à-la-fois. 

«  C'est  une  madone  de  Raphaël  !  s'écria  ma  femme. 

—  C'est  ma  fille,  reprit  M""  Bentley,  l'objet  de  tous 
mes  soins  et  de  tout  mon  amour  dans  ce  monde,  d 

Je  présentai  ma  femme  à  ces  dames,  et  la  connaissance 
fut  bientôt  faite.  Charmée  de  leur  bon  ton  et  de  leur  ama- 
bilité, elle  voulut  loger  chez  elles  ;  et  je  retournai  à  Lon- 
dres. Dans  toutes  ses  lettres,  ma  femme  me  parlait  du 
caractère  gracieux  et  doux ,  de  l'esprit  vif  et  remarquable 
qui  distinguait  la  madone  -,  c'est  ainsi  qu'elle  la  nommait. 
Bientôt  ce  titre  poétique  devint  le  sobriquet  sous  lequel 


324  FAUTE   F.T   HFPF.KTIR. 

miss  Bentley  fut  connue  à  Rath.  En  effet,  la  ressemblance 
d'Hortense  avec  la  Vierge  à  la  Grappe ,  avait  quelque 
chose  de  frappant.  L  enthousiasme  et  Taffection  de  ma 
femme,  pour  cette  aimable  personne,  s  augmentèrent  à 
mesure  qu'elle  la  connut  mieux-,  et  moi-même,  quand  je 
venais  passer  quelques  jours  à  Balh  .  j'étais  sous  le  charme 
de  la  douceur  spirituelle ,  des  manières  gracieuses  et  de 
l'ingénuité  piquante  de  la  madone. 

Bath  est  un  rendez-vous  d'oisifs  ,  une  grande  maison  de 
campagne  à  l'usage  des  hommes  élégans  ;  bientôt  la  jeune 
fille  fut  si  connue  et  si  généralement  admirée,  que  ce  succès 
devint  pénible  pour  elle.  Elle  ne  pouvait  sortir  sans  qu'une 
foule   empressée   marchât   sur  ses  traces  ;   toute   liberté 
d  action   lui  était  enlevée  par  cet  hommage  public  et  ab- 
surde rendu  à  sa  beauté.   L'impertinente  poursuite  des 
dandys  la  rendait  vraiment  misérable  \  elle  payait  cher  sa 
supériorité,  comme  il  arrive  toujours  ,  et  elle  en  devenait 
l'esclave.  Les  billets-doux,    les  vers  laudatifs,  les  lettres 
anonymes ,  pleuvaient  de  toutes  parts  chez  sa  mère.  Pres- 
que tous  les  étrangers  de  distinction  qui  se  trouvaient  à 
Bath  rendaient  hommage  à  la  jeune  fille  ^  la  royauté  elle- 
même  daigna  lui  faire  entendre  ces  paroles  flatteuses  qui 
sont  comme  un  titre  de  noblesse  pour  la  personne  à  qui  elles 
s'adressent.  Dans  sa  naïveté,  elle  confiait  à  ma  femme  tous 
les  sentimens  qui  l'agitaient.  Rien  n'était  plus  pur  que  son 
ame.  Son  attachement  pour  sa  mère  l'empêchait  d'accepter 
plusieurs  partis  qui  se  présentaient.  Elle  ne  pouvait  sans 
chagrin  se  séparer  d'elle ,  même  pour  quelques  instans. 
Une  seule  faiblesse  (et  cette  faiblesse  la  perdit!  )  se  mêlait 
aux  charmantes  qualités  de  la  jeune  fille-,  elle  rougissait 
de  sa  position.  Son  éducation,  ses  idées  romanesques,  dé- 
considéraient à  ses  yeux  l  espèce  de  spéculation  ,  d'ailleurs 
innocente,  qui  fournissait  aux  besoins  de  sa  mère  et  aux 


KAIXE  ET  REPEKTIU.  323 

siens  propres.  C'élail  là  un  sujet  de  querelle  sans  amer- 
lume  entre  ma  lemme  et  elle.  Combien  de  fois,  rejetant  en 
arrière  sa  tète  délicate  et  son  eou  de  cvgne,  elle  s'i'cria  :  '., 
«  Ma  pauvre  mère  est  pourtant  réduite  à  sous-louer  des 
apparlemens  ! 

—  Je  ne  vois  ni  honte,  ni  malheur,  ni  dégradation  à 
cela,  »  lui  répondait  ma  femme. 

Quand  je  parlais  à  cette  dernière  de  l'extraordinaire 
beauté  qui  distinguait  Hortense  ,  et  qui,  jointe  à  sa  pau- 
vreté ,  à  la  grâce  de  ses  manières  et  à  la  distinction  de  son 
esprit ,  multipliait  les  dangers  autour  d'elle ,  ma  femme 
avait  coutume  de  m'interrompre  par  ce  peu  de  mots  : 

«  Elle  est  trop  fière  pour  se  perdre. 

—  Cette  fieité  ,  répliquals-je,  sera  l  instrument  de  sa 
ruine.  » 

Le  tems  se  chargea  de  prouver  que  je  ne  m'étais  pas 
trompé.  Ce  fut  cette  fierté  même  qui  la  précipita  dans 
le  gouffre  qui  devait  la  dévorer  ^  ce  furent  sa  confiance  en 
elle-même ,  sa  foi  en  ses  propres  forces ,  qui  l'amenèrent 
saùs  trouble  et  sans  crainte  au  bord  du  précipice  dans 
lequel  le  plus  léger  souffle  la  fit  tomber. 

Hortense  aimait  les  romans  :  c'était  sa  lecture  favorite; 
ces  pages  tout  imbibées  de  sentimens  faux  -,  ces  idées  et 
ces  tableaux  absurdes  ;  ces  récits  ou  la  vérité  disparait 
sous  le  mensonge  des  couleurs ,  ou  les  objets  et  les  hommes 
ne  se  présentent  que  privés  de  leurs  proportions  naturelles 
et  tordus  ,  pour  ainsi  dire  ,  en  mille  capricieuses  fantai- 
sies; ces  paradoxes  d'une  moralité  dépravée  ou  d  une  sen- 
timentalité malade  ;  lesprit  et  l ame  de  la  jeune  fille  en 
absorbaient,  pour  ainsi  dire,  tout  le  venin,  dans  les 
heures  libi'es  que  ses  occupations  lui  laissaient.  Entourée 
d'hommages ,  flattée  par  les  plus  riches ,  adorée  par  les 
plus  puissans  ;  tout  cet  enivrement  de  vanité  qui  s'empa- 


3^6  FAUTE   ET  REPEWTIR. 

rail  de  l'existence  de  la  jeune  fille,  composait  une  sitialion 
assez  romanesque  en  elle-même  pour  ajouter  aux  dangers  | 
de  ces  fictions  décevantes ,  et  complétaient  l'illusion  men- 
tale qui  devait  ruiner  la  pauvre  Hortense.  Tous  ces  périls 
n'alarmaient  point  la  mère ,  qui  se  prosternait  devant  les 
qualités  de  sa  fille  comme  devant  une  idole  ;  elle  ne  voyait 
que  la  grâce ,  le  dévoûment ,  la  hauteur  d'ame ,  qui  dis- 
tinguaient son  enfant.  Lui  communiquer  nos  craintes  eût 
été  une  inconvenance  et  une  barbarie.  Ma  femme,  après 
trois  mois  de  séjour  chez  Hortense,  revint  à  Londres,  et 
supplia  la  jeune  fille ,  pour  laquelle  elle  avait  conçu  une 
vive  et  sincère  affection  ,  de  lui  écrire  fréquemment.  Cette 
correspondance  commencée  avec  zèle  ,  devint  languissante, 
puis  se  brisa  tout-à-coup.  La  naissance  de  nos  enfans ,  le 
soin  de  nos  affaires  personnelles  ,  effacèrent  de  notre  pen- 
sée la  trace  brillante  qu'y  avait  laissée  la  madone  de  Bath  : 
et  nous  n'avions  pas  entendu  parler  d'elle  depuis  deux  ans, 
lorsque  Sally  Edwards  me  la  rendit  si  cruellement  défi- 
gurée. 

Au  moment  où  je  racontais  à  ma  femme  les  événemens 
de  lu  soirée ,  ses  yeux  s'arrêtaient  sur  deux  portemontres  de 
velours  de  soie ,  cadeau  élégant  que  miss  Bentley  nous 
avait  fait  autrefois  et  qu'elle  avait  brodés  avec  soin  ;  toute 
la  nuit  se  passa  dans  une  agitation  fort  naturelle  et  que  le 
lecteur  concevra  aisément;  moi-même  je  ne  pouvais,  mal- 
gré l'évidence,  me  persuader  que  la  misérable  Sally 
Edwards  fût  identique  avec  la  belle  Hortense.  A  neuf 
heures  du  matin  je  me  trouvais  chez  elle  ;  hélas  !  tous 
mes  doutes  s'évanouirent,  c'était  elle-même 5  je  ne  pou- 
vais en  douter ,  malgré  la  pâleur  grisâtre  de  ce  visage , 
sur  lequel  une  teinte  cendrée  régnait,  en  dépit  de  la  mal-  | 
propreté  de  ce  lit  en  désordre ,  malgré  le  vide  affreux  de 
CCS  joues  creusées  et  de  ces  yeux  éteints.  Quoique  ces  chc-' 


FAUTE   EX   REPENTIR.  3^7 

veux ,  réunis  et  collés  par  une  transpiration  abondanli' , 
tombassent  sur  son  visage,  comme  l herbe  épaisse  et  hu- 
mide d'un  cimetière  couvre  à  moitié  quelques  tombes 
abandonnées,  je  reconnus,  sous  cet  affreux  déguisement, 
la  belle  madone  d'un  autre  teras ,  les  délices  de  Bath  ;  mais 
quel  changement!  cet  œil  qui  rayonnait  de  joie,  d'orgueil 
et  de  beauté ,  ces  longs  cheveux  noirs  tressés  en  nattes 
sur  Talbâtre  d'un  front  poli,  les  voilà  donc  î  Ame  iiuiocente  ! 
grâces  angéliques  !  pureté  adorable  !  qu'ètes-vous  deve- 
nues !   pauvre  ange  tombé,  que  ta  chute  est  profonde  ! 

La  garde  fit  un  mouvement  qui  réveilla  la  malade  ^  elle 
ne  remua  pas,  ouvrit  les  yeux,  regarda  fixement  la  mu- 
raille vers  laquelle  elle  était  tournée,  et  laissa  retomber 
sa  paupière  :  lentement  elle  tourna  la  télé  de  mon  côté ,  et 
arrêta  sur  moi  des  yeux  apathiques.  L'orbe  de  ses  pru- 
nelles s'agrandit ,  une  expression  d'alarme  et  de  terreur 
étrange  vint  s'y  peindre  5  la  pâleur  morbide  de  son  visage 
augmenta  ,  ses  lèvres  s'entrouvrirent  lentement  \  point 
de  sourire ,  rien  qui  indiquât  qu'elle  me  reconnût  ^  vous 
auriez  dit  qu'un  spectre  l'éveillait  dans  son  rêve.  Sa  vue 
me  glaçait. 

a  Hortense  !  lui  dis-jc  ,  miss  Edwards ,  comment  vous 
trouvez-vous  ? 

—  C'est...  c'est...  »  répondit-elle,  si  bas  qu'on  pouvait 
à  peine  l'entendre,  et  sans  détacher  de  moi  ses  yeux  mornes 
et  éteints. 

«  Avez-vous  beaucoup  souffert  cette  nuit?  »  lui  deman- 
dai-je.  Sans  ouvrir  les  lèvres,  sans  cesser  de  me  regarder, 
avec  une  persévérance  et  une  immobilité  singulière ,  elle 
sortit  du  lit  sa  main  amaigrie,  blanche,  transparente  et 
iaible ,  et  la  plaça  sur  son  cœur. 

Je  me  tournai  vers  la  garde ,  et  lui  dis  à  demi-voix  : 
«  C'est  l'effet  de  l'opium  j  elle  est  encore  assoupie.  » 


SaS  FAUTE  ET  llEPE^TIR. 

La  malade  remua  la  lé(e ,  comme  si  elle  eût  voulu  me 
contredire.  Toujours  !e  même  regard  pélrifié  ;  je  com- 
mençais à  croire  que  sa  raison  était  attaquée,  lorsqu'elle 
s'écria  : 

«  Je  croyais  ne  m'éveillcr  jamais...  Ah!  continua-t-elle, 
répétant  les  derniers  mots  que  j'avais  prononcés  en  la  quit- 
tant :  Espérance  dans  ce  monde. . .  crainte  pour  l'autre  vie  !  » 

Il  était  évident  que,  pendant  toute  la  nuit ,  ces  paroles 
avaient ,  pour  ainsi  dire  ,  voltigé  à  travers  sa  pensée  dé- 
serte et  dans  son  cerveau  troublé. 

u  Voyons,  continuai-je  ,  j'ai  plusieurs  questions  à  vous 
adresser  ^  vous  n'aurez  pas  à  vous  plaindre  de  moi. 

—  O  docteur  !  »  répondit-elle  d'un  ton  surpris  et  mé- 
content, comme  si  elle  eût  voulu  m'exprimer  que  cet  aver- 
tisseme.nt  était  inutile. 

K  Eh  bien  I  comment  vous  trouvez-vous?  que  ressentez- 
vous  ?  répondez-moi  aussi  bas  que  possible. 

—  Je  vis  :  voilà  tout ,  docteur  ;  il  me  semble  que  l  on 
me  trouble  dans  mon  tombeau.  Quelle  est  cette  femme?  » 
ajouta-t-elle  en  me  montrant  la  garde. 

Je  le  lui  dis  5  elle  tendit  la  main  à  cette  femme,  et  s'écria: 
<i  Vous  êtes  bien  bon  pour  moi ,  je  ne  le  mérite  pas. 

—  Je  remplis  mon  devoir ,  et  tout  malade  a  droit  à  nos 
soins. 

—  Mais  je  suis  une  femme  si  avilie  ! 

—  Cessons  de  tels  discours  ^  n'avez-vous  j)as  senti  quel- 
(jue  chose  qui  vous  étouffait ,  depuis  hier  ?  » 

Elle  ferma  les  yeux  et  resta  deux  minutes  sans  me  ré- 
pondre. «  Je...  je  ne  puis  pas  parler,  »  reprit-elle  en  san- 
glotant, et  les  lèvres  tremblantes  démotion. 

Je  vis  que  les  senlimens  et  les  idées  qui  se  pressaient 
chez  elle,  la  dominaient  et  l'écrasaient.  Dans  cet  état  de 
santé  si   précaire ,   la  vie  suspendue  à   un  fil ,  la  consli- 


FAtTE  El    Utl'EINTlK.  829 

tulion  (Jélruile ,  un  vaisseau  l)risé  dans  sa  j)oilnne  ,  le 
moindre  clioc  pouvait  achever  la  jeune  fille  et  la  frapper 
à  mort.  Je  crus  qu'il  valait  mieux  interrompre  ma  visite 
et  la  confier  aux  soins  de  la  garde,  que  de  l'exposer 
aux  suites  de  cette  agilalion  meurtrière,  dont  ma  pré- 
sence accroissait  le  danger.  Je  la  recommandai  donc  à 
la  garde  ,  et  je  promis  de  revenir  le  soir  s'il  était  possible. 
Il  me  tardait  de  transférer  miss  Edwards  dans  les  salles 
aérées  et  salubres  du  dispensaire.  Là  du  moins  elle  pour- 
rait être  soignée  avec  exactitude  et  attention  ^  et  ces  miasmes 
de  corruption ,  de  maladie  et  de  dépravation  qui  l'entou- 
raient, allaient  faire  place  à  un  air  pur,  à  une  propreté 
complète ,  à  des  soins  vigilans. 

Je  revins  tous  les  jours  et  souvent  deux  fois  ;  un  progrès 
presque  insensible,  mais  réel,  s'opérait  dans  son  état j 
il  n'y  eut  pas  de  rechute;  et,  quoiqu'elle  fût  très-faible, 
le  crachement  de  sang  ne  se  présenta  plus  ;  ses  réponses 
étaient  prononcées  d'une  voix  faible  et  indifférente-,  un 
grand  découragement ,  une  déplorable  prostration  des  fa- 
cultés intellectuelles  semblaient  l'absorber  et  anéantir  sa 
pensée.  Un  jour  elle  tira  de  dessous  son  chevet  une  bourse 
dans  laquelle  se  trouvait  un  billet  de  banque  de  cinq  livres 
sterling.  Elle  plaça  le  billet  dans  les  mains  de  la  garde ,  l'y 
pressa  vivement ,  et,  d'un  air  suppliant,  dit  à  cette  femme 
de  le  garder.  Sur  le  refus  de  la  garde ,  elle  replaça  le  bank- 
note  dans  sa  bourse  et  soupira  profondément. 

«Vraiment,  monsieur,  vous  auriez  eu  pitié,  me  dit 
la  garde,  quand  elle  me  fit  ce  triste  récit-,  c'était  à  fendre 
le  cœur,  m 

Je  me  hâte  de  traverser  tout  une  semaine  de  langueur 
et  d'attente.  Huit  jours  après  (c'était  le  i5  octobre)  ,  trou- 
vant qu'il  y  avait  du  mieux  chez  miss  Edwards ,  j'avertis 
l'infâme  maîtresse  de  la  maison  ,   (jue  le  lendemain  je 


33o  FAUTE  ET  REPENTIR. 

conduirais  la  malade  au  dispensaire.  Hortense  reçut 
cette  nouvelle  avec  apathie.  Le  matin  du  jour  où  cette 
translation  devait  avoir  lieu,  je  passais  rapidement  dans  le 
corridor  du  rez-de-chaussée ,  honteux  de  me  trouver  dans 
un  pareil  endroit,  lorsque  des  paroles  confuses  frappè- 
rent mon  oreille  ;  je  m'arrêtai ,  et  reconnus  que  les  noms 
de  Sally  et  d'Edwards  étaient  fréquemment  prononcés  au 
milieu  d'une  conversation  animée. 

«  Je  vous  dis  qu'il  faut  vous  dépêcher,  disait  l'homme, 
en  grommelant.  Que  diable  !  voici  une  semaine  que  nous 
ne  faisoiis  rien  qui  vaille  et  que  nous  tournons  autour  du 
pot  ;  c'est  sous  son  oreiller  qu'elle  le  cache. 

—  Mais  cette  vieille  femme  qui  la  garde ,  répondit  la 
mégère ,  qu'en  ferez- vous  ? 

—  D'un  tour  de  main  on  s'en  défait;  vous  savez  com- 
ment je  me  débarrasse  des  gens-,  le  vieux  Jenkins ,  vous  le 
rappelez-vous  ?  » 

Il  y  eut  là  une  espèce  de  rire  sourd,  double  et  par  écho, 
qui  me  fit  horreur. 

«  Vous  pourriez  encore ,  reprit  Ihomme ,  aller  faire  le 
lit  et  attraper  la  bourse  5  cela  ne  serait  pas  mal  et  n'expo- 
serait personne. 

—  Oh  !  elle  me  déteste  trop ,  elle  ne  voudrait  pas  ;  et 
cette  garde ,  elle  n'est  là  que  pour  faire  le  lit  ;  il  faut  que 
ce  soit  vous,  Tom. 

—  Eh  bien  !  soit  \  mais  il  y  a  un  diable  de  médecin  qui 
est  toujours  là. 

—  C'est  vrai ,  c'est  vrai ,  il  faut  y  prendre  garde. 

—  Il  attend  comme  nous  le  moment  de  mordre  à  la 
grappe  j  cela  s'appellera  des  honoraires.  » 

Une  voLx  que  je  n'avais  pas  encore  enteaidue ,  s'écria  : 
«  Maman ,  souvenez-vous  que  la  pauvre  Sally  est  mou- 
rante. 


FAUTE  ET  rvEPEKTlR.  33  I 

—  Eh  bien  !  qu'est-ce  que  cela  fait ,  ne  va-t-elle  pas  au 
dispensaire ,  où  on  Tentreliendra  pour  rien  ? 

—  Il  faut  en  finir ,  reprit  l'homme ,  c'est  décidé.  » 

Je  m'élançai  5  je  me  dirigeai  en  courant  vers  la  demeure 
du  constable  du  quartier ,  et  je  ne  tardai  pas  à  revenir  ac- 
compagné d'un  homme  de  police  auquel  j'expliquai  ce  dont 
il  s'agissait.  Quand  nous  nous  présentâmes  ,  une  femme, 
placée  en  sentinelle  à  la  porte ,  rentra  précipitamment 
pour  avertir  ;  l'homme  de  police  la  suivit ,  la  saisit  dans  le 
corridor ,  l'arrêta  ;  et ,  comme  elle  voulait  crier ,  il  la  me- 
naça de  son  bâton  de  manière  à  lui  imposer  silence. 

«  Taisons-nous ,  lui  dit-il  tout  bas ,  où  je  vous  brise  ce 
bâton  sur  la  tète.  Docteur,  montez-,  je  vous  suivrai;  je 
reste  ici  pour  tenir  cette  dame  en  respect.  » 

En  une  minute  je  fus  dans  la  chambre  de  miss  Edwards. 
A  mon  grand  étonnement ,  un  homme  de  la  dernière  classe 
et  dont  les  traits  sinistres  semblaient  fatigués  par  le  vice 
et  les  excès ,  se  trouvait  assis  à  la  place  que  j'occupais  or- 
dinairement près  du  Ht  5  il  semblait  fort  paisible  et  causait 
avec  la  garde,  qui  lui  parlait  dune  voix  émue.  Au  bruit 
que  fit  la  serrure  lorsque  je  l'ouvris  5  il  se  retourna ,  glissa 
rapidement  sa  main  sous  l'oreiller,  et  se  dirigea  vers  la 
porte  en  me  regardant  d'un  air  de  bravade.  Cependant 
l'homme  de  police  se  présenta  au  moment  même  où  il  al- 
lait sortir  et  le  saisit  à  la  gorge. 

«  Arrétez-le!  m'écriai-je,  il  vient  de  voler  quelque  chose. 

—  Moi,  j'ai  volé  !  Qu'est-ce  que  j'ai  volé  ?  » 

Il  se  retournait  vers  moi  d'un  air  furieux.  L'homme  de 
police  lira  un  pistolet  de  sa  poche ,  l'arma  et  le  présenta  au 
misérable. 

«  Allons ,  allons ,  lui  dit-il ,  tout  cela  ne  sert  à  rien , 
taisons-nous.  Tom ,  si  tu  veux  que  je  t'emmène  vivant , 
tiens-toi  tranquille  et  dépêchons-nous.  » 


33-2  tALTE   tX   UEI'EJXXIU. 

Toni  n'avait  point  l'air  disposé  à  se  laisser  prendre  ;  il 
serrait  les  poings  et  se  préparait  à  une  résistance  aolive. 

«Docteur,  jen  suis  bien  fâché,  dit  l'homuie  de  po- 
lice, cela  fera  peur  à  la  malade  •  mais  je  vais  être  obligé  de 
tirer  sur  monsieur. 

—  Ob  !  je  vous  le  demande  en  grâce ,  m  écriai-je  ,  ne 
le  faites-pas  ,  vous  la  tueriez   » 

L'homme  de  police  resserra  son  étreinte ,  et  ensevelissant 
profondément  ses  doigts  de  fer  dans  la  gorge  du  prison- 
nier : 

«  Ecoute-moi ,  Toni ,  lui  dit-il ,  entends  la  raison ,  ou 
si  tu  résistes  le  moins  du  monde ,  je  te  tue.  » 

Le  canon  du  pistolet  se  trouvait  dans  Toreille  du  bandit. 

«  Tu  veux  m'assassiner  !  cria  Tom ,  dont  l'altitude  de- 
vint tout-à-coup  passive  et  tremblante,  de  fière  et  mena- 
çante qu'elle  avait  été  ^  où  est  ton  mandat? 

—  Le  voici ,  répondit  l'homme  de  police  en  enfonçant 
encore  le  canon  du  pistolet  dans  le  timpan  de  l'oreille  de 
Tom  ;  va  au  diable  ! 

—  Pitié  !  pitié  !  »  s'écria  la  faible  voix  de  miss  Edwards , 
se  levant  sur  son  lit  et  poussant  un  profond  gémissement. 
Elle  se  mit  à  genoux ,  joignant  les  mains  et  les  yeux  tournés 
vers  le  groupe  placé  devant  la  porte.  C'était  une  scène  si 
frappante  que  je  ne  l'oublierai  jamais  5  je  m  élançai  vers 
elle,  la  suppliai  de  se  calmer,  et  lui  dis  qu'elle  n'avait 
rien  à  craindre. 

«  Grâce  !  grâce  !  ne  le  tuez  pas  !  ne  le  tuez  pas  !  »  s'écria- 
t-elle  dans  une  effroyable  agitation. 

Cependant  loflicier  de  police  entraîna  son  prisonnier, 
dont  la  fureur  s'était  amortie,  et  me  lit  signe  de  fermer 
la  porte  derrière  lui.  Quand  j'eus  poussé  le  verrou  ,  il  me 
cria  : 

«  Attendez  mon  retour!  » 


FAUTE   F.T  nF.l'ENTIU.  333 

Après  quelques  minutes  le  silence  se  rétablit ,  et  je  restai 
seul  à  côté  de  la  malade  pendant  près  d'un  quart-d'heure  ; 
j'éprouvai  les  craintes  les  plus  vives  ;  Thémorragie  pou- 
vait se  représenter ,  les  misérables  habitans  de  la  maison 
se  précipiter  dans  la  chambre  de  miss  Edwards ,  et  l'infor- 
tunée succomber  en  quelques  minutes  à  tant  de  secousses. 
Elle  était  étendue  sur  le  lit;  sa  respiration  était  haute  et 
irrégulière.  Peu  à-peu  je  la  vis  se  calmer  : 

«  Cet  homm.e  ,  lui  dis-je,  s'était  introduit  dans  votre 
chambre  pour  vous  voler. 

—  J'ai  vu  sa  figure!  j'ai  vu  sa  figure  !  s'écria-t-elle  toute 
tremblante;  c'est  lui  qui  a  assassiné  une  des...  m 

Elle  tremblait  de  tout  son  corps.  Une  faible  dose  de 
laudanum  la  calma,  grâce  à  Dieu;  et  déjà  ses  paupières 
s'appesantissaient,  lorsque  rofficier  frappa  doucement  à  la 
porte,  et  m'apprit  que  le  misérable  était  en  prison  et  l'ar- 
gent en  sûreté. 

«  Monsieur ,  ajouta-t-il ,  hàtez-vous  d'éloigner  la  ma- 
lade et  de  la  faire  transporter  au  dispensaire-,  tout  le  voi- 
sinage est  peuplé  de  bandits,  et  nous  n'avons,  dans  le 
quartier,  que  deux  officiers  de  police  pour  vous  proléger  -, 
décidez-vous ,  monsieur,  il  n'y  a  plus  de  tems  à  perdre.  » 

Je  suivis  son  conseil;  en  moins  d  un  quart-d'heure, 
aidé  de  la  garde ,  j'enveloppai  de  flanelle  et  de  couvertures 
de  laine  la  pauvre  miss  Edwards ,  dont  le  pouls  était  très- 
bas  et  qui  était  à  demi  assoupie.  Dieu  sait  avec  quel  plaisir 
j'entendis  rouler  le  carrosse  qui  nous  emportait  et  qui  éloi- 
gnait cette  infortunée  de  la  caverne  où  je  l'avais  retrouvée. 
Après  avoir  traversé  des  rues  silencieuses  et  désertes,  nous 
arrivâmes  à  la  porte  du  dispensaire  ;  et  l'officier  qui  nous 
avait  accompagné  saisit  miss  Edwards  entre  ses  bras. 
Quand  elle  se  trouva  sur  le  lit,  quelques  mouvemens 
convulsifs  joints  à  une  rougeur  subitp  .  me  firent  crain- 


334  FAUTE  ET  REPENTIR. 

cire  que  celte  fiitigue  trop  violente  ne  répuisât.  Bien- 
tôt,  cependant,  ses  joues  se  décolorèrent^  son  agitation 
nerveuse  cessa  ;  et ,  en  l'examinant  de  plus  près ,  un  double 
espoir,  celui  de  sa  résurrection  morale  et  de  sa  conva- 
lescence, vint  me  consoler  et  me  payer  des  peines  que 
j'avais  prises  depuis  le  jour  de  noire  reconnaissance.  Peut- 
être,  me  disais-je,  sera-t-elle  réhabilitée  un  jour;  cet  être 
perdu  et  flétri  retrouvera  la  paix-,  celte  renaissance  morale 
datera  de  moi.  J  ai  éprouvé  dans  ma  vie  peu  de  sensations 
plus  douces  et  plus  consolantes  :  assis  auprès  du  lit  de  ce 
dispensaire ,  dans  une  chambre  sans  tenture  ,  mais  prpre  , 
je  passai  une  heure  à  contempler  cet  ange  déchu ,  destiné 
à  se  relever  peut-être,  et  que  ma  main  avait  aidé  dans  cet 
effort. 

Je  ne  me  trompais  pas.  Loin  du  séjour  impur  qu'elle 
avait  habité  trop  long-tems  ,  miss  Edwards  semblait  boire 
à  longs  traits  la  vie  et  la  santé.  Peu-à-peu  s'effaçaient  les 
plus  dangereux  symptômes.  A  cette  expression  de  déses- 
poir qui  avait  contracté  tous  ses  traits ,  succédait  une  sorte  de 
résignation  ,  une  espèce  de  sérénité  douloureuse  et  mélan- 
colique ,  premier  rayon  qui  annonçait  son  retour  à  la  sanlé 
morale.  Sa  voix  était  moins  faible ,  elle  commençait  à 
manger  ;  l'oppression  était  moins  douloureuse ,  le  crache- 
ment de  sang  moins  fréquent  ^  la  fièvre  de  chaque  soir  avait 
moins  d'intensité  ,  les  nuits  étaient  moins  mauvaises.  Elle 
retrouvait  déjà  cette  aménité  de  caractère ,  celte  douceur 
de  manières,  qui  l'avaient  rendue  chère  à  tous  ceux  qui 
l'avaient  connue.  Celte  Hortense,  que  j'avais  vue  si  bril- 
lante et  si  aimée ,  renaissait  lentement  -,  et  déjà  elle  s'en- 
tourait de  ce  charme  qui  avait  distingué  ses  premières 
années.  Sa  reconnaissance  n'éclatait  pas  en  violentes  ex- 
clamations-, elle  se  révélait  par  une  foule  d'attentions 
délicates  et  de  soins  gracieux,  dont  la  continuité  forme  le 


fax;te  et  repentip,  .  335 

plus  séduisant  des  prestiges.  La  garde  s'était  attachée  à 
elle  d'affection  5  et,  quand  on  voulut  la  remplacer,  elle 
demanda  comme  grâce  qu'on  la  laissât  auprès  du  lit  de 
miss  Edwards. 

tt  Eh  bien  I  Hortense ,  lui  dis-je  un  matin  ,  votre  pouls 
est  excellent  ;  la  garde  me  dit  que  vous  avez  passé  une 
bonne  nuit.  Je  peux  maintenant  vous  donner  les  espé- 
rances les  plus  positives  ;  continuez ,  et  votre  convalescence 
est  assurée. 

—  INla  convalescence  !  Pensez-vous ,  me  dit-elle  de  l'air 
le  plus  simple  et  le  plus  naïf,  que  cette  nouvelle  soit  un 
bonheur  pour  moi  ? 

—  Voilà  comme  elle  parle  toujours,  monsieur,  inter- 
rompit la  garde.  Grondez-la,  je  vous  prie  5  dites-lui  que 
c'est  très-mal. 

—  Sans  doute ,  sans  doute ,  repris-je ,  c'est  manquer  de 
reconnaissance  envers  Dieu,  dont  miss  Edwards  a  reçu 
les  faveurs  spéciales. 

—  Mon  Dieu!  que  vous  vous  trompez ,  docteur  5  je  suis 
bien  reconnaissante,  je  vous  jure ,  et  tous  les  batlemens 
de  mon  cœur  sont  des  mouvemens  de  gratitude  *,  mais  ce 
n'est  point  un  crime ,  je  le  pense ,  de  désirer  la  fin  de  celte 
vie  et  le  commencement  d'un  sort  meilleur. 

—  La  piété  même  vous  ordonne  de  vous  résigner  à  la 
volonté  de  celui  qui  sait  mieux  que  vous  ce  qui  vous  con- 
vient ,  de  la  vie  ou  de  la  mort. 

— Mais  ne  sentez-vous  pas ,  docteur,  que  la  plus  grande 
punition  pour  moi  serait  de  retourner  dans  un  monde  qui 
m'accablerait  de  dédain  ?  » 

Elle  pâlit  à  ces  mots. 

Je  fis  signe  à  la  garde  de  quitter  la  chambre  un  mo- 
ment, et  je  repris  quand  elle  fut  partie  : 

«  Ne  vous  inquiétez  pas  de  votre  avenir,  Hortense,  je 


336  FAUTE   ET   KF.VENTIR. 

m'en  charge,  et  deux  ou  trois  de  mes  amis  se  joindront  à 
moi  pour  vous  assurer,  si  ce  n'est  une  existence  brillante, 
au  moins  une  humble  retraite.  » 

Elle  voulait  parler,  des  sanglots  la  suffoquaient  ;  je  crai- 
gnis que  cette  émotion  ne  fût  trop  vive ,  et  je  l'arrêtai  : 

«  Ne  vous  exagérez  pas  limporlance  dun  bienfait  de 
peu  de  valeur  en  lui-même ,  et  qui ,  réparti  entre  plu- 
sieurs personnes ,  leur  coûtera  beaucoup  moins  que  vous 
croyez...  Si  cette  obligation  vous  pèse,  pourquoi  ne  cher- 
cheriez-vous  pas  vous-même  à  subvenir  à  vos  besoins 
autant  qu  il  est  en  vous?  Vous  avez  des  talens  dont  il  aous 
serait  facile  de  faire  usage. 

—  Vous  vous  trompez  tout-à-fait,  docteur,  reprit-elle 
beaucoup  plus  calme  :  je  vais  vous  dire  un  secret  qui  vous 
étonnera.  » 

Ses  yeux  se  tournèrent  du  côté  de  la  porte  :  je  me  levai, 
je  la  fermai ,  et  revins  m'asseoir  près  du  lit. 

«  Je  possède  aujourd  hui  plus  de  3o,ooo  livres  sterling 
(750,000  fr.  ).  »  Je  la  regardai  fixement  d'un  air  d'incré- 
dulité et  détonnement. 

«Prenez-moi  pour  une  folle  si  vous  voulez,  mais 
cela  est  vrai.  La  somme  dont  je  viens  de  vous  parler  est 
déposée  à  la  banque  d'Angleterre;  elle  est  tout  entière  à 
moi.  » 

Une  idée  traversa  mon  esprit,  et  je  m'écriai  : 

«  Le  séducteur  qui  vous  a  perdue  s'est  servi ,  je  le  vois, 
d'un  hameçon  d  or.  » 

Pendant  quelques  minutes ,  elle  garda  un  profond  si- 
lence. Était-ce  dédain  ou  douleur  ?  je  ne  le  sais  pas.  Elle 
appuya  sa  main  gauche  sur  son  front;  un  profond  soupir 
sortit  de  son  sein. 

«  Si  celte  somme  était  venue  de  lui,  elle  n  existerait 
pas  pour  moi.   Non  ,  non  ,  ce  n'est   pas  le  prix  de  ma 


FAUTE   ET   UEI'E>TIR.  [Vin 

honte!  Suis-je  tombée  si  bas  dans  votre  esprit ,  docteur? 
de  l'argent!  oh  jamais  !  jamais  !  » 

Il  V  avait  dans  ces  paroles  une  amertume  affreuse. 

«Pardonnez-moi,  Hortense.  »  Et  je  pris  sa  main,  qu'elle 
laissa  dans  la  mienne  sans  me  parler. 

«  ^  ous  ne  m'avez  point  offensée  ,  vous  ne  pouvez  m'of- 
fenser,  reprit-elle  en  fondant  en  larmes  :  c'est  l'idée  de 
ma  propre  infamie  qui  me  pénètre  et  qui  me  tue.  Et 
c'est  pour  moi .  pour  moi  misérable  ! . . .  »  Elle  s'arrêta  tout- 
à-coup,  et  s'enfonçant  sous  sa  couverture,  elle  pleura  de 
nouveau. 

«  Docteur,  reprit-elle  enfin  ,  je  vous  ai  dit  que  cette 
somme  m'appartenait ,  et  je  vous  ai  dit  la  vérité.  La  mort 
d'un  de  mes  cousins ,  capitaine  de  vaisseau ,  m'a  laissé  cet 
héritage  qui  provenait  d'un  de  nos  oncles  communs.  Cet 
argent  qui  m'appartient,  je  n'ai  pas  osé  le  réclamer;  il 
fallait  dire  mon  nom  ,  je  n'en  avais  pas  la  force.  » 

Après  un  moment  de  silence ,  que  la  violence  de  ses  scn- 
timens  paraissait  lui  rendre  nécessaire ,  elle  reprit  : 

«  Souvent  j'ai  eu  faim,  et  je  n'ai  pas  voulu  demander 
ce  qui  m  appartenait  ;  souvent,  la  dernière  des  créatures, 
j'ai  vendu  mon  corps  et  mon  ame  ,  et  j'ai  mieux  aimé  cela 
que  de  demander  mes  3o,ooo  livres  sterling.  Pénitence 
affreuse,  croyez- moi ,  monsieur  5  puisse  Dieu  l'accepter, 
en  partie  du  moins  ,  comme  réparation  de  mes  fautes  ! 
C'est  le  front  courbé  dans  la  poussière  que  je  lui  offre  l»* 
supplice  mérité  que  j'ai  subi  :  car  j'ai  beaucoup  souffert , 
toute  criminelle  que  je  sois  ,  docteur.  » 

La  profondeur  de  son  angoisse  ,  la  réalité,  lamertume 
de  son  remords  allaient  au  fond  de  mon  ame  ;  j'avoue  que 
j'étais  fort  embarrassé  pour  lui  répondre.  Heureusement 
j'entendis  les  pas  de  la  garde  qui  revenait ,  et  je  fis  signe 
à  miss  Edwards  de  se  taire. 

I.  22 


338  FAUTE  ET  11EPENTIR. 

«  Demain ,  me  dit-elle ,  demain  je  vous  dirai  tout  5  ve- 
nez le  soir.  » 

Elle  semblait  fort  épuisée,  et  je  lui  répondis  que  si  elle 
ne  se  trouvait  pas  beaucoup  mieux ,  il  me  serait  impos- 
sible de  l'écouter.  En  effet ,  le  lendemain  de  cette  conver- 
sation ,  les  symptômes  les  plus  affligeans  avaient  reparu. 
Cette  excitation  véhémente  avait  usé  les  forces  de  l'infor- 
tunée,  et  sa  convalescence,  au  lieu  d'avancer,  paraissait 
suivre  une  marche  rétrograde.  J'appliquai  toute  mon  at- 
tention à  éloigner  d'elle  les  images  tristes  qui  l'affectaient 
si  vivement,  et  à  ramener  dans  son  esprit ,  sinon  la  gaité 
du  moins  le  calme.  L'intelligence  vive  d'Hortense  avait  be- 
soin d'un  aliment:  c'était  sur  lui-même  que  cet  esprit  ardent 
se  repliait ,  c'était  lui-même  qu'il  dévorait  lorsque  son  re- 
mords et  sa  douleur  étaient  seuls  en  face  d'elle.  Quelques 
distractions  innocentes ,  quelques  livres  de  piété  offrirent 
un  remède  à  ce  danger. 

Assurément  Hortense  n'aurait  pas  pu  vivre  avec  ses 
cruels  souvenirs  sans  le  mobile  puissant  de  cette  croyance 
religieuse ,  de  cette  contrition  profonde  qui  présente  en- 
core un  espoir  aux  plus  misérables.  La  religion  passion- 
née et  rigoureuse  que  j'eusse  condamnée ,  si  elle  eût  do- 
miné l'esprit  de  quelque  jeune  fille  innocente  ,  donnait  à 
Hortense  le  seul  moyen  possible  de  se  réconcilier  avec  elle- 
même  et  avec  Dieu.  Pour  l'homme  du  monde  ,  un  tel  en- 
thousiasme est  un  délire  5  ah  !  puissent  tous  ceux  que  le 
remords  oppresse  échapper  au  vice  et  au  malheur  par  cette 
route  d'enthousiasme  et  de  ferveur! 

Je  fus  exact  au  rendez-vous. 

«  C'est  aujourd'hui ,  me  dit  Hortense ,  que  je  me  suis 
promis  de  vous  faire  ce  triste  récit-,  j'ai  toujours  reculé 
devant  cette  tâche ,  et  la  seule  satisfaction  que  j  y  trouve , 
c'est  le  douloureux  sentiment  d'une  expiation  nécessaire. 


FAUTE  FT  r,ï:pr,NTiii.  339 

—  Non,  lui  tlis-jo.  Il  est  tard,  remettons  à  demain 
cette  conversation  ,  dont  Tidée  seule  vous  fatif;ue,  » 

Le  lendemain,  dès  six  heures  du  soir,  j'étais  chez  elle. 
Lecteur,  je  regrette  de  ne  pouvoir  vous  présenter  ce  ta- 
bleau tel  que  je  Tai  vu. Appuyée  sur  des  coussins  qui  la 
soutenaient,  Hortense  était  assise  auprès  du  feu.  Une 
double  natte  d'ébène  se  partageait  sur  son  beau  front,  et 
les  doigts  délicats  de  sa  main  gauche  s'étendaient  sur  sa 
poitrine.  Si  vous  eussiez  vu  cette  malheureuse  enfant , 
même  sans  connaître  son  histoire;  si  ses  deux  larges 
prunelles  noires  se  fussent  arrêtées  sur  vous ,  l'attendris- 
sement vous  eût  saisi.  En  me  voyant  entrer,  elle  rejela 
son  livre  et  sembla  rappeler  tout  son  courage  pour  se  pré- 
parer aux  tristes  confessions  que  j'attendais.  Je  m'assis  : 

«  Docteur,  me  dit-elle,  j'ai  bien  désiré,  j'ai  bien  re- 
douté le  jour  où  nous  sommes. 

—  Croyez-moi,  une  curiosité  vague  ne  m  amène  pas 
près  de  vous;  mais  un  intérêt  profond. 

—  Ah!  pardonnez-moi ,  docteur,  c'est  le  courage  qui 
me  manque!  » 

Et  la  pauvre  fille  fondit  en  larmes  de  nouveau. 

<(  Oui ,  me  dit-elle ,  je  sais  qu'il  le  faut  ;  et  quand  même 
vous  n'auriez  plus  que  de  la  haine  pour  la  malheureuse 
créature  qui  vous  parle,  je  commencerai  et  j'achèverai 
cette  confession  ,  comme  un  acte  nécessaire,  et  dont  peut- 
être  il  me  sera  tenu  compte  bientôt  ;  bientôt,  ajouta-t-elle ; 
car  mes  jours  sont  comptés. 

—  Vous  vous  trompez,  Hortense,  j'ai  beaucoup  d es- 
poir. 

—  La  volonté  de  Dieu  n'est  pas  que  je  vive  ,  il  est  Iroj) 
bon  pour  m'y  condamner 

»  Mais  il  faut  commencer  cette  douloureuse  histoire, 
docteur.  A  l'époque  heureuse  où  je  me  trouvais  chez  ma 


34o  FAUTE   ET  REPENTIR. 

mère,  et  où  je  vous  vis  avec  votre  femme,  je  me  doutais 
bien  peu  de  ce  qui  m'arriverait  ;  je  n'étais  pas  vicieuse , 
je  puis  le  dire  ,  mais  orgueilleuse.  Ma  pauvre  mère  a 
dû  vous  apprendre  quels  malheurs  de  fortune  l'obligè- 
rent à  recevoir  chez  elle  des  pensionnaires  ;  cette  situation 
nouvelle,  qui  n'est  pas  sans  esclavage  ni  sans  ennui ,  me 
causait  un  dégoût  mortel  5  plus  sage  et  plus  calme  que 
moi,  ma  mère  ployait  ses  habitudes  et  ses  goûts  person- 
nels sous  la  nécessité  impérieuse.  Mais,  fière  que  j'étais  du 
nom  de  mon  père ,  de  ma  jeunesse  et  de  quelques  avan- 
tages personnels ,  hélas  !  si  promptement  éclipsés  et  dé- 
truits, je  me  sentis  humiliée.  Combien  de  fois  votre  femme 
m'a-l-elle  adressé  ,  à  ce  sujet ,  de  douces  mais  sévères  ré- 
primandes ;  combien  de  fois  a-t-elle  cherché  à  me  prému- 
nir contre  les  dangers  vers  lesquels  je  courais  ! 

»  Vous  savez ,  ajouta-t-elle  après  un  silence  et  en  sou- 
riant amèrement ,  vous  savez  que  j'étais  belle  alors  ;  j'étais 
admirée,  adorée  :  on  me  citait,  et  des  hommages  qui  tom- 
baient de  haut  nourrissaient  ma  vanité  de  jeune  fille.  Les 
espérances  ambitieuses  germaient  dans  ma  pensée-,  la  folie 
préparait  leur  berceau  -,  vous  savez  quelle  a  été  leur  tombe. 
Mon  pouls  battait  plus  vite ,  mon  sang  circulait  plus  rapide 
à  la  lecture  de  ces  lettres  suppliantes  qui  m'étaient  adres- 
sées chaque  jour,  et  de  ces  livres  menteurs  que  je  savou- 
rais, et  qui  représentaient  la  beauté  comme  le  seul  mobile 
du  monde.  Un  grand  mariage ,  un  rang,  un  litre  :  c'était 
la  chimère  de  ma  jeunesse.  Je  ne  vous  fatiguerai  pas ,  doc- 
leur,  du  récit  de  toutes  les  circonstances  qui  entretenaient 
cet  amour-propre  délirant.  Je  refusai  plusieurs  proposi- 
tions de  mariage  fort  honorables,  et  ma  première  faute 
fut  d'affliger  ma  mère.  Ses  remontrances  timides  ve- 
naient échouer  contre  les  adulations  dont  j'étais  entourée. 
Les  jours  s'écoulaient  sans  amener  le  héros  de  roman  que 


FAUTE  ET   UEl'ENTll-..  i^U 

j'avais  rêvé,  sans  réaliser  le  fantôme  adoré  de  mes  jours 
et  de  mes  nuits  j  l'éternel  et  fade  retour  des  mêmes  soins 
domestiques  me  rendait  insupportable  l'intérieur  de  notre 
maison.  Les  plus  douces  heures  de  ma  vie  se  passaient 
sur  les  bords  du  ruisseau  dYarwell.  J'emportais  un  livre 
avec  moi,  tantôt  me  promenant,  tantôt  rêvant,  oubliant 
ce  monde  et  m'environnant  à  plaisir  de  mes  chimères  fa- 
vorites. Ce  fut  là  qu'un  dimanche  soir  je  rencontrai  un 
jeune  homme  occupé  comme  moi  à  lire ,  et  qui ,  en  m'a- 
percevant,  recula  de  deux  pas,  me  regarda  attentivement, 
me  salua  avec  grâce,  et  continua  de  me  poursuivre  d'un 
regard  si  attentif  et  si  prolongé  ,  que  la  rougeur  me  monta 
au  visage  et  que  je  sentis  mon  cœur  battre  avec  violence. 
De  ce  moment  a  dépendu  tout  le  reste  de  ma  vie.  Quelle 
qu'ait  été  l'impression  que  je  produisis  sur  lui  ,  je  ne 
puis  oublier ,  encore  aujourd'hui  même ,  celle  qu'il  a 
produite  sur  moi.  Sa  figure  était  belle  ,  sa  taille  élancée  j 
ses  manières  annonçaient  l'usage  du  monde  -,  sa  voix  sur- 
tout avait  cette  douceur  pénétrante  qui  persuade  sans  ef- 
fort. 

»  Je  vous  ai  troublée,  me  dit-il,  madame^  la  faute  en 
est  aux  auteurs  que  nous  lisons  1  un  et  1  autre ,  et  qui 
ont  engagé  notre  attention  assez  vivement  pour  que  tout 
le  reste  nous  devint  étranger.  » 

En  disant  cela ,  ses  yeux  noirs  et  doux  continuaient  à 
s'arrêter  sur  moi,  et  je  ne  pouvais  m  empêcher  de  res- 
sentir je  ne  sais  quelle  joie  secrète. 

M  Vous  n'avez  point  d'excuses  à  me  faire,  lui  dis-je , 
monsieur,  et  je  n'ai  rien  à  vous  reprocher,  d 

Il  me  salua  de  nouveau  respectueusement  et  dun  air 
très-réservé,  avec  une  modestie  charmante  et  une  grâce 
naturelle  ;  il  parla  de  la  beauté  de  la  soirée,  du  silence  et 
de  la  solitude  qui  régnaient  autour  de  nous.  Ses  paroles 


34'-*  FAtTE  ET    UKVEiSTITv. 

étaient  jxjétiqucs,  sans  empliase,  animées  d*un  sentiment 
vrai  et  délicat  ;  il  semblait  craindre  de  me  fatiguer  et  de 
me  déplaire,  et  cette  retenue,  que  je  comparais  involon- 
tairement au  babil  impertinent  des  élégans  du  monde,  me 
plaisait  infiniment.  Après  m'avoir  demandé  si  Tamour  de 
la  solitude  et  d'un  beau  paysage  m'amenait  souvent  sur 
les  bords  de  l'Yarwell ,  il  prit  congé  de  moi ,  s'excusa  de 
nouveau  de  m'avoir  interrompue  ,  et  me  quitta. 

»  Je  fermai  mon  livre  ,  et ,  tout  occupée  de  cet  incident  j 
inattendu ,  je  m  assis.  Quelle  fascination  bizarre  s'était  em- 
parée de  moi  ?  Je  regrettais  le  départ  de  cet  homme  (jue  je 
ne  connaissais  pas  ;  j'aurais  voulu  qu'un  prétexte  décent  le 
ramenât  auprès  de  moi  j  mon  cœur  battait  -,  et ,  avec  cette 
i'apidité  de  pensée  qui  appartient  aux  femmes,  je  m'in- 
(juiélais  déjà  de  savoir  si  la  politesse  avec  laquelle  il  m'a- 
vait j)arlé  n'avait  pas  pour  source  un  sentiment  plus  tendre  i 
je  me  sentais  malheureuse  et  préoccupée. 

»  Avant  de  rentrer  chez  ma  mère ,  je  voulus  me  mettre 
aa  piano;  mes  doigts,  après  avoir  préludé,  erraient  sur 
le  clavier  sans  pouvoir  exécuter  un  seul  morceau.  Ma 
mère  me  dicta  une  lettre;  je  l'écrivis  si  mal  et  je  fis  tant 
de  fautes ,  qu'elle  fut  obligée  de  la  recommencer.  Après 
une  nuit  assez  troublée,  je  m'effrayai  de  moi-même  et 
je  commençai  à  pressentir  je  ne  sais  quel  malheur  iné- 
vitable, Vou£  pouvez  rire,  docteur,  de  cet  amour  à  la 
première  vue-,  mais  je  raconte  naïvement  mes  impres- 
sions sans  les  excuser,  sans  chercher  le  moindre  palliatif 
à  mes  fautes. 

»  Le  lendemain ,  je  repris  la  roule  de  l'Yarwell ,  un 
livre  à  la  main.  Il  ne  vint  pas  ;  je  fus  désappointée.  Le 
jour  d'après ,  plus  émue  encore  et  toute  déconcertée  de 
mon  attente  déçue  ,  je  revins  au  même  lieu  ,  où  je  ne 
rencontrai  personne.    Folle   que  j'étais  !    Huit   jours   se 


KAt'TE   ET  KET>E»T1R.  34^ 

passèrent  ainsi-,  el  ce  fut  un  lundi  soir  que  je  le  vis 
enfin ,  ctonnant  te  bras  à  un  de  ses  amis ,  mais  pâle ,  mais 
tout  languissant  ;  son  bras  gauche  était  soutenu  par  une 
écharpe.  Quand  il  m'aperçut,  il  me  salua ,  parut  sourire, 
et  la  rougeur  lui  monta  au  visage.  Le  journal  du  soir 
m'apprit  que  le  capitaine  Edouard  W  ***  (  vous  me  per- 
mettrez de  taire  son  nom)  venait  de  se  battre  en  duel  avec 
UH  membre  de  la  Chambre  des  communes ,  qui  l'avait 
blessé  au  bras  gauche.  C  était  bien  lui,  je  ne  pouvais  en 
douter-,  je  venais  enfin  d'apprendre  son  nom. 

»  Docteur ,  le  croiriez-vous?  ce  duel  me  causa  une  dou- 
leur et  une  inquiétude  vives.  Oui ,  je  fus  prête  à  m'évanouir 
lorsque  j'appris  le  danger  auquel  il   avait  été   exposé. 

Femme  ridicule  et  insensée  que  j'étais  ! je  l'aimais 

déjà! Il   n'avait  fallu   pour   faire  naître  cet   amouF 

qu'un  entretien  de  quelques  minutes  et  la  seule  séduction 
de  la  politesse  la  plus  ordinaire.  Ma  mère ,  qui  s'étonnait 
de  ma  rêverie,  m  interrogea  avec  sollicitude  ;  je  lui  ré- 
pondis que  j  étais  souffrante.  Excellente  mère  !  elle  envoya 
chercher  le  médecin. 

»  Deux  ou  trois  jours  après,  nous  nous  rencontrâmes 
de  nouveau^  et,  après  les  premières  salutations,  je  lui 
reprochai  le  combat  dans  lequel  il  s'était  laissé  engager  : 
reproche  imprudent  ;  c'était  un  droit  que  je  lui  accordais , 
une  marque  d'intérêt  que  rien  ne  m'autorisait  à  lui  témoi- 
gner. Son  œil  vif  se  porta  vers  moi,  ne  s'arrêta  qu'un  mo- 
ment ,  et  il  me  dit  à  demi-voix  : 

«  J'ai  droit  d'être  fier,  madame ,  d'avoir  pu  vous  occu- 
per un  moment.  » 

))  Le  même  entraînement  insensé  qui  m'avait  placée  sur 
la  pente  de  ma  ruine  hâta  et  précipita  ma  chute  5  je  fus 
assez  imprudente  pour  accepter  l'offre  de  son  bras.  Enfin, 
je  le  priai ,  si  ma  mère  et  moi  nous  le  rencontrions ,  de 


344  FAUTE   ET  UEPEJVTIU. 

ne  pas  avoir  l'air  de  me  connaître.  Ce  jour-là  ,  celte  soi^ 
rée ,  ces  paroles  scellèrent  mon  malheur.  La  conscience 
d'un  acte  coupablej,  dont  j'étais  loin  de  prévoir  les  der- 
nières conséquences  ,  m'oppressait  à  mon  retour  chez 
ma  mère.  Il  était  maître  de  mon  secret,  il  était  mon  maî- 
tre. Je  fuyais  tous  les  regards,  je  les  craignais.  Pour  la 
première  fois,  j'entrevis  avec  quelque  clarté  un  avenir 
sinistre  qui  se  préparait  pour  moi.  J'étais  trop  orgueilleuse 
et  trop  avancée  pour  reculer. 

»  Le  capitaine  n'était  pas  un  homme  vulgaire  ,  et  son 
mérite  personnel  aurait  pu  captiver  une  femme  vertueuse. 
Bientôt  nos  sentimens  mutuels ,  avoués  et  reconnus  se 
changèrent  en  passion  ardente.  Mon  imagination  déçue 
et  ma  faiblesse  de  jeune  fille  ajoutaient  à  son  mérite  réel 
mille  perfections  idéales.  Tout  ce  qu'il  m'aurait  dit,  je 
l'aurais  cru  aisément;  toutes  ces  romanesques  et  flat-; 
teuses  niaiseries  dont  la  crédulité  des  femmes  se  repait , 
j'eus ,  moi  si  fière  et  si  vantée  pour  ma  sagesse  ,  la  fohe 
d'y  ajouter  foi.  Ma  sagacité,  ma  force  dame,  mon  esprit, 
toutes  ces  qualités  que  l'on  n'avait  pas  cessé  de  m'altri- 
buer ,  me  persuadaient  que  celui  qui  avait  pu  me  plaire 
était  un  héros. 

»  Pendant  plus  d'un  mois  et  demi  j'eus  la  force  de 
résister  à  l'homme  que  j'aimais.  Toujours  devant  moi , 
cette  figure  de  ma  pauvre  et  bonne  mère  venait  m'avertir 
et  m' éloigner  du  naufrage.  Il  m'excédait  cependant,  et , 
le  croiriez-vous  ?  ce  fut  peut-être ,  après  tout ,  ma  fatigue 
seule  qui  consentit.  Il  m'obséda  de  ses  prières,  il  me 
harassa  de  ses  raisonnemens ,  il  obtint  de  moi  la  pro- 
messe insensée  de  l'accompagner  à  Gretna-Green  dans  une  / 
berline  à  quatre  chevaux.  Je  devais  écrire  à  ma  mère  une 
lettre  explicative  -,  je  le  fis ,  docteur.  Ah  !  quelle  soirée  ! 
quelle  nuit!  ma  plume,  tremblante  sous  mes  doigts,  avait 


FAUTE  ET  REPENTIR.  345 

peine  à  réunir  en  quelques  mois ,  en  quelques  phrases , 
ma  pensée  qui  m'échappait.  Assise  devant  cette  tahle  de 
supplice,  frissonnant  de  fièvre,  les  genoux  Iremblans, 
j'écrivis  la  lettre  fatale  :  terminée,  elle  sembla  sceller  ma 
condamnation  à  mort.  Le  lendemain,  ma  mère  rendait 
visite  à  une  de  ses  amies  qui  demeurait  à  deux  milles  de 
Bath;  je  savais  qu'elle  s'y  arrêterait  un  jour  entier.  Ah! 
monsieur,  la  première  nuit  qu'elle  passait  hors  de  la  mai- 
son ,  le  premier  moment  de  son  absence ,  je  l'employais  à 
trahir  sa  confiance  de  mère  !  Cet  asile ,  où  j'avais  été  élevée 
avec  tant  de  soins  ,  je  le  quittais  :  cette  nuit  fut  horrible  ! 
monsieur.   » 

Une  pâleur  soudaine  et  cadavéreuse  couvrit  son  visage  : 
son  agitation  s'était  accrue  par  degrés  ,  et  je  vis  qu'il  était 
impossible  de  la  laisser  continuer  sans  danger  pour  elle. 
Je  l'arrêtai,  et  la  forçant  de  boire  un  verre  d'eau  et  de  vin 
préparé  pour  elle ,  je  lui  dis  que  je  ne  voulais  pas  en  en- 
tendre davantage  ,  et  que  je  reviendrais  demain  à  la  même 
heure.  Je  regrette  de  n'avoir  pas  pu  reproduire  la  simplicité 
poignante  de  cette  confession  douloureuse;  j'ai  craint  de 
fatiguer  l'attention  du  lecteur. 

Le  lendemain ,  en  entrant,  je  la  trouvai  baignée  de 
larmes  ,  et  je  me  reprochais  une  curiosité  qui  lui  coûtait 
si  cher.  Je  la  suppliai  de  ne  pas  continuer. 

«  Oui,  docteur,  s'écria-t-elle ,  je  souffre  en  faisant  ce  ré- 
cit, je  souffre  beaucoup;  mais  que  mon  cœur  se  déchire 
lui-même  dans  la  conscience  de  mes  torts  !  qu'il  se  châtie 
lui-même!  car  j'ai  beaucoup  d'orgueil,  et  ce  qui  me  reste 
à  dire  me  rendra  hideuse  à  vos  yeux.  » 

Je  la  calmai  par  quelques  paroles  bienveillantes;  elle 
reprit  : 

«  Dès  que  j'eus  mis  le  pied  dans  la  voiture ,  ma  destinée 
lut  fixée...  Nous  suivions,  mais  à  mon  insu,  une  route 


346  FAUTK   EX  «EPEMIK. 

directement  contraire  à  celle  que  le  capitaine  m'avait  indi- 
quée. Mes  sensations,  pendant  le  voyage,  sont  impos- 
sibles à  reproduiie  :  ma  pensée  était  troublée,  un  nuage 
de  désir,  de  crainte  ,  d'espérance ,  de  joie  insensée  ,  d'an- 
goisses secrètes  s'étendait  sur  toutes  mes  émotions.  Jamais 
le  capitaine  ne  me  laissait  seule  ,  jamais  de  lacune  ni  de 
vide  dans  cette  fascination  qu'il  opérait.  Un  tourbillon,  ra- 
pide comme  le  galop  de  nos  chevaux ,  emportait  tout  mon 
être  :  ni  réflexion ,  ni  repos  ^  pour  ne  rien  vous  cacher, 
docteur,  le  trouble  auquel  je  me  trouvais  en  proie  était 
privé  de  remords  :  je  n'étais  pas  heureuse ,  j'étais  ivre.  Je 
ne  sentais  rien  ,  je  pensais  encore  moins.  Dans  le  monde, 
il  n'y  avait  qu'un  point  sur  lequel  je  m'arrêtasse  et  qui 
m'absorbât  tout  entière  :  la  tendresse  du  capitaine.  Cette 
idée  unique  :  il  est  à  moi  pour  la  vie  !  restait  seule  dans 
mon  esprit. 

»  Epargnez-moi  ,  docteur,  le  chagrin  d'un  détail  plus 
circonstancié  :  ma  perte  était  accomplie  d'avance.  Le  ma- 
tin du  troisième  jour,  je  m  éveillai  près  de  lui;  il  était  là, 
dans  ma  couche.  Je  poussai  un  grand  cri,  et  la  maîtresse 
de  l  hôtel  accourut. 

«  Ce  n'est  rien,  s'écria-t-il  avec  un  sang-froid  imper- 
turbable ;  ma  femme  a  des  spasmes.  » 

Le  lendemain ,  avec  une  adresse  presque  infernale ,  il 
effaça  par  sa  grâce  ,  sa  passion ,  les  témoignages  de  son 
dévoûment  et  pas  sa  causerie  pleine  de  charme,  le  souvenir 
de  ma  chute.  Cette  léthargie  morale  où  il  avait  su  me 
plonger,  et  qui  ne  laissait  vivre  chez  moi  qu'une  seule  émo- 
tion délirante ,  renaquit  bientôt.  Dès-lors  il  me  sembla  que 
résister  à  son  influence  était  impossible  ,  et  que  sa  tyrannie 
presque  magnétique  était  plus  forte  que  mes  résolutions. 

La  semaine  suivante  nous  étions  à  Paris ,  un  nouveau 
torrent  de  distractions  m'emporta.  Cependant  il  y  avait  eu 


FAITE   ET   UEPE>Tir..  347 

moi  une  peine ,  un  souvenir,  doeleur,  auxquels  je  ne 
pouvais  échapper  :  ma  mère  !  Pendant  trois  semaines  je 
lus  agitée  par  des  convulsions  aflVeuses.  Quelques  qua- 
lités d'honnête  homme  n'étaient  pas  éteintes  dans  lame 
de  mon  ravisseur  ^  long  -  tems  il  me  traita  avec  délica- 
tesse et  avec  amour.  Je  finis  par  penser  que  ma  situation 
était  supportable  ;  ce  fut  alors  que  je  me  livrai  sans  ré- 
serve aux  distractions  parisiennes  :  tous  les  soirs  nouvelles 
parures,  chaque  jour  nouveaux  plaisirs.  Un  mois  se  passa 
ainsi  :  mon  chagrin  et  mon  repentir  s'usèrent  à-la-fois  j  je 
ne  songeai  plus  qu'à  suppléer  par  une  excitation  de  tous 
les  momens  aux  sentimens  de  bonheur  moral  qui  me  man- 
quaient. Mais  ,  hélas  !  notre  liaison  se  teignait  peu^à-peu 
de  ce  caractère  d'aigreur ,  de  douleur  et  de  dureté  qui  s  at- 
tache à  toutes  les  positions  fausses. 

»  Un  jour  que  je  prononçai  devant  lui  le  nom  sacré  de 
ma  mèrô  ,  il  tira  de  son  portefeuille  une  lettre  écrite ,  à  ce 
(ju'il  prétendait,  par  un  de  ses  amis  ,  demeurant  à  Bath. 
On  lui  mandait  que  ma  mère ,  après  avoir  lu  ma  lettre , 
l'avait  jetée  au  feu  ,  et  avait  juré  de  ne  me  revoir  jamais. 
L'ami  prétendu  répétait,  avec  une  sorte  de  complaisance, 
les  paroles  dont  ma  mère  me  flétrissait,  disait-il. 

»  Ah  !  docteur,  comment  ai-je  ajouté  foi  à  cet  impu- 
dent mensonge I  Hélas!  je  le  sais,  le  cœur  de  ma  mère 
renfermait  un  inépuisable  trésor  de  pardon  et  de  bonté. 
Je  cherchais ,  fille  dénaturée ,  à  me  persuader  que  cette 
bonne  mère  m'av'.îit  bannie  de  son  cœur,  et  j'essayais  d'a- 
mortir et  d'émousser  l'aiguillon  du  remords  par  la  pensée 
d'un  traitement  trop  juste  ,  mais  qui  me  semblait  barbare. 
Ce  fut  le  dernier  coup  porté  à  ma  conscience  morale  5  le 
peu  de  sentimens  honnêtes  qui  me  restaient  s'évanouirent. 
Je  m'accoutumai  par  degrés  à  cette  situation.  Souvent , 
autrefois,  j  avais  parlé  de  mariage  au  capitaine,  et  je  n  avais 


348  FAUTE  ET  IlEPEKTIR. 

excité  chez  lui  que  des  accès  de  courroux  ;  je  laissai  donc 
ma  vie  s'écouler  sans  but  et  sans  désir.  Bientôt  je  m'aper- 
çus qu'un  changement  insensible  s'opérait  en  lui  :  son  dé- 
sir semblait  être  de  me  forcer  à  rompre,  et  de  me  dégoûter 
de  lui.  Des  hommes  sans  mœurs  parurent  à  sa  table ,  et 
je  fus  obligée  de  leur  faire  les  honneurs  de  sa  maison.  De 
jeunes  lords,  introduits  par  lui-même  auprès  de  moi,  me 
comblèrent  d'attentions  marquées,  sans  qu'il  parût  s'in- 
quiéter de  leur  présence.  Tantôt  c'était  de  ma  froideur  et  de 
mon  impolitesse  envers  eux  ,  tantôt  de  mon  étourderie  et 
de  mon  inconvenance  qu'il  se  plaignait  avec  amertume^ 
tout  devenait  sujet  de  querelle  :  tout  lui  était  bon  pour  me 
blesser  dans  mes  sentiraens  et  dans  mon  orgueil.  Son 
congé ,  disait-il ,  venait  d'expirer  -,  il  allait  partir  pour  les 
Indes ,  et  ne  pouvait  perdre  un  seul  instant.  Dans  huit 
jours  nous  devions  quitter  la  France  pour  l'Angleterre. 
La  pensée  de  reparaître  comme  une  criminelle  dans  ma 
patrie,  au  milieu  des  personnes  qui  m'avaient  connue, 
m'était  insupportable-,  je  cachai  toutes  mes  pensées  au 
capitaine  Edouard-,  et ,  le  jour  fixé  pour  notre  départ,  je 
quittai  Paris  avec  un  jeune  lord  irlandais ,  nommé 
Fitz  G...,  spirituel,  aimable,  riche  et  dépravé.  Nous 
nous  dirigeâmes  vers  l'Italie  ,  où  je  brillai  de  toute  la 
splendeur  d'un  vice  qui  a  rompu  avec  tous  les  scrupules. 
L'éclat  des  diamans ,  la  recherche  et  la  singularité  du  cos- 
tume -,  une  cour  attentive  ,  qui  se  pressait  autour  de  moi , 
faisaient  de  la  malheureuse  que  vous  voyez  la  femme  à  la 
mode,  la  femme  la  plus  enviée  de  tous.  Mais  comme  elle 
retentissait  cruellement  à  mon  oreille,  l'interrogation  de 
ceux  qui  me  voyaient  pour  la  première  fois.  Qui  est-elle  i' 
»  Écoutez-moi,  sans  trop  de  haine  et  de  mépris,  doc- 
teur, s'il  est  possible.  La  suite  de  cotte  vie  coupable  fut 
ce  «ju'ellc  devait  cire  :  ma  santé  s'altéra,  ma  gaité  s'évu- 


FAUTE   ET  UEPE>'T1R.  349 

nouit ,  el,  par  une  punition  Irop  juste,  je  ne  fus  plus  ca- 
pable de  soutenir  l'éclal  du  rôle  criminel  que  j'avais  adopté. 
Mes  joues  sélaient  amaigries,  et  mon  front  s'était  plom])é 
à  force  de  veilles,  de  bals,  de  plaisirs.  J'avais  fané  et 
flétri  celte  beauté  dont  j  étais  fière,  et  qui  avait  causé  ma 
perte.  Le  dernier  de  ceux  auxquels  je  m'étais  attachée  me 
quitta  subitement  sans  me  prévenir,  sans  prendre  soin  de 
mon  avenir  et  de  ma  fortune;  et  je  restai  à  Paris  seule  , 
sans  appui,  sans  ressource,  riche  de  quelques  centaines 
de  livres  sterling.  Pendant  plusieurs  semaines  je  ne  pris 
aucune  nourriture  :  de  l'opium  et  du  vin  me  suffirent. 
Enfin  ,  le  souvenir  de  la  patrie  l'emporta,  je  retournai  à 
Londres  au  milieu  du  mois  de  décembre.  J  avais  rencon- 
tré sur  le  paquebot  un  jeune  homme  qui  m  avait  vue ,  à 
Paris,  chez  le  capitaine  Edouard.  Je  ne  savais  que  deve- 
nir ;  j'acceptai  avec  une  insouciance  stupide  la  proposi- 
tion de  venir  habiter  sa  maison ,  où  je  demeurai  près  d  un 
mois 

))  Tout  ceci ,  s'écria  miss  Edwards  tout-à-coup  et  en 
frémissant,  tout  ceci  n  est-il  pas  horri!)le  !  docteur,  quel 
catalogue  de  fautes  et  de  vices  ! 

»  Pendant  que  j'ai  la  force  deVachever,  docteur,  laissez- 
moi  continuer  cette  lâche. 

•»  J'étais  seule  à  Londres  :  j'avais  quitté  celui  qui  m'a- 
vait offert  un  asile  pendant  un  mois.  Plongée  dans  une 
sorte  de  stupeur  causée  par  l'ivresse ,  j'entrai  un  soir  à 
Drury-Lane  \  1  ouvreuse  ,  qui  me  vit  seule  et  parée .  m  in- 
troduisit dans  la  galerie...  (continua  miss  Edwards  en  bai- 
sant la  voix)  qu'on  destine  à  mes  misérables  sœurs.  L'ou- 
verture commençait.  Cette  musique,  écoutée  avec  extase 
par  tous  ceux  qui  m'entouraient ,  me  frappa  de  vertige  :  je 
défaillis.  C'était  une  harmonie  tristeet  douce.  Oh  !  comment 
vous  rendre  l'effet  quelle  produisit  sur  moi  !  Je  sortis  et 


35o  FAUTE   ET  REPENTIR. 

ne  rentrai  qu'après  une  demi-heure.  L  intensité  de  mon 
émotion  nerveuse  durait  encore  avec  tant  de  force  ,  que 
j'étais  prête  à  pousser  un  cri  et  un  gémissement ,  et  à 
mêler  mes  accens  de  douleur  aux  applaudissemens  et  aux 
bravos.  Une  voix  de  femme ,  une  voix  rauque  et  grossière 
s'écria  tout  à  côté  de  moi  : 

a  C'est  très-touchant  ;  comme  elle  soupire ,  celle-là  !  » 
»  Celle  qui  parlait  était  une  femme  tout  étincelante  de 
parure ,  le  vice  empreint  sur  son  front  et  sur  son  visage. 
Je  ne  répondis  rien.  Mes  yeux  se  tournèrent  languissam- 
ment  du  côté  des  loges  ,  peuplées  de  femmes  si  heureuses  : 
ah!  que  je  leur  portai  envie.  On  riait  beaucoup  dans  une 
loge  assez  voisine  de  moi  :  hélas  !  le  capitaine  Edouard  s'y 
trouvait  avec  trois  dames ,  dont  l'une  semblait  recevoir  ses 
hommages.  Un  nuage  couvrit  mes  yeux 5  et,  le  lendemain 
matin  ,  je  me  retrouvai  chez  moi,  dans  mon  lit.  Une  jeune 
fille  bien  vêtue  et  qui  me  donnait  des  soins,  m'apprit  que 
j'étais  tombée  sans  connaissance  sur  le  parquet ,  et  que  mon 
adresse  s'étant  trouvée  dans  un  petit  souvenir  que  je  por- 
tais, elle  m'avait  ramenée  chez  moi.  La  propriétaire  vint 
ensuite  m'averlir  que  sa  coutume  n'était  pas  de  recevoir 
chez  elle  des  personnes  de  ma  sorte.  J'accompagnai  chez 
elle  celle  qui  m'avait  secourue.  Je  possédais  environ  pour 
3o  liv.  sterl.  d'effets,  que  j'emportai  avec  moi.  Pendant 
deux  jours  je  restai  au  lit  sans  ouvrir  les  yeux  :  rien  ne 
peut  exprimer  l'horreur  de  ma  situation  nouvelle.  A  la 
fin  du  second  jour,  ma  compagne  mentraina  avec  elle 
à  Drury-Lane. . .  Ah  !  permettez-moi,  permettez-moi ,  doc- 
teur, de  ne  pas  m'arrèter  sur  chacun  des  degrés  d'infamie 
que  mon  pied  tremblant  franchissait.  Que  d'excès,  docteur, 
et  que  d'angoisses!  mon  argent  épuisé,  tous  mes  vêtemens 
mis  en  gage!  quel  espoir,  quelle  ressource  me  restaient? 
J'espérais  mourir  à  force  d'excès;  j'espérais  que  celle  vie 


FAITE  ET    REPENTIT..  35  I 

d'ivresse  et  de  violence  briserait  une  orffanisalion  débile. 

»  Vous  vous  étonnez  peut-être  que  je  vous  parle  si 
peu  de  ma  mère  ?  Ah  !  ne  croyez  pas  que  je  l'eusse  ou- 
bliée! son  image,  toujours  présente,  ne  servait  qu'à  me 
plonger  dans  un  désespoir  plus  profond.  Jamais  je  n'avais 
encore  osé  m'inforraer  si  elle  existait.  Un  jour  cependant, 
une  résolution  soudaine  traversa  ma  pensée.  J'empruntai 
des  haillons  ;  je  cachai  mes  cheveux  sous  un  bonnet  de 
vieille  femme  5  et ,  sans  savoir  comment  je  m'v  prendrais 
pour  arriver  jusqu'à  ma  mère ,  sans  autre  argent  que 
quelques  schellings,  je  montai  sur  l'impériale  d  une  dili- 
gence. Une  pluie  froide  tombait  par  torrens;  rien  ne  me 
protégeait  et  ne  me  garantissait  qu'un  vieux  manteau  vert 
et  tout  usé.  Triste  et  affreux  voyage  !  Il  était  cinq  heures 
du  matin  lorsque  je  descendis  à  deux  milles  de  Bath  ^  mes 
pieds,  engourdis  par  le  froid,  me  soutenaient  à  peine. 
J'entrai  dans  une  petite  taverne  ;  deux  verres  de  genièvre 
me  rendirent  un  peu  de  force.  C'est  chose  horrible  à  dire, 
que  la  facilité  avec  laquelle  je  m'étais  habituée  à  l'usage  des 
liqueurs  fortes  5  elles  m'étaient  devenues  nécessaires  :  sans 
leur  secours ,  j'avais  à  peine  la  conscience  d'exister. 

»  La  pluie  ,  qui  obscurcissait  l'air  et  glaçait  mes  mem- 
bres ,  pénétrait  jusqu'à  mon  cœur,  qui  semblait  frissonner 
et  trembler  dans  ma  poitrine.  O  c^uel  tems  !  quelle  route  ! 
quelles  angoisses  !  Sous  ces  bouffées  de  vent ,  sous  cette 
bise  amère,  je  ne  voyais,  je  ne  pensais ,  je  ne  sentais  rien. 

Sept  heures  sonnaient  lorsque  j'entrai  dans  Bath.  Je 
reconnus  les  maisons,  les  squares,  les  églises,  et  mon 
cœur  coupable  battit  avec  violence  et  douleur.  Mon  bonnet 
enfoncé  jusque  sur  mes  yeux,  je  glissai  le  long  des  mu- 
railles ,  tremblant  d'être  aperçue.  Après  des  pauses  nom- 
breuses ,  après  avoir  souvent  appuyé  mes  membres  ha- 
rassés sur  les  grillages  et  les  barreaux  qui  environnent  les 


352  FAUTE   ET  REPE^ÏIR. 

maisons  ,  je  me  Irouvai  en  face  de  celle  de  ma  mère. 
Hélas!  il  n'y  avait  plus  là  qu'une  boutique  étincelante  de 
couleurs  et  de  dorures ,  un  étalage  de  mercerie  avec  son 
enseigne,  et  le  nom  du  marchand.  Je  ne  pouvais  marcher, 
et  m'assis  sur  les  degrés  humides  d'un  autre  édifice.  Mes 
mains  se  tordaient,  mes  lèvres  saignaient  sous  mes  dents  , 
que  je  serrais  avec  force ,  de  peur  d'alarmer  le  voisinage 
en  laissant  échapper  un  cri.  Je  vis  un  vieillard  s'appro- 
cher; toute  tremblante,  je  lui  demandai  où  demeurait  ma 
mère. 

«  Vous  voulez  parler  de  M""*  ***  ^  je  me  la  rappelle  bien  : 
sa  fille  s'est  sauvée  avec  un  militaire,  il  y  a  quelques  an- 
nées. Eh  mais!  la  pauvre  femme  est  morte  il  y  a  un  an 
et  demi.  » 

»  Ces  paroles  seules  frappèrent  mon  oreille  ;  je  ne  tom- 
bai pas,  je  ne  m'évanouis  pas,  je  ne  proférai  pas  une  pa- 
role. D'un  pas  ferme  et  assuré  je  m'éloignai  pendant  que 
cet  homme  parlait  encore.  J'éprouvais  d'étranges  sensa- 
tions ;  il  me  semblait  que  je  ne  touchais  plus  la  terre.  Mon 
corps  s'enflait  à  mesure  que  je  marchais.  De  bizarres  étin- 
celles se  croisaient  devant  mes  yeux ,  et  ma  tète  tournait 
avec  la  rapidité  d  une  roue.  Une  diligence  passa ,  je  m'y 
élançai. 

(c  Vous  vous  arrêtez  à  Londres,  jeune  femme,  me  de- 
manda le  conducteur?  —  Oui,  répondis-je  ;  et  pendant 
tout  le  reste  du  voyage ,  il  me  fut  impossible  de  parler.  Je 
n'avais  sur  moi  que  deux  schellings  ,  et  le  prix  de  ma  place 
était  d'une  guinée.  Le  conducteur  et  le  postillon  m'aidè- 
rent à  descendre  -,  mais  quand  ils  virent  que  l'argent  me 
manquait  pour  les  solder,  ils  éclatèrent  en  invectives  et 
me  déposèrent  chez  un  commissaire  de  police  (i).  Je  tom- 

(i)  Constablo. 


FAUTE  ET   REVENTlPw  353 

bai  à  genoux,  baignée  de  larmes,  devant  le  magistral, 
qui,  les  bras  croisés,  me  regardant  fixement,  sembla  ému 
d'un  sentiment  de  pitié  ;  il  jeta  par  terre  devant  moi  une 
guinée ,  et  dit  au  cocber  : 

«  Cette  femme  est  trop  misérable  j  laissez-la  tranquille.» 

«  Le  seul  souvenir  qui  me  soit  resté  des  circonstances 
qui  suivirent,  est  celui  de  l'hôpital  où  je  rouvris  les  yeux 
et  où  une  fièvre  ardente  me  retint  pendant  six  semaines. 

»  Faut-il  que  je  continue  ce  récit  ?  J'achetai  des  objets 
de  toilette ,  et  je  devins ,  sans  remords ,  sans  scrupule , 
sans  retour  vers  une  vie  honnête,  presque  sans  regrets... 
ce  que  je  suis!...  Vie  affreuse  et  maudite.  Ma  mère  était 
morte,  je  l'avais  tuée  :  plus  de  parens,  la  société  fermée 
pour  moi ,  l'habitude  de  l'ivresse  changée  en  besoin  :  tout 
concourait  à  me  plonger  dans  cette  apathie  stupide  :  j'é- 
tais indifférente  à  tout  ;  c'était  un  désespoir  calme ,  une 
léthargie  de  tous  les  sentimens  honorables.  Mais  pourquoi 
vous  affliger,  docteur,  par  de  si  cruelles  images  ? 

»  Je  sus  que  le  capitaine  s'était  marié ,  et  je  m'informai 
de  sa  demeure.  Souvent,  pendant  la  nuit,  au  milieu  de 
l'obscurité ,  je  me  suis  promenée  à  pas  lents  devant  le 
vaste  et  élégant  hôtel  qu'il  habitait.  Lorsque  j'entendais 
le  piano  du  salon,  j'étouffais,  docteur  5  je  croyais  le  voir 
auprès  de  sa  femme,  au  sein  de  sa  famille  heureuse.  Oh! 
quelle  nuit!  quelle  douleur!  Souvent  aussi,  docteur, 
je  me  suis  promenée  devant  votre  maison  pendant  la  nuil, 
et  j'ai  beaucoup  pleuré.  Un  soir  je  vous  ai  reconnu,  vous 
donniez  le  bras  à  votre  femme  :  je  ne  sais  par  quel  caprice 
singulier  je  me  suis  attachée  à  vos  pas 5  j'en  aurais  volon- 
tiers baisé  la  trace.  Je  me  rappelais  tant  de  journées  heu- 
reuses ,  tant  de  délicieuses  soirées.  Moi ,  être  dégradé , 
j'avais  été  cependant  votre  amie  ^  vous  m'aviez  traitée  d'é- 
gale. Ce  souvenir,  qui  me  faisait  mal,  m'enorgueillissait...» 

I.  23 


004  FAUTF    ET   P.r.PENTIIÎ . 

Elle  s'arrêta  et  pleura. 

«  Vous  devinez  sans  peine  le  reste  de  ma  vie.  Une  ame 
énervée,  une  intelligence  abrutie  et  stupéfiée,  un  marasme 
de  vice  sans  aucun  goût  pour  le  vice.  Telle  était  mon  exi- 
stence. J'étais  presque  folle  par  momens  ,  et  mes  longs  gé- 
missemens  éveillaient  tous  les  hôtes  de  la  maison  que  j  ha- 
bitais. Les  papiers  publics  m'apprirent  que  j'héritais  de  la 
somme  considérable  dont  je  vous  ai  parlé.  Aussitôt  je  ré- 
solus de  ne  pas  retirer  un  seul  penny  de  cette  somme, 
et  de  la  laisser  tout  entière  à  un  établissement  de  charité 
que  vous  devinez  sans  doute ,  docteur,  ajouta-t-elle  en 
baissant  la  voix. 

—  L'Hôpital  de  la  Magcleleine  {\)? 

—  Oui,  reprit-elle  en  soupirant. 

«  Continuer  ce  genre  d'existence  m'était  odieux  ,  m'en 
détacher,  impossible.  J'allais,  errant  d'une  maison  infâme 
à  une  autre ,  avilie  par  cet  abominable  métier,  maltraitée 
et  battue  quand  j'avais  le  désir  d'y  échapper,  traînée  de- 
vant la  police  pour  des  vols  que  je  n'avais  pas  commis  , 
logée  dans  des  repaires  qu'une  brute  aurait  refusé  d'ha- 
biter. J'ai  entendu  les  voleurs  tramer  leurs  plans-,  j'ai  vu 
les  actes  les  plus  horribles  ;  j'ai  été  témoin  des  pièges  ten- 
dus pour  faire  des  dupes  et  des  victimes.  Une  seule  fois, 
une  plainte  m'est  échappée  :  la  femme  à  laquelle  la  maison 
appartenait  m'a  brutalement  meurtrie.  Enfin  il  ma  fallu 
plier  la  léte  sous  les  conséquences  de  mon  crime  \  oui , 
docteur...  sourire,  et  boire,  et  m'énivrer,  et  chanter,  et 
paraître  heureuse,  et  m'armer  d'audace,  de  dépravation  , 
de  fureur,  de  joie  apparente,  quand  je  me  sentais  mourir! 

(i)  Magdalen  Hospital ,  asile  de  charité:  semblable  à  celui  des- 
Filles  Repenties  de  Paris ,  mais  qui  est  dirigé  d'après  des  vues  plus 
indulgentes,  plus  philosophiques  et  plus  humaines. 


VALTF.  F.T    UEV^■^T11■..  355 

quand  je  scnlais  ma  poitrine  ronf;ée  par  la  consomplion 
qui  me  luail  î  J'élais  dans  la  rue  il  y  a  trois  semaines,  lors- 
qu'un homme  d'un  âge  mùr,  qui  montait  un  beau  cheval, 
abaissa  svs  regards  sur  moi,  parut  me  reconnaître,  des- 
cendit ,  remit  la  bride  entre  les  mains  d'un  laquais  ,  et 
s'approcha  de  moi. 

«  Vous  m'avez  vu  à  la  table  du  capitaine  Edouard  ,  » 
me  dit-il. 

»  C  était  le  même  officier  irlandais  avec  qui  j  avais  (juillé 
Paris,  après  ma  liaison  avec  le  capitaine. 

—  Je  vous  al  connue  dans  de  meilleurs  jours,  conli- 
nua-t-il;  vous  scmblez  bien  malheureuse  et  bien  souf- 
frante :  il  faut  prendre  soin  de  votre  santé. 

»  Puis,  tirant  de  son  portefeuille  un  billet  de  20  livres 
sterling,  il  me  le  donna,  regarda  autour  de  lui  comme  s  il 
eût  craint  qu  on  ne  le  vit  causer  avec  moi ,  remonta  à  che- 
val, et  disparut.  Je  reçus  laumône  du  lord  avec  résignation , 
avec  calme.  Il  me  semblait  que  tout  cet  avilissement,  toute 
cette  douleur  rachèteraient  une  partie  de  mes  faule>. 
Pauvre  insensée!  je  périssais  de  faim,  et  je  trouvais  je  ne 
sais  quel  plaisir  sauvage  à  sentir  et  à  savourer  ma  souf- 
france. Une  fortune  était  entre  mes  mains  ,  et  je  me  plai- 
sais à  mourir,  plutôt  que  d'y  toucher.  Les  vingt  livres 
sterling  que  l'on  venait  de  me  remettre  me  servirent 
à  changer  de  logement.  Ce  dernier  et  misérable  asile  ,  ou 
je  me  réfugiai ,  vous  le  connaissez ,  docteur.  Huit  jours 
après  mon  arrivée ,  la  mort  m'enlaçait  déjà  de  sa  froide 
étreinte  ,  et ,  dans  le  dernier  accablement,  je  ne  sais  quel 
bon  ange  m  inspira  l'idée  de  vous  envoyer  chercher,  vous, 
mon  sauveur  1 

»  Vous  vous  étonnez ,  sans  doute ,  que  ces  vingt  livres 
sterling ,  je  ne  les  aie  pas  employées  à  choisir  une  habita- 
tion honnête  ,  à  changer  le  cours  d  une  vie  ((ul  me  pesait. 


356  FAUTE   KT   REPEISTIR. 

Hélas  !  demandez-*!!  la  raison  au  mauvais  génie  sous  la  loi 
duquel  je  palpitais,  victime  dévouée.  Criminelle,  odieuse 
à  moi-même ,  j'aimais  mieux  rester  dans  l'abîme  •  je 
voulais  attendre  que  les  eaux  du  gouffre  se  refermassent 
sur  ma  tète  et  m'ensevelissent  tout  entière.  Ah  !  que 
n'ai-je  pas  souffert ,  docteur,  dans  la  dernière  maison  dont 
vous  m'avez  tirée  ?  Ce  n'était  pas  seulement  un  lieu  de  dé- 
bauche ,  c'était  un  rendez-vous  de  crime  et  de  vol.  Je  me 
soumis  à  tout  :  j'acceptai  ce  purgatoire  ,  et  j'attendis  la 
mort  comme  une  espérance  ,  comme  un  bienfait...  Pro- 
vidence! Providence!  de  quelles  profondeurs  m'as-tu  ti- 
rée !  » 

Elle  s'arrêta  ,  promena  d'une  main  languissante  son 
mouchoir  sur  sa  figure ,  remua  les  lèvres  pour  parler  en- 
core, mais  elle  ne  le  put-,  elle  tomba  évanouie.  Trois  mi- 
nutes après  ,  elle  rouvrit  les  yeux ,  et  un  soupir  qui  lui 
échappa  nous  assura  qu'elle  vivait  encore.  De  ses  mains, 
elle  cachait  sa  figure  ,  en  s'écriant  : 

«  Comment  pouvez-vous  me  regarder,  docteur?  je  suis 
infâme  ! 

—  Hortense,  lui  dis-je,  une  femme  coupable  comme 
vous  baignait  de  ses  larmes  les  pieds  du  Sauveur,  qui  ne 
la  repoussait  pas. 

Ah  !  oui,  oui...  dit-elle  faiblement ,  Jésus  a  dit  à  Made- 
leine :  Allez  en  paix  !  » 

La  puissance  des  idées  religieuses  était  le  seul  remède 
dont  cet  esprit  malade  pût  recevoir  quelques  soulagemens. 
Le  monde  devait  être  sans  pitié  pour  elle  ^  plus  de  pardon 
possible,  plus  d'amende  honorable  suffisante  pour  effacer 
cette  souillure  :  Dieu  seul  ouvrait  encore  ses  bras  à  la  re- 
pentante. 

«  Mon  enfant,  lui  dis-je,  fiez-vous  au  pardon  céleste  : 
calmez  cette  vive  excitation  5  je  reviendrai  demain.  Puis- 


FAUTE  ET   REPENTIK.  35^ 

sent  vos  senlimens  et  vos  pensers  se  colorer  celte  nuit 
d'une  teinte  nouvelle,  plus  riante,  plus  douce  et  plus  heu- 
reuse! Dormez,  dormez  en  paix  ,  respirez  librement  :  que 
ce  pesant  fardeau  s'allège  ;  que  votre  cœur  se  rouvre  à 
des  senlimens  qui  le  consolent  !  » 

Sans  me  répondre,  elle  saisit  ma  main  avec  une  espèce 
de  convulsion  passionnée ,  la  couvrit  de  larmes ,  et  la  porta 
à  ses  lèvres. 

Le  lendemain  ,  la  réaction  de  ce  mouvement  violent  y 
qui  venait  d'agiler  son  ame,  l'avait  plongée  dans  un  abat- 
tement déplorable.  Elle  me  dit  qu'une  pensée  surtout  la 
déchirait ,  qu'elle  se  repentait  de  m'avoir  dit  toute  la  vé- 
rité ,  que  mon  dévoûment  seul  pouvait  me  soutenir  en- 
core dans  cette  triste  tâche,  que  sa  présence,  ell«  le 
sentait  bien,  avait  quelque  chose  d'intolérable  et  d'af- 
freux. 

Son  orgueil  blessé  renaissait  ainsi  au  milieu  de  la  déso- 
lation de  sa  vie.  J'eus  hâte  de  la  rassurer.  Silencieuse  et 
désespérée ,  elle  ne  me  répondait  qu'en  levant  la  tcle  et  se 
tordant  les  bras  :  et  quand  j'approchai  ma  main,  elle  re- 
tira la  sienne. 

«  Ne  me  louchez  pas  !  ne  me  touchez  pas  !  s'écrla-t-elle.  »  • 
Celle  situation  dura  toute  la  semaine.  Ma  femme  alla  voir 
Hortense ,  et  par  sa  cordialité,  par  son  affection  et  sa  dé- 
licatesse ,  elle  lui  rendit  un  peu  d'assurance  et  de  force. 
Toute  la  pharmacie  du  dispensaire  n'aurait  pas  agi  sur 
Hortense  avec  autant  de  rapidité  ,  avec  un  effet  aussi  heu- 
reux. Ce  dont  la  malade  avait  surtout  besoin,  c'était  un 
peu  d'estime  qui  la  réconciliât  avec  elle-même ,  qui  mêlât, 
quelque  douceur  à  sa  longue  humiliation. 

Bientôt,  à  force  de  soins,  les  symptômes  qui  nous  ef- 
frayaient disparurent^  elle  put  manger  :  sa  force  physique 
renaquit.  Jamais  aucun  des  malades  que  j'ai  soignés  n'est 


358  FAUTE   ET    REPEPuTir.. 

revenu  de  plus  loin  \  jamais  prostralion  de  l'organisme  et 
de  Tame  n'a  fait  place  si  rapidement  aux  apparences  de 
santé,  délicate  sans  doute,  mais  destinée  à  une  conva- 
lescence certaine. 

Rien,  chez  celte  malheureuse  enfant,  ne  ressemblait  à 
l'affectation  contrite  qui  accompagne  souvent  le  repentir 
de  ses  semblables.  C'était  une  humiliation  pleine  de  sim- 
plicité, une  résignation  vraiment  louchante.  Quelques 
restes  de  sa  beauté  passée  brillèrent  même  à  mes  yeux  sur- 
pris. 

J'avoue  que  je  ressentis  une  joie  très-vive,  la  première 
fois  que  je  Taperçus ,  non  plus  dans  son  lit  de  douleur, 
pâle ,  n'osant  arrêter  ses  regards  sur  pei^onne ,  les  traits 
altérés  ,  le  front  ridé,  pâli-,  mais ,  assise  près  de  la  fenêtre  , 
vêtue  d'une  robe  grise  et  simple  ,  occupée  à  lire  avec  at- 
tention, le  bras  appuyé  sur  fépaule  de  la  garde,  la  taille 
délicate  et  un  peu  penchée.  Son  état  devenait  de  plus  en 
plus  rassurant,  ce  fut  alors  que  je  lui  fis  la  proposition  de 
réclamer,  par  le  ministère  d'un  altornej,  la  fortune  qui  lui 
appartenait  légalement,  et  d  employer  une  partie  de  la 
somme  qu'elle  toucherait  à  louer,  à  quelques  milles  de 
Londres,  une  résidence  champêtre;  j'ajoutais  que  la 
vieille  garde  qui  l'avait  soignée  se  ferait  un  plaisir  de 
l'accompagner,  et  (ju'il  fallait  à  l'instant  même  insérer  dans 
les  journaux  une  annonce  à  ce  sujet.  Elle  écoutait  en  si- 
ience  cette  proposition. 

«  Mais ,  lui  dis-je  ,  quelle  objection  pourriez-vous  faire 
contre  un  tel  projet  ? 

—  Pùen,  rien,  me  dit-elle,  sinon  que  ce  serait  trop 
heureux.  » 

Le  lendemain  du  jour  où  l'avertissement  avait  paru 
dans  les  papiers  publics  ,  le  propri(>lairc  d'une  petite  mai- 
son située  à  la  campagne,  se  pré'st  nia  <he/   moi ,  cl  far- 


FAUTE  ET    REPEJNTin.  35^ 

rangement  fulbienlôl  conclu.  Je  louai  en  son  nom,  pour 
six  mois,  (;elte  pelite  maison  de  campagne,  et  nous  par- 
times.  Je  n'oublierai  jamais  le  jour  où  nous  quiuàmes  en- 
semble le  dispensaire ,  et  le  lecteur  m'excusera  si  le  sou- 
venir de  cette  journée ,  encore  présent  à  ma  pensée  émue, 
se  retrace  dans  ces  pages. 

C'était  une  belle  matinée  de  printems  ;  le  ciel  semblait 
nous  sourire  et  répandre  dans  nos  cœurs  une  chaleur 
consolante ,  une  douce  clarté  -,  nous  avions  loué  une  grande 
berline  dont  Hortense  occupait  Tintérieur  avec  sa  garde  , 
je  m'étais  placé  sur  le  siège  du  cocher.  Le  bonheur  moral 
que  j'éprouvais  ,  en  ramenant  dans  cette  solitude  paisible 
la  pauvre  brebis  égarée ,  serait  difficile  à  exprimer. 

Nous  arrivâmes  devant  une  petite  maison  située  à  quel- 
que distance  de  la  route ,  dans  un  paysage  ravissant  :  une 
chaumière,  tout  anglaise,  ensevelie  dans  le  jasmin  et  le 
chèvre-feuille,  et  dont  les  petites  murailles  blanches  ap- 
paraissaient sous  les  feuillages  ,  comme  une  perle  brille 
sous  les  replis  du  velours.  Lorsqu'Hortense  se  trouva 
dans  l'antichambre ,  elle  tomba  à  genoux,  et,  élevant  ses 
mains  tremblantes  vers  le  ciel,  elle  resta  ainsi  pendant 
long-tems  :  la  tète  haute ,  une  expression  de  reconnais- 
sance et  d'enthousiasme  presque  sublime  empreinte  sur 
tous  ses  traits;  mais  muette.  Son  silence  était  sacré  , 
nous  ne  le  troublâmes  pas.  ]Momens  solennels!  une  grande 
réconciliation  s'opérait,  tout  une  vie  s'effaçait. 

Si  l'on  ne  connaît  du  cœur  humain  que  ses  replis  im- 
mondes ;  si  l  on  n'aime  de  la  vie  humaine  que  ses  pomper 
extérieures  et  son  inutile  éclat  5  si  l'on  n'imagine  de  jouis- 
sances possibles  que  les  plaisirs  sensuels  ou  la  satisfaction 
de  la  vanité  ;  si ,  à  force  de  frivolité  et  d'égoïsme ,  on  s'est 
fait  une  ame  insensible  à  tout ,  si  ce  n'est  aux  voluptés  de 
l'amour-propre  et  des  sens  ;  on  peut  se  railler  en  liberté 
et  à  loisir  des  scènes  que  j'ai  trop  faiblement  retracées.  Je 


36o  FAUTE  ET  IlEPENTIR. 

n'ai  pas  ajouté  un  seul  trait  à  ce  tableau  ;  je  n'ai  pas  bril- 
lante une  seule  touche  de  cette  peinture ,  à  laquelle  je 
consacrerais  un  volume  si  je  consultais  mes  inspirations 
personnelles. 

«  Docteur,  si  vous  m'écrivez ,  dit  cette  pauvre  enfant 
en  se  jetant  sur  un  sofa,  souvenez-vous  d'adresser  vos 

lettres  à /a  Chaumière  de  la  Madeleine  (\) 

w 

Nos  visites  chez  Hortense  furent  fréquentes.  Il  me  sem- 
blait impossible  qu'elle  ne  se  rétablit  pas  complètement.  Le 
printems  et  l'été  s'écoulèrent  en  améliorant  progressive- 
ment sa  santé.  Le  calme  de  son  esprit ,  le  repos  de  sa  soli- 
tude, la  profonde  et  religieuse  mélancolie  qui  absorbait 
toutes  les  facultés  de  son  esprit,  et  qui  était  pour  elle 
plutôt  une  occupation  qu'une  peine ,  les  œuvres  de  cha- 
rité qu'elle  faisait  dans  tout  le  voisinage,  l'estime  parfaite 
dont  elle  ne  tarda  pas  à  jouir,  tout  concourait  à  lui  rendre 
ce  bonheur  qu'elle  avait  depuis  long-tems  perdu.  Elle 
avait  retrouvé  ces  manières  calmes,  gracieuses  qui  l'avaient 
distinguée  dans  ses  beaux  jours.  Sa  garde  était  devenue 
sa  domestique  par  choix  et  par  goût ,  plutôt  que  par  servi- 
tude et  par  intérêt. 

Pendant  trois  ans  cette  situation  se  prolongea ,  et  Hor- 
tense ,  toujours  faible  et  languissante ,  jouit  d'un  bonheur 
profond ,  sur  lequel  le  reflet  de  sa  vie  passée  répandait 
encore  une  nuance  plus  touchante.  Hélas!  ses  jours  étaient 
comptés  ,  et  le  zèle  avec  lequel  elle  remplissait  ses  devoirs 
religieux  contribua  encore  à  en  abréger  le  terme.  Un  rhume, 

(i)  Note  do  Trad.  L'espèce  d'affectation  que  l'on  pourrait  rejM"o- 
chcr,  en  France,  à  cette  désignation,  n'existe  pas  en  Angleterre  ; 
chaque  habitation  rurale  porte  un  nom  de  celte  espèce,  choisi  par 
la  fantaisie  do  l'habitant.  Le  célèbre  Hugo  Foscolo  a  fait  construire 
près  du  parc  du  Régent  une  chaumière  à  la  grecque,  qu'il  a  nommée  t 
Digamtna-Coltage  la  Chaumière  du  Digamma. 


FAUTE  ET  UEPEMTIK.  36  1 

causé  par  un  séjour  trop  long  dans  une  église  humide ,  ra- 
mena ces  cruels  symplômes  que  j'avais  réussi  avec  tant  de 
peine  à  dissiper.  La  victime  était  marquée.  Il  ne  fallait  de- 
puis long-tems  qu'une  imprudence  pour  Tabaltre,  et  cette 
imprudence  une  fois  commise,  c'en  était  fait  de  sa  vie.  Les 
progrès  de  la  maladie  furent  rapides  et  menaçans.  Elle 
semblait  vouloir  se  venger,  par  une  conquête  plus  hardie, 
de  sa  première  défaite.  Je  n'affligerai  pas  le  lecteur  en  dé- 
taillant avec  soin  ces  cruelles  circonstances. 

Hortense  souffrait  horriblement,  et,  dans  la  conscience 
de  sa  mort  certaine  ,  elle  attendait  patiemment  le  coup  qui 
devait  l'achever.  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  ce  dénoû- 
ment  m'affligea  profondément  ^  chaque  jour  m'avait  attaché 
davantage  à  Hortense ,  et  il  était  cruel ,  après  tant  d'efforts 
pour  la  sauver,  de  la  voir  s'engloutir  et  disparaître  tout-à- 
coup  :  ce  serait  faire  partager  à  ceux  qui  me  lisent  lagonie 
que  j'éprouvais  que  d'appuyer  sur  tous  ces  détails.  Son  dé- 
clin fut  rapide,  et  plus  elle  approchait  du  terme  fatal ,  plus 
il  y  avait  de  calme  et  de  douceur  chez  elle.  En  dictant  ses 
dernières  volontés ,  elle  insista  pour  que  personne ,  si  ce 
n'est  moi ,  la  garde  et  trois  pauvres  femmes  du  voisinage , 
ne  suivît  son  cercueil.  Elle  insista  surtout  pour  que  sa 
tombe  ne  portât  aucune  inscription. 

«  Non ,  non  ,  disait-elle ,  que  mon  souvenir  s'efface  de 

la  terre  ;  c'est  ce  que  je  désire  le  plus Seulement , 

docteur,  ajouta-t-elle  d'une  voix  vibrante  qui  me  fit  tres- 
saillir, accordez  quelquefois  un  souvenir  à  la  pauvre  fille 
que  vous  avez  rachetée  et  sauvée  j  croyez  qu'elle  vous  ai- 
mait bien.  » 

Nos  larmes  coulaient. 

u  Je  suis  indigne,  continua-t-elle ,  d'occuper  votre  pen- 
sée :  mais  vous,  vous  occuperez  la  mienne  jusqu'au  der- 
nier moment  où  je  respirerai  j  voulez-vous  me  bénir  et 
me  donner  le  baiser  d'adieu  ?  » 


362 


FALTE   ET    REPEKTIU' 


J'étais  presque  aveuglé  par  mes  larmes  j  je  ue  pouvais 
parler 

C'était  le  26  janvier,  sur  les  deux  heures  :  je  m'appro- 
chais de  la  chaumière  de  la  Madeleine.  Une  vieille  femme, 
que  je  n'avais  jamais  vue,  était  occupée  à  fermer  les  volets. 
Hortense  n'était  plus.  La  vieille  garde  é[)lorée  me  reçut 
dans  le  parloir  : 

«  Elle  a  laissé  quelque  chose  pour  vous ,  me  dit-elle  , 
et  il  parait  qu'elle  y  tenait  heaucoup ,  la  pauvre  enfant  ! 
car  elle  est  morte  en  l'achevant.  » 

J'entrai  :  je  trouvai  ce  cadavre  qui  n'avait  pas  perdu 
sa  chaleur  vitale ,  ni  sa  douce  et  mélancolique  beauté. 
Quand  la  vie  vient  de  s'enfuir,  et  que  personne  n"a 
encore  touché  au  cadavre ,  quand  les  yeux  sont  à  peine 
fermés  ,  et  que  rien  n'a  changé  autour  du  mort;  c'est  un 
spectacle  bien  frappant  que  cette  chambre  encore  pleine 
de  ses  souvenirs ,  de  tous  ces  objets  qui  lui  appartenaient , 
en  un  mot,  tous  les  symboles  de  la  vie  en  contraste  avec 
la  mort  récente.  Jamais  cette  impression  ne  me  frapj)a 
plus  vivement. 

Elle  était  couchée  sur  le  côté  gauche,  la  figure  à  demi 
voilée  par  ses  longs  cheveux ,  et  tenant  à  la  main  un 
mouchoir  brodé ,  auquel  je  l'avais  vu  souvent  travailler. 

«  C'est  pour  vous,  me  dit  la  garde  ;  en  mourant,  elle 
m'a  recommandé  de  vous  le  donner.  » 

Je  détachai  le  mouchoir  de  son  insensible  étreinte, 
el  j'y  trouvai  les  lettres  suivantes  :  Marie- Madeleine  au 
docteur  B...  La  première  lettre  de  mon  nom  n'était  que 
commencée  :  la  main  de  la  mort  avait  empêché  qu'elle  ne 
le  traçât  tout  entier.  Pauvre  Hortense,  infortunée  enfant! 
je  ne  l'oublierai  point  ! 

(  Black  wood .v  Magazine . } 


NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

DK   LA   LITTÉRATURE,  DES  BEAUX-ARTS,  DU   COMMERCE,    DES 
ARTS   INDUSTRIELS,    DE   l'agRICULTU  RE  ,    ETC. 


'  'KZ<D 


Fleurs  gigantesques  de  Sutnutra  (Ra^lesia  ^rnoldi). 
—  L'une  de  ces  fleurs  gigantesques  fut  découverte  à  Su- 
matra en  1818,  à  l'époque  ou  sir  Stamford  Rallies,  alors 
gouverneur  de  celte  lie ,  fit  son  premier  voyage  de  Beu- 
coolen  dans  l'intérieur.  Il  était  accompagné  dans  ce  voyage 
par  un  naturaliste  très-distingué,  le  docteur  Joseph  Ar- 
nold, membre  de  la  Société  Linuéenne,  et  dont  les  re- 
cherches ,  soutenues  par  l'amitié  et  l'influence  du  gouver- 
neur d'une  ile  si  favorablement  située  et  si  imparfaitement 
connue,  avaient  fait  naître  les  espérances  les  mieux  fon- 
dées ;  mais  cet  espoir  ne  devait  point  être  réalisé ,  car  la 
même  lettre  qui  fit  connaître  la  plante  dont  nous  parlons 
apporta  aussi  la  nouvelle  de  la  mort  du  docteur  Arnold. 
Cette  lettre  était  adressée  par  sir  Stamford  Raffles  à  sir 
Joseph  Bank,  et  contenait  la  note  suivante ,  écrite  par  le 
docteur  Arnold  lui-ràéme,  pour  quelque  ami  dont  le  nom 
est  resté  inconnu.  Dans  cette  note,  il  donne  des  détails  sur 
la  découverte  de  cette  plante,  que  sir  Stamford  Raffles 
nomme  avec  raison  la  plus  magnifique  des  fleurs. 

Après  avoir  décrit  la  route  qu  il  avait  suivie  jusque-là, 
le  docteur  Arnold  ajoute  :  <(  Je  vous  apprends  avec  joie 
que  j'ai  trouvé  à  I^ubo  Labban ,  sur  les  rives  de  la  Matma, 
le  plus  grand  prodige  du  règne  végétal,  .le  m  étais  avancé  uu 


364  NOUVELLES  DES  SCIENCES  , 

peu  en  avant  de  la  société ,  quand  un  des  domestiquer 
malais  accourut  vers  moi  tout  transporté  de  joie ,  en  s'é- 
criant  :  «  Venez,  monsieur,  venez  voir  une  fleur  énorme, 
«  magnifique!  »  Je  fis  une  centaine  de  pas  avec  cet  homme, 
et  il  me  montra  bientôt  sous  les  buissons  une  fleur  vrai- 
ment étonnante  et  qui  était  très- près  du  sol^  ma  première 
pensée  fut  de  la  cueillir  et  de  la  porter  dans  la  cabane.  Je 
pris  donc  des  mains  du  Malais  son  parang  (  espèce  de 
bêche),  et,  trouvant  qu'elle  sortait  d'une  petite  racine 
de  la  grosseur  environ  de  deux  doigts ,  qui  courait  hori- 
zontalement, je  la  détachai  et  l'emportai  dans  la  cabane. 
A  vous  parler  franchement,  si  j'avais  été  seul,  j'aurais 
craint,  de  faire  connaître  les  dimensions  de  cette  fleur, 
tant  elle  excède  tout  ce  que  l'on  a  vu  jusqu'ici  -,  mais  sir 
Stamford  et  lady  Raffles ,  ainsi  que  M.  Polegrave ,  qui 
furent  aussi  émerveillés  que  moi,  peuvent  joindre  leur 
témoignage  au  mien. 

»  Toute  la  fleur  avait  une  épaisseur  considérable,  les  pé- 
tales et  le  nectaire  n'avaient  pas  moins,  dans  quelques  en- 
droits, d'un  quart  de  pouce  d'épaisseur.  Son  tronc  était 
très-succulent.  Au  moment  où  je  m'en  approchai,  un  es- 
saim de  mouches  voltigeaient  autour  du  nectaire,  pour  y 
déposer  sans  doute  leurs  œufs.  Elle  avait  précisément 
l'odeur  du  bœuf  gâté.  Voici  maintenant  les  dimensions 
de  cette  fleur  prodigieuse.  Dans  sa  plus  grande  étendue, 
elle  avait  une  aune  de  largeur  ;  les  pétales  douze  pouces 
de  hauteur  et  autant  de  largeur.  Nous  conclûmes  que  le 
nectaire  aurait  pu  contenir  douze  pintes  de  liquide,  et  que 
la  fleur  tout  entière  pouvait  peser  quinze  livres. 

»  Un  guide  de  l'intérieur  du  pays  nous  dit  que  ces  fleurs 
y  sont  rares,  que  cependant  il  en  avait  déjà  vu  plusieurs, 
et  que  les  habitans  la  nomment  hnihûl.  Cependant  il  pa- 
rait, d'après  de  nouvelles  informations,  que  le  krûùùl,  o\i 


DU  COMMERCE  ,    DE  I-'lNDlSTRIE  ,    ETC.  30'") 

ta  grande  fleur,  est  plus  généralement  connue  que  ne 
l'ont  pensé  d'abord  les  premiers  Européens  qui  la  décou- 
vrirent. Dans  quelques  districts  on  V appelle  amhur-ambur. 
Il  lui  faut  trois  mois  pour  pousser  depuis  l'apparition  de  la 
gemmule  jusqu'à  l'expansion  entière  de  la  fleur.  Elle  ne 
fleurit  qu'une  fois  l'an  et  à  la  suite  de  la  saison  des  pluies. 
Elle  n'a  pas  de  tige,  mais  elle  croit  sur  les  racines  ou  la 
tige  d'une  espèce  de  cissus  (  cissus  anguitifolia  ).  Le 
krûbûl  semble  sortir  des  fentes  ou  des  crevasses  que 
présente  la  tige  de  cet  arbre,  et  se  montre  bientôt  sous  la 
forme  d'un  bouton  rond  qui,  si  on  l'ouvre,  offre  à  l'inté- 
rieur le  rudiment  de  la  fleur  entouré  de  nombreuses  en- 
veloppes, qui  s'ouvrent  et  se  détachent  peu-à-peu  à  me- 
sure que  la  fleur  se  développe,  et  dont  il  ne  reste  presque 
plus  de  traces  à  l'époque  de  son  entier  développement.  La 
fleur  pourrit  peu  de  tems  après  son  expansion  ,  et  les  grai- 
nes sont  entraînées  avec  la  masse  pulpeuse. 

Cette  fleur  géant  peut  être  considérée  comme  la  mer- 
veille du  règne  végétal  5  et  quoique  Ton  en  ait  rencontré 
plusieurs  autres  qui  lui  ressemblent  pour  la  forme  et  les 
habitudes,  on  n'en  a  cependant  encore  trouvé  aucune  qui 
l'égalât  en  grandeur.  Le  docteur  Horsfield  en  a  fait  con- 
naître une  petite  espèce  ;  mais  la  fleur,  au  lieu  d'avoir  trois 
pieds  de  largeur,  n'avait  que  trois  pouces.  On  en  a  décou- 
vert une  seconde  espèce  d'une  très-grande  beauté,  et  qui 
a  deux  pieds  de  largeur,  dans  une  petite  ile  près  de  Java , 
appelée  Nusa  Kambangan,  qui  a  été  décrite  et  représentée 
par  Blum  dans  sa  Flore  de  Java.  Les  Imbitans  la  nom- 
ment/?aïma  :  de  là  le  nom  botanique  que  l'on  a  proposé, 
rafflesia  patma.  Un  autre  de  ces  paradoxes  végétaux, 
décrit  par  Blume ,  se  trouve  dans  la  province  de  Bui- 
tenzorg,  à  l'ouest  de  Java,  et  croit  à  la  hauteur  de  douze 


566  NOUVELLES   DES   SCIENCES, 

à  quinze  cents  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer-,  elle 
a  reçu  le  nom  de  brugmanna  zippalii. 

Toutes  ces  plantes  curieuses  se  ressemblent  sous  plu- 
sieurs rapports;  en  premier  lieu,  elles  n'ont  pas  de  racines 
particulières  ;  elles  tirent  leur  nourriture  des  végétaux  sur 
lesquels  elles  croissent.  En  second  lieu,  elles  n'ont  pas  de 
tiges,  et  leurs  fleurs  sont  situées  sur  les  branches  qui  les 
soutiennent  ;  ensuite  elles  n'ont  pas  de  feuilles ,  et  les  fleur«; 
sont  enveloppées  dans  des  écailles  de  couleur  pourpre  ou 
brune,  et  qui  ressemblent  à  celles  qui  enveloppent  les 
boutons  de  nos  arbres ,  ou  plutôt  aux  écailles  des  autres 
plantes  parasites;  ainsi  ces  plantes,  dont  les  fleurs  sont  les 
pins  belles  que  Ion  connaisse,  n'ont  ni  racines,  ni  tiges, 
ni  feuilles  :  elles  n'ont  même  pas  de  graine  proprement 
dite  ;  car  elles  se  multiplient  par  des  spores  à  la  manière  des 
champignons,  avec  lesquels  en  eiiet  leur  forme  générale 
leur  donne  une  grande  ressemblance.  Les  feuilles  de  la 
fleur  sont  d'une  substance  qui  ressemble  beaucoup  au 
champignon,  et  ont  l'odeur  du  bœuf  gâté.  Ces  fleurs,  à 
l'instar  du  champignon,  semblent  sortir  de  dessous  l'é- 
corce  du  cissus  ou  de  quelques  autres  arbres.  Ainsi  ces 
fleurs  étonnantes,  qui  ont  de  six  à  neuf  pieds  de  circon- 
férence, ne  trouvent  d'analogie  dans  le  règne  végétal  que 
dans  la  classe  des  champignons,  dont  quelques-uns  sont 
si  petits,  qu'ils  sont  à  peine  visibles  à  l'œil  nu. 

Nouvelles  observations  sur  la  famille  des  guêpes.  — 
La  guêpe  qui  vil  en  communauté,  ou  guêpe  républi- 
caine, n'a  pas  été  l'objet  d'observations  aussi  soulenurs 
que  l'abeille  qui  fait  le  miel.  C'est  un  injuste  dédain.  La 
mère-guêpe  ,  unique  fondatrice  de  la  république  ,  labo- 
rieuse, toujours  active  et  seule  au  commencement  de  son 


DU  coMMEr.cr:.  dk  i.'immsi  iue  ,  etc.  Mi-j 

entreprise ,  a  droit  à  plus  d'oslime  que  lii  reine  des  abeil- 
les, paresseuse,  entourée  d'esclaves  obéissans,  et  oisive 
au  milieu  de  citoyens  très-industrieux.  Dès  que  la  tem- 
pérature s'<'cbauffe ,  la  rnère-{}uèpe  (vespa  vulgaris)  ^ 
chercbe  quelque  excavation  déjà  faite  dans  le  sol-,  si  elle 
ne  peut  découvrir  rexcavalion  ([ui  lui  est  nécessaire,  elle 
emploie  à  cet  effet  ses  vi^^oareuses  mandibules.  Une  ga- 
lerie tournante,  dont  la  porte  extérieure  a  un  ou  deux 
pouces  de  large,  conduit  à  une  chaml)re  de  deux  pieds 
environ  de  diamètre ,  où  l'insecte  se  hâte  de  jeter  les  pre- 
miers fondemens  de  sa  cité.  Les  fibres  du  bois ,  taillées  lon- 
gitudinalement  par  les  pinces  de  ses  mandibules,  et  ré- 
duites à  une  espèce  de  charpie ,  puis  humectées  de  salive , 
forment  un  papier  mâché,  dont  les  feuilles,  pétries  et 
étendues  par  la  langue  ,  les  pattes  et  les  mandibules  de 
l'insecte,  doivent  composer  la  muraille  extérieure  de  la 
ruche;  mais  ce  tissu  ,  trop  débé  ,  n'offrirait  pas  aux  larves 
une  protection  suffisante.  On  double  les  murailles ,  on  les 
triple ,  sans  les  coller  Tune  à  l'autre,  mais  en  laissant  des  in- 
terstices entre  les  feuilles  ,  à-peu-près  comme  dans  la  pâtis- 
serie feuilletée.  Lorsque  ce  premier  travail  est  achevé  ,  lors- 
que le  plafond  est  fait ,  la  guêpe ,  au  moyen  du  même  papier 
mâché  que  les  fibres  du  bois  lui  fournissent,  suspend  une 
première  terrasse  à  la  voûte  qu'elle  a  bâtie  ;  douze  ou 
quinze  pilastres  légers ,  élégans  ,  amincis  vers  le  milieu , 
servent  à  retenir  cette  terrasse  de  forme  circulaire  et 
composée  d'une  multitude  de  cellules  hexagones,  toutes 
en  papier  de  bois  ,  géométriquement  exactes,  et  dont  l'ou- 
verture est  en  bas.  Entre  la  première  et  la  seconde  ter- 
rasses ,  régnent  plusieurs  rangées  de  pilastres  qui  les  ratta- 
chent l'une  à  l'autre.  Le  même  système  a  été  adopté  pour 
la  suspension  de  toutes  les  terrasses  successives  ;  aussi, 
ces  plateformes  suspendues,  entre  lesquelles  se  trouvent  de 


368  NOUVELLES   DES  SCIENCES, 

légers  filets  qui  les  soutiennent,  offrent   un  coup-d'œil 
élégant. 

Les  guêpes  ne  font  point  de  miel ,  et  ces  alvéoles  ne  ser- 
vent qu'à  élever  leurs  petits.  Le  nombre  des  alvéoles  est 
considérable.  A  mesure  que  la  population  augmente,  on 
enrichit  le  guêpier  de  plateformes  nouvelles  ,  chacune 
composée  de  i,6oo  cellules.  Ainsi  la  colonie  occupe  un 
logement  de  seize  mille  chambres.  Si  vous  réduisez  ce 
nombre ,  et  que  vous  admettiez  seulement  dLx  mille  cel- 
lules, vous  trouverez  que  trente  mille  guêpes,  c'est-à- 
dire  trois  générations  de  ces  animaux  ,  peuvent  sortir 
par  année  de  chaque  guêpier.  En  hiver ,  l'édifice  devient 
à-peu-près  inutile  et  sert  de  retraite  à  un  petit  nombre 
de  guêpes  femelles ,  à  demi  mortes  de  froid ,  qui  l'aban- 
donnent au  retour  du  printems  et  ne  reviennent  jamais. 
Tant  d'adresse  et  de  ressources  ont  été  prodiguées  à-peu- 
près  en  pure  perte  ^  un  guêpier  délaissé  est  une  ruine 
éternelle. 

Le  Frelon  (  Vespa  crabro  )  bâtit  à-peu-près  comme  la 
guêpe  j  mais  le  papier  qu'il  fabrique  est  plus  grossier  ; 
c'est  ordinairement  dans  le  tronc  des  vieux  arbres  qu'il 
établit  sa  colonie.  La  T^espa  nidulans  attache  à  quelque 
rameau  sa  charpente  hardie,  et  la  laisse  ainsi  exposée  à 
toutes  les  intempéries  des  saisons,  suspendue  verticale- 
ment par  une  seule  ligature  que  l'insecte  a  tissue  et  qui 
soutient  le  guêpier.  Une  autre  espèce  place  sur  l'ex- 
trémité de  quelque  branche  les  enveloppes  de  papier  qui 
composent  le  mur  extérieur  de  sa  maison.  La  configura- 
lion  de  ces  enveloppes  cylindriques  et  concentriques ,  les 
fait  ressembler  à  une  rose  de  Provence  ,  ou  ,  si  l'on  veut , 
à  un  chou.  Les  alvéoles  sont  disposées  à  l'intérieur,  ter- 
rasse par  terrasse  -,  et  souvent  un  grand  espace  reste  vide 
entre  les  murailles  et  les   terrasses.  Enfin  la  guêpe   de 


DU  COMMERCE,    DE   L^rNDUSTRIE ,    ETC.  869 

Cayenne,  ou  guêpe  cartonjiière ,  fabrique  un  véritable  car- 
Ion  qu'elle  pétrit  en  forme  de  sac  oblong  ou  de  gibecière, 
et  qu'elle  jette  sur  les  dernières  branches  des  plus  hauts 
arbres  j  la  pluie  glisse  sur  la  surface  vernissée  de  ce  carton  ; 
le  bec  des  oiseaux  est  inhabile  à  le  percer.  On  ne  peut 
allier  avec  plus  d  art  deux  qualités  opposées  :  la  solidité  et 
la  légèreté  des  constructions. 

Le  papier  et  le  carton  qui  sortent  de  la  fabrique  de  ces 
insectes,  sont  solides  ,  unis  ,  parfaitement  adhérens,  et  ri- 
valisent avec  les  meilleurs  produits  de  nos  manufactures. 
La  guêpe  sait  ce  que  la  plupart  de  nos  propriétaires  de 
papeteries  ignorent  encore  aujourd  hui,  c  est  que  la  bonne 
qualité  du  papier  dépend  de  la  longueur  des  fibres  qui  se 
conservent  dans  la  pâte  \  c'est  que  les  débris  des  chiffons 
et  les  filamens  du  chanvre  ne  sont  pas  les  seuls  matériaux 
qui  puissent  se  convertir  en  papier.  Elle  se  garde  bien  de 
hacher  ses  matériaux  et  de  les  broyer,  ce  qui  lui  donne- 
rait un  papier  faible  et  cassant  -,  elle  emploie  toutes  les 
substances  végétales  qui  lui  offrent  l'élément  de  son  in- 
dustrie. Elle  accomplit  son  œuvre  depuis  la  création  du 
monde,  avec  des  instrumens  fort  simples  ,  qui  ne  se  rouil- 
lent ni  ne  se  brisent ,  mais  aussi  qui  ne  se  perfectionnent 
jamais.  Avant  de  parvenir  à  cette  perfection,  nous  avonfi 
épuisé  toutes  les  ressources  de  la  chimie  et  de  la  physique 
Déjà  la  guêpe  était  une  excellente  papetière  quand  le  bois  , 
la  pierre,  le  plomb  et  le  fer,  servaient  de  tablettes  à  l'écri- 
vain. Quand  le  stylet ,  iiVnfonçant  dans  la  cire  ,  y  gravait  la 
pensée*,  quand  l'écorce  des  arbres  et  la  peau  des  animaux 
remplaçaient  le  papier  dont  ils  n'avaient  ni  la  légèreté ,  ni  la 
souplesse,  ni  la  durée  ,  la  guêpe  faisait  son  papier.  Le  pa- 
pyrus même,  produit  dune  industrie  déjà  perfectionnée, 
n'égale  pas  le  papier  de  la  guêpe  :  la  feuille  du  papyrus ,  sé- 
chée  ,  pressée  et  polie  ,  se  brisait  facilement  et  ne  pouvait 
I.  •>.^ 


370  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

se  comparer  à  la  pâte  souple ,  unie  par  un  gluten  ductile 
que  la  guêpe  donne  pour  rempart  à  ses  alvéoles.  L'instinct 
des  animaux  marche  à  son  but  plus  rapidement  que  l'in- 
dustrie humaine  5  sans  tâtonnement ,  sans  incertitude , 
mais  aussi  sans  progrès.  Il  nous  faut  des  siècles  pour  per- 
fectionner un  seul  art  ;  mais  ce  perfectionnement  ne  s'ar- 
rête pas.  Il  ne  faut  à  l'insecte  qu'un  moment  d'existence 
pour  savoir  tout  ce  que  sa  race  saura  jamais.  L'homme 
cependant  pourrait  devoir  un  grand  et  utile  secours  à  l'é- 
tude de  ces  arts  d'instinct  que  pratiquent  les  insectes.  S'il 
avait  observé  plutôt  la  fabrication  du  papier  par  la  guêpe, 
il  se  serait  épargné  beaucoup  d'essais  maladroits  ^  le  type 
de  la  plupart  des  industries  se  trouve  chez  les  animaux. 

^c^Ufatton. 

Cour  des  faillites  ,  en  Angleterre.  —  Quelques  pu- 
blicistes  ne  cessent  d'invoquer  les  gou\^ernemens  à  bon 
marché;  on  a  préconisé  sous  ce  rapport  les  Etats-Unis 
d'Amérique.  Déjà  nous  avons  comparé  les  dépenses  publi- 
ques de  ces  contrées  avec  celles  que  nous  avons  à  suppor- 
ter, et  ce  rapprochement  a  démontré  que  les  esprits  étaient 
égarés  à  ce  sujet.  En  descendant  de  ces  explorations  gé- 
nérales aux  spécialités,  et  en  transportant  le  point  d'obser- 
vation ,  nous  pensons  qu'il  ne  sera  pas  sans  intérêt  de 
présenter  ici  une  comparaison  entre  les  frais  de  la  justice 
consulaire  en  France ,  et  ceux  d'une  juridiction  récem- 
ment érigée  en  Angleterre ,  dont  les  attributions  ,  loin 
d'embrasser  toute  la  matière  commerciale,  ont  pour  unique 
objet  les  faillites.  La  complication  des  procédures,  les  frais 
qu'elles  entraînent,  mis  en  regard  de  ce  qui  se  pratique 
en  France ,  montreront  de  quel  coté  sont  la  simplicité,  la 


DU   COMMERCE,    DE    l'iJSDUSTRIE  ,    ETC.  3^1 

célérité  et  réconomie ,  bien  que  le  préambule  de  la  clei- 
nière  loi  anglaise  annonce  que  son  objet  a  été  de  rendre 
moins  dispendieuses  et  plus  expéditives  les  poursuites  cl 
les  contestations  concernant  les  banqueroutes  et  les  fail- 
lites. 

Un  acte  du  Parlement  d'Angleterre ,  qui  a  commencé  à 
être  mis  en  exécution  à  compter  du  7  janvier  i832  ,  a  créé 
une  cour  des  faillites  et  banqueroutes  (  a  court  in  bank- 
rupcj). 

Cette  cour ,  dont  la  compétence  est  limitée  ainsi  que 
rindique  son  titre  ,  est  composée  d'un  juge  en  che(  (chief 
judge)  ^  de  trois  autres  juges  et  de  six  commissaires  5  elle 
est  constituée  en  cour  de  loi  et  déquité ,  avec  toute  l'au- 
torité des  cours  supérieures.  Elle  compte  pour  officiers 
ministériels  deux  greffiers  et  huit  commis  greffiers ,  non 
compris  le  secrétaire  du  lord  chancelier  pour  les  faillites 
et  ses  deux  clercs.  Tout  avoué  (attornej  ou  solicitor) 
peut  être  admis  à  y  pratiquer ,  en  s'y  faisant  immatriculer 
ou  enregistrer. 

Il  est  à  remarquer  que  cette  cour  de  justice  renferme 
en  elle-même  deux  degrés  de  juridiction;  le  premier  se 
compose  de  six  commissaires  qui  se  partagent  en  deux 
divisions  formant  chacune  un  tribunal  de  section  (^subdi- 
vision court)  ^  lesquels  connaissent  en  premier  ressort  de 
tout  ce  qui  a  rapport  aux  faillites  \  le  second  consiste  dans  la 
cour  dite  de  révision  (court  ofreview),  elle  reçoit  les  appels 
des  tribunaux  de  section  et  est  sujette  elle-même  à  l'appelau 
lord-chancelier  j  ceiui-ci  peut  encore  d'office ,  lorsque  la 
cause  lui  parait  présenter  assez  de  difficulté  ou  d'impor- 
tance ,  ou  sur  la  demande  des  parties ,  en  référer  à  la 
Chambre  des  Lords.  Dans  ce  cas  la  question  doit  être  ré- 
duite à  un  point  de  décision  évident,  facile  à  saisir  (spé- 
cial case)  et  susceptible  d  être  tranché  par  oui  ou  par  non. 


3^'*  NOUVELLES   DES  SCIENCES, 

La  juridiclion  de  première  instance  des  tribunaux  de 
section  est  restreinte  à  la  ville  de  Londres  et  à  un  rayon 
de  quarante  milles  autour  de  la  capitale;  elle  est  exercée 
dans  les  provinces  par  un  nombre  arbitraire  d'avocats  et 
d'avoués  nommés  à  cet  effet  par  le  lord-chancelier  sur  des 
listes  qui  lui  sont  transmises  par  les  juges  d'assises,  lors 
de  leurs  tournées.  Les  appels  de  ces  juridictions  ressortis- 
sent  à  la  cour  de  révision  ,  ce  qui  éloigne  considérablement 
la  justice  des  justiciables. 

Les  procé<lures  en  matières  de  faillites  diffèrent  beau- 
coup en  Angleterre  de  celles  suivies  en  France  j  elles  mé- 
ritent ,  à  ce  litre  ,  d  être  signalées. 

Le  créancier  poursuivant  doit  commencer  par  s'assurer 
au  greffe  ,  s'il  n'existe  pas  de  demande  antérieure  formée 
à  la  requête  d'un  autre  créancier.  Car  deux  actions  de  cette 
nature  ne  peuvent  être  simultanément  suivies  par  le  même 
débiteur^  seulement  lorsque  les  droits  du  créancier  ne  s'é- 
lèvent pas  à  un  taux  présumé  suffisant  pour  supporter  les 
frais  de  la  procédure,  taux  fixé  par  une  loi  antérieure, 
plusieurs  créanciers  sont  réunis  pour  suivre  collectivement 
la  même  action. 

Si  le  créancier,  attaquant  son  débiteur,  n'a  point  été 
prévenu  par  un  plus  diligent ,  il  affirme  sa  créance  soit  de 
vive  voix,  soit  par  une  déclaration  écrite  sous  serment.  Il 
dépose  ensuite  au  greffe  son  inculpation  de  faillite  contre 
son  débiteur  et  son  engagement  de  prouver  l'acte  de  fail- 
lite, à  peine  d'une  amende  de  200  liv.  st.  (5, 000  fr.  ).  Il 
lui  est  délivré  une  expédition  de  son  affirmation  et  de  son 
bond,  lesquels  sont  enregistrés  au  greffe ,  et  alors  il  est  dit 
di\o\v  frappé  un  docket.  Muni  de  cette  expédition  ,  il  pré- 
sente au  lord-chancelier  une  requête  ,  au  bas  de  laquelle  le 
lord-chancelier  appose  le  mot  Jiat ,  avec  autorisation  de 
poursuivre  soit  devant  l'un  des  tribunaux  de  section  ,  pour 


DU    COMMERCE.    DE    LlADtSTRlE,    ETC.  'i'j'6 

la  viile  de  Londres  ,  soil  devant  les  commissaires  uommés 
pour  chaque  localité ,  par  le  lord-chancelier  dans  les  pro- 
vinces. 

Dans  le  cas  où  le  créancier  qui  a  frappé  un  dochel,  suc- 
combe et  ne  parvient  pas  à  prouver  l  acte  de  faillite ,  le 
lord-chancelier ,  sur  la  demande  de  l  inculpé ,  peut  ad- 
juger à  ce  dernier,  à  titre  de  dommages  et  intérêts ,  l'a- 
mende de  200  liv.  st.  soumissionnée  par  le  bond. 

Outre  les  agens  de  faillite  qui  sont  nommés  par  les  créan- 
ciers ,  il  est  affecté  ,  par  le  lord-chancelier,  un  agent  d'of- 
fice à  chaque  faillite. 

Cette  institution  des  agens  d'office ,  nouvelle  pour  l'An- 
gleterre ,  est  inconnue  en  France  \  elle  peut  avoir  des 
inconvéniens  ,  elle  peut  aussi  présenter  des  avantages;  ce 
n'est  point  ici  le  lieu  d'entrer  dans  cette  discussion. 

Ces  agens  d'office  sont  au  nombre  de  trente,  ils  sont 
choisis ,  par  le  lord-chancelier  ,  parmi  les  négocians  ,  mar- 
chands ,  courtiers  et  autres  personnes  adonnées  au  com- 
merce, et  concourent  avec  les  agens  nommés  par  les  créan- 
ciers à  l administration  de  la  masse  de  la  faillite;  ils  sont, 
par  le  seul  fait  de  leur  nomination  à  une  faillite ,  investis 
de  tous  les  biens  meubles  et  immeubles  du  failli  \  mais  ils 
ne  peuvent,  contre  le  vœu  des  créanciers,  intervenir  soit 
dans  le  choix  d'un  avoué,  soit  dans  la  détermination  de 
l'opportunité  ou  du  mode  de  vente  des  biens  du  failli. 
L'acte  de  leur  nomination  fait  foi  devant  tous  les  tribu- 
naux du  royaume,  et  leurs  honoraires  sont  facultativement 
arbitrés  par  le  commissaire  chargé  de  l'instruction  de  la 
faillite,  à  raison  de  l'importance  de  leur  travail. 

Lacté  d'érection  de  la  cour  des  faillites  contient  une 
disposition  qui  se  recommande  à  la  méditation  des  légis^ 
lateurs  et  des  juriscoubultes. 


3^4  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

Lorsqu'une  déclaralion  de  faillite  prononcée  par  un 
commissaire  est  contestée,  et  qu'il  en  a  été  interjeté  appel 
devant  la  cour  de  révision  ,  la  majorité  des  créanciers  et  le 
failli  peuvent  demander  que  la  question  soit  soumise  à  un 
juji.  La  cour  doit  obtempérer  à  cette  demande  \  elle  con- 
voque \e  juri,  et  la  cause  y  est  plaidée  sous  la  présidence 
du  chiefjiidge  ou  de  l'un  ou  de  plusieurs  des  autres  ju- 
ges: et,  suivant  le  verdict  du  juri,  il  demeure  pour  con- 
stant que  l'inculpé  était  ou  non  en  état  de  faillite  lors  de 
la  déclaration  adjugée  par  le  commissaire.  Si  les  parties  ne 
sont  pas  d'accord ,  et  que  l'une  d'elles  seulement  requière 
le  procès  par  jurés ,  la  cour  de  révision  décide  s'il  doit  être 
accordé  ou  refusé,  sauf  le  recours  au  lord-chancelier  par 
voie  d'appel.  Dans  tous  les  cas  ,  la  partie  requérante  doit , 
si  la  cour  juge  cette  garantie  nécessaire,  donner  caution 
pour  le  paiement  des  frais  du  procès  par  jurés. 

Un  commissaire  peut  faire  amener  et  traduire  devant  lui 
un  inculpé  de  faillite  ou  toute  autre  personne  impliquée 
dans  une  faillite,  pour  être  examinée  et  être  ajournée, 
s  il  y  a  lieu,  devant  la  section  dont  il  fait  partie,  ou  de- 
vant la  cour  de  révision,  mais  seulement  sous  la  garde 
d'un  messager  ou  de  tout  autre  officier  de  la  cour  ,  lequel 
est  obligé  de  représenter  la  personne  du  prévenu  ,  dans  les 
trois  jours ,  devant  la  section  ou  la  cour  de  révision. 

I^e  même  pouvoir  est  attribué  au  chief  judge  ou  à  l'un 
des  trois  autres  juges. 

En  France  ,  les  juges  des  tribunaux  de  commerce,  dont 
les  attributions  ne  sont  pas  bornées  seulement  aux  faillites, 
sont  des  négocians  librement  élus  par  leurs  pairs ,  et  qui 
exercent  gratuitement  leurs  honorables  fonctions.  Dans 
la  Grande-Bretagne,  au  contraire,  les  juges  de  la  cour  des 
l;iillil(S,  qui  ne  connaissent  pas  des  autres  matières  com- 


nu   COMMERCE,    DE  l'iNDLSTKIE,  ETC.  i"]  5 

mcicialcs,  sont  des  légistes  ;  ils  sont  nommés  par  1  autorité 
et  sont  largement  rétribués ,  de  même  que  tous  les  officiers 
subalternes  attachés  à  cette  cour. 

Ainsi  le  chief  judge  reçoit  annuellement  3,ooo  pounds 
(76,000  fr.)^  chacun  des  trois  autres  juges,  2,000  pounds 
(5o,ooo  fr.);  chacun  des  six  commissaires,  1,600  pounds 
(4o,ooo  fr.)  \  le  secrétaire  du  lord-chancelier  pour  les  fail- 
lites, 1  ^0.00  pounds  (3o,ooofr.)5  chacun  des  deux  greffiers, 
Soo  pounds  (20,000  fr.);  chacun  des  huit  commis-gref- 
fiers, 600  pounds  (i5,ooo  fr.);  le  premier  clerc  du  secré- 
taire des  faillites  ,  5oo  pounds  (i2,5oo  fr.  )  ;  son  second 
clerc,  3oo  pounds  ('j  ^5oo  fr.). 

Ces  traitemens  sont  acquittés  au  moyen  de  droits  payés 
par  les  agens  d'office  au  secrétaire  du  lord-chancelier,  des 
premiers  deniers  rentrés  entre  leurs  mains  ;  leur  montant 
est  versé  par  ce  dernier  à  la  banque  d'Angleterre ,  au  cré- 
dit du  receveur-général  de  la  haute  cour  de  chancellerie  -, 
ces  droits  affectent  chaque  pas  de  la  procédure  ]  ainsi  la  dé- 
livrance de  chaque  ^a^^  coûte  10 pounds  (2.5o  fr.);  la  no- 
mination de  l'agent  d  office  ,  "20  pounds  (5oo  fr.),  etc. 

Il  est  pourvu  au  paiement  du  traitement  des  autres  offi- 
ciers et  des  frais  de  bureaux ,  par  la  perception  de  droits 
de  greffe  portés  sur  deux  tableaux  ou  tarifs  ,  les  premiers 
au  profit  du  secrétaire  des  faillites ,  qui  en  applique  le 
montant  aux  salaires  d  un  messager,  d'un  concierge,  et 
aux  dépenses  de  ses  bureaux.  Le  surplus,  s'il  y  en  a,  est 
retenu  par  lui  pour  son  usage  personnel. 

Le  greffier  en  chef  perçoit  les  droits  compris  au  second 
tarif;  ils  sont  affectés  au  salaire  de  ses  clercs  et  des  autres 
officiers  subalternes  de  la  cour.  S'il  y  a  du  surplus ,  il  est 
partagé  entre  les  deux  greffiers ,  ou  entre  eux  et  les  com- 
mis-greffiers, suivant  qu'il  en  est  ordonné  par  le  lord- 
chancelier. 


3^6  WOUVELLES  DES  SCIEACES, 

On  voit  que  toutes  les  dépenses  de  la  nouvelle  cour  des 
faillites  tombent  à  la  charge  des  parties ,  et  que  l'état  n'y 
entre  pour  rien. 

Les  audiences  de  la  cour  de  révision  sont  publiques; 
celles  des  deux  tribunaux  de  section  se  tiennent  publi- 
quement ou  à  huis-clos  ,  suivant  que  le  tribunal  le  juge 
convenable. 

L'acte  se  termine  par  une  disposition  pénale  qui  n'est 
pas  dans  nos  mœurs. 

Tout  juge-commissaire,  grefRer,  clerc,  messager,  agent 
de  faillite  ou  autre  officier  quel  qu'il  soit,  judiciairement 
convaincu  d'avoir  exigé  des  droits  outre  ceux  autorisés  ,  d'a- 
voir reçu  quelques  présens  ou  gratifications  volontaires  , 
soit  directement ,  soit  par  personne  interposée ,  ou  par 
toute  autre  voie,  est  passible  d'une  amende  de  5oo  pounds 
(12,000  fr.)  et  déclaré  incapable  d'exercer  aucun  emploi 
conféré  par  le  roi. 

Ainsi,  en  Angleterre,  l'énormité  des  traitemens,  qui 
semblerait  être  une  égide  contre  la  cupidité ,  n'a  pas  suffi 
pour  rassurer  le  législateur  ;  il  a  opposé  l'intérêt  à  l'intérêt, 
l'argent  à  l'argent.  En  France,  la  loi,  plus  pudique,  n'a 
pas  présumé  la  corruption  du  magistrat-,  en  France,  entre 
le  juge  non  rétribué  du  tribunal  de  commerce  et  l'oubli 
de  ses  devoirs ,  s'élève  une  seule  barrière  ,  mais  pour  lui 
puissante  ,  insurmontable ,  sa  conscience  et  l'honneur. 

Enfin,  pour  dernier  stigmate  imprimé  à  la  magistrature, 
l'acte  porte  que  les  juges,  ainsi  que  tous  les  autres  mem- 
bres et  officiers  ministériels  de  la  cour  des  faillites ,  ne 
peuvent  être  élus  pour  siéger  à  la  Cbambre  des  Com- 
munes. 


DU   COMMERCE,    DE  l'iNDLSTRIE  ,    ETC.  877 


w^ 


e$. 


Excursion  à  Vile  de  Coprée.  —  Que  de  souvenirs, 
que  de  beautés  se  pressent  dans  cet  étroit  espace  (i)l  Le 
voyageur,  en  abordant  à  Caprée  ,  ne  sait  ce  qu'il  doit  ad- 
mirer de  ces  restes  imposans  de  la  splendeur  romaine , 
ou  de  celte  perspective  riante  et  variée  que  l'œil  découvre 
de  toutes  parts.  Les  golfes  de  Naples  et  de  Salerne  lui  of- 
frent leurs  séduisans  paysages  ;  le  Vésuve ,  son  cratère  fu- 
meux et  ses  torrens  de  lave:  et  les  iles  deFonza,  de  \i- 
vara ,  de  Ninda ,  leur  verdure  et  leurs  parfums.  S'il  pé- 
nètre dans  l'intérieur  de  1  île ,  chacun  de  ses  pas  foule 
quelque  antique  ruine  :  des  aqueducs ,  des  'villas ,  des 
thermes ,  des  palais ,  des  temples  ,  constructions  magnifi- 
ques élevées  par  le  génie  d'Auguste ,  et  souillées  par  les 
débauches  de  Tibère. 

Quant  à  nous,  un  seul  but  nous  avait  attirés  à  Caprée. 
Nous  voulions  visiter  la  grotte  des  Nymphes  (appelée  au- 
jourd'hui grotte  dAzur^ ,  mystérieuse  retraite  où  Tibère 
venait  s'ensevelir  pour  oublier  ses  crimes.  C'est  seulement 
au  mois  d'août  [  826  que  deux  artistes  prussiens ,  MM.  Ko- 
pilch  et  Frisi  en  découvrirent  l'entrée  qui,  jusquà  cette 
époque ,  était  restée  ignorée.  Aujourd  hui  même  pas  un 
géographe  ne  cite  cette  admirable  curiosité.  Ils  pénétrèrent 
à  la  nage  dans  l'intérieur  de  la  grotte  5  mais  depuis  on  a 
construit  des  nacelles  de  dimension  convenable ,  qui  ser- 
vent à  y  introduire  les  visiteurs.  Au-dessus  de  votre  tête  , 

{i)  Cette  lie  a  environ  une  lieue  de  long  sur  3/4  de  large  ;  elle  est 
partagée  par  an  rocher  à  pic  eu  deux  cantons,  qui  ne  communiquent 
que  par  un  escalier  de  565  marches  taillées  dans  le  roc  vif. 


3^8  NOUVELLES  DES  SCIENCES, 

représentez-vous  une  immense  voûte  de  pierre ,  toute  cou- 
verte de  stalactites ,  et  à  vos  pieds  la  mer  semblable  à  un 
ciel  pur,  bleu  et  brillant ,  dont  les  flots  ,  à  chaque  coup  de 
rame,  prennent  les  reflets  du  rubis.  Lorsqu'on  est  dans 
ce  sanctuaire  de  magie  et  d'enchantement ,  le  calme  qui  y 
règne,  la  beauté  du  spectacle,  vous  font  oublier  la  terre 
et  le  ciel ,  un  ravissement  inexprimable  s'empare  de  vos 
sens.  L'entrée  de  la  grotte  a  quatre  pieds  cinq  pouces  de 
hauteur,  sur  autant  de  largeur,  et  forme  à-peu-près  un 
triangle  équilatéral ,  dont  la  surface  de  la  mer  est  un  des 
côtés;  le  sommet,  qui  est  arrondi,  à  très-peu  d'épaisseur, 
en  sorte  qu'il  suffit  de  baisser  un  instant  la  tête ,  et  l'on  se 
trouve  dans  une  grotte  spacieuse  dont  la  voûte  est  d'une 
régularité  remarquable  ,  ainsi  que  les  parois  qui  la  sou- 
tiennent. Son  étendue ,  mesurée  de  l'entrée  au  reposoir 
qui  est  vis-à-vis,  seul  point  où  Ton  puisse  débarquer,  est 
de  125  pieds.  La  profondeur  de  l'eau  à  1  entrée  est  de 
6'j  pieds,  et  près  du  reposoir  de  58.  Au-delà  de  ce  repo- 
soir, seul  endroit  qui  puisse  faire  soupçonner  le  travail 
des  hommes ,  la  grotte  communique  avec  une  galerie  de 
cent  pas  environ. 

Voici  les  principaux  effets  de  lumière  qu'on  remarque 
dans  ce  lieu  :  au  moment  où  l'on  entre  dans  la  grotte , 
tout  parait  sombre ,  excepté  l'eau  qui  est  lumineuse  et  d'un 
bleu  éclatant  par  le  contraste  de  l'obscurité  générale.  L'ha- 
bitude qu'on  a  de  voir  la  lumière  venir  d'en  haut  est  sans 
doute  une  des  causes  de  la  surprise  occasionée  par  cette 
lumière  unique  et  bleue ,  qui  sort  des  profondeurs  de  la 
mer.  Si  l'on  intercepte  la  faible  lueur  que  donne  l'ouver- 
ture de  la  grotte ,  le  phénomène  que  noujs  venons  de  dé- 
crire est  encore  plus  frappant  :  la  voûte  prend  une  teinte 
bleuâtre  ,  on  se  croirait  éclairé  par  une  flamme  d'esprit-de- 


DU   COMMEIVCE  ,    DE   l'iIMDUSTUIE  ,   T.I'C.  3^() 

vin;  tar  alors  on  ne  perçoit  d'aulre  lumière  que  celle  qui 
sort  de  l'eau. 

Commerce. 

Importance  commerciale  du  Pérou.  —  Rien  ne  rap- 
pelle aujourd  lîui  ,  dans  cet  état ,  ce  tems  d'opulence  où 
les  marchands  de  Lima  dallaient  en  argent  massif  la  prin- 
cipale rue  où  le  vice-roi ,  duc  de  la  Plata,  fit,  en  1682  , 
son  entrée  pour  venir  prendre  possession  de  son  com- 
mandement -,  cependant ,  depuis  quelque  tems ,  le  com- 
merce se  ranime ,  et  tout  parait  lui  promettre  une  grande 
activité.  Lima  ,  par  son  heureuse  position ,  est  aujour- 
d'hui ,  comme  autrefois ,  le  centre  du  commerce  péru- 
vien 5  Callao  lui  assure  des  débouchés  avec  tous  les  ports 
de  la  mer  du  Sud,  depuis  le  Chili  jusquà  la  Californie  , 
et  les  grandes  routes,  qui,  des  provinces  centrales  ,  vien- 
nent converger  à  Lima,  donnent  aux  négocians  de  cette 
capitale  les  moyens  d'expédier  les  produits  indigènes  ou 
exotiques  sur  tous  les  marchés  intérieurs. 

Les  exportations  du  Pérou  se  composent  à-peu-près 
uniquement  d'or  et  d'argent.  On  y  récolte  cependant  beau- 
coup de  coton ,  du  sucre ,  du  café  ,  du  cacao ,  de  l'indigo  , 
du  tabac ,  etc.  5  mais  aucun  de  ces  articles  n'est  un  objet 
de  commerce  avec  les  pays  situés  au-delà  du  cap  Horn. 
Ils  trouvent  leur  écoulement  au  Chili ,  dans  la  Bolivie  et 
les  autres  états  d'Amérique ,  qui  prennent  aussi  quelques 
draps  grossiers  fabriqués  à  Cusco  ,  et  les  eaux-de-vie  de 
Pisco.  Le  total  des  exportations  pour  ces  divers  états 
n'excède  pas  i3o,ooo  1.  st.  (3,^5o,ooo  fr.).  Le  Pérou  pro- 
duit aussi  d  immenses  quantités  de  salpêtre.  11  y  a  trois  ou 


38o 


NOUVELLES  DES  SCIENCES. 


quatre  ans,  on  en  expédia  à  Bordeaux  une  certaine  quan- 
tité ,  et  l'analyse  qui  en  fut  faite  constata  que  5o  kilogr. 
contenaient  4^  kilogr.  de  salpêtre  pur.  Aussi,  en  i83o  , 
quatre  navires  français  en  ont  chargé  5,ooo  quintaux  mé- 
triques. Autrefois  le  Pérou  exportait  une  grande  quantité 
de  quinquina 5  mais,  depuis  la  découverte  du  sulfate  de 
quinine,  les  chimistes  d  Europe  ont  reconnu  que  lécorce 
halisaia,  espèce  particulière  à  la  Bolivie,  était  préférable, 
de  sorte  que  les  exportations  de  quinquina  du  Pérou  sont 
aujourd'hui  presque  nulles. 

On  peut  porter  le  total  annuel  des  importations  pour  le 
Pérou  à  1,600.000  l.  st.  (4o, 000, 000  fr.).  En  i83i,  le 
total  des  expéditions  de  l'Angleterre  pour  celte  destination 
s'est  élevé  à  728,000  l.  st.  (18,200,000  fr.),  savoir  ; 


Francs. 
Tissus  de  coton.  . .  .    6,5oo,ooo 
Id.    delaiue 5,5oo,ooo 


Francs. 

Tissus  de  fil 3,5oo,ooo 

Coutellerie 1,400,000 


Les  États-Unis  expédient  au  Pérou  ,  année  moyenne , 
pour  1,200,000  dollars  (6,36o,ooo  fr.)  de  marchandises 
diverses.  La  France,  en  i83i,  a  expédié  pour  4,765,800  f. 
de  produits  consistant  principalement  en  : 


Francs. 

Tissas  de  soie 1,204,200 

de  laine 900,000 

decotou 812,100 

de  fil û6o,ooo 

Soieries 206,100 

Papier  blanc  et  peint.  i5o,ooo 


Francs. 

Quincailleries 148,90a 

Parfumerie 109,000 

Vins 98,600 

Drogueries 97,600 

Meubles S  1,00a 


x\insi  donc  ,  tandis  que  les  Anglais  exportent  au  Pérou 
pour  plus  de  18,000,000  fr.,  nos  expéditions  pour  cette 
même  contrée  n'atteignent  pas  5, 000, 000  fr.  Cette  diffé- 
rence résulte  principalement  de  ce  que  le  commerce  de  la 


DU   COMMERCE,    DE    l'iNDVSTRIE,    ETC.  38 1 

France  avec  le  Pérou ,  comme  avec  les  autres  parties  de 
r Amérique  Méridionale,  est  exploité  par  des  négocians 
isolés  sans  relations  étendues ,  soit  en  Europe ,  soit  dans 
le  pays,  et  par  cela  même  dépourvus  à-la-fois  des  capi- 
taux ,  du  crédit  et  des  connaissances  nécessaires  pour  faire 
des  opérations  profitables  et  d  une  certaine  importance. 
Les  navires  français  qui  viennent  dans  les  mers  du  Sud 
courent  à  l'aventure  depuis  Valparaiso  jusqu'en  Califor- 
nie ,  sans  direction  fixe  ;  ils  essaient  de  toutes  les  places  , 
et  les  abandonnent  sans  les  connaître,  emportant  des  ren- 
seignemens  inexacts  qu'ils  présentent  néanmoins  à  leur 
retour  en  Europe  pour  base  de  nouvelles  opérations. 

Les  Anglais  ,  au  contraire  ,  possèdent  à  Lima ,  à  Valpa- 
raiso et  à  Buénos-Ayres  des  maisons  de  commerce  consi- 
dérables ,  établies  sur  ces  points  immédiatement  après 
l  indépendance  des  anciennes  colonies  espagnoles ,  par  des 
capitalistes  de  Londres  et  de  Liverpool.  Ces  maisons , 
toutes  dans  la  même  dépendance  et  réciproquement  asso- 
ciées, reçoivent  leur  action  commune  de  celle  de  la  métro- 
pole, qui,  par  son  influence,  décide  les  armateurs  et 
producteurs  anglais  à  consigner  leurs  cargaisons  à  ces  es- 
pèces de  succursales ,  auprès  desquelles  ils  sont  d'ailleurs 
certains  d'obtenir  des  renseignemens  exacts  et  désintéressés 
sur  l'état  et  les  becoins  des  marchés. 

Les  correspondans  d'Amérique ,  par  leur  crédit  et  leurs 
capitaux  ,  facilitent  les  retours  ,  et  souvent  ils  adressent  à 
la  maison  de  Londres  des  consignations  ou  des  demandes 
de  négocians  américains.  Leur  séjour  prolongé  dans  le  pays 
les  met  en  outre  à  même  d'avertir  les  fabricans  d  Europe 
des  changemens  que  le  goût  et  la  mode  ont  rendus  néces- 
saires. Il  est  facile  de  concevoir  que  des  établissemens  si 
sagement  calculés,  et  gérés  par  des    mains  habiles,  ont 


382  NOUVELLES  DES  SCIENCES,   ETC. 

une  supériorité  marquée ,  et  sont ,  pour  ainsi  dire ,  lo 
centre  de  toutes  les  opérations  que  tentent ,  à  leur  tour, 
les  capitalistes  américains. 

Si  nous  suivions  cet  exemple,  nous  serions  assurés 
d'une  prospérité  croissante  dans  nos  relations  avec  les  nou- 
veaux états  d'Amérique  ,  car  nous  y  sommes  bien  accueil- 
lis ,  et  déjà  quelques  articles  que  nous  fournissons  au 
Pérou  en  concurrence  avec  l'Angleterre ,  nos  draps  et  nos 
cotonnades,  par  exemple,  sont  chaque  jour  plus  recher- 
chés. 


FIN     DU    PREMIER    VOLUME. 


TABLE 


DES    MATIERES    DU     PREMIER     VOLUME. 


Pag 
Préface v 

HisToiRE.  —  Etat  Politique  de  l'Angleterre  avant  la  con- 

qnête  des  Normands.  (Edinburgh  Reoiecv.) iq3 

Sciences  Naturelles.  — Architecture  des  Insectes.  (  Xi- 

hrary  of  Entertaining  Knowledge.  ) ii 

Commerce. -Industrie. —  i .  Situation  actuelle  et  avenir  de 
la  Pêche  de  la  Baleine  et  de  la  Morue.  (  Quarterly  Re- 

vieop.  ) 222 

2.  De   la  Construction  des  Ponts  Suspendus.    (Montldy 
Magazine.) i^ i 

Littérature.  — Femmes  Grecques.  (Edinburgh  Review.).      /^G 

Artistes  célèbres  de  notre  âge.  —  N°  V.  John  Flaxman. 

[Repository  of  Arts.) nS 

Mémoires.— Biographie.  —  Vie  privée  des  Allemands  au 

XVP  siècle.  [Foreign  Quarterly  Review.) 254 

Voyages.  —  i .  Mission  de  Sir  Stewart  dans  l'archipel  Sand- 
wich. {North  American  Reçiecv.) 282 

2.  Trois  jours  à  l'île  d'Elbe.  (  United  Service  Journal.  ).    107 

Journal  d'un  Médecin.  —  Faute  et  Repentir.  N"   XI- 

{Blackwood's  Magazine.) 3o6 


384  TABLE    DES    MATIÈRES. 

Pag. 

Scènes  de  la  vie  militaire.  — -Une  Excursion  dans  l'île 

de  Malle.  {Naval  and  Mililary  Magazine.^ 1 26 

MiscELLANÉEs. — Le  Fermier  Faussaire.  (  Metropolitan .  ) . .    1 55 

Nouvelles  des  Sciences ,  de  la  Littérature  ,  des  Beaux- 
Arts  ,  du  Commerce ,  de  l'Industrie ,  etc 168  et  363 

Mines  de  sel  près  de  Hallein  ,  en  Autriche  ,  168.  — Animaux  sauvages  du 
pays  des  Illinois,  170.  —  Biographie  de  Wal ter- Scott ,  1^5.  — Evalua- 
tion des  vols  commis  dans  Londres,  en  i83i  ,  i84-  —  Description  de  la 
province  d'Emerina ,  dans  Tinterieur  de  l'île  de  Madagascar,  187. — 
Importance  du  commerce  de  l'Illande  avec  l'Angleterre ,  190.  — Accrois- 
sement des  produits  de  l'agriculture  dans  la  Grande-Bretagne,  191.  — 
Fleurs  gigantesques  de  l'île  de  Sumatra,  363.  —  Nouvelles  observations 
sur  la  famille  des  guêpes ,  366.  —  Cour  des  faillites  en  Angleterre,  3'j'o. 
—  Excursions  à  l'île  de  Caprée ,  Sy^.  —  Importance  commerciale  du 
Pcrou ,  3^9. 


FIK    DE    LA    TABLE. 


jm^ÊS^-'s^'